(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Etudes sur la situation intérieure, la vie nationale et les institutions rurales de la Russie"

• JWRTHJUIFEï 



IDES 
; ) -A RTJSSΠ









m, 







M 

181 

Supp 



BIBLIOTHEQUE SAINTE-GENEVIEVE 



I II I 

D '" " 9ÎO 937878 



RELIURE 

riESSEN 

NANCY 

2003 



BIBLIOTHEQUE 
SAIN i I- | 



GENEVIEVE 




ETUDES 



sur 



la situation intérieure, la vie nationale 
et les institutions rurales 



de la 



RUSSIE 



par 



gt foron ^ngnflr k flnrtljnufoî. 



(J'ai quille un bord, el n'; 



l'Europe. Ott, o^Horo ôepera OTCTa.n, in, 
Apyrojiy ne npucTa.n,. 
i'ai pas encore atteint l'autre. ) 

la Russie. Cnasy y jtnpn u auy noroît,!. 
(Je suis assise sur le rivage el j'attends le vent.) 

(Proverbe) populaires russes.) 






EDITION IHANÇA1SE. 



.s<m 



i 

TROISIÈME VOLUME. \ 




BERLIN, 

LIBRAIRIE B. BEHR 

OberwalUtrassc 12 el 13. 



PARIS, 

LIBRAIRIE D'AMYOT 

6, rua île lu Paix. 



185 3. 



VlV 



p 



- 



<ir\TVIEVE 




ppj 



AVANT PROPOS. 



D 



'es circonstances indépendantes de la volonté de 
l'auteur ont été cause que l'édition française du 3 ième 
volume de cet ouvrage, au lieu d'être publiée simul- 
tanément avec l'édition allemande, n'a pu paraître qu'un 
an plus tard. Cependant l'édition française a tiré de 
ce relard des avantages sensibles. L'ouvrage allemand 
contenait quelques inexactitudes que l'auteur a pu 
rectifier dans l'édition française. 

Dans le chapitre relatif aux forces militaires 
de la Russie, l'auteur a pu utiliser des notes offi- 
cielles qui lui ont été transmises au sujet des modi- 



IV 

fications introduites depuis l'année 1850, dans la 
formation des corps de troupes. 

L'auteur possède encore des matériaux suffisants 
pour en composer un quatrième volume complémen- 
taire, qu'il se propose de publier suivant que le temps 
et les circonstances lui paraîtront favorables. 



Sommaire des chapitres du troisième tome. 



rage 



I. 

Retour et arrivée à Moscou. — Observations sur le climat. — Mes 
relations à Moscou. — Physionomie de la haute- volée. — La 
jeune Russie et ses tendances nationales. — Ce qu'elles ont de 
vrai, ce qu'elles ont de faux. — La reprise du vieux costume russe. 

— La culture russe et celle de l'Occident. — Tendance du peuple 
et du gouvernement à s'approprier la civilisation de l'Occident. — 
Influence des droits romain et germanique sur les institutions na- 
tionales de la Russie. La législation, le Swod; leurs conséquences. 

— La publication du code fait cesser le manque de garanties lé- 
gales; elle supprime certaines coutumes salutaires, égare la con- 
science du droit dans le peuple et empêche le développement d'une 
législation nationale. — Efforts de la jeune Russie savante pour 
combattre ces conséquences. — Sympathie qui unit tous les Sla- 
ves; antipathie générale contre les Allemands. — Injustice de cette 
antipathie de la part des Vendes et des Polonais, et surtout de la 
part des Russes. — Ce que la Russie doit aux Allemands. — 
Funeste influence des Français. — Influence salutaire de la science 
allemande. — Influence des Allemands des provinces Baltiques 
sur la vieille Russie 



II. 

Contraste de la noblesse russe avec celle de l'Ouest de l'Europe. — 
La noblesse allemande — son caractère. — La noblesse slave 
dans le Nord de l'Allemagne, en Pologne, en Russie — ses pro- 
priétés; sa position vis-à-vis du peuple et de l'état. — Réformes 
de Pierre I» relatives à la noblesse. — Organisation des gouver- 
nements par Catherine II. — Position qu'y occupe la noblesse. 
— La plus grande partie des fonctions administratives à l'inté- 
rieur lui est dévolue. — Les provinces allemandes de la mer 
Baltique ont servi de modèle. — La noblesse russe n'est pas une 



VI 



noblesse campagnarde. Le peu .le sympathie qu elle montre pour 
Z institutions corporatives et pour les fouettons qui y sont a - 
achées - Portion de l'ispravnik. - - Nouveau développement 

j,. f a noblesse qui commence à prendre une position pol,t.que 
1s importante vis-à-v.s du peuple. - Réforme de l organisation 
;; ionvernemen. qui en est le résultat. - Nombre des lamdles 
nobles en 1787 - leur origine. - Notices générales sur quelques- 
unes de ces familles 

III. 

Ksprit religieux du pcu.de russe. -■ Union intime du peuple, de 

Téghse et de l'état. - Position du clergé. - Nohce. ^'V^ 

_ Le patriarcat et les services qu d a rendus. — IN.con^ 

Ecoles savantes de Kieff. - Le laint synode. - O.v.s.on de la 

R Le en Kparehics. - Statique du de, gé et de ses é« es - 

Instruction du haut clergé et du clergé monacal. - Ir duatcus 

Himraé. - Les images des saints dans leurs rapports avec la 
£3^- La muSul religieuse. - Traité de M. Nadcschdme 
sur le chant liturgique de 1 église russe 



PilffO 



'24 



92 



S ée la Lille rivant sous un chef et ave, c .uaauté de 

, , _ Développement de la famille. - La commune ou. le 
: sta conserva!,! la c munauté de lues et n accord». £ s 

membres nue la jouissance usufructuaire. — Réflexions sur ce 

ZT- Combien il est difficile de saisir el d'analyser le ca- 
't',e d'une nation. - Division du genre huma,,, en peuple 

^cuîteurs et en p, les pasteurs. Les %~*£F™£. 

„,, peuple pasicr. Le principe patriarcal dans toute* lesjela 

îiféf deTan'de c «.- Ç - mère, et commun 

affiliées: le territoire ou le pays. — La cil, russe. ni 

;!' 3 Dat al très faible chez les Russes. - Leur P"££^£ 
sohant de la possession commune du pays - L anatt c .n. rie 
et animée désignée par ,h; noms de V M -™£££ , t f£ kt 
, .Missent dans des communes, tandis que les l=choudcs n ont 

! d. I, Etions isolées.- Les OdnodWl. - Les communes 
J ,1e fermiers, d'attachés à la glèbe, et d esclaves. - Ca- 

'n^etto de Russes. -- l'ahiarcalisme , égalité, agilité, 

; rreur le ute espèce de formes. - Formalisme du gouverne- 

-La commune des Cosaques de l'Oural, comme exemple 124 



"^IaE^^^ 




^— nw. - 



VII 



position entre l'Europe et l'Asie. — Parallèle entre l'empire ro- 
main et celui de la Russie. — Coup d'oeil sur la situation actuelle 
de l'Europe occidentale et les phases qu'elle a parcourues. — 
L'idée chrétienne, telle qu'elle est réalisée dans les institutions 
romano-germaniques; le système féodal, la Papauté et l'empire. 
Désorganisation de ce système. — L'idée de l'état absolu se dé- 
veloppant dans trois directions: l'état de despotisme monarchique 
l'état de la bureaucratie absolue et l'état de la souveraineté po- 
pulaire. Quel sera l'avenir de l'Europe? — La Russie et la tribu 
des Grands-Russes, leur unité et leur nombre. — L'état patriar- 
cal comparé à l'ancienne Rome et au système féodal. — Situa- 
tion du christianisme et de l'église en Russie. — Développement 
politique de la Russie; ses conquêtes; sa position vis-à-vis de 
l'Asie et de l'Europe. — La Russie et l'Angleterre. — Résumé . 



176 



VI. 
Les forces militaires île la Russie. 

Introduction. 

Résumé historique. — Situation de la Russie militaire avant Pierre I". 
— La science militaire en Russie. — Elémens de l'armée. — 
Les Strélitz. — Leur suppression. — Formation de la vieille garde. 
Recrutement. — La noblesse obligée au service militaire. — 
Premiers faits de la nouvelle armée: Azoff, Narva. Conséquen- 
ces de ces batailles pour l'armée. Pultava, Munich et Keilh. 
Opinion de Frédéric second sur l'armée russe, et celle de notre 
temps. - Gross-Jâgerndorf, Zorndorf, Kounersdorf. — SouvvorofT. 
Esprit de ses batailles et de ses marches; 1700 et 1799. — 
L'armée russe et Napoléon. La guerre depuis 1S15. L'Empereur 
Nicolas. Perfectionnemens depuis la paix de Paris. — Observa- 
tions générales sur la puissance maritime de la Russie . . 



261 



I. L'Armée régulière. 

Première partie. 

Organisation, formation et force numérique. Division suivant les con- 
ditions géographiques et politiques de la Russie. Deux groupes 
principaux. — A. La grande armée d'opération. Avan- 
tages de sa position à part; dislocation; double système de divi- 
sion Corps supplémentaires formés par les troupes de l'armée 
du Caucase. Promptitude de l'armée à entrer en campagne. 
Corps de l'infanterie, corps de la cavalerie de réserve, corps 
des dragons, corps des grenadiers. Troupes du génie à cheval. 

— Destination des corps, leur dislocation jusqu'en 1848. — Com- 
position du corps de la Garde, du corps des grenadiers, des six 
C ° rP n,? e infanterie > des cor PS fie la cavalerie. Récapitulation. 

— Uillerence entre l'état projeté et l'état effectif de l'armée. 
Causes principales de cette différence: les vices de l'administra- 
lion. Opmion de l'Europe sur ce sujet. Influence combinée des 
moeurs russes et de l'éducation française. Conséquences qui en 
résultent pour 1 empire. — Etat officiel de l'armée. Influence 



VIII 



du système «les congés. Etat officiel et force effective des ba- 
taillons de l'infanterie, -les escadrons de la cavalerie, de l MU - 
lerie Résumé. Exemple». — Les troupes de réserve, lable 
«énéral de la grande année d'opération. — B Troupes ré- 
gulières ayant une destination locale. Notices générales. 
Bataillons de garnison et de ligne; corps des vétérans et des in- 
valides Armée du Caucase. Récapitulation. — Récapitula- 
tion «en érale des troupe s réguliè r e s. Dénomination et 
numérotage des troupes. Numérotage des régimens de 1 infante- 
rie de la" cavalerie, de l'artillerie. Observations générales . . 



l'nçe 



2TS 



Seconde partie. 

Sv.te.ne de recrutement. Notices ethnograpbiques sur les élémens de 
ïarmée. Observations générales. Moyens employés pour com- 
pléter les corps des officiers et sous-officiers. - Système des 
Cantonnistes, considéré sous les rapports humanitaire et militaire. 
I e recrutement ordinaire. Influence des différences des noms de 
régimens. - Les Russes, en général, n'ont que peu de sympa- 
thie pour le service militaire; le caractère panfique des Russes 
comme une des causes de la conscription. Exemptions. L exemp- 
tion antérieure de la noblesse. Organisation de la conscription. 
I e choix des recrues. Condamnation au service militaire. U- 
hholnik. Exemptions par suite de certaines relations de famille. 
Résultats delà conscription. Les opinions de l'Allemagne sur la con- 



scription. Les'. 



até.rorics de conscription. Condition des recrues. Le 
transport; la première époque du service militaire ; changement de 
costume et de genre de vie. lionnes dispositions des Russes ; influence 
du sentiment religieux; aptitudes physiques et morales - Réparti- 
tion des recrues; durée du service.- Système des congés 
principes, relations des congédiés avec l'année. Influence de 
svstème sur l'effectif de l'armée; sur l'état de saule; ses coud i- 
K économiques. - Uniformité du service et de la d^.plme. 
L,. bâton Exemption du bâton. — soldats mariés. — Système 
d'alimentation. - VArlel; alimentation en nature; solde; amé- 
lioration du règlement d'alimentation: 1. par rapport au can- 
tonnement des Troupes chez les paysans; 2. par rapport au ca- 
sernement; 3. dani les colonies militais; 4. P«»PP«*i« 
concentrations. Fourrages. Air languissant des soldats. - L tat 
de santé; statistique des maladies et de la mortalité dans I armé e. 

,'om -.oson avec les colonies anglaise, - Uniformes armement 

et équipement; compression du corps par lumforme, .oulcurs 
annei, chevaux. Système d'artillerie, Comment on se procu 
le matériel; la fabrication. Economie militaire; abus leur re 
pression; leur influence sur l'armée.- Position du soldat vis-à- 
s de 'Officier! alliance de la familiarité et de la subordina- 
tion. - Pratique du culte dans l'armée. -• Les décora ions et 
les titres honorifiques. Le Latour-d Auvergne de la Russie Pri- 
vilèges de la Garde. - Les .barges ,1 officiers, leur solde. Les 
écoles des Cadets, comme pépinières du corps des officiers. Au- 
tres moyens de compléter ce corps. Degré d'instruction des - 
ficiers russes; l'école pratique de la guerre et les grandes ma- 
noeuvre* Retraites des officiers et leur admission dans d autre, 
emplois. Le congé indéfini. Dégradation des officiera . • ■ 



321 



IX 



II. Les troupes irrégnlières. 

Définition et division. 



Page 



400 



1° Les Cosaques. Origine des Cosaques et des Tscherkesses — 
Elêmjma divers qui se joignent aux Cosaques. Les Cosaques ne 
forment pas une tribu à part. Elémcns étrangers qu'ils accueillent 
encore aujourd'hui et qui paraissent indispensables à la prospé- 
rité des associations cosaques. La suppression des privilèges des 
Cosaques mise en parallèle avec la suppression des franchises 
féodales. — Les Cosaques sont des Russes, malgré les élémens 
divers qui composent leurs communautés: l'armée régulière a 
rendu fidèles les troupes irrégnlières. — Résumé de l'histoire 
des Cosaques. Observations sur l'origine des moeurs cosaques. 
Caractère russe des Cosaques. Les deux branches principale* 
A. les Cosaques petits-russes; leur origine et leur posi- 
tion sous la suzeraineté de la Pologne. Etienne Bathory les 
Cosaques Zaporogues et ceux de l'Ukraine. Insurrection contre la 
Pologne. Bogdan Chmielnicky. Le traité de Zboroff. Les Co- 
saques passent aux Russes. Les régimens Slobodes. Nouveaux 
troubles en Ukraine. Attitude incertaine des Cosaques la paix 
de Radzine. Mazeppa. Chute des Cosaques petits-russes et sur- 
tout des Zaporogues. Nouveaux régimens cosaques 1830 — Co 
saques du Danube. Division actuelle des Cosaques petits-russes. - 413 
B. Les Cosaques grands-russes. Leur origine ; aperçu 
général. Ivan IV et les Cosaques. Les Cosaques du Wolca les 
Cosaques d'Astrakhan. L'expédition de Mouraschkine et ses ré 
sultats. Conquêtes de la Sibérie et d'Azoff. Leur importance, 
btenko Kasinc. Troubles continuels. Troubles du Jaik: Pouga- 
tscheff. — Ramifications des Cosaques du Don. La ligne du Cau- 
case, mission de cette ligne. Les moeurs Tscherkesses des Co- 
saques de ligne. Les éléments dont ils sont formés. La lance ou 
e sabre? Les Cosaques de la Sibérie et d'Azoff. Les Cosaques de 
la barde. — Organisation actuelle des Cosaques. Noblesse co- 
saque; exemption d'impôts. Services des Cosaques. Division des 
Cosaques sons le rapport du service. Système de remplacement 
Iransformation des Cosaques en troupes régulières. - Artillerie 
des Cosaques. Réllexions sur leur avenir. Le droit du Czar de 
régler la constitution des Cosaques est formel. Privilèges des 
Cosaques. Leurs chances de durée. — Effectif des troupes 
cosaques. Leur disponibilité pour une guerre européenne 

2° Les corps formés d'après le système cosaque de peu- 
plades non-russes. Notices générales. Réunion de ces corps 
avec les armées des Cosaques. Résumé des troupes qu'ils ont à 
fournir: a) les atares de la Crimée; bj les Tscherkesses, les 
fschetschenzes, les ffogaïa, les Lesghis etc.; c) les Baschkirs et 
Meschtscher.aqi.cs; d) les Buriates et les Toungouses. Leur dis- 
ponibilité pour la guerre 

3» Le ■service dans l'armée. Notices générales. Le service de 
surete. Célérité de ces troupes. Le cheval du Cosaque et son 
traitement. Mode d'équitation et d'entretien du cheval Ac- 
cord entre le cheval et son cavalier. Manière de combattre des 
Cosaques; leur ambition et leur superstition. Jugement général 
sur les troupes irrégulières 455 



425 



454 



X 



Page 

Puissance maritime de la Russie. 

Introduction Résumé historique. Observations générales sur la flotte 
Introduction. s i Baltique; son personnel; ses 

Z££ ^ÏS dt la mer Noire' Le port de guerre de 
Il ^ son importance stratégique. Service de cette Hotte. 

-Tableau de l'état officiel des deux grandes flottes . . . . ** 



Conclusion. 

Quelques observations sur les colonies militaires, 
de guerre 



— Préparatifs 



484 



VII. 

DM domaine* de la ronronne e» linssle et de 

leur administration. 

nlû-rencrs entre les domaines de l'Europe occidentale et ceux de 
Différwcea entre provenant des biens patrimoniaux des 

TJZ- .in ; It'pur base et pour principe la propriété 
"""i 8 ï rivé les domaines russes se composent de ce qu, 

et le dnnt ' ^; ^ , ,,; , a ,, rc s | M donations faites par 
S cZ é ni ' Ù ,'est SUbta applicable qu'à la Grande- 

les Uxara, ueuMui ■ i Finlande, aux provinces de la 

ï H- '" P mT uToiogoe ProporS énormes' des domaines 
B '" T bien « de -es domaines. Notices Conques 

rurale 



497 



VIII. 



De l'industrie en Russie 



598 



Chapitre I. 



Retour et arrivée à Moscou. — Observations sur le climat. — Mes re- 
lations à Moscou. — Physionomie de la haute- volée. — La 
jeune Russie et ses tendances nationales. — Ce qu'elles ont de 
vrai, ce qu'elles ont de faux. - La reprise du vieux costume russe. 

— La culture russe et celle de l'Occident. — Tendance du peuple 
et du gouvernement à s'approprier la civilisation de l'Occident — 
Influence des dro.ts romain et germanique sur les institutions na- 
tionales de la Russie. La législation, le Swod; leurs conséquences. 

— La publication du code l'ait cesser le manque de garanties lé- 
gales; elle supprime certaines coutumes salutaires, égare la con- 
science du droit dans le peuple et empêche le développement d'une 
législation nationale. — Efforts de la jeune Russie savante pour 
combattre ces conséquences. — Sympathie qui unit tous les Sla- 
ves; antipathie générale contre les Allemands. — Injustice de cette 
antipathie de la part des Vendes et des Polonais, et surtout de la 
part des Russes. — Ce que la Russie doit aux Allemands. — 
Funeste inlluence des Français. — Influence salutaire de la science 
allemande. — Inlluence des Allemands des provinces Baltiques 
sur la vieille Russie. 



_Lie 29 octobre, nouveau style (date correspondant au 
17, ancien style), 1843, nous arrivâmes de nouveau à 
Moscou, point de départ de notre voyage. Jusqu'au 26, 
nous avions eu un temps d'automne sombre et pluvieux, 
qui se mit à la gelée, quand nous entrâmes dans Tula. 
A Moscou, on était en plein hiver, et pourtant nous 
n'étious qu'à la fin d'octobre. Depuis cette époque 
jusqu'à celle de mon départ de Russie, en avril 1844, 
ce temps d'hiver resta slationnaire. Mais en Russie, les 
hivers sont beaucoup plus agréables qu'en Allemagne. 
Pour peu qu'il soit tombé une quantité suffisante de 
neige, on jouit presque constamment d'un temps beau, 
serein, calme, et dès qu'il ne fait pas de vent, un froid 

1 



Etudes sur la Russie. Vol. Il], 



Jfm»fa 



même de 30 à 40 degrés Réaumur n'est guère pénible, 
tandis qu'un froid de 6 à 1 degrés, accompagné de 
tourbillons de neige tels qu'on en voit souvent dans 
les steppes, menace loule créature vivante d'une mort 
presqu inévitable. 

Ainsi qu'il est d'usage parmi les étrangers qui ar- 
rivent à Moscou, je m'établis dans une pension bour- 
geoise. Après avoir souffert, pendant la première quin- 
zaine, d'un accès de lièvre intermittente qui' m'avait pris 
en Crimée, où cette maladie esl assez, fréquente, je me 
mis à faire des visites et à me ménager d'utiles rela- 
tions, pour apprendre, voir et entendre ce qui pouvait 
être favorable au but de mon voyage. Ce fut suri ont 
M. le Baron Alexandre de Meyendorlï, qui se chargea 
du soin de me présenter partout. M. le B" de Meyen- 
dorlï avait été, quelques années auparavant, chef d'une 
société de voyage, que le minisire des finances O" de 
Cancrine avait chargée de parcourir toutes les parties de 
la Russie, pour étudier les ressources (pie la nature y 
peut offrir à L'industrie nationale. L'excellente „ descrip- 
tion de voyage" du professeur BlasÛiS, de Brunswick, 
publiée en 1848, fut un des résultats littéraires de celle 
expédition scientifique. M. le B " de Meyendorff qui 
possède on immense trésor d'expériences el d'observa- 
tions, n'a fait paraître jusqu'à présent que 1res peu de 
publications, mais qui toutes se recommandent par un 
mérite supérieur. 

J'ai l'ail à Moscou des connaissances très variées 
et en partie très intéressantes. Le gouverneur général 
Galitzine, ce noble type des anciens boyards, .pie j'avais 
appris à connaître avant mon départ, était mort depuis, 
et il avait été remplacé par le prince Troubet/.koï. Ce 
dernier et son épouse, une des daines les plus bien- 
faisantes de Moscou, m'honorèrent de l'accueil le plus 
amical, et j'eus l'avantage de rencontrer dans leurs cer- 
cles et dans leurs soirées tout ce qui appartient à la 
haute société de Moscou. J'allai voir le gouverneur du 



r 



Kremlin, M. le général el sénateur de Slalil , excellent 
militaire, d'un esprit fin et observateur, auquel je suis 
redevable d'une foule de renseignemens précieux. Parmi 
les fonctionnaires supérieurs avec lesquels je fus mis en 
rapport, je crois devoir citer M. M. les sénateurs Kinfieff, 
Wassillcbikoff et son aimable famille, le chef de la po- 
lice et maréchal de la noblesse Nebalzine etc.; parmi les 
savants et les professeurs de Moscou, qui presque tous 
devaient leur éducation scientifique aux universités alle- 
mandes, je nommerai: le professeur Kroukoff arcbéolo- 
gue, M. M. Sehévyreff, Bodianski slavisle éminenl et 
élève de Schaffarik, Scbéveleff, Marosc bkine, de l'institut 
arménien, Granovski, Pagodine, un des premiers historiens 
critiques, enfin le professeur Snégireff, une des autorités 
les plus compétentes de la Russie sur les antiquités lin 
guistiques, la poésie nationale et les mœurs populaires. 
Je dois avouer que ce fut dans mes rapports avec la 
jeune noblesse russe que je trouvai le plus de ebarme 
et d'intérêt. C'étaient d'ardens patriotes qui sympathi- 
saient avec ma manière d'envisager la vie nationale de 
la Russie, et qui m'offrirent l'hospitalité la plus cordiale; 
j'obéis donc à un sentiment de gratitude, en citant les 
noms de M. M. Melgounoff , Kascbeleff, Saverbéjeff, 
Schadajeff, kiréjeff, Samarine, kiréjevsky, du poète khamia- 
kctll etc. J'entrai en relation plus intime avec M. Aksa- 
koff, un des hommes les plus spirituels que j'aie con- 
nus en Russie, et avec M. Pavloff poète renommé, 
connu et apprécié dans toute l'Europe, el dont l'aimable 
épouse, allemande d'origine, s'est fait connaître par de 
charmantes poésies écrites dans les deux langues russe 
et allemande. 

J'ai cité tous ces noms pour prouver à mes lecteurs, 
que durant mon séjour à Moscou, j'ai entretenu des re- 
lations très nombreuses avec des Russes; contrairement 
à ce qui avait eu lieu à St. Pélersbourg où je n'avais 
été presqu'exclusiveTnent en rapport qu'avec des Allemands, 
je ne fis la connaissance d'aucun compatriote, à l'excep- 



lion de M. le I) r Haas, homme très remarquable. Cette 
différence s'explique par la nature des circonstances et 
par le but que je poursuivais. 

Je ne sais si l'on prendra en bonne OU mauvaise 
part, que j'avoue franchement que je n'ai guère Irouvé 

de différence essentielle, entre la physionomie de ec 

qu'on appelle la bonne société à Moscou, et celle des 
autres grandes villes de l'Europe, telles que Berlin, 
Vienne, Paris. En parcourant les salons élé-ans du 

gouverneur général, à l'occasion d'une grande soirée 
ou d'un bal, je pouvais me croire transporté à Paris, 
d'autan! plus que je n'entendais partoul que des conver- 
sations françaises. Pour commencer par l'extérieur physi- 
que, il ciil élé impossible de distinguer dans les formes 
et les physionomies un type national caractéristique. 

Toul \ est comme die/, nous. Des lailles bailles, 
moyennes, petites, élancées, grêles, fortes, corpulentes; des 
cheveux noirs, bruns, Idonds; des yeux noirs, gris, verts. 
bleu»; des physionomies plastiques, bien marquées, mais 
en partie aussi des traits rappelant la race des mongols 
et celle des mulâtres, des ligures aplaties et sans ex- 
pression; les uniformes variés, les plus élégantes toilet- 
tes parisiennes, les mouveinens, les danses, les parties 

de jeux, les conversations, nulle part de différence bien 

sensible avec le beau monde des autres parties de l'Eu- 
rope. 

La jeunesse russe s'est tournée avec beaucoup de 

sympathie vers le passé historique de la Russie, vers 

les mœurs, les coutumes cl les traditions populaires, 
("est un l'ail qui se fait remarquer aussi dans le reste 

de l'Europe. Nous avons vu «pieu Allemagne, à l'épo- 
que de la domination française, les esprits les plus no- 
bles se sont OCCUpés à étudier avec une pieuse ardeur 
l'bisloirc et les rapports antérieurs du peuple allemand. 
à recueillir et à l'aire connaître les poésies populaires, 



les mœurs et les coutumes des ancêtres, à épurer la 



langue et à favoriser son développement dans un sens 
vraiment national. 

Après les guerres de l'indépendance de 1815, la 
jeune génération se sentit poussée par un enthousiasme 
chaleureux à faire renaître les anciennes institutions po- 
pulaires, et l'on conçoit que ce projet n'était point réa- 
lisable. En partie, cette tendance dégénéra bientôt en 
enfantillages; on fit étalage d'anciens costumes, de grands 
sabres, de chevelures et de barbes flottantes ce qui, du 
reste, n'amena pas un costume permanent, mais une 
mode très éphémère; en partie cette fantaisie passa dans 
le domaine de la politique et apparut sous les formes 
de la Teutomanie, des Burschenschafl etc. qui se trans- 
formèrent bientôt après en une démagogie athée et stu- 
pide. 

Tant que les projets de la jeune Russie tendent 
à l'exploration scientifique du passé, de l'histoire natio- 
nale, des poésies, des mœurs et des coutumes populai- 
res, elle a droit aux plus grands éloges. Je la loue 
encore de vouloir conserver les antiquités de son pays 
et de rester fidèle aux mœurs de ses ancêtres; mais là de- 
vraient être son but et sa limite ; tout ce qui va au delà 
n'est que folie ou puérilités .... La civilisation mo- 
derne est comme l'arbre de la science; quiconque en a 
goûté, ne saurait retourner à l'innocence des mœurs 
primitives et de la vie patriarcale! 

Les classes intelligentes sont, en Russie, séparées 
du peuple proprement dit, par un abime beaucoup plus 
large que dans le reste de l'Europe, où les positions 
sociales s'expliquent moins par les différences intellec- 
tuelles que par la manière de vivre et les proportions 
de fortune. Dans les autres pays de l'Europe, le peu- 
ple possède au fond la même culture que les classes 
élevées, seulement cette culture est moins profonde et 
moins développée. Il en est bien autrement en Russie. 
Les hautes classes ont adopté la culture européenne, 
tandis que le peuple conserve l'ancienne culture natio- 



nale qui se trouve à un degré bien inférieur, et forme 
un contraste frappant avec celle de l'Europe. Il n'y a 
que l'idiome et la religion qui soient communs à ces 
deux élémens de la nation. Développer ces points de 
contact par l'intelligence de l'élément civilisé et par les 
inspirations de l'élément patriarcal, ce serait là une tache 
vraiment digne des hommes qui se sont mis à la tête 
du mouvement national. 

On a fait à la cour, de la coiffure d'une paysanne 
russe, un costume de cérémonie. Des portraits de l'im- 
pératrice même la représentent dans ce costume aussi 
beau et aussi pittoresque que majestueux. Nous aimons 
à espérer que ceci n'est pas une mode, et que ce cos- 
tume restera. Cela doit faire une bien douce impres- 
sion sur le russe, sur le mouchik, de voir son impé- 
ratrice portant la même coiffure qu'il est habitué de 
voir porter à sa fiancée ou à sa femme dans les occa- 
sions solennelles. Mais si de jeunes évaporés ont tenté, 
il y a quelques années, d'emprunter quelque chose, non 
au costume des moucliiks actuels, m.iis bien à l'ancien 
costume de cour russe du dernier siècle, ce fut un ba- 
dinage aussi niais qn'inoffensif. Ils en furent punis par 
le peuple même, par les moucliiks qui n'y virent qu'une 
mode empruntée aux Allemands (Niemelz). 

D'un autre côté, cette juste prédilection pour les 
traditions nationales, a donné naissance à une haine 
injuste contre tout ce qui est venu de l'étranger, haine 
qui prouve plus de passion que de raison, et qui n'est 
nullement en rapport avec la situation du pays. Ces 
architectes d'un nouveau système social et politique 
qu'ils ne voudraient construire qu'avec des élémens pu- 
rement nationaux, seraient bien embarrassés de trouver 
les matériaux nécessaires pour élever cet édifice. 11 
manquerait, en Russie, de matières premières pour en 
asseoir les fondemens et pour satisfaire aux besoins du 
peuple. 

Il est possible de conserver et de développer ulté- 



rieurement les traditions nationales qui sont encore vi- 
vaces dans le peuple; mais vouloir ressusciter des usa- 
ges oubliés depuis longtemps, serait une innovation 
aussi insensée qu'arbitraire. Allez dire au peuple: „Dé- 
pose le cafetan , qui est d'origine tatare ; reprends l'an- 
cien costume slave du XIl érae siècle!" Il se rirait de 
vous, sans vous comprendre .... Bien des choses qui 
nous ont été transmises par la civilisation occidentale, 
sont venues remplacer des institutions nationales qui 
ne sont plus praticables, ou satisfaire à des besoins an- 
ciens ou nouveaux, mais devenus indispensables. Dans 
les deux cas, ces importations peinent être considérées 
comme un élément nécessaire de votre vie nationale. 

Les amateurs de l'antique nationalité ont formé une 
école politique qui condamne tout le système adopté 
depuis trois siècles et inauguré par Pierre I". Cette 
école propose d'abandonner toutes les institutions em- 
pruntées à la civilisation étrangère et, en revanche, de 
cultiver et de féconder tous les germes nationaux. 

En général, ma manière d'envisager la situation du 
peuple russe est en rapport avec les opinions et les 
tendances que je viens de caractériser. Mais il importe 
d'appliquer ces principes généraux aux relations spécia- 
les de la politique russe et de la vie populaire; et il 
sera facile de prouver que la proposition fondamentale 
de celte école politique, érigée en système général, est 
aussi fausse dans ses prémisses que dans sa conclusion. 
On aurait tort de croire que les czars et les empereurs, 
depuis Ivan Vasiliewitsch, n'aient tendu à s'approcher 
de l'Occident et à en adopter la civilisation, que par pré- 
jugé et parce que tel était leur bon plaisir. C'était plu- 
tôl une nécessité intrinsèque, une condition sine quâ 
non de l'existence nationale; c'était un besoin instinctif 
du peuple lui-même et auquel ces monarques n'ont tait 
que céder. 

De tout temps, la Russie a fait partie de l'Europe; 
les Russes forment un peuple européen, le plus puissant 



8 



de la race slave, qui à elle seule constitue un bon tiers 
de la population européenne. Quand le peuple russe 
commençait à avoir le sentiment de sa force et à sentir le 
besoin de l'unité, il connut le christianisme et la civilisation 
chrétienne qui lui fut transmise de Rome et de Constan- 
tinople. Depuis cette époque jusqu'à l'invasion des Mon- 
gols, il resta à peu près au niveau de la civilisation 
des autres peuplades du nord, appartenant aux races slave 
et Scandinave. Alors vinrent quelques siècles d'oppres- 
sion par les Mongols, qui renversèrent la civilisation 
existante sans en détruire les germes. Enfin le peuple 
se réveilla et secoua le joug de l'étranger; mais plus le 
désir du progrès était fort, moins les moyens se trou- 
vaient suffisans. Tout progrès est traditionnel, aucune 
nation ne peut l'obtenir de ses propres forces et avec 
ses propres moyens; de tout temps les nations ont ap- 
pris l'une de l'autre. Où la Russie devait -elle chercher 
les moyens de civilisation et de progrès? Les Mongols, 
les Tatares, les Persans et les Turcs n'avaient rien à lui 
offrir.*) Le peuple grec auquel elle était liée par la com- 
munauté de la religion, était réduit lui-même à l'escla- 
vage, et manquait de toute force pour le progrès. Il ne 
restait donc que l'Europe occidentale, à laquelle les Russes 
pussent s'adresser pour lui demander des moyens d'ins- 
truction et de culture. Des antipathies nationales et 
des guerres incessantes les tenaient séparés des Polonais 
et des Suédois, leurs plus proches voisins. Ils devaient 
donc nécessairement se mettre en rapport avec les na- 
tions qui se trouvaient à la tête de la civilisation e.-à-d. 
les Allemands, les Hollandais, les Anglais et les Français. 
Déjà au XVF me siècle pour perfectionner les métiers, les 
établissemens industriels et commerciaux, on avait fait 



*) Cependant elle leur a emprunté bien des choses, quant à la ma- 
nière de vivre, au costume, à l'habitation, aux ustensiles etc. Elle 
doit aux Chinois, les tablettes arithmétiques et peut-être la théière 
(Samovar). 



• 



venir des hommes de ces pays que l'on appela „hôtes" 
et auxquels on accorda de grands privilèges. A cette 
époque, des Anglais s'établirent àArchangel, et Moscou 
eut un faubourg allemand (Sloboda). C'est ainsi que pen- 
dant un siècle et demi, la Russie se prépara insensible- 
ment à prendre sa position dans le monde; ses relations 
avec l'occident n'étaient encore que superficielles ; elle ne 
lui empruntait encore que ses arts mécaniques; mais non 
les idées de sa civilisation. Alors vint Pierre 1" qui 
fonda la grandeur politique de la Russie qu'il étendit 
jusqu'à la mer. C'est par la mer Raltique que l'atmo- 
sphère de la civilisation pénétra dans la Russie. D'abord 
ce grand prince organisa une armée nombreuse sur le pied 
européen, et puis il fonda un organisme politique com- 
plet, dont la hiérarchie se trouve aujourd'hui réglée jus- 
qu'aux plus bas degrés de l'échelle sociale. 

Je n'ai jamais été un grand admirateur de la bu- 
reaucratie moderne; je l'ai toujours considérée comme un 
mal nécessaire qui a contribué à jeter l'Europe dans 
une espèce d'idolâtrie, celle de l'état tout puissant. Ce- 
pendant le reste de l'Europe, si la bureaucratie y était 
abolie, serait livré à l'anarchie la plus grossière et bal- 
loté entre les agitations communistes et socialistes: et 
quant à la Russie, si l'on y voulait supprimer un beau 
jour l'organisation civile et militaire empruntée à la ci- 
vilisation moderne de l'Europe, où trouverait-on les élé- 
mens pour former un organisme politique solide, et 
réaliser le principe du selfgovernement? Voudrait - on, 
pour ressusciter la constitution des boyards et pour ré- 
tablir l'ancienne organisation militaire de l'arrière -ban, 
rechercher dans la poussière des archives les copies des 
anciens registres de services que Féodor Alexijewitsch 
a fait brûler? Personne ne prendra cette folle idée au sé- 
rieux. Ou bien voudrait -on essayer du gouvernement 
représentatif, dans le sens des révolutionnaires de 1825? 
Cette organisation politique, qui n'est dans toute l'Europe 
qu'une maladie à la mode, ne serait dans son application 



à la Russie, qu'une idée extravagante et anti-nationale, 
en fait et en principe. 

La réforme de l'éeonomie politique dans le sens na- 
tional, voilà en effet le difficile problème, la grande tâche 
à remplir par la future république des savans russes. 
Jusqu'ici aucun professeur de jurisprudence et d'économie 
sociale n'a pu se détacher des liens des doctrines de 
l'Europe occidentale. Tls ont fait comme les Français et 
surtout les Allemands du XH*»* Siècle, à l'époque de la 
résurrection du droit romain. A cette époque, le droit 
romain exerça sur les jurisconsultes et législateurs alle- 
mands une influence telle, que toutes les institutions ger- 
maniques furent envisagées et traitées du point de vue 
des principes romains. Une analogie purement extérieure, 
suffisait soin cul pour faire entrer des institutions toutes 
germaniques dans la catégorie de celles d'origine romaine, 
et pour occasionner les confusions les plus insensées. 
C'est ainsi que le paysan allemand fut considéré comme 
an ..colon romain", que les serfs allemands, dans leur 
dépendance de l'autorité seigneuriale, furent traités selon 
les principes de la servitude romaine, comme les com- 
munautés allemandes étaient réglées selon l'analogie du 
condominium romain, ce qui devait nécessairement pro- 
duire une confusion générale et un état, dépourvu de 
toute espèce de garanties légales. Il en résulta plus tard 
une législation despotique et nivelante*) qui, en sapant 
la moralité et les instincts légaux du peuple, a puis- 
samment contribué à propager les idées subversives et 
à frayer la voie aux révolutions. 

Nous observons en Russie un fait complètement 
analogue. Les Russes pas plus que les Allemands, n'a- 
vaient une jurisprudence d'origine nationale. Chez eux, 



*) Je dois rappeler ici la fameuse doctrine de „droit de nécessite 
politique" établie par le jurisconsulte M. de Almedingen, et d'a- 
près laquelle, on voulait à l'époque de la confédération rhénane, justi- 
fier les infractions les plus arbitraires dans le domaine du droit privé. 



11 

les rapports de la vie sociale, dont la simplicité répon- 
dait au peu de culture d'un peuple encore grossier, avaient 
été réglés par des usages séculaires et par les préceptes 
de la religion. Quand les relations politiques commen- 
cèrent, à se former, et que les rapports de la vie civile 
devinrent plus compliqués, on dut répondre par des lois 
aux besoins nouveaux qui se faisaient sentir. Ces lois 
qui, dans le principe, n'avaient en vue que des cas spé- 
ciaux et qui portaient souvent la forme d'une sentence 
judiciaire, se multipliaient de plus en plus, se contre- 
dirent fréquemment, et étaient obscures au point délaisser 
tonte latitude aux interprétations les plus arbitraires. 
Catherine H conçut l'idée d'un code général. Tous les 
oukases et tontes les ordonnances furent recueillis, et 
fournirent des extraits dont on forma une collection gé- 
nérale. Ce travail gigantesque n'a été terminé que sous 
le gouvernement actuel. 

Il va sans dire que ce code ne pouvait contenir un 
système légal achevé et complet. Mais celle publication 
a eu le bon effet de mettre fin à une confusion immense 
au sujel de l'application des vieilles lois et ordonnances. 
Du reste, on a observé deux faits qui ont été partout 
la conséquence de cette codification générale. D'abord 
la promulgation du code supprima une foule d'us et 
coutumes qui avaient pris racine dans l'esprit du peuple, 
et qui, dans certaines contrées, avaient rendu de grands 
services, en permettant de régler à l'amiable des rap- 
ports qui actuellement donnent prise à l'égoïsme des pas- 
sions et à la manie naissante des procès.*) Ensuite le 



*) C'est ainsi que dans certaines localités de la Russie, il existait un 
droit particulier de succession, qui se trouvait en harmonie avec la 
situation économique de la contrée. Çà et là, la propriété n'était 
pas répartie entre les enfans, mais le fils cadet héritait du tout et 
n'avait qu'à payer une certaine somme aux autres; ce qui a donné 
lieu au proverbe russe: le cadet reste à la racine. C'était là le 
principe fondamental de l'organisation rurale. Depuis la publication 
du Swod, tout cela n'est plus en vigueur, les starostes el les juges 



«WL 'M 



■ HBHHH 



12 



Swod est rédigé dans une terminologie empruntée aux 
droits romain et germanique. Or, tous les jurisconsultes 
russes ont été élevés dans les universités allemandes ou 
du moins par des professeurs de droit allemands. Il est 
donc très naturel qu'ils envisagent toutes les relations 
sociales de la Russie à travers le prisme de la jurispru- 
dence germano-romaine, d'autan! plus qu'il n'existe guère 
un commencement de jurisprudence nationale qui soit 
propre à modifier leurs opinions.*) Il ne serait guère 
difficile de prouver que les relations les plus importantes 
du peuple russe, par exemple le droit de succession, les 
rapports de servage, ont été envisagées par les rédacteurs 
du nouveau code dans un sens contraire aux principes 
du droit national, comme elles ont été traitées par les 
magistrats cl les fonctionnaires publics d'une manière 
diamétralement opposée aux institutions d'origine pure- 
ment nationale. 

La jurisprudence romaine cl par suite la jurispru- 
dence allemande, contiennent une foide de principes gé- 
néraux, un droit rationnel général qui se rattachent 



subalternes se règlent parfois encore sur les vieilles coutumes; mais 
leurs arrêts sont cassés dès qu'il y a réclamation, et ils sont ré- 
formés d'après les principes du Swod. 
*) Karamsine, Koucharsky, Evers, ont rassemblé des matériaux précieux 
pour aider à faire connaître le droit antique de la Russie. A. de 
Reulz a écrit, avec une érudition tout allemande, un ouvrage (publié 
à Mitau en 1829) sur le développement historique de l'organisation 
politique et judiciaire de la Russie. Ce ne sont toutefois que des re- 
cherches archéologiques préparatoires qui peuvent contribuer à ré- 
pandre de saines notions sur les institutions russes; mais elles ne 
sauraient avoir une influence directe. Il y a manque complet, au- 
tant que je sache, de livres destinés à faire connaître les institu- 
tions spéciales et à combattre l'invasion des idées romaines et alle- 
mandes. J'ai sous les yeux un livre allemand sur le droit féodal 
de la Russie, (das russische Standerechl publié à Mitau en 1846) 
qui ne contient proprement que les paragraphes du Swod, mais 
classés d'après un ordre systématique. Si quelque savant voulait 
y ajouter un commentaire, partant du point de vue du droit natio- 
nal de la Russie, ce serait un travail bien méritoire. 



13 



intimement aux lois éternelles de la morale et de la re- 
ligion. C'est le résultat des investigations les plus pro- 
fondes et d'une expérience séculaire; c'est le bien com- 
mun de l'humanité que chaque génération transmet à 
celle qui lui succède, chaque nation à la nation voisine. 
Il va de soi que ce droit rationnel devait former la base 
de la science judiciaire en Russie, dès que ce pays aurait 
eu atteint un certain degré de civilisation. Il est égale- 
ment naturel que la Russie dut appliquer, avec certaines 
modifications exigées par des besoins locaux et natio- 
naux, les principes légaux des autres nations à certaines 
relations d'origine moderne, qui n'avaient jamais existé 
dans la vieille Russie; comme cela eut lieu à l'égard du 
droit des gens, du droit maritime, du droit commercial 
pour le commerce général, du droit de change etc. 

Toutes ces lois pouvaient être empruntées aux autres 
peuples avec avantage et sans blesser l'orgueil national; 
mais je répète, comme conclusion, que la jeune Russie 
ne saurait accomplir d'oeuvre plus éminemment patrio- 
tique que de cultiver et de développer la jurisprudence 
nationale, en éliminant autant que possible, ou du moins 
en réduisant au strict nécessaire, tout ce qui a été em- 
prunté aux législations étrangères. 

Il serait aussi d'une haute importance sous le rap- 
port politique, que des professeurs du droit russe entre- 
prissent de faire connaître à l'Europe les conditions ma- 
térielles et les bases politiques des institutions russes. 
On lit dans une foule de livres allemands, fiançais, an- 
glais, et même dans ce qu'on appelle des ouvrages sa- 
vants : ,,1'empire russe est une autocratie absolue, ce n'est 
pas une monarchie, mais un état constitué dans le genre 
des goiivernemens despotiques de l'Asie; les paysans 
russes sont des esclaves placés en dehors des lois, à 
l'instar des servi- romani" etc. C'est que chaque auteur 
copie son devancier avec une crédulité tou* débonnaire. 
J'ai essayé dans le premier volume, chap. VI, de cet 
ouvrage, d'indiquer les principes généraux de la domina- 



14 



lion seigneuriale, de la monarchie des C/.ars, des insli- 
I niions communales et de l'organisation rurale; mais il 
serai! à désirer que des savants russes se chargeassent 
du soin île motiver et de développer ces principes sous 
une forme scientifique. 

Nous avons déjà fait ailleurs l'éloge du patriotisme 
élevé el presque religieux de toutes les classes de la po- 
pulation russe; nous aurions donc mauvaise grâce de ne 
pas apprécier le patriotisme de la jeune Russie et sa 
prédilection pour ce qu'elle trouve de national dans la vie 
populaire. Nous approuvons également son désir de con- 
server les traditions nationales et d'élaguer les institu- 
tions venues de l'étranger, en tant qu'elles ne sont pas 
indispensables au développement des besoins de la na- 
tion et du gouvernement. Mais la jeune Russie étend 
l'antipathie qu'elle ressent pour toul ce qui est étranger, 
aux hommes des autres nations qui vivent sur le terri- 
toire russe; et une pareille exagération ne nous parait 
ni juste, ni équitable, ni avantageuse pour la Russie. 

Il est certain qu'il existe entre les dilïérenles peu- 
plades de la race slave une sympathie beaucoup plus 
forle et plus générale, qu'entre les dilïérenles tribus de 
la race germanique ou (\a> nations romaines. Les ten- 
dances de ce qu'on appelle le Panslavisme, ont été trai- 
tées par les uns de rêveries poétiques, d'un autre coté 
elles ont été signalées par des juges plus sérieux comme 
une manifestation de la propagande révolutionnaire qui. 
de nos jours, sait exploiter à son profit les aspirations 
les plus généreuses. Mais elles ont pour fond réel celle 
Sympathie générale, que tous les slaves éprouvent les uns 
pour les autres, el dont la noblesse polonaise (non le 
peuple polonais) offre peut-être seule, une exception vis- 
à-vis de la Russie, et une antipathie [dus ou moins pro- 
noncée contre les Allemands. 

Celle aftipathie n'est pas réciproque; les Allemands 
n'ont pas la moindre antipathie pour les peuples slaves; 
au contraire ils éprouvent pour eux une affection incon- 



15 



tcsLnblc. Si quelques gouvernemens allemands ont com- 
mis des actes iniques, contre la république de Pologne, 
le peuple allemand n'y a réellement pris aucune part. De 
même, si depuis quelque temps, et surtout depuis 1848, 
on a cherché à exciter en Allemagne une haine générale 
contre la Russie, ce n'a été qu'un feu de paille allumé 
par la démagogie, dans les classes diles cultivées; le 
peuple proprement dit n'y était pour rien, et les troupes 
de l'Allemagne manifestèrent même une sympathie pro- 
noncée en faveur de la Russie. Une polémique soulevée 
par les savants Tschèques qui reprochaient aux Allemands 
de vieilles injustices commises il y a six siècles, au dé- 
triment .les Slaves, rencontra dans la presse allemande 
une réfutation virulente; mais les Allemands qui vivaient 
dans le voisinage ou au milieu des populations Tschèques, 
ne comprenaient rien à cette polémique, et même en 1848, 
où la protection de l'autorité faisait partout défaut, on 
n'a vu nulle part, dans ces territoires habités par des 
population^ mixtes, des rixes sérieuses surgir entre les diffé- 
rentes nationalités. A Posen, la lutte sanglante de 1S48 
n'aurait pas éclaté . si elle n'avait été provoquée par des 
antipathies religieuses. Depuis bien longtemps, le mol 
île polonais est synonyme de catholique, comme celui 
d'allemand, de protestant. 

De tout temps, il y a eu dans le monde des guerres 
injustes, des oppressions parles conquêtes; mais la haine 
et les antipathies ne sont permises qu'aux générations 
qui en ont souffert, et le ressentiment ne dure avec 
quelqu'apparenee de raison, que si les conséquences de 
l'injustice pèsent encore sur le peuple opprimé, comme 
en Irlande. Mais quand des siècles se sont écoulés et 
que le sentiment des anciennes injustices s'est effacé dans 
les générations vivantes, ce ne peuvent être que des fau- 
teurs de troubles qui s'appliquent à réveiller la passion 
et la haine à l'aide d'argumens historiques. Il serait cer- 
tainement absurde d'exciter les Allemands de notre époque 
à la haine contre la Rome contemporaine, parcequ'H y a 



16 



dix-neuf siècles, Rome a voulu subjuguer les Germains; 
ou d'appeler aux armes les Bretons et les Basques, par 
la raison que les ancêtres des Français d'aujourd'hui ont 
envahi leurs territoires et les ont incorporés à la France. 
Serait-il moins absurde de reprocher aux Allemands d'avoir, 
il y a 5 ou G siècles, exterminé les Slaves dans la Marche 
de Brandebourg, et de les avoir expulsés des pays de 
Mecklembourg, de la Poméranie, de Meissen et de la 
Silésie.*) Serait-on autorisé, en se fondant sur ce „fait 
historique" **) à exciter la haine des Slaves contre les 
Allemands? Au contraire les Slaves, principalement ceux 
de l'ouest ont des obligations infinies aux Allemands. 
Ces derniers, en leur apportant le christianisme et la ci- 
vilisation dont il est la source, les ont élevés au niveau 
des autres peuples de l'Europe. Tous les princes indi- 
gènes ont reconnu que les Slaves ne connaissant origi- 
nairement que paysans et nobles ou guerriers, leurs états 
n'auraient jamais pu s'élever à un degré quelconque de 
consistance et de civilisation sans l'adjonction du troi- 
sième élément de la vie politique formé par les classes 



*) Il est vrai 'qu'en 1848, les Polonais demandaient le rétablissement 
de la Pologne dans son ancienne puissance et d'après son ancien 
droit, en vertu duquel les provinces de Prusse, de Silésie, de la 
nouvelle Marche et de la Poméranie inférieure auraient dû être 
incorporées dans la nouvelle monarchie ou république polonaise, 
comme d'anciens ûefs de la Pologne. 

*) Du reste, ce fait historique n'est pas vrai. Ce ne sont pas des 
provinces slaves, mais des pays originairement allemands; les Slaves 
ne s'y sont établis que quand les Germains commencèrent à les 
abandonner. Il est probable que beaucoup d'Allemands y sont restés 
en se soumettant à la domination des Slaves; car autrement la pro- 
pagation de l'élément germanique n'aurait pas fait de si rapides 
progrès. On doit se rappeler que cette propagation n'usa pas de 
moyens violens, mais qu'après l'introduction du christianisme apporté 
par les Allemands, elle fut favorisée par les princes indigènes 
du Mecklembourg, de la Poméranie et de la Silésie. D'ailleurs il 
parait hors de contestation que les habitans actuels du Mecklem- 
bourg, de la Poméranie et de la Marche ne sont pas des Slaves. 



17 

ouvrières et commerçantes, de la bourgeoisie. Voilà 
pourquoi ils appelèrent des Allemands pour fonder des 
villes et pour les peupler d'artisans, d'industriels et de 
négociants. Ils appelèrent encore des colons allemands 
pour perfectionner l'agriculture et pour servir en même 
temps et de maîtres et d'exemples; ils appelèrent enfin 
des Allemands pour créer et pour diriger des établisse- 
mens d'instruction.*) 

Quant à la Russie, elle n'a pas d'anciennes injures 
à venger sur les Allemands; ses relations avec l'Alle- 
magne ne sont pas de date très ancienne. La colonie alle- 
mande qui, an XVP"' e siècle, habitait un faubourg de 
Moscou, parait avoir été essentiellement composée d'ou- 
vriers. C'est à cette époque que remonte probablement 
la considération qu'on accorde en Russie aux produits 
de l'industrie allemande; aujourd'hui encore le marchand 
russe croit ne pouvoir faire un meilleur éloge de sa mar- 
chandise, qu'en affirmant qu'elle est d'origine allemande, 
c.-à-d. bonne et solide. C'est depuis Pierre-le-Grand, et 
depuis l'acquisition des provinces de la mer Baltique 
que les Allemands commencèrent à exercer une influence 
plus puissante sur le développement social et politique 
de la Russie. 

Pierre-le-Grand chercha, comme Archimède, un point 
en dehors de son peuple, pour le faire sortir de la bar- 



•J Les Allemands sont, de préférence à toutes les autres nations, un 
peuple religieusement fidèle à ses institutions nationales, fis ont' in- 
troduit leur législation particulière en Italie, en Espagne, en France 
et en Angleterre; et ils l'y ont conservée en partie jusque dans les 
temps modernes. Même en s'amalgamant avec les populations asser- 
vies, ils n'ont perdu que leur idiome, mais non leur législation. C'est 
»msi que les colons allemands ont conservé, même dans les pays 
slaves, leurs anciennes institutions, pour en faire la règle de leur 
existence. Le droit germanique, nommément le droit de Magde- 
bourg, était en vigueur dans toutes les villes du territoire slave 
jusqu'à KiefT. Le droit Hamand était en usage dans les colonies agri- 
coles. Ceux même des colons allemands qui se sont établis au centre 
de la Russie, observent encore, à l'heure qu'il est, le droit germanique. 

Eludes sur la Hussic. Vol. III. o 



lnvi , ,t l'élever à la hauteur de la eivillsaliou; il fonda 
St Pétersbourg, et se mil avee une énergie sans égale 
à créer l'organisation politique et morale de ses Ltats 
Quoiqu'il s'entourât de tous les hommes capables e 
instruits de son pays, il comprit que leur nombre était 
trop restreint pour la réalisation de l'œuvre qail médi- 
tait. Voilà pourquoi il s'adjoignit des forées venues de 
lout es les parties de l'Europe: delà France de 1 Angle- 
terre, de la Hollande, de l'Allemagne etc. On sait qu .1 
avait beaucoup de prédilection pour les Hollandais et 
les Allemands, car il les considérait comme particuhere- 
ment ptopWS à réaliser ses projets. Alors la langue 
allemande fat adoptée à la cour et conserva ce privi- 
lège jusqu'au temps de Catherine 11. ou elle dut céder 
, a place au français. Depuis cette époque les mœurs 
françaises Brem invasion dans les classes élevées de la 
société russe .... mais cela fui une cause de corrup- 
tion et démine pour la Russie, parce M uc ces mœurs 
étaient le reflet de l'esprit frivole H superficiel de 1 e- 
cole encyclopédique du XVW" siècle, où la plus grande 
perversité morale et la barbarie la plus grossière se pro- 
duisaient parés d'un vernis brillant de politesse exk- 
rieure La Russie se trouva loul à coup mondée de 
.ouvernan.es et de précepteurs français, qui répandirent 
dans les classes élevées de la société russe le venin de 
faU 8 Se8 doctrines sociales et politiques, dont le gouver- 
nement d'alors ne prévoyait pas les conséquences fi, 
ne stes. Dès le milieu du XVIII- siècle, des aventu- 
riers 'de tons les états et de toutes _ les nations firent 
irrup tion dans la Russie, pour > ebereber for une et s ils 
l trouvaient pas. ils calomniaient le peuple et le pays 
Il en fui tout autrement avec les Allemands qu. vinrent 
s'établir en Russie. Comme depuis trois siècles, je- 
taient surtout des ouvriers allemands qui pénetraien 
dans toutes les contrées de l'empire, ils ont infiniment 
contribué à répandre et à y multiplier les agremens de la 
Vie- ils sont devenus les maîtres des Russes dans tous 



19 



les genres d'industrie, et ils ont su conserver jusque 
dans les derniers temps leur vieille réputation d'honneur 
et de probité. 

Quant à l'importance des colonies agricoles alle- 
mandes existant dans l'intérieur de la Russie, j'en ai 
parlé avec détail dans le deuxième volume de cet ouvrage. 
Le grand commerce des villes maritimes est, pour la 
plus grande partie, entre les mains de négociants alle- 
mands, anglais, hollandais, italiens et français; les com- 
merçants russes manquant de goût et de connaissances, 
peut-être aussi de savoir-faire, pour cultiver avec succès 
le commerce en grand dans toutes les parties du inonde. 
Les Allemands forment l'immense majorité de ces né- 
gocians. 

Tandis que la Russie n'est redevable aux Français 
que d'une culture fausse et superficielle, elle doit la 
plupart de ses savants à la civilisation allemande. Des 
Bavants allemands comme Pallas, Schliitzer, Evers etc. 
ont donné une forte impulsion au développement de la 
science en Russie. Presque tous les Russes possédant 
une instruction scientifique, ont fait leurs éludes dans 
les universités allemandes, et ont rapporté dans leur 
patrie cet esprit d'érudition solide et d'application sé- 
rieuse qui caractérise la science allemande. Les univer- 
sités et tous les autres élablissemens d'instruction pu- 
blique en Russie, sont formés sur des modèles allemands; 
la plupart des professeurs qui y sont employés, sont 
actuellement encore des Allemands. 

Aussi souvent que je signalais ces faits à des Rus- 
ses qui expriment très franchement leur antipathie poul- 
ies Allemands, ils n'hésitaient pas à en convenir. Ce- 
pendant ils ajoutèrent qu'ils étaient parfaitement dispo- 
sés à reconnaître tout ce dont, en Russie, la civilisation 
et la science étaient redevables à l'Allemagne, et que 
leur antfpatkie n'était pas dirigée contre les Allemands 
d'Allemagne, mais principalement contre les Allemands 
qui viennent chercher fortune en Russie, ainsi que conhe 

2* 



MM 




20 

le. Allemands nés à St. Pétcrsbourg, à Moscou, et dans 
Intérieur de l'empire. „LéS Allemands de ces deux 
catégories, disent-as, supplante* les Russes dans tou- 
tes îes charges civiles et militaires, et offensent encore 
'„ces derniers par leur arrogance et leur orgueil. La 
m)b lesse allemande des provinces de la mer Bataque 
entre presque tout entière dans L'armée et dans la d.- 
^tfe, et c'est ce qu'on pourrait encore tolérer; mais 
Il ar rive encore de ces provinces une foule de 1,1s .le 
pasteurs et d'autres individus de la bourgeoise qui cher- 
"chent à accaparer toutes les places." 
" C Ces reproches peuvent être fondés dans certa.ns 
„, mais en général ils ne son. pas tout à ait pistes, 
surtout pour ce qui concerne les Allemands des provm- 
res de la mer Baltique. 

La conquête «les provinces ,1e l'Ouest a répondu 
à Pun des plus grands besoins qu'ai, jamais eus la Bus- 
sie . c'est par ce fait qu'elle est devenue un état euro- 
.,,,.„' U conservation et la prospérité de ces posses- 
sions, sous les rapports commerciaux et pohUques sont 
(1 - lul e importance inappréciable pour empueruss^L 

territoire <le la Grande-Russie est a la vente la souche 
H , frinaire de la monarchie, et toutes les autres posses- 
sions v ont été ajoutées par acquisition ou par con- 
Lte; mais pour le présent, elles forment un grand em- 
„irc et le Czar de la Grande-Russie, empereur de tout 
L bnn.ense empire, a pour devoir de traiter tous ses 

sujets avec une égale justice et un égal amour. En 
failant même abstraction de ce que des traités formel 
et .es privile.es qui y sont stipules, devraient gara tn 
fj province! de la mer Baltique un traitement plem 
,Pé,ards, c'est un précepte général d'une port, que pre- 
ste et équitable, ,1e respecter et de culhver dans 
eb'aque province ce qui s> trouve de plus avantageux 
Mufles intérêts généraux de l'Empire. Ot ces provn. 
ees sont les seules de toute la Russie qui possèdent la 
civilisation occidentale, et la Russie étant poussée par 



21 



•• 



les conditions de sa vie sociale et politique, comme par 
sa situation géographique, à s'approprier les avantages de 
cette civilisation, n'a rien de plus sage à faire que d'u- 
tiliser, dans ce but, les forces indigènes dont elle peut 
disposer, c.-à-d. de donner aux Allemands des provinces 
Baltiques la mission de doter la Russie des institutions 
de la civilisation européenne*). Il va sans dire que 
cette mission des Allemands des provinces Baltiques, 
devra cesser le jour où l'organisation de la Russie sera 
entièrement accomplie, et que la civilisation, dans ce 
pays, aura fait des progrès Lels que toutes les provin- 
ces, nommément celles du vieil empire, disposeront de 
forces cl de capacités suffisantes pour répondre à tous 
les besoins du service publie. Mais L'expérience de tous 
les jours démontre que ce moment n'est pas encore 
venu. Quiconque connaît les habitudes du gouverne- 
mcnl actuel, se croira parfaitement autorisé à nier que 
les minisires ou d'autres liants fonctionnaires préfèrent, 
à mérite égal, les Allemands aux nationaux ; au contraire 
de pareils cas sont presque toujours décidés en faveur 



*) Le ministre comte de Cancrine, homme du plus grand mérite, et 
parfaitement compétent pour juger cette question, avait l'habitude 
de dire: ,, C'est par une faveur toute particulière de la Providence 
que la Russie qui jusqu'alors n'avait formé qu'une agrégation mé- 
canique d'élémens très disparates, a pu acquérir les provinces 
allemandes de la mer Baltique qui jouissaient déjà d'institutions 
organiques. C'est par là qu'il lui est devenu possible de former 
peu à peu un organisme politique. Ces provinces lui ont servi 
de modèle, c'est de là que proviennent toutes les institutions or- 
ganiques de la Russie, les gouvernemens, la constitution delà 
noblesse, l'organisation municipale etc. etc. Dans toutes les ques- 
tions de législation, par exemple dans celle des paysans, les pro- 
vinces de la mer Baltique ont servi de pays- mode le. Quand 
il s'agit de résoudre les questions relatives au cadastre, au système 
de crédit, à la réglementation des rapports ruraux ; ces provinces 
depuis un demi-siècle ont fait, dans ces matières, des expériences 
qu'il est avantageux pour la Russie, de consulter, pour pouvoir 
apprécier d'un côté les avantages qui en sont résultés, et de l'autre 
les fautes qu'on a commises. 



22 

des Russes. Il est sur que pour ce que regarde certaines 
fonctions du service public, il faudra toujours tenir compte 
du naturel si différent des deux nations. Des fonctions qui 
exigent une application assidue, calme et toujours égale, 
une' circonspection*) austère et même quelque peu méti- 
culeuse, doivent, à facultés égales, être confiées à des Al- 
lemands. L'Allemand sera toujours le meilleur homme de 
bureau, leRusse, c. -a-d. le Grand-Russe, semblable au Fran- 
çais, est beaucoup trop vif, trop pétulant, trop amoureux 
des plaisirs pour porter le joug du service aussi patiem- 
ment que l'Allemand. Voilà pourquoi il est probable 
que les Allemands resteront toujours les meilleurs tra- 
vailleurs clans les administrations, les faiseurs dans 
les ministères cl les tribunaux**). Je n'ai pas besoin d'a- 
jouter que la noblesse des provinces Baltiques animée 
d'un esprit chevaleresque, recberche le service militaire 
et s'y distingue par une valeur, une fidélité et un zèle 
éprouvés. 



•) Une ordonnance de Pierre-le-Grand qui n'admet que des Allemands 
au service des pharmacies, dans toute la Russie, semble ven.r a 
l'appui de cette opinion. 
**) Ce nui précède est surtout applicable aux différences ex.stant en- 
tre les Allemands et les Grands-Russes. Les Petits-Russes au 
contraire sont doués d'une parfaite aptitude pour les fondons sub- 
alternes, surtout pour le service des bureaux. Ils montrent chaque 
jour plus d'empressement à obtenir ces emplois, et on peut pré- 
sumer qu'à l'heure qu'il est, leur nombre est déjà supéneur a 
celui des Allemands. Le Petit-Russe est très laborieux, sobre, 
économe et très persévérant dans toutes ses entreprises. Quelque 
modeste que soit son traitement; il sait faire de petites épargnes 
pour la journée noire (Ischornii-den); puis il écrit à Moscou 
ou à St. Pétersbourg, pour savoir si un de ses compatriotes (car tous 
les Petits-Russes vivent en bons camarades et se soutiennent partout 
réciproquement) ne peut lui procurer une place de secréta.re. 
Dès qu'une pareille place est vacante, il se met sur les rangs et 
il parvient en passant par la filière de tous les bureaux aux pre- 
mières places du service subalterne. Les Petits -Russes sont en 
Russie ce que les Ecossais sont en Angleterre. 



23 



Les provinces de la mer Baltique, eu transmettant 
à l'Empire russe les principes et les modèles des insti- 
tutions les plus importantes et les plus propres à assu- 
rer la prospérité matérielle et le progrès politique du 
pays, ont en même temps, fourni des hommes qui en 
ont préparé et réalisé l'application. L'organisme de la 
nation russe manquait complètement et manque encore, 
du moins quant aux proportions numériques, des classes 
intermédiaires qui existent dans les autres parties de la 
société européenne. Il y avait autrefois — et les rela- 
tions ne se sont pas encore suffisamment améliorées — 
une noblesse très opulente cl 1res cultivée, et une no- 
blesse pauvre et complètement barbare, on ce qui est 
pis encore, dissimulant ses mœurs grossières sous un 
vernis de culture superficielle. Une noblesse campa- 
gnarde, indépendante et cultivée qui aurait pu servir de 
classe intermédiaire, manquait presque entièrement; 
quant à ce qui concerne une bourgeoisie intelligente et 
capable, c'esl à présent seulement qu'on en voit les premiers 
germes. ("est donc non seulement pour l'introduction 
des nouvelles institutions, mais pour leur application et 
leur développement que la Russie a partiellement encore 
besoin des Allemands des provinces Baltiques. La haute 
noblesse russe est parfaitement apte à remplir les fonc- 
tions supérieures du service public; mais elle n'est nul- 
lement propre aux fonctions moyennes pour lesquelles 
elle manque habituellement de goût et de zèle; elle n y 
voil que des degrés intermédiaires qu'il faut franchir 
aussi vile que possible, pour arriver à un Tschin 
supérieur. Elle n'a pas les qualités nécessaires pour les 
emplois subalternes, elle est aussi trop orgueilleuse pour 
en accepter. La position d'un Ispravnik correspond 
à peu de ebose près à celle d'un sous-préfet prussien 
(Landralh'i. ('est en Prusse une place très influente et 
Ires considérée que n'ont pas rougi d'occuper des hom- 
mes de naissance princière — le comte régnant de 
Stolberg et le prince de Carolat ont été, dans le temps, 



rr<r»«r 



24 



des sous -préfets (Landràlhe) — cl qui servait à leur 
ouvrir l'accès aux fonctions les plus élevées. Combien, 
à côté de cela, la position sociale d'un Ispravnik russe, 
est vile et misérable. C'est une charge que n'accepte 
aucun gentilhomme russe qui jouit d'une certaine aisance. 
Quelques gentilshommes de Moscou qui n'appartenaient 
aucunement à la partie la plus élevée et la plus riche 
de la noblesse m'ont dit, à Moscou, en me parlant des 
Ispravnik de leur province: -Nous ne les recevons ja- 
mais dans nos sociétés. Nous rougirions d'avoir à no- 
Ire table des gens de cette espèce!- Les emplois sub- 
alternes dans l'intérieur de la Russie, sont occupés pour 
la plupart par des membres de la petite noblesse, qui 
ne possèdent parfois qu'un vernis de culture extérieure, 
a\ec un caractère complètement dépravé. 

Les provinces de la mer Baltique renferment une 
noblesse nombreuse et cultivée bien que peu riche, et 
une bourgeoisie également nombreuse et intelligente. 
Les lils cadets de la noblesse cl les jeunes gens in- 
struits de la bourgeoisie vont, suivant la vieille habitude 
do Allemands, servir dans les pays étrangers. — Les 
Courlandais allaient autrefois prendre du service en Po- 
logne, en Sa\c cl en Prusse. — Aujourd'hui tous ces 
jeunes -eus, répondant à l'appel du gouvernement, en- 
Irenl dans l'armée ou dans l'administration russe, où ils 
occupent des emplois qu'ils sont seuls capables de rem- 
plir convenablement, attendu qu'il y a rarement des Rus- 
ses qui élèvent si peu de prétentions, et qui se dévouent 
avec aulant de /.èle et de persévérance au service le plus 
pénible et le plus ingrat. 

Si ces Allemands persistent à ne pas renier en 
Russie leur nationalité et leur caractère propre, c'est 
une conduite digne d'éloges et qui répond même aux 
intérêts de la Russie, puisqu'elle est la source de cette 
sobriété cl de cette assiduité qui sont si justement esti- 
més par les Russes. 

La fortune colossale de la vieille noblesse a été 



25 



amassée, pour la plupart des cas, au service de Pétât, 
si elle n'est pas le produit des largesses des Czars; les 
Slroganoff et les DémidoiT, dont la fortune considérable 
est le fruit de leur propre travail, n'ont eu que de rares 
imitateurs. 11 n'y a que quelques familles de Ruriks et 
de boyards qui possèdent une grande fortune patrimo- 
niale. Dans les provinces de la mer Baltique, il n\ a 
pas de fortunes si colossales ; le bourgeois, quand il est 
riche, ne doit cette richesse qu'à son travail, tandis (pie 
la noblesse la doit à sa parcimonie, à l'industrie agri- 
cole ou à des héritages. Aucun, parmi les nobles, n'a 
acquis sa forlune dans le pays même, et le nombre de 
ceux qui sont redevables d'une partie de leurs biens à 
la munificence des Czars, tels que les Lieven et les Pah- 
len, est 1res restreint. 

Puissent donc les Russes qui doivent vivre avec 
les Allemands, dans le plus puissant empire de la terre, 
se ressouvenir toujours de la parole du psalmiste: Ecce 
quam bonum atque jucundmn habitare fratres in unum. 






mu il i ' an 



Chapitre II. 

Contraste de la noblesse russe avec celle de l'Ouest de l'Esope - 
I a noblesse allemande - son caractère. - La noblesse slave 
„ Î nord de l'Allemagne en Pologne, en ta* - -££ 
nriétés- sa position vis-à-vis du peuple et de 1 état. — Kttormes 
do Pierre I» relatives à la noblesse. - Organisât.»» des gonver- 
ements P r Catherine II. - Position qu'y occupe la noblesse. 
T plu «rande partie des fonctions administratives a 1 mte- 
~„r lu est dévolue. - Les provinces allemandes de la mer 
rXÙ on servi de modèle. - La noblesse russe n'est pas une 
Sesse canpagnarde. Le peu de sympathie qu'elle montre pour 
les instUut ions corporatives et pour les fonctions qu, y sont at- 
achee - Position de l'Ispravnik. - Nouveau développement 
le la noblesse qui commence à prendre une portion politique 
fiante vUv, du peuples «ta^l-V-g 

SiTSSSZ & %£!- SBt ^ales sur quelques- 
unes de ces familles. 

Moscou était jadis la ville des Knèses e. des Boyards, 
la ville de la noblesse russe. Quand, pendant les 4 ou 
5 mois d'été, la noblesse, avec son entourage, quittât! 
Moscou pour aller passer ce temps sur SCS terres la 
population de Moscou se trouvât! diminuée ) de 100,000 
Lbitans. Aujourd'hui c'est toute autre chose-, Moscou 
esl devenu le centre de l'industrie russe. Ces 80 ou 
90 000 courtisans désœuvrés se sont transformés, en au- 
tant de fabricants qui, comme ces derniers, n étant pas 
habitans sédentaires de celte ville, ne jouissent pas du 
titre de bourgeois de Moscou, mais sont considères 
comme appartenant à la population des villages dans 



.) voir Michelhausen, page 223, où se trouvent reproduits les calculs 
de Hermann, Richter, Storch. 



27 



lesquels vivent la plupart de leurs familles, et où ils se 
rendent pendant le temps de la moisson. La noblesse 
russe, qui jadis était tenue de résider à Moscou, (alors 
presque la seule ville puissante de la véritable Russie; 
car depuis Pierre I er moitié de bon gré, moitié de force, 
elle a dû consentir à venir habiter St. Pétersbourg) se 
trouve aujourd'hui disséminée dans un grand nombre de 
villes de gouvernement. Néanmoins Moscou est restée 
la résidence de la noblesse russe riche et indépendante. 
Tandis qu'à St. Pétersbourg , on rencontre à peine 
quelques nobles qui ne soient pas attachés au service 
de la cour, de l'armée ou de l'état; la plupart de ceux 
qui viveiri à Moscou, sont, à ce que je crois, hors de 
tout service, quoique chacun d'eux ait servi; car dans 
la société russe, ce sont les services qui vous attirent 
la considération. 

Si l'on s'en rapporte aux apparences , la noblesse 
russe occupe à peu près la même position sociale, po- 
litique et légale que celle dont jouissait la noblesse des 
autres pays européens avant l'année 1789. Elle a le 
même degré de civilisation, la même éducation, la même 
manière de vivre, les mêmes usages, mœurs et costumes 
que celle des pays de l'Europe; l'expression des traits 
et des sentimens semble être aussi la même; mais pour- 
tant une étude sérieuse laisse bientôt apercevoir les dif- 
férences qui la distinguent de cette dernière, et il ne nous 
semble possible de les expliquer et de les faire com- 
prendre, qu'en remontant aux différences originaires des 
races germanique et slave. 

La noblesse germanique ou de l'Ouest de l'Europe 
(cette institution a pénétré dans les pays romanes avec 
les Germains) est aux yeux de ceux-ci , un élément pri- 
mitif du peuple et non une sorte de caste privilégiée, 
un état, qui dans les phases de l'histoire s'est élevée au 
dessus des autres classes du peuple par l'usurpation du 
pouvoir ou par de prétendus services. Aussi loin que 
nous pouvons consulter les premiers temps de l'histoire, 



28 

nous y voyous la noblesse jouissant comme une elasse 
à part, de la considération des autres classes du peuple. 
Mais avant l'époque historique, la tradition popu- 
laire et le mythe reconnaissent la noblesse de race. Tous 
deux attestent que la noblesse primitive, e.-à-d. les princes 
et les races nobiliaires*), avaient une autre origine qu£ 
le reste du peuple et qu'ils proviennent immédiatement 
des Dieux. C'est dans les légendes Scandinaves où toutes 
les familles de princes descendent d'Odin ou d'Asée, que 
cette opinion est le plus énergiquement exprimée. En- 
suite d'autres ont prétendu que ces races prouvaient leur 
origine par des signes extérieurs, comme p. ex. la race 
des Niflung, par un serpent qui se reflétait dans l'œil; 
mais tous devaient prouver leur origine par une force 
physique incomparable et par la bravoure la plus intré- 
pide. Noblesse, Od signifie race; par conséquent, ceux 
qui sont d'une origine connue et toute particulière, en 
opposition avec les gens du peuple dont l'origine est in- 
connue. H ne faut jamais perdre de vue cette foi ou 
superstition dominante cbe/. les Germains originaires, si 
l'on veut bien comprendre le caractère et la nature de 
la noblesse germanique. Ces races prinrières descen- 
dantes des Dieux, les Niflung, les Amales. les Mérovin- 
giens etc. sont éteintes depuis longtemps. D'autres la- 
milles nobles dont l'origine divine nest pas aussi no- 
toire, en prenant leur place, se sont emparées du pou- 
voir souverain. Le christianisme a depuis longtemps 
détruit, même dans le peuple, le prestige de la foi à la 
descendance des anciens Dieux. La noblesse moderne 



*) Les familles des princes et des nobles n'ont été dans 1 ongme, 
que des gradations hiérarchiques du même état. „Duces ex M- 
tule reges ex nobilttale sumunt" dit Tacite (Germ. VII). Jusqu a 
ces derniers temps, on a maintenu le principe de 1 égalité de nau- 
sance pour toute la noblesse. Le roi Henri IV se nomma* Iui- 
mème le premier gentilhomme de son pays. On reconnaît 1 es- 
pagnol dans ce proverbe: Un hidaljo como el rey, mas no 
si rico. 



29 



de l'Europe, la noblesse vassale ou féodale s'est formée 
au moyen âge des restes de la noblesse primitive, d'un 
grand nombre de familles libres et de personnes formant 
l'entourage du roi, ou placées dans des rapports de ser- 
vices ou de bénéfices. Mais ces idées fondamentales sur 
le caractère et la nature de la noblesse, en raison des- 
quelles les gentilshommes de nos jours attachent tant 
de prix à une origine qui se perd dans la nuit des temps, 
el qui ne regardent jamais comme égale à la leur toute 
noblesse de date récente conférée ou même acquise par 
des mérites incontestables, ces idées, disons-nous, sont 
restées comme un sentiment de caste dans la noblesse 
de l'Ouest de l'Europe. D'un coté, ce sentiment a con- 
tribué à lui faire garder son isolement, à fortifier la con- 
science de son indépendance; mais d'un autre côté aussi 
elle a produit chez elle ce vain et ridicule orgueil qui 
souvent se trouve allié a* un manque absolu de valeur 
personnelle. Dans le reproche généralement adressé à 
cette noblesse d'avoir la présomption de croire qu'elle 
provient d'un sang et meilleur et plus noble que celui 
îles autres hommes, nous reconnaissons les traditions de 
la Germanie primitive. 

Les idées fondamentales de la noblesse et son dé- 
veloppement qui s'est effectué à des époques diverses et 
chez différents peuples, s'ont sans doute le centre de 
l'histoire intérieure et des développemens de peuple cl 
d'état de l'Ouest de l'Europe, centre sur lequel se sont 
appuyées la vie politique, la bourgeoisie, l'organisation 
des paysans et les corporations, pour se développer en 
partie dans une forme analogue. L'esprit de soumission, 
de discipline et de sacrifice est le véritable lien social 
de la vie politique et populaire de toute la Germanie. 
Le monde ancien au contraire, dut sa conservation à 
1 amour de la patrie, dans laquelle chaque individu, comme 
membre de la population du pays, se trouvait, sous la 
protection des Dieux, entraîné vers l'obéissance et le sa- 



ahewn 



30 

erilice, par ses instincts, par son éducation, par ses 

mœurs. 

Les peuples germano - romanes ne connaissent pas 
proprement l'amour de la patrie, où ils ne le considèrent 
que comme un faible lien social. Ici le sentiment de la 
féodalité a, jusqu'à présent, conservé les états et les peuples. 
L'amour de la patrie s'attache au sol, au pays, à la ville, 
et au peuple qui l'habite, comme à uu tout, à une réalité; 
le senlimeul féodal s'attache à la personne. Déjà dans 
les temps les plus anciens, dans les temps des païens, 
des Germains, le peuple était subordonné à la noblesse 
et celle-ci au prince; on faisait peu de cas du pays où 
l'on vivait, presque Ions les peuples germains abandon- 
naient sans regrel leur patrie, pour aller à la recherche 
d'un pays meilleur. Ubi bette, ubi patria!*) Partout ils 
ont facilement appris la langue du pays**) où ils se sont 
établis, et ils se sont bientôt mêlés avec les peuples 
étrangers; mais partout aussi ils ont emporté avec eux 
leurs^liens sociaux, leurs relations mutuelles de droit, 



*) Dans les pays où les Germains se sont mêlés avec les peuples an- 
tiques et sont devenus romains, en Italie, en France, en Espagne, 
lUée antique et le sentiment de l'amour de la patrie, s y sont 
mieux conservés. Dans l'Allemagne proprement dite, le sentiment 
d'une grande pairie n existait presque plus. Celui qui fut éveillé 
en 1848, est tout simplement de la poésie, de l'imagination, un 
produit de la culture et de l'éducation modernes. Il n'a encore 
existé jusqu'à présent aucun peuple qui se soit montré aus* dis- 
posé à émigrer et qui abandonne plus légèrement „la patrie" que 
le peuple allemand. 
**) Si les provinces de la mer Baltique présentent une exception, il 
faut mentionner à ce sujet que les Allemands arrivèrent dans ce 
pays à une époque où le caractère populaire allemand éta.t com- 
plètement formé, et où la langue et la littérature étaient déjà par- 
venues à un haut degré de culture, où le christianisme et les formes 
d'état établissaient des relations avec la patrie et qu'eu égard à la 
civilisation, ils étaient bien supérieurs aux peuples qui hab.ta.ent 
les pays conquis, les Lettes et les Esthoniens, et que par consé- 
quent ces derniers n'étaient pas en état de leur offrir quelque chose 
qui put les attirer à eux. 



31 



leurs formes juridiques et leurs constitutions populaires, 
sur lesquels ils ont réglé leur manière de vivre. 

Ce fut tout autre chose chez les peuples de race 
slave dans les premiers temps. Il n'existait point chez, 
eux de noblesse, comme état, ou classe à part, ainsi que 
Procope l'affirme en parlant de son temps, au VI éme 
siècle. 

Il est vrai que peu de temps après l'époque de Char- 
lemagne, on voit déjà paraître chez les Slaves du Nord 
de l'Allemagne, des familles princières, et à Riïgen même 
une famille royale ecclésiastique*) et plus tard aussi une 
noblesse vendeuse et slave; mais il est hors de doute 
que des mélanges et des influences germaniques auront 
contribué à l'origine et à l'importance de cette noblesse. 
On n'y trouve point les traditions d'une origine étrangère 
et encore moins d'une origine provenant des Dieux. Cette 
noblesse doit peut-être son origine à des vertus guer- 
rières ou à de grandes possessions territoriales. Les 
Tchèques, dans l'origine, m'a-t-on dit, n'ont poinl eu de 
noblesse, de même on ne trouve point de race nobiliaire 
indigène dans les autres races slaves de l'empire d'Au- 
triche, C'est seulement en Pologne, aussi loin que re- 
monte, l'histoire que nous \ oyons une noblesse nom- 
breuse et puissante. J'ai tiré de ce fait, il y a quelques 
années, une conjecture — qui aujourd'hui est adoptée par , 
les savants polonais indigènes — c'est qu'en Pologne 
deux races slaves ont été superposées l'une à l'autre, un 
peuple conquérant et un peuple subjugué. Il est vrai- 
semblable que les Vendes qui s'occupaient spécialement 
d'horticulture et de labourage ont été les plus anciens 
colons de ce pays; puis à l'époque des migrations, 
une Iribu nomade du peuple sarmate , probablement 






*) De laquelle descend probablement la famille des princes de Put- 
bus encore vivante. La maison princière de Mecklembourg est 
aussi une famille de princes slaves. 



32 

aussi d'origine slave les Lechs,*) entra dans le pays 
déjà cultivé et en soumit les habitans à sa domination.*') 

Je fais grand cas de la physionomie extérieure gé- 
nérale des peuples; c'est pour cette raison que j'ai été 
vivement frappé de la grande différence qui existe entre 
la noblesse polonaise et les paysans polonais, et qui leur 
donne l'apparence de deux peuples différents. La no- 
blesse polonaise a, en général, les yeux et les cheveux 
foncés, la taille souple et agile; le paysan polonais au 
contraire est blond et rougeàtre, il a les yeux bleus ou 
o-vis . la taille épaisse et lourde. 11 existe également 
un grand contraste dans leurs caractères. Le paysan 
polonais est flegmatique, mou, diligent quoiqu'il n'aime 
que les travaux faciles d'agriculture et le jardinage (ce 
qui fait qu'il y a un grand nombre de jardiniers, Za- 
grodnik, en Pologne et en Silésie) mais il est animé du 
plus profond amour pour son pays. „Ai-je tout perdu, 
dit le polonais, je me creuse un trou dans la terre de 
mon village, et je vais y vivre ou y mourir." C'est 
toute autre chose avec la noblesse polonaise, légère, in- 
constante, sans amour du travail, cosmopolite par goût, 
très vaillante et toujours prête à se battre, elle conserva 
toujours le caractère du libre cavalier nomade de l'an- 
tique Scythie. 

La noblesse polonaise n'est point entichée de la 
gloire de ses aïeux; elle ne tire point vanité de l'origine 



*) Lelevel (Observations sur la situation politique de l'ancienne Po- 
logne. Bruxelles, Muquard 1845) dit, pag. 7 que le mot sdacheie, 
noble, vient de z-lechcic, ex Lechita progenitus. La légende 
rapporte que le frère cadet du Lech est venu en Bohème et 
que les descendants, les Lechs, ont formé la noblesse en se 
joignant aux Kmetons et Vladiks. On lit dans le poème intitulé: 
Jugement de Libousse" „les Kmetons, les Lechs et les Vladiks 
se lèvent et rendent justice selon la loi." 
*«) Il paraît qu'au commencement les habitans devinrent tributaires 
sans être serfs ou esclaves, condition qui ne reçut son déve- 
loppement qu'au moyen âge sous 1 influence de l'Occident. 



33 



d ancêtres qui se perd dans la nuit des temps, vanité 
poussée parfois jusqu'à la caricature, et qu'on appelle 
l'Orgueil du gentillàtre. Ceci est le caractère essentiel 
de la noblesse germanique, complètement étrangère au 
sentiment flatteur d'être un descendant des Gothe'ou des 
Schiller, ou en Pologne des Poniatowski ou des So- 
bieski, c'est-à-dire de tirer son origine d'un homme 
illustre, ce qui naturellement doit être pour tout le 
monde un sentiment flatteur. 

Si même nous ne pouvons reconnaître chez les Po- 
lonais une noblesse primitive, dans le sens germanique 
du mot, c.-à-d. occupant une position à part dans le 
peuple, et depuis les temps les plus reculés, fière de son 
origine primitive, royale, princière ou divine, nous devons 
reconnaître, d'après les faits historiques, relativement à 
toutes les races russes, qu'il ne se trouve, dans les pre- 
mières phases de leur histoire, ni noblesse, ni castes 
isolées. Sous les Routhènes ou Rousniaques qui d'abord 
furent soumis aux Lithuaniens, puis aux polonais, on ne 
trouve pas de noblesse indigène. La nombreuse noblesse 
établie dans ce pays, se compose généralement de fa- 
milles polonaises possédant les habitudes, la langue, 
les mœurs polonaises et différant essentiellement du 
peuple. Elles sont évidemment venues dans le pays, à 
l'époque du moyen âge, s'y sont établies, et ont assujetti 
les Routhènes à leurs terres seigneuriales. Même les mem- 
bres delà schliachla (c.-à-d. la noblesse campagnarde) dans les 
villages de ces contrées dont tous les habitons appartiennent 
à la noblesse, sontpolonais, d'après toute l'expression de leur 
physique bien que, sur quelques points ils soient devenus 
Routhènes, à force de vivre au milieu ou auprès de ceux-ci. 
On affirme aussi à cet égard, que les rois de Pologne 
ont de temps à autre accordé des privilèges de noblesse 
à un village routhène, en récompense de haut faits mi- 
litaires et d'autres services. 

On ne trouve chez les Grands -Russes, à leur pre- 
mière apparition dans l'histoire, nul vestige de noblesse 

3 



Eludes sur la Russie. Vol. III 



U»digène, On y remarque .les chefs de famille, des 
princes de race/) de pelites rép^Uquea communales 
gouvernées par leur ancien (Starosta), et sans aucune re- 
lation ave.' l'état el le peuple. Ainsi séparés, ceux du 
Nord furent d'abord subjugués parles Varègues qui leur 
imposèrent le tribut. Ce fut alors qu'ils se réunirent 
et çfcassèrenl leurs oppresseurs. „Mais, dit le chroni- 
queur Nestor, ils se disputèrent l'un à l'autre le droit 
,1e suprématie, et les familles rommencérent entre elles 
,les hostilités; aucun droit n'existait plus .lie/, eux, ce 
n'étaient que troubles continuels. Et ils envoyèrent au- 
delà de la mer chez, les Kusso-Varègues et leur dirent: 
„N«.lre pays est grand et productif, mais il n'y a plus 
d'ordre, viens chez nous pour y régner et y dominer." 
El on choisit trois frères avec leurs familles, ds emme- 
nèrent avec eux tous les Russes et se rendirent chez 
les Slaves."**) 



«) Voir- Evers, Le plus ancien droit des Russes, p. 44, 95, 206. 
Aussi Ilagemeister, dans les Archives des connaissances sc.ent.fiques 
de la Russie par Ermann. 1842. liV» I. II. 
*») C'est dans ce premier fait relatif à l'organisation des S aves de 
l'Est que nous découvrons l'origine et le caractère de toute 1 h.sto.re 
russe nés familles et des communes constituées d'après le système 
d'une république patriarcale, ne peuvent subsister l'une à cote de 
, autre; elles ont besoin d'un point d'unité, d un chef- comme la 
,,,,-he d'abeilles qui ne peut exister sans une reine. G est com- 
plètement méconnaître le caractère de 1 histoire et du peuple russes 
que de croire qu'il peut exister une Russie vrannent républi- 
caine sans autocratie. Démocratie en bas et autocratie en hau , 
voici les deux pôles qui sont indispensables à 1 ex.stence de la 
Russie. Mais heureusement pour elle, la démocratie russe est de 
nature toute patriarcale, ce qui fait que .autocrate est auss, de 
mêin , nature. Toutes deux réunies en un tout «ut leurs ba 
dans la religion et dans les instincts du peuple Ce que nous 
Doran)0 „ a aujourd'hui démocratie dans l'Ouest de 1 Europe est ba 
sur l'athéisme et sur la déification de soi- même, test le fantôme 
diabolique de la vraie démocratie, c'est pourqoi elle va renversa 
et détruisant toutes les vraies démocraties et républiques, corn 
nous l'avons vu en Suisse. Les luttes et les convulsions qu, ont 



35 



Rurik vint avec ses frères et sa suite; ee fut le 
commencement de la monarchie et de la première no- 
blesse; car Rurik partagea le pays entre les Varèeues 
qu, l'avaient accompagné. Déjà sous ses premiers "suc- 
cesseurs Oskold etDir, on les appelle Boyards, guerriers 
nobles. Plusieurs Varègues semblent aussi s'être appro- 
prié certaines parties de territoire de leur propre auto 
rite. Dans les «Négociations d'Oleg et d'Igor", on trouve 
mentionnés les titres de „princes sérénissimes" qui sont 
distingués des nobles de service, des boyards. Mais 
bientôt ils disparurent et il „ e resta plus que la noblesse 
de service. La première noblesse russe est donc une 
noblesse étrangère, venue d'un autre pays, mais bientôt 
après, des chefs de race slave ont dû entrer dans les 
rangs des gens de service ou boyards.*) Une partie de 
ces gens de service furent employés auprès des princes 
dont ils formaient la suite, on les nommait l'Amitié 
(Drouchma). Cette Drouchina, dans l'origine, parut oc- 
cuper un rang inférieur à celui des boyards; c'étaient 
des guerriers libres qui se soumettaient au priuce pour 
un certain laps de temps, pour toute leur vie ou héré- 
ditairement, à charge par ce dernier de pourvoir à tous 
eurs besoins. Dans les plus anciens temps, les boyards 
furent donc des nobles Russo- Varègues, auxquels les 
princes avaient assigné des terres et des gens, sous cer- 
taines conditions de dépendance et de service. Cela fut 
cause qu'au commencement on distingua deux peuples 
un gouvernant, les Russo -Varègues, et l'autre gouverné 
es hâves. Les premiers formèrent la noblesse (plus 
tard, les chefs des races slaves et ceux qui furent pro- 
ébranlé la Suisse, ne sont rien autre chose que le désir profond 
b-en qu involontaire de la monarchie. D'abord on détruit la vraie 
MWKMb, on dissout tout l'organisme, on centralise tout, ensuite 
on vo,t apparaître le despotisme anarchique, et enfin la monarchie 
sauve le peuple contrit et épuisé! 
*) Essai sur la formation de la constitution politique et légale de la 
Russie, par Alex, de Reutz p. 38. 

3* 



36 



tétés par les princes s'y adjoignirent), les autres for- 
mèrent le peuple. On trouve la preuve de cette opuuon 
dans ce fait, que plus tard l'amende pour meurtre ou 
prix du sang fut élevée bien plus haut quand .1 était 
question des premiers que lorsqu'il s'agissait des autres: 
Pour les premiers, cette taxe était de 80, pour les se- 
conds «le 5 griwnes, (auparavant l'amende était égale 
pour chacun, c.-à-d. de 40 griwnes). 

Des étrangers, les Varègues , formèrent la hase de 
la plus ancienne noblesse russe. Elle n'était point un 
dément de la nation slave, bien que les Slaves natio- 
naux prissent bientôt part à la nouvelle institution et que 
les Russo -Varègues fussent devenus tout à fait Slaves 
après deux générations. Les bases de la noblesse furent 
évidemment d'origine germanique, et introduites par des 
Germains ou des Scandinaves chez les Slaves. Elles ont 
la plus grande conformité avec le développement de la 
^blesse, tel qu'il s'est opéré chez, les Erancs. Le nom 
même de Drouchina , nous reporte aux Anlruslwns 

des Erancs! 

Dans la période suivante, où surtout par 1 influence 
et la souveraineté des Mongols, le pouvoir des grands 
princes se transforma en Empire des Czats - monarchie 
essentiellement slave -• des transformations et des mo- 
difications importantes s'effectuèrent aussi dans les insti- 
tutions de la noblesse. 

Le nom de Drouchina') disparut, et fut remplace 
en partie par le terme de Dtcor (cour), et les membres 
dé la Drouchina prirent alors le nom de Gndm , de- 
venus plus lard les Dworiane, employés royaux de la 
cour. Le règlement de la cour fut, en grande partie 
in.iié ,1c celui ,1e la cour de Bysat.ce. Il était naturel 
aussi que, des élémens germaniques, dut se développer 



*) Le nom de Drouchina rep 



où I on donna ce nom a une mi 
époque pour la défense du pays 



,,t lors de l'invasion de Napoléon, 
lice nationale organisée à cette 



• 



37 

une sorte de système féodal. Puis vinrent des conces- 
sions de terres et de revenus, dont on disposa par grandes 
masses en échange de services militaires. Cette caste 
guerrière fut mise à la tête de l'armée entière qui du 
reste, était rarement convoquée. L'origine du titre et de 
la condition de boyard est obscure, probablement c'é- 
taient dès le principe des chefs de race Varègues, les con- 
seillers naturels des princes.*) Dans l'origine, ce titre 
paraît avoir été porté héréditairement dans certaines fa- 
milles, plus tard les princes conférèrent le titre et la 
dignité de boyard à diverses personnes et même à des 
étrangers. 

Ces formes du régime féodal, qui pendant l'ère des 
petits -princes favorisèrent une grande indépendance et 
même une certaine licence chez les nobles, qui s'arro- 
geaient le droit de passer du service d'un prince à ce- 
lui d'un autre; (n'ayant besoin pour cela que de 
rendre leur fief, à la place duquel ils en recevaient un 
de leur nouveau maître,) et qui en outre à l'égard de 
leur patrimoine pouvaient être les sujets de l'un, à cause 
de leur fief et les vassaux de l'autre; ces formes, disons- 
nous, furent complètement abolies. Aussitôt que l'em- 
pire slave et l'unité politique se furent perfectionnés, les 
vassaux rentrèrent de plus en plus sous la loi de la su- 
jétion générale. 

Tandis que la féodalité germanique disparaissait 
ainsi successivement, la noblesse se régularisait de plus 
en plus dans ses rapports extérieurs; et bientôt il s'y 
forma diverses classes. La dignité de boyard qui, à 
proprement parler, n'était pas héréditaire durant cette 
période, finit peu à peu par le devenir, ou du moins la 
descendance des boyards Diéti Boiarskia (enfants, pe- 
tits - entants de boyards) occupait un certain rang. 



9 ) Déjà en tête des documens les plus anciens on lit: „D'après l'avis 
des boyards" etc. etc. mais les princes n'étaient cependant pas 
engagés à le prendre. Voir: de Reutz , p. 107. 



38 



Les Knèses ou princes formaient une classe particulière; 
une partie d'entre eux tiraient leur Origine des petits 
princes, par conséquent de Rurik;*) ainsi donc ceux-ci 
étaient de proches parens de la famille régnante. Les 
autres descendaient d'autres races deVarègues qui avaient 
émigré, ou de familles de princes étrangers, comme les 
Galitzine, les Kourakine, les Gngarine,") les Troubetzkoï, 
de même que les familles polonaises des Czartoryski, 
des Olelkowitsch, Ibarasz et Wis/.niewiecki, qui toutes 
sont, originaires de la famille des Grands-Ducs de Li- 
tuanie (.Tagellons). 

Déjà au XV ème siècle, des questions de préséance 
soulevèrent des querelles dans la noblesse russe; mais 
colle noblesse n'eul pourtant jamais ni prérogatives, 
ni privilèges légaux. Elle se trouvait de fait placée 
au plus haut rang, mais la caste militaire même n'était 
pas encore dans la possession légale et exclusive des pro- 
priétés territoriales. L'exemption d'impôts n'existait pas. 
Les boyards et les Knèses eux-mêmes furent imposés 
par les TatareS et il n'y eut que le clergé qui fut exempt 

de taxes. 

Sous le règne des Romanoff la condition de la no- 
blesse se développa conformément au principe de l'in- 
stitution. Tonte la noblesse russe était devenue entiè- 
rement une noblesse de service. Elle se partageait en 
deux classes, la noblesse de Moscou, ou noblesse de 



*) Selon les idées germaniques, il faudrait ranger les familles issues 
de Rurik parmi la noblesse la plus illustre de l'Europe. Les races 
royales des anciens Germains descendaient, d'après les traditions, 
des Dieux mêmes. Elles sont presque toutes éteintes, et les mai- 
sons princières de l'Europe actuelle ne sont issues que de la no- 
blesse la plus ancienne. Or, Rurik appartenait sans doute à l'une 
de ces races royales du nord, issues d'Odm. 
»«) C'est pour cette raison que ces derniers portent tous encore les 
armes lithuaniennes dans l'écusson moyen ou supérieur de leurs 
sceaux. Dans les temps anciens, ils écrivaient leurs noms: a Ga- 
laza, Kouraka, Gagara, et ils ont adopté plus tard la tcrmma.son 
ine, qui signifie, comme on sait, fils. 



39 



service de couT(Dwdrianstwo) etlanohles se urbaine 
de l'intérieur, à laquelle se joignirent les descendants de 
la noblesse de service des petits-princes. Mais ces hautes 
classes se subdivisaient encore en une foule de sous- 
classes. La descendance d'un fonctionnaire supérieur de 
la gobi donnait le pas sur celui qui tirait son origine 
d'un fonctionnaire moins élevé. Le premier ne voulait 
pas servir sous le second. De cet état de choses, il ré- 
silia un registre de rang et de service, et une autorité, 
la charge de Rasriad, qui tenait ce registre et en délivrait 
des certificats. Le fait d'être issu de la noblesse primitive 
(signe caractéristique de la noblesse germanique) ou 
de familles princières, n'était ici d'aucune influence, 
il n'y avait que les emplois de la cour , ou les 
fonctions civiles ou militaires appartenant exclusive- 
ment aux familles de la cour, qui déterminaient le 
rang que les individus devaient occuper.*) Les devoirs 
de la noblesse, spécialement pour le service de guerre, 
n cl aient pas jadis purement et entièrement personnels. 
Elle poiivail équiper pour elle un certain nombre de ses 
gens (par 100 ïschetwert de bonnes terres ensemencées, 



l; ) C'était là vraiment un bien étrange système. Il fut admis en prin- 
cipe que tout noble, lors de sa nomination à un emploi et de la 
fixation de son rang, pouvait faire entrer en considération les 
charges qu'avaient occupées ses plus proches ancêtres. Y avait-il 
p. ex. deux descendans de boyards; l'un le petit fils d'un boyard 
recevait un emploi, l'autre fils de boyard recevait un an plus tard 
un pareil emploi, néanmoins le dernier se trouvait d'un rang su- 
périeur à celui du premier. On admit comme règle, pour les pre- 
miers emplois, que chacun commencerait son service deux degrés 
au dessous du rang qu'avait occupé son père. S'il avait du malheur, 
s'il n'avançait pas, ou qu'il fût paresseux, il fallait que son fils recom- 
mençât sa carrière deux degrés au dessous de lui. Mais si la fa- 
mille se trouvait occuper le dernier degré hiérarchique, alors la 
génération qui lui succédait perdait sa noblesse et toutes ses pré- 
rogatives. Ce n'étaient, par exemple, ni les capacités ni le mérite 
qui faisaient obtenir le grade de général en chef de l'armée, ce 
n'était que la position généalogique. Même en face de l'ennemi, 
les généraux se disputaient la préséance et le commandement. 



40 



un cavalier complètement armé et équipé, avec 2 che- 
vaux). Sous les Romanoff, les devoirs militaires de la 
noblesse tlevinrenl tout personnels. Tout noble était 
inscrit pour le service aussitôt qu'il avait atteint l'âge 
légal (18 ans); mais il recevait ensuite un bien territo- 
rial, ou un revenu en argent. Les malades et les vieil- 
lards, sur leur demande, pouvaient lors d'une levée gé- 
nérale, se faire remplacer par leurs païens, sans quoi ils 
étaient tenus de fournir des hommes armés ou de donner 
de l'argent.*) 

A celle époque, la noblesse disposait en grande 
partie de la propriété territoriale, mais néanmoins elle 
n'\ avait pas un droit exclusif. Elle possédait des im- 
meubles dans les villes et à la campagne, mais elle ne 
pouvail établir des paysans que sur les derniers. Elle 
étail alors exempte d'impôts. Très souvent le C/.ar lui 
lit présent de terres, ou lui en vendit qui devinrent aussi 

libres d'impôts. 

On accorda de tels biens de service aux princes 
hilares ou Mourses, à la condition qu'ils seraient obli- 
gés, pour cela, au service militaire; ce qui fit qu'on les 
compta parmi la noblesse russe. Des étrangers qui 
servirent aussi dans l'armée russe, reçurent de sembla- 
bles biens (lesquels même étaient classés dans une ca- 
tégorie particulière de biens, et ne pouvaient être don- 
nés de nouveau qu'à des étrangers). Relativement à ces 
biens de service, il fui établi un ilroil de succession, 
dont furent exclus seulement ceux qui él aient incapables 
de servir. Les veuves et les filles n'avaient que des 
droits île succession et d'usufruit très limités. 

Telle fui en général la situation politique de la 
noblesse msse jusqu'au temps de Pierre 1". ("est à 



*) Evidemment ces usages ont une grande analogie avec les ser- 
vices ministériels" des anciens Germains, dont nous trouvons en- 
core des vestiges dans les impôts sur les chevaux des cheva- 
liers etc. etc. 



41 



partie de cette dernière époque qu'il s'y introduisit d'im- 
portantes modifications. 

Sous Ja minorité de Pierre I er , son frère le Czar 
l'éodor porta la première atteinte à la constitution de 
la noblesse, jusqu'alors en vigueur. La distinction des 
rangs et des classes, ainsi que les querelles et discus- 
sions continuelles qui en lurent la conséquence, alté- 
rèrent,, d'une manière incroyable, les forces de l'état. 
Sur le conseil du prince Vassili Galitzine, le Czar con- 
voqua la noblesse à Moscou, exposa clairement les grands 
inconvénieoa résultant de ses rapports et la désorgani- 
sation qui menaçait l'élal. Tous furent convaincus par 
ses raisons, et renoncèrent volontairement aux différences 
de rang qui avaient subsisté jusqu'alors. En conséquence, 
on brûla publiquement dans l'assemblée tous les registres 
de services el les listes de rang. Par cet acte, on éta- 
blit d'une manière fixe, une complète égalité dans la 
noblesse, el il fut ordonné que chaque noble, sous peine 
de graves punitions, aurait désormais à servir, où et se- 
lon que l'exigerait le Czar, d'après l'appréciation des ca- 
pacités et des talents. 

Outre ces rapports de service et de rang qui jadis 
avaient subi une si profonde transformation, la noblesse 
jouissait encore en général d'une position très impor- 
tante el ,1e grandes prérogatives dans l'état, fondés bien 
plus s,,r le développement des usages naturels que sur 
des bus ou ,| e s privilèges directement concédés. Elle 
pouvait prétendre presqu'exclusivement à tous les em- 
plois, bonneurs et services, aussi bien dans le militaire 
que dans le civil. (Le Czar pouvait pourtant créer des 
neblei et donner des places à cette nouvelle noblesse 
selon son bon plaisir.) La noblesse seule avait le droit 
d'établir des paysans sur ses biens ruraux, elle était 
exempte d impôts, de la peine de mort et de la torture. 
On entend souvent affirmer que Pierre I" a com- 
plètement détruit l'ancienne institution de la nobLtf^Tém -• 
Russie, ou au moins qu'il l'a attaquée dans sSase la ' 



\ 







Ml 



■■ 



42 



plus profonde, et qu'il l'a entièrement transformée pour in- 
troduire à sa place le système du Tschin, c.-à-d. une 
hiérarchie d'employés avec des droits nohiliaires. Je ne 
saurais approuver celle opinion. Pierre 1" réalisa prompt e- 
menl, avec une énergie inouie, et sans se laisser arrêter 
par des considérations secondaires, ce qui depuis long- 
temps déjà (depuis Ivan le terrible , et sans contredit 
depuis le premier Romanoiï) s'était trouvé dans le dé- 
veloppement naturel et nécessaire de la Russie, tendant 
à s'élever à la hauteur d'une puissance politique euro- 
péenne. L'organisation du ban et de l'arrière-ban, c.-à-d. 
de la noblesse appelée sous les drapeaux, ne répondait 
pins depuis longtemps aux hesoins du pays; la consti- 
tution des Strélitz contenait déjà la base et les élémens 
( | ( . transition à une armée permanente. Pierre et ses 
successeurs procédèrent à l'organisation de cette dernière, 
sur le pied européen. Les successeurs de Pierre, par- 
ticulièrement Catherine IL Alexandre et Nicolas organi- 
sèrent de même les institutions civiles et politiques d'après 
les formes européennes, et surtout d'après le modèle al- 
lemand, tandis qu'auparavant, tout l'ordre civil n'était 
qu'une délégation de l'état de la cour. 

Pierre III supprima les services de cour et ceux 
militaires de la noblesse/) mais en fait, rien ne fut 
changé par là: la noblesse, comme autrefois continua 
( |e recevoir et d'occuper tous les genres d'emplois. Ce- 
lui qui ne servait pas, était considéré, en quelque sorte 
comme mineur, bien qu'il ne fût pas dépossédé des droits 
et privilèges de son étal. Si pendant deux générations, 
une famille ne servait pas, elle perdait alors la noblesse 
et ses prérogatives. C'est en cela que se manifeste en- 



') Code (Stcod) vol. IX. liv. 1. p. 184. La noblesse russe et tous 
ses descendants jouissent à toujours et pour toutes les générales 
suivantes ,1e la liberté d'entrer au service général de l'état, sans 
y être forcée; si ce n'est par une nécessité mentionnée dans un 
ordre exprès et individuel du souverain (comme p. ex. en 16U.) 



43 



core la manière de voir générale clans toute la Russie, 
et d'après laquelle on n'accorde quelque considération 
qu'à celui qui sert ou qui a servi. Aussi est-ce un 
fait reconnu que dans la Russie propre, on voit rare- 
ment un noble qui ne soit ou n'ait pas été dans le ser- 
vice militaire ou civil. D'après ce qui précède, je ne sau- 
rais donc convenir que la législation de Pierre I er ait 
opéré, de fait, une grande transformation dans le ca- 
ractère politique et dans la position de la noblesse russe 
Les dispositions du Tschin ne sont, à proprement parler, 
que la simplification européenne de ces anciens rapports 
de rang orientaux: Pierre a construit une muraille autour 
de la cour, et il en a laissé les portes ouvertes. Ilya 
eu un développement de principes déjà existants, abso- 
lument comme en Allemagne, et nommément, p. ex. dans 
la Marche de Brandebourg. Ici la noblesse était sous 
le régime de la féodalité, elle était obligée de servir à 
la cour ou à l'armée. Au XVIIP mo siècle, les souverains 
abolirent les liens féodaux et donnèrent à la noblesse 
la propriété des biens qu'elle n'avait possédés jusqu'alors 
qu'à titre de fief; ce qui fit cesser en même temps l'obli- 
gation qu'avait eue la noblesse de servir à la cour et 
à l'armée. Cependant cela ne changea nullement le ca- 
ractère et les rapports personnels de la noblesse de la 
Marche. Naturellement elle ne servit plus comme vas- 
sale, car le temps des armées féodales devenues inutiles 
et incapables était passé; mais les nobles servirent après 
comme avant dans les armées régulières en qualité d'of- 
ficiers, ou à la cour, ou dans l'administration. Les rois 
Frédéric- Guillaume P r et Frédéric II connaissaient par- 
faitement le moyen de „placer" de jeunes gentilshommes 
robustes, âgés de 15 ans, dans leur armée. On eût été 
mal venu de refuser; Frédéric Guillaume I er autorisait 
difficilement un jeune homme robuste et bien portant à 
devenir un écrivassier, c.-à-d. à entrer dans l'admi- 
nistration civile. Ces princes nommaient eux-mêmes leur 
noblesse, la pépinière des officiers de leur armée! De- 



I 



tfÉ 



_44_ 

puis 1808, ceci a bien changé, mais en Russie, ce sy- 
stème subsiste encore. 

Pierre ["laissa aussi, comme les princes cle Bran- 
debourg, la noblesse en possession allodiale et illimitée 
des biens de service dont elle avait précédemment eu 
la jouissance.*) En général les avantages matériels que 
la noblesse russe a acquis depuis sa nouvelle organisa- 
tion, l'emportent de beaucoup sur les inconvénients qu'elle 
a eus et qu'elle pourrait énumérer. 

Le code russe, Swod, donne la définition suivante 
de la noblesse russe**) eh. I" §.X1V.: La noblesse est 
une conséquence des qualités et des vertus des hommes 
qui dans l'ancien temps avaient des dignités d'état et 
qui, s'étanl signalés par leurs services et ayant trans- 
formé ces services en mérites, ont acquis à leurs des- 
rendants le litre de ;! l»ien-nés" Wohlgeboren. On appelle 
bien-nés tous eux qui descendent d'ancêtres „bien-nés« 
OU ceux qui ont reçu ee titre du monarque. 

v s. XV. La noblesse est divisée 1) en noblesse lié- 
rédilairc; 2) en noblesse personnelle. 

Celle définition **') justifie complètement l'exposi- 
tion que nous venons de donner sur l'origine, la nature 
ei le caractère de la noblesse russe. 

*> VoiMV^Îh^iT'Ml. A cette époque, il n'y avait, dit-on, 
que peu de propriété, héréditaires. Les largesses du Czar ava.ent 
donc des proportions immenses, attendu qu'actuellement la mo.t.e 
de toutes les terres cultivées est entre les mains de la noblesse. 
*•) Le droit des états russes. Une traduction du IX vol. du Code de l'em- 
pire russe, par Hermann Faltin, Mitau 1846 p. 5. Ce n'est pas une 
traduction officielle, cependant ce livre a été approuvé par la 

censure. 
«Mh Le commencement du manifeste du 11 juin 1845 est parlement 
conforme à celte division. «Depuis longtemps, la noblesse était 
acquise en Russie par les services, mais les cond.Uons par les- 
quelles elle pouvait être acquise ont varié suivant les médica- 
tions que le règlement des services militaire et civil a Hib.es a 
différentes époques. L'empereur Pierre I" introduisit de nouvelles 
classes nobles dans l'empire et y attacha de nouveaux dro.ts. 
Voyez Faltin p. 385. 



45 



L'Empereur confère à la noblesse actuelle, par des 
documens spéciaux, les titres de prince, de comte, de 
baron. Cependant les brevets de noblesse sont certai- 
nement d'une grande rareté en Russie, parecque la no- 
blesse n'est acquise que par le rang de service dans l'ad- 
ministration civile ou militaire. 

Les degrés de la hiérarchie des fonctionnaires rus- 
ses répondent aux gradations adoptées d'une manière à 
peu près semblable, pour les officiers, dans tous les 
pays de l'Europe. Il y a 14 de ces degrés, depuis le 
grade d'enseigne jusqu'à celui de maréehal-de-camp, et 
le 14 èmc est le dernier. Les degrés de rang dans le ser- 
vice civil correspondent à ce système. 

Pierre I er établit que l'obtention du dernier grade mi- 
litaire, celui d'un enseigne, comme aussi de ceux des 8 
premières classes du service civil donnent les droits de 
la noblesse héréditaire. Le nombre des familles de la no- 
blesse héréditaire s'augmenta par suite de l'accroisse- 
ment immense du nombre d'officiers et d'employés. Le 
nianifeste du 11 juin 1845 limita ce droit. L'obtention 
du rang d'officier (d'enseigne) ne donne maintenant que 
la noblesse personnelle, et ce n'est que l'obtention d'un 
rang d'officier-d'état, qui donne la noblesse héréditaire. 
Dans le service civil, l'obtention de la 14' me classe de 
rang (correspondante à celle d'un enseigne) donne seu- 
lement le rang d'un citoyen honoraire, celle de la 9 ème 
classe donne la noblesse personnelle, et la noblesse hé- 
réditaire ne commence que par la 5' me classe. 

Catherine II essaya d'inspirer à la noblesse russe 
des tendances et des sentimens corporatifs. Elle lui 
concéda des droits politiques. Elle divisa l'empire en 
gouvernemens et lui donna sous la date du 21 avril 1785 
une constitution organique, réglée sur des modèles alle- 
mands (empruntée en grande partie aux pays de la mer 
Baltique). La noblesse qui habite un gouvernement 
forme une corporation sous un maréchal de la noblesse, 
qui est choisi par élection, et sous autant de maréchatfx 



«■Www 



i 6 

de districts qu'il y a de dislricts dans un gouvernement. 
Les membres de la corporation se réunissent tous les 
trois ans. Cette assemblée délibère librement, le gou- 
verneur ne peut jamais y assister. Elle a ses sceaux, 
ses archives, son secrétariat, sa caisse. Comme assem- 
blée, elle ne peut être ni citée en justice, ni arrêtée. Elle 
peut infliger des punitions à ses membres, et exclure de 
son sein des criminels et des hommes perdus d'hon- 
neur. Elle a des registres d'extraction et des livres de 
noblesse. La corporation a une députatiou permanente, 
qui se réunit à celle des x illes pour examiner les pro- 
positions relatives à l'assielte et à la répartition des im- 
pôts. Elle examine les preuves de noblesse, contrôle et 
juge les propriétaires de biens quant au traitement des 
serfs; elle confère éventuellement la curatelle pour les 
dissipateurs notoires. 

Presque toutes les fonctions administratives et po- 
licières du gouvernement sont dans les mains de la cor- 
poration de noblesse et. de ses organes, tels que nous 
les voyons dans les assemblées, les maréchaux et les 
députations. Elle choisit la plupart des employés d'ad- 
ministration cl de justice, dirige le recrutement, procède 
à la fixation des impôts, exerce la police locale et se 
charge de l'inspection des magasins, ainsi que des four- 
nitures demandées par 1 état. 

Le noble Russe ne peut perdre la vie, la fortune 
et l'honneur que par un jugement légal. Il ne peut être 
jugé que par ses pairs'). Le jugement doit être spé- 
cialement sanctionné par l'empereur. Le noble ne peut 
recevoir aucune punition corporelle. 

La noblesse russe héréditaire est exempte de tout 



») Ce principe est admis dans tout le droit criminel russe. Les 
bourgeois ne peuvent être également jugés que par leurs pairs. 
Nous n'osons pas décider si ce principe est d'ancienne origine 
russe, peut-être encore des temps des Yarègues, ou s'il est pris 
des Allemands. 



47 



impôt personnel, du recrutement, de l'obligation de lo- 
ger des troupes sur ses biens. Elle est libre d'avoir des 
établissemens industriels de toute espèce. Dans les vil- 
les cependant, elle est tenue de faire partie des corpo- 
rations d'artisans de l'industrie qu'elle exerce. Elle peut 
vendre librement ses propres produits fabriqués. 



Il n'y a, en Europe, aucun institut do noblesse qui 
possède autant de fortune, de privilèges personnels, de 
libertés, autant de prérogatives politiques dans l'admi- 
nistration intérieure de l'empire, ni une telle puissance 
matérielle que la noblesse russe. 

La noblesse possède en propriété illimitée plus de 
la moitié des terres réellement cultivées. Plus de la 
moitié de la population de la Russie proprement dite, 
plus de 12 millions d'âmes, c.-à-d. plus de 24 millions de 
têtes, ne sont pas seulement ses sujets, mais ses serfs. 

Je n ai rien à ajouter à ce que j'ai dit quant à ce 
qui concerne ses libertés personnelles, ses privilèges et 
ses droits politiques. Cependant on ne saurait préten- 
du', d'après nos idées européennes, que la noblesse russe 
forme une aristocratie puissante. Elle montre peu d'e s - 
prît de corps, n'a aucun caractère corporatif, ni au- 
cune tendance vers un but commun. Malgré son im- 
mense puissance matérielle, son influence réelle et mo- 
rale sur la manière de voir, le caractère de ses serfs et 
de la masse du peuple est très insignifiante. Vis à vis 
du gouvernement ou du Czar, elle n'exerce, comme corps, 
que l'influence que le gouvernement souhaite, et à la- 
quelle il la contraint en quelque sorte. On pourrait 
presque affirmer que la corporation n'existe que par dé- 
férence aux idées et aux intentions du gouvernement; 
elle se dissoudrait subitement, presque sans résistance, 
si le gouvernement lui en exprimait seulement le plus 
faible désir, ou s'il le lui ordonnait. 



48 

Déjà plus haut, j'ai inonlré la différence essentielle 
existant entre le caractère des peuples germano-romains 
et celui des Slaves. 11 n'existe absolument aucun esprit 
corporatif dans tous les peuples slaves et surtout dans 
le peuple russe. Cela est dans le sang, et toute la cul- 
ture empruntée à l'Europe et qu'on s'est appropriée, 
n'implantera pas cet esprit dans la vie du peuple russe, 
aussi peu que les doctrines révolutionnaires des idéolo- 
gues le ruineront chez les peuples germano-romains. H 
n'est ici qu'à la recherche de formes nouvelles. 

Catherine II et ses hommes d'état sentaient évidem- 
ment, bien que par instinct seulement, les dangers de la 
bureaucratie; ils semblent avoir compris que la hiérar- 
chie bureaucratique, établie en général par Pierre I er d'a- 
près les modèles de l'ouest de l'Europe, mais conséquem- 
nient développée et parvenue à un degré de perfection 
Supérieur à cette époque, devait altérer peu à peu le ca- 
ractère originaire de la vieille monarchie russe, de l'em- 
pire des C/.ars, du système patriarcal, et que tout le 
gouvernement devrait se transformer en un absolutisme 
formaliste, bureaucratique*). 



•) Nous avons sous les yeux l'exemple le plus frappant des dangers 
do l'absolutisme bureaucratique en Prusse et en Allemagne. En 
Prusse, il était parvenu à une telle prépondérance en 1840, que mal- 
gré que l'autorité du roi ne fut restreinte par aucune loi, 
les employés seuls régnaient. Un ordre de cabinet désagréa- 
ble à la bureaucratie, était toujours arrêté dans son cours sur 
l'échelle par où il descendait, et il disparaissait dan» les cartons 
d'actes, sans être mis à exécution. Après 1840, le roi s'efforça 
de se délivrer de ces liens, et chercha à former un contrepoids 
par les institutions des Etats. La révolution du 18 mars 1848 
dérangea l'oeuvre. La bureaucratie se montra lâche et pitoyable 
devant l'anarchie. Nous eûmes la monarchie dite constitutionnelle 
avec ses formes représentatives. Mais nous vîmes que la hiérarchie 
bureaucratique se concilia parfaitement avec le constitutionalisme 
et s'accommoda de ses formes, et dans ce moment (1851) elle est 
plus puissante, plus absolue, plus arbitraire que jamais. Autrefois 
nous trouvions dans la personne de nos rois, en des circonstances 



49 



Le danger semblait d'autant plus grand que la bu- 
reaucratie russe ne pouvait s'approprier les bases mora- 
les que possède surtout la bureaucratie allemande; elle ne 
pouvait acquérir la supériorité dans Jes travaux, ni l'ap- 
plication exemplaire, ni les hautes connaissances techni- 
ques, ni la modération des désirs, ni surtout l'intégrité 
de caractère et l'incorruptibilité qui distinguent les fonc- 
tionnaires allemands. 

Tandis que Pierre brisait ainsi les formes des vieux 
services militaires et civils, qu'il mettait à l'écart la 
caste de la noblesse russe et qu'il la forçait de se sou- 
mettre aux formes des services nouvellement organisés, Ca- 
therine II essaya au contraire de constituer de nouveau 
la noblesse russe comme une aristocratie, et comme un 
contrepoids à l'absolutisme bureaucratique. La Russie 
possédait alors dans les provinces de la mer Baltique 
des pays complètement organisés d'après le système ger- 
manique, et dont tout le budget provincial était admira- 
blement réglé. On avait ainsi des modèles devant les 
yeux H on pouvait, par les expériences de plusieurs siè- 
cles, peser et compenser les avantages et les inconvéniens 
de ce système. - Une chose digne de remarque, c'est qu'en 
Russie*) on a construit et constitué la monarchie chré- 
tienne, organisée par état, d'après le modèle germanique, 
dans le même temps où on la sapait et la détruisait 
dans le reste de l'Europe. On abolissait peu à peu dans 



malheureuses une protection, qui n'existe plus auprès d'un roi con- 
stitutionnel. Nulle part ce système n'a été tellement poussé jusqu'à 
ses dernières conséquences qu'en Hesse électorale, où la charte 
constitutionnelle a aboli la souveraineté du prince, à la place de 
"quelle fut constituée, non la souveraineté du peuple, mais l'abso- 
™*me «le la bureaucratie. La catastrophe qui en est résultée, l'a 
démontré d'une manière assez évidente. 

*) Catherine II ne constitua pas seulement la noblesse, mais aussi la 
bourgeoisie; elle forma des corporations et des Guildes d'artisans: 
elle donna une constitution des états, et mit aussi en rapports or- 
gan.ques les villes et la noblesse. 

Eludes sur la Russie. Vol. 111. « 



_50_ 

l'Ouest de l'Europe toule organisation des états et les 
corporations de la société chrétienne et germanique, on 
transformait la royauté elle-même en état absolu et athée 
qui se fondait sur l'absolutisme bureaucratique, d'où, 
par suite de révolutions, la transformation en République 
ou souveraineté du peuple devait s'opérer facilement et 
comme une conséquence naturelle! En Allemagne, par 
suite de l'acte fédératif de 1815, on avait rétabli ou nou- 
vellement créé des Etats. On a laissé ou rendu certai- 
nes fonctions administratives d'ancienne date à quelques 
états provinciaux, p. ex. à ceux du Hanovre et du 
Meeklembourg. On concéda à la plupart de ces états, 
et surtout aux états-généraux, certains droits dans la 
lé-islation et dans la fixation des budgets d'état. Nous 
avons pu voir que ce lait a donné naissance aux écoles 
du libéralisme vulgaire, et qu'il a préparé les événemens 
de l'année 1848! Eu aucun lieu, on n'a tente de 
confier aux états l'administrai ion ou la direction des af- 
faires intérieures sur une plus grande échelle. En un 
mot, on n'a pas fait d'efforts pour contrôler quelque peu la 
bureaucratie et pour briser sa puissance exagérée. L'exem- 
ple des provinces allemandes de la mer Baltique sous le 
sceptre de la Russie, aurait pu démontrer L'utilité pra- 
tique de pareilles institutions. Cependant, en aucun 
lieu, on n'a profité de ces leçons données par 1 expé- 
rience. Catherine II est la seule qui en ait su tirer parti, 
et cela dans un temps, où elle-même et sa cour se trou- 
vaient sous l'influence de l'éducation frivole mise en vo- 
gue par l'encyclopédie française. On pourrait bien ap- 
pliquer à cette princesse la maxime suivante: «Jugez les 
faits politiques et non les paroles." 

Les Russes nobles s'expriment, pour la plupart avec 
défaveur sur ces institutions, et surtout sur 1 influence 
politique qu'elles ont exercée, non que cette influence 
ait été absolument nulle, mais parcequ'elle na pas en- 
core répondu à toutes les espérances qu'elle avait tait 
concevoir. 



51 



Nous avons déjà dit plus haut que la noblesse russe 
ne forme pas une aristocratie dans le sens européen. 
Une aristocratie véritable et utile à la société moderne 
doit, selon notre opinion, avoir pour base principale une 
noblesse campagnarde nombreuse, riche et intelligente. 
Ce n'est que la vie de la campagne qui donne et" con- 
lervt cette fraîcheur de l'esprit, ces notions pratiques, 
ce «oup-d ïeil pn, m p| et sur dans l'appréciation des be- 
soins du peuple qui sont indispensables à une bonne 
aristocratie, cl, que nous ne rencontrons nulle part à un 
H haol degré que dans l'aristocratie la plus distinguée 
de tontes, celle de l'Angleterre. Aussi le roi Jacques 
••"''"l-d l'habitude de dire: „(,)uand la noblesse est à Lon- 
dres, elle ,,'a aucune importance, mais quand elle est à 
U eaaipagoe, .'est une armée puissante; de même qu'un 
vaisseau qui, sur la mer, ne forme qu'un petit point, est 
un grand corps sur un fleuve." 

La noblesse russe, c.-à-d. celle de la Grande-Russie, 
n'e«« pas une noblesse campagnarde, et il paraît même 
quelle ne la jamais été; elle n'a point eu de donjons, 
elle na point passé par une époque de chevalerie guer- 
royante. Elle a toujours vécu à la cour, soit des grands- 
pnneee, soil des petits-princes ou dans les villes- elle 
atonjonrfl servi à la cour, dans l'armée ou dans' l'ad- 
minustration. Les nobles qui vivaient à la campagne 
so.cup.uenl tout simplement d'agriculture; mais ce n'é- 
taient que de petits gentilshommes incapables de servir 
Actuellement encore la plus grande partie de la noblesse 
russe n a m résidence à la campagne, ni exploitation ru- 
rale, comme la noblesse du reste de l'Europe. Toutes 
les terres appartenant à la noblesse, champs, prés et fo- 
rêts ont été cédées aux communes de paysans, qui les 
cultivent moyennant une taxe payable aux seigneurs. 
ynatld mcn,e h- seigneur réside à la campagne, il ne 
soccupe pas d'industrie agricole, mais il n'y vit qu'en 
simple rentier. Les nobles possèdent pour la plupart 
tics maisons de campagne, mais ils résident dans les 

4* 



wm 



52 

villes et ne vont à leur campagne que pour y passer 
quelques semaines ou tout au plus quelques mois. Telle 
est la manière de vivre des nobles Russes. Aussi ils 
ne regardent pas leurs biens comme la maison pater- 
nelle^ils n'ont pas d'attachement au sol; au contraire 
ils sont toujours prêts à aliéner leurs terres, dès qu'ils y 
trouvent le moindre avantage. Le Russe ne connaît pas 
cet attachement à l'héritage des pères, que l'on trouve 
également puissant chez les nobles comme chez les pay- 
sans allemands. 11 voit avec indifférence passer son bien 
dans des mains étrangères. M. de S., genlilbonunc plein 
d'esprit el de libéralité, me raconta à Moscou qu il ve- 
nait de vendre les terres qui portaient son nom (chose 
lri .s rare en Russie), et que sa famille avait possédées 
pendant deux siècles. Voici ce qu'il répondit anx reproches 
L je lui fis à cet égard : „Nous ne connaissons pas 
rattachement qu'on éprouve dans l'Europe occidentale 
pour l'héritage paternel.» Les relations entre le seigneur 
et les serfs sont souvent très intimes et patriarcales; 
mais ces liens sont facilement dissous par suite dune 
vente. L'un cherche de nouveaux serfs; les autres re- 
çoivent un nouveau maître, et les relations patriarcales 
Rétablissent de nouveau sur le même pied d intimité 
qu'auparavant. La véritable aristocratie territoriale re- 
pose non seulement sur la propriété d» soi, mais encore 
Lia stabilité de la propriété. Or, je crois qu il n existe 
aucun pays «le quelque étendue en Europe, ou la stabi- 
lité de la propriété soit moins fréquente qu en Russie 
Ce qui contribue essentiellement au morcellement 
des propriétés, c'est quelles sont dinsées par portions 
énales entre tous les fils'). Cette distribution s'effectue en 



n i .„„ A„ 13 mars 1713, voulait imposer à la 

*\ Pierre I er , par son Oukase du a mars *< , 

) noblesse ,'e droit d'aînesse et la succession par fideicom.ms ; mais 

cette institution était si contraire aux moeurs et aux tra d.t.ons po- 

plires, qu'on se vit obligé de l'abandonner. Pierre II rappor a 

ïouUase k date du 17 mars 1728. L'institution ne s est conser- 



53 



nature* on ne lui substitue pas des compensations pécu- 
niaires, attendu que les capitaux sont très rares dans 
l'intérieur de la Russie. Outre cela, le trafic des proprié- 
tés territoriales et des paysans qui y sont attachés s'o- 
père dans de bien plus vastes proportions qu'on ne peut 
se le figurer en Europe. Il a surtout pris de l'accroisse- 
ment depuis 1812; ce n'est qu'à partir de cette époque 
que les Russes ont appris à connaître le comfort de 
l'Europe occidentale. Pour se le procurer, ils durent 
s'imposer de grandes dépenses, parce qu'en Russie tout 
est encore plus cher qu'ailleurs. Depuis ce temps, le 
luxe s'est accru démesurément. Les propriétés ont été 
obérées et vendues presque toujours à des parvenus. 
On peut dire qu'en Russie, une grande fortune ne par- 
vient jamais à la troisième génération*). Jl n'y a que quel- 
ques grandes ramilles de nom historique, telles que les 
Srhércniéleli, Slroganoff, Galitzine, Woronzoff, Panine 
etc. qui ont ( -onservé leurs anciens patrimoines. 

Il serait fort intéressant de pouvoir constater par 
des chiflres, l'importance des dettes qui grèvent les pro- 
priétés foncières, et la fréquence de leur transmission 



véo que dans quelques grandes maisons et en vertu de certains 
pactes de famille. 
*) Voici ce que me raconta le général S. T. à Moscou: 

„II y a 50 ans, il existait dans la Russie méridionale un certain 
M. de Khorwat, gentilhomme très riche et possesseur de 6000 
paysans. Il y a quelques jours un capitaine de Khorwat est venu 
me voir, lih bien! ce capitaine est l'arrière-petit-fils du riche 
propriétaire dont je viens de parler, et il ne possède plus que 30 
paysans qui lui sont échus par le partage d'une succession. Du reste 
nulle part les reviremens de fortune ne sont aussi fréquents que dans 
la Russie. Presque tous les industriels fabricants et marchands de 
St Pétersbourg et de Moscou, sont eux-mêmes les propres artisans 
de leur fortune, qui s'évanouit presque toujours dans les mains 
de leurs enfants, ou qui passe dans une autre classe de la po- 
pulation. On voit toujours des paysans et des serfs qui parvien- 
nent et s'enrichissent. Un partisan du libéralisme par excellence 
ne peut qu'admirer cette situation de la société russe. 






54 



en d'autres mains. Ces chiffres m'onl, été promis, mais 
je n'ai pu les obtenir encore jusqu'ici. M. le conseiller 
d'état I . . . . doit avoir essayé, il y a quelques années, 
de composer un pareil tableau, qui cependant n'a pas 
été publié. Faute de mieux, je donne les notes suivan- 
tes que je tiens de bonne source. 

La couronne reçoit pour tout immeuble vendu 4£ 
du prix de vente*) (droit de corroboration, Krepostnaïa 
poschlina) et en outre un droit de timbre proportionnel 
au produit delà vente, et qui se monte à 1,200 roubles 
d'argent quand le produit de la vente dépasse 300,000 
roubles. 11 serait donc facile de contrôler et de con- 
stater la transmission des biens. J'ai eu sous les yeux un 
seul numéro d'une feuille d'annonces du gouvernement de 
Moscou, où il n'y avait pas moins de 63 offres de ven- 
tes. Les propriétés obérées sont presque toujours en- 
gagées dans les lombards et dans la banque immobi- 
lière de l'empire. Or, d'après le recensement de 1834, 
il y avait en Russie 11,365,793 serfs du genre mascu- 
lin. La valeur de toutes les propriétés particulières et 
cultivées, était estimée à 1,932,184,810 roubles en argent. 
On prêtait en moyenne 60 roubles par tête de serf. Le 
1» janvier 1842, 4,718,142 serfs étaient engagés dans 
les deux lombards. Les prêts de la banque impériale 
s'élevaient à 52,603,000 roubles d'argent, il y avait donc 
876,716 âmes engagées dans cette banque. Le total 



*) La couronne reçoit encore 4g pour droits de corroboration, quand 
la fortune passe à des parens éloignés, en vertu d'un testament. 
La succession directe est exempte de taxe et personne n'a le droit 
de disposer de sa fortune, en faveur d'étrangers et au préjudice de 
ses descendants. Quand il s'agit de parens collatéraux, on est 
autorisé à passer les plus proches et à appeler ceux plus éloignés 
à la succession, mais dans ce cas, on est tenu de payer le droit 
de 4g. On pourrait donc prévoir dans combien de temps la couronne 
aura prélevé en droits de corroboration toute la valeur des fortu- 
nes immobilières. 



55 



engagé était donc de 5,594,858 âmes ou de ~ de tous 
les serfs russes *). 

Ce que nous venons de mentionner ici, doit faire 
comprendre au lecteur pour quelle raison nous ne sau- 
rions reconnaître la noblesse russe comme une noblesse 
campagnarde. La noblesse anglaise et celle de l'Alle- 
magne, résidant dans les biens de leurs ancêtres, s'y con- 
sidèrent, en quelque façon, comme des princes indépen- 
dants, quelque petits qu'ils soient. Elle surveille avec 
une attention jalouse les limites et les privilèges de son 
patrimoine. Elle se sent le droit et le devoir de repré- 
senter ses propriétés dans le sein de la grande patrie. 
EL bien! il serait difficile de trouver une trace de ces 
sentiinens dans la plus grande partie de la noblesse 
russe. 

Après avoir examiné cet état de choses, on ne sera 
nullement surpris de voir que l'organisation des gouver- 
nemens et de leurs corporations n'ait pas rendu, en Rus- 
sie, des services aussi éclatants que dans les provinces 
de la mer Baltique, qui avaient été prises pour modèles. 
Les défauts que l'on y signale dans plusieurs localités, se 
réduisent à peu près aux points suivants: 1° La noblesse 
riche cl intelligente met trop peu d'empressement à 



*) Ces chiffres m'ont été donnés pour officiels. On trouve dans 
l'ouvrage de M. Storch sur St. Pélersliourg, tom. I. p. 271, les con- 
ditions de prêt. Suivant la statistique de M. Schnitzler, les lom- 
bards et la banque impériale avaient prêté, en 1828, une somme 
de 259,771,000 roubles d'argent sur des propriétés territoriales. 
Suivant d'autres communications, il y avait, au 1 er janvier 1843, 
4,883,257 paysans engagés dans les lombards; on n'ajoutait pas 
combien il y en avait d'engagés à la banque impériale: ainsi dans 
une année, la dette s'était accrue de 165,000 paysans, représen- 
tant une valeur d'environ 10,000,000 de roubles d'argent. Du reste 
on ne peut pas toujours se fier à de pareils chiffres. J'ai pour 
principe de reproduire ceux mêmes qui ne me paraissent pas par- 
faitement garantis, afin de provoquer les recherches et les rectifi- 
cations des hommes compétens qui sont à même de puiser aux 
sources authentiques. Mon ouvrage doit être considéré comme un 
cadre, où l'on peut toujours faire entrer des notes rectificatives. 









5( L 

exercer les droits et les devoirs attachés aux institutions 
corporatives. 2° Il en résulte que l'exercice des droits 
corporatifs et surtout l'élection des emplois des états, 
tombent entre les mains de nobles moins cultivés et en 
grande partie dépravés. 3° Par suite de ces élections, 
les plus mauvais sujets sont souvent élevés aux fonctions 
corporatives, et chargés de l'administration de la police 

et de la justice. 

La partie plus riche et plus cultivée de la noblesse, 
réside presque toujours à St. Pétersbourg, à Moscou ou 
dans les chefs-lieux des gouvernemens. Elle laisse sou- 
vent passer des aimées entières sans aller visiter ses 
biens. Les distances sont grandes en Russie, et les 
voyages difficiles et peu commodes. D'ailleurs les no- 
bles ne sont pas appelés dans leurs terres par des af- 
faires importantes; ils n'y ont point d'établissemens in- 
dustriels, point de forêts dont l'administration aurait be- 
soin de l'œil vigilant du maître. Un gouvernement russe 
est souvent plus grand qu'un royaume d'Allemagne, et 
dans chaque gouvernement, on compte à peine 10 à 20 
familles appartenant à la noblesse plus intelligente dont 
nous avons parlé*). Ces familles ont leurs possessions 
éloignées de 5 à 10 milles l'une de l'autre; il leur est 
presque impossible, par suite du mauvais état des routes, 
d'entretenir des relations de voisinage. On ne fait pas 
de connaissances à la campagne, à moins qu'on ne les 
ait commencées dans la capitale. Les assemblées de 
l'ordre nobiliaire et surtout les jours d'élection, ont pres- 
que toujours lieu en hiver, où les familles les plus riches 
se trouvent à St. Pétersbourg ou à Moscou**). Les mem- 



*) Dans le gouvernement Nijni-Novgorod qui, contenant 691 milles 
carrés, est trois fois plus grand que le royaume de Saxe, il n y 
avait, au dire du gouverneur-général, qu'environ 5 familles de gen- 
tilshommes riches et instruits qui résidaient à la campagne. 
*«) 11 est vrai que tous ceux qui ne font point acte de présence dans 
les assemblées du gouvernement et dans les élections, sont passi- 



57 



bres de la noblesse riche qui résident dans leur gouver- 
nement, le font presque toujours pour des raisons par- 
ticulières qui souvent ne sont pas des plus honorables. 
Néanmoins ce sont eux qui naturellement exercent le 
plus d'influence dans les assemblées et les élections. 
De plus, on trouve dans chaque gouvernement bon nom- 
bre de nobles de la classe pauvre et tout-à-fait igno- 
rante; c'est là une espèce des plus mauvaises. Ils ne 
possèdent pas la moindre instruction, bien qu'ils aient 
un certain vernis de culture. Ils se font la barbe, por- 
tent le frac, ont beaucoup de penchant pour le luxe, et 
imitent extérieurement l'air et les manières de ceux'qui 
se trouvent au-dessus d'eux. Comme leurs moyens de 
fortune ne leur suffisent pas, ils exercent toutes sortes 
d'oppressions vis-à-vis de leurs serfs, ou courent après les 
places que confèrent les élections de la noblesse pro- 
vinciale. Autrefois tout noble domicilié dans le gouver- 
nement, ne possédât-il que 4 à 5 serfs, était électeur. 
Alors quelques intrigans raffinés parvenaient facilement 
à acheter les suffrages des électeurs, par des pré- 
sens et des actes de complaisance. Pour remédier à 
cet abus, le gouvernement vient de restreindre le droit 
d'élection aux propriétés plus considérables (à celles qui 
renferment 100 âmes et 3,000 dessatines de terres inha- 
bitées). 

J'ai déjà fait mention plus haut de la position de 
1 hpravnik, position très importante et qui répond à celle 
d'un préfet français ou d'un Landrath prussien (qui ori- 
gmairement n'était qu'un fonctionnaire élu par les Etats) 
Voict ce qu'un gentilhomme très instruit de Moscou m'a 
dit sur ce sujet: „Qua„d il s'agit d'élire un hpravnik, 
cest presque toujours un gentilhomme déchu et intri- 



Mes dune amende pécuniaire; mais la noblesse riche se soucie 
fort peu de p ayer une amende de 25 à 100 roubles, pour ne pas 
être exposée, soit à rester dans sa province, soit a quitter Moscou 
en fuver pour se rendre au lieu de convocation 



58 

Mri ne comptant que quelqnes tsclnn, qui se met sur 
le an,s. Autrefois il achetait par des cadeaux les 
i™: des petits propriétaires-, actuellement d s adresse 
u %„onLdl gentilshommes riches qui r^siden 
dans la province (et qui parfois, comme je la, te, « 
ouissent également que d'une réputaUon équivoque) il 
e fait la cour, en leur promettant toute espèce de 
complaisances dans les fonctions qu'il lingue tes gen 
Swm,M Ueu, tour, invitent à leur table les propwé, 

taires eie , i r J)è , [{ 6t derreau h 

et lui assurent des surnages. *«=o ^ 

«ifc il exploite sa place pour se procurer de 1 argent 

efd au bout de 3 ans) son mandat sera expire, e 
à, na «1ère de chance d'être réélu. Il est vrai qu il 
Té Le sis protecteurs et leurs payons; ma, en re- 
vTcïe il veL, chicane et dépouille ses égaux les pe- 
a pariétaires, surtout ceux qui n'ont pas de droi 
lec.ora . et que, par conséquent, d na aucune ra.M n de 
léna-er II fait construire, par exemple, des pou s 

.haussées- il requiert des hommes au milieu de la 
tist" pmdtsélerementceuxquinerépomlentpas 
72 appel, ou accorde un délai, moyennant nuance 
VZ pourquoi Yhprwnïk qui exerce des pouvoirs s 
le du s S en Russie le plus odieux*) et en mem 
m o , le plus méprisé de tous les employés Aucun 
,, rl ai e de distinction ne l'honore ,1e sa familiarité, 
propriétaire fe gouverneur 

et ne 1 invite nuirais a sa tauie. v o 

lo district il fait précéder sa voiture par II* 

ÏTT- ■£?£ ^' L " " e T* Q " an " 



. . • j„ rinii ripnr on trouve une note 
■) Dans te journal du nun.s ère de «~ , ^^ 

curiell se, — — X ;^ 1 , 2 t c/(ew , C . 00M 0^ (en russe 
misses P= , de., do. > q« , ^ ^^^ ^ 

I^Ïo^dtU.ces.co.n.ne^edW^n.t,, 
santé, pour qu'elle ne les fasse pas trop souffr.r. 



_59_ 

Yhpravmk se fait annoncer chez le gouverneur, celui-ci 
lui fait faire antichambre pendant des heures entières 
et s'il daigne lui accorder une audience, il le traite 
comme un misérable, le laisse debout, tandis qu'il reste 
assis, etc. Bref, dans l'état de choses actuellement exis- 
tant, il serait infiniment plus avantageux pour l'adminis- 
tration intérieure de la Russie, que le Czar abolit l'orga- 
nisation des états et des gouvernemens avec les assem- 
blées et les élections de la noblesse, en transmettant 
toutes les fonct.ons aux employés du gouvernement cen- 
tral. Les Tschmovniks sont en général d'assez mauvais 
employés, mais ils ne sont pas aussi dépravés que la 
plupart des fonctionnaires élus par la noblesse. Le sys- 
tème actuel n'est qu'une espèce de mystification, il n'a 
que la fausse apparence d'une organisation par état." 

Contrairement à nos habitudes, nous avons repro- 
duit ici ces appréciations dans tout ce qu'elles ont de 
tranchant, parce qu'elles sont générales parmi les hom- 
mes les plus compétens et les plus intelligens de la 
Russie, el qu'il est à craindre que l'organisation corpo- 
rative des gouvernemens, par suite de leur influence, ne 
soit un jour ou entièrement abolie, ou modifiée dans ses 
parties essentielles. D'après notre conviction, ce serait 
la une faute des plus graves, une véritable calamité. 

Si, à l'heure qu'il est, il s'agissait d'introduire pour 
la première fois cette organisation corporative, on pour- 
rait en faire l'objet d'un examen sérieux et d'une dis- 
cussion approfondie. Mais cette organisation fonctionne 
depuis environ 70 ans. Fût-elle tout-à-fait fausse dans 
son principe et d'une exécution entièrement vicieuse 
dans son application, il faudrait toujours se demander 
ce que l'on doit mettre à sa place. Il est de fait qu'elle 
s est acclimatée, et que les populations s'y sont habituées, 
l'ius letat du peuple est grossier, plus il est facile de 
lui faire adopter de nouvelles institutions, plus la civili- 
sation progresse, plus la tâche devient difficile. L'in- 
troduction de l'organisation corporative, en 1785, était 



_ 



m 

M, facile! aujourd'hui sa suppression présenterait des 

' - ( . ' s .,Jes Personne ne pensera séneusement a 
difhcultes grave fonctionnaires 

! ,1,. ,.lus il est difficile •!'• 1m c "" ll " ler rt 
,lc les .!„,„.., I ,,„„,„„„■ même, en 

n „,.i.» «liim ces derniers temps. 

L-à-M opposée, a» «racrtre m,l,o„M russe, ma» ta 

„„„s ,•„• D ar sos .loslmoes historiques, et a -la 

"T'V I mron.oo, oécessaite, a accueill, et 

• ;; : I, x; * .' u-. ;"—,f rt 

,,,,wlMcs sa bureaucratie j ses ai 
Fil» a formé sur ces momies sa » 

^ ^ n,anne. sa poliee, son in,lus.rie ses eeoles, e , 

Oulu.uinipanai.esMnepnssen. être ees msUtutions de- 
:-XL passée Que pouvait-on mettre a eu 
ZeTta institutions de la vieille Russie peu -être? 
tcun homme sensé ne fera une pareille proposition 

Dans .«us les temps, les nations ont adopte les 

insinsetledroitd. ,s peuples;, et £ * «*£ 

les adopter à mesure qu'elles avançaient dans la cwtf 
^tion Les Ulemands n'ont-ils pas introduit es ins* 
;,-o,nainesda I1 s.euror g anisa 1 ion 1 nun I e 1 paleuren. 

1 Leur constitution rurale, et n'ont-ds pas hm jm 

rie, disposi.ions du caractère allemand; mai. 



61 



confondus avec le caractère national, et ils ont fini par 
former un tout homogène. 

Voilà ce qui en général paraît avoir lieu en Russie. 
C'est dans l'organisation militaire qu'on remarque sur- 
tout l'influence salutaire de ce fait. Serait - il juste de 
mettre en parallèle l'organisation militaire avant Pierre I er 
et celle d'aujourd'hui, à laquelle la Russie doit princi- 
palement sa haute position dans le monde politique? 

Pour revenir à l'ingénieuse idée de Catherine H, 
nous persistons à soutenir que, pour le bonheur de la 
Russie, il fallait opposer un contrepoids à l'omnipotence 
menaçante de la bureaucratie, et quant à nous, nous ne 
connaissons, en dehors des états corporatifs de l'Alle- 
magne, aucune institution qui réponde à ce besoin in- 
dispensable. Ces institutions ne sont nullement étran- 
gères aux notions et aux idées des Russes instruits, car 
toute leur instruction est conforme à celle de l'Europe 
occidentale. Quant au peuple russe, il s'y babituera, 
giâce à l'élasticité du caractère national. D'ailleurs, elles 
se développeront d'une toute autre manière que chez les 
Germains. Elles se transformeront peu à peu en une or- 
ganisation homogène tout empreinte du caractère russe. 
C'est ce que nous voyons par l'exemple des Guildes, 
qui ont pris en Russie un caractère bien différent de 
celui qu'elles ont en Allemagne. 

Quant à ce qui concerne l'organisation corporative 
des gouvernemens, elle n'a pas été substituée à une in- 
stitution nationale, et c'est pour cela qu'elle pourrait fa- 
cilement prendre racine. Il serait même possible de 
prouver que les institutions nationales de la vieille Russie, 
celle des boyards y comprise, ne sont pas absolument 
opposées en principe à cette organisation. Les reproches 
qu'on lui fait, portent moins sur le caractère même de 
l'institution que sur son application. Ce que l'on peut 
affirmer, c'est que cette institution serait excellente et 
exercerait l'influence la plus salutaire sur l'état entier, 



_62i_ 

si la noblesse russe comprenait sa mission et déployait 
toute son activité pour l'accomplir. 

Du reste, la manière de vivre et de penser des 
ieunes générations de la noblesse russe, ont déjà subi 
une transformation considérable et qui ne peut manquer 
d'influer sur la manière d'envisager et de pratiquer les 
institutions corporatives. Déjà on aperçoit un change- 
ment essenliel dans l'éducation de la noblesse russe. 
Tandis que la génération précédente a élé élevée sous 
l'empire des idées de l'encyclopédie franca.se, et que la 
jeune noblesse était confiée à des gouvernantes et a des 
gouverneurs français, et plus tard à des émigrés de toute 
espèce, on trouve actuellement dans l'intérieur de la 
Russie beaucoup de mait.es et de précepteurs allemands et 
même beaucoup de gouvernantes russes (élevées p. ex. 
dans la Maison des enfants trouvés de Moscou). Les 
professeurs el maîtres russes, ont presque tous fait leurs 
études dans des universités allemandes, ce qui a éveille 
en eux l'amour de la science et l'habitude de l'application. 
Autrefois les jeunes gens, à peine âgés de 17 ans, cou- 
raient après les emplois civils ou militaires, et servaient 
aussi longtemps que possible. Actuellement, on n entre 
au service qu'à l'âge de 20 ans, el l'on commence as- 
sez, généralement à regarder le service comme une pé- 
riode de transition/) H n'y a que ceux qm se sentent 
une vocation particulière ou qui comptent sur des pro- 
tections puissantes, qui restent au service. Le plus grand 



•) C'est du reste .me habitude très recommandai eu Russce que 
tout noble doit avoir servi pendant un certain temps et obtenu 
un .rade déterminé. C'est à peu prés comme dans 1 A lemagne 
seplentnonale, où l'on n'est considéré dans la société que lorsqu on 
„ suivi les cours d'une université. Quiconque ne servraU pas, en 
Russie, resterait constamment à la campagne, s'abrutirait ou se 
dépraverait. Mais quand un noble a servi pendant û a 10 ans, 
Jâ se retire à la campagne, à l'âge de 30 à 35 ans, il a pu former 
son caractère, acquérir assez de connaissances et d expérience 
pour devenir un bon gentilhomme campagnard. 



63 

nombre se retirent, après quelques années et vont à la 
campagne, pour y exploiter une industrie agricole ou ma- 
nufacturière. Tandis qu'autrefois, comme nous l'avons dit, 
les seigneurs ne s'occupaient presque jamais d'économie 
rurale, beaucoup de propriétaires instruits, depuis les 
15 dernières années, commencent à exploiter l'industrie 
agricole et à transformer les capitations en corvées, ce 
qui force les propriétaires de vivre à la campagne pour 
exercer sur leurs biens une surveillance personnelle. Ce 
sont surtout de grands établissemens industriels*) qui 
attirent à la campagne une grande partie de la noblesse 
qui naguères ne vivait que dans les grandes villes. Si 
donc la plus grande partie de la noblesse instruite et 
riche vivait à la campagne, elle apprécierait mieux l'im- 
portance des institutions corporatives, des élections no- 
biliaires, etc. Elle comprendrait la position influente des 
Ispravniks, et de meilleurs sujets brigueraient ces 
fonctions. Dès que l'on verrait ces charges remplies par 
des gens honnêtes et distingués, ces derniers se conci- 
lieraient sans peine la considération générale, et sauraient 
faire respecter par tout le monde, la dignité de leurs 
fonctions.**) 



*) C'est une nouvelle preuve que l'orgueil nobiliaire que nous voyons 
flans le reste de l'Europe, n'existe ni dans les moeurs, ni dans les 
idées de la Russie. Il n'y a, p. ex. aucune ligne de démarcation 
entre la noblesse et la classe industrielle; les liommes les plus 
nobles et les plus riches se font inscrire dans la corporation des 
marchands. C'est qu'ils obtiennent par là certains privilèges lé- 
gaux, p. ex. celui de faire des lettres de change, sans quoi ils se- 
raient obligés de faire toutes leurs affaires par contrats. J'ai connu 
un M. de Koumarski et un M. de Wolkoff qui, tous deux, s'étaient fait 
inscrire, comme marchands de 1"= classe. Feu le sénateur de Rakh- 
maHoff, après avoir quitté le service, s'était également fait recevoir 
au même titre. 
*) rendant mon voyage, j'ai rencontré par- ci par là quelques Is- 
pravniks qui non seulement avaient l'extérieur de gens honnêtes, 
mais qui jouissaient aussi d'une excellente réputation dans leur con- 
trée. Dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, on cite un IspraV- 



_64 

•' „ s l»e. pi pnssc.len, d.n S un n,é,ne B ouv =; , 

„ »fa ,00 Sn.es nu 300 de«.ttae. «• *2"*££ 

Tn„ 1 nn»le<pùpn>sèdecesp,npn; 1 esu,„ S uffa en c«c « 

■inngnnve, >ent, .* .*« "*£*£ «^ 

L f^olJ .le Sr vc.nc. r; . es ;; ^ g nns- 

sèdent ccnl tares »« ph»> »>»« "^""j" , 

s „„« r ne,ncns, ne ne,,,,,,, «*« JjJ-- ££ 
eouvernemens à leur choix. Les nobles en H . 
L. 100 âmes, mais qui possèdent au nioms 5 paysan 

aux élections que d'une manière mdirecte, « «Hta£ 
représenter par -les délégués, à moins qu .ls n aient ota 
le grade de colonel, de conseiller d'état, ou qui* 
Paient servi trois ans comme maréchaux de a no bk • 
Pour éviter un changement trop fréquent de fonction 
. <■ Y :„i,| ( , :, „ m . boniH' administration, 

naires, tou ours préjudiciable a une «m 
l'empereur actuel a ordonné que Yhpramik serait élu 
! ix ans an lieu de trois. (Un homme très instruit et bien 
mentionné, s'est prononcé contre cette mesur 1 no- 
pose de n'élire les lspravniks que pour deux ans non dans 
feTui d'avoir toujours de nouveaux foncttonnan.s m s 
1,. „<. réélire aue les bons, et ne cou 
nour èlre a même de ne îtunc qi«- 

';;:;;,. ** ^ ?»«»»>* * - — i* - et 

ÏCSf 'C: S lcs.lc,.n 1 c,, l e m p S ,o,, a e,,co,e a n S n 1 cn l .les 



„* OUI « e. tondions de,,.» pU» "= 2» ■" » ' ~ "V 

zèle et d'activité. 



65 



droits et les devoirs de la noblesse des gouvernemens.*) 
On lui a conféré l'élection des membres du tribunal ci- 
vil et criminel pour tout le gouvernement et du tribu- 
nal de conscience. Le tribunal rural se compose de 
Ylspravnik comme président, de deux assesseurs nommés 
par la noblesse, et de deux paysans nommés par le gou- 
vernement, sur la proposition de Ylspravnik. Le tribunal 
rural, comme collège, n'a à prendre que des dispositions 
générales; il exerce la surveillance sur la répartition et 
la perception des impôts. Tous les actes du pouvoir 
exécutif sont confiés à Ylspravnik, auquel on a adjoint 
récemment des Stanowoie Prislavs, pour surveiller les 
subdivisions des cercles souvent fort étendus. 

Il parait donc que le gouvernement au lieu d'abolir 
l'organisation des gouvernemens ou d'en entraver l'ap- 
plication, est disposé au contraire à les affermir et à les 
développer de plus en plus, ce qui, dans notre opinion, 
répond aux principes d'une bonne politique. 

Un tel développement devrait porter sur 2 points. 
Il s'agit d'abord de consolider autant que possible la 
noblesse et puis, mais seulement après cela, de lui con- 
férer une foule d'affaires et d'attributions auxquelles elle 
serait propre, et dont elle se chargerait dans son propre 
intérêt. 

Quand nous proposons de consolider la noblesse, 
nous voulons dire qu'il faut faire tous les efforts pos- 
sibles pour former, en Russie, une forte noblesse cam- 
pagnarde,**) une Gentry, car on a déjà suffisamment 
de Nobility en Russie. 11 faudrait tout faire pour fixer 



*) Dans quelques districts des gouvernemens d'Archangel, de Vo- 
logda etc. où il n'existe pas de noblesse, les Ispravniks et les 
autres employés sont nommés par le gouvernement. 

) Sans noblesse campagnarde, on ne parviendra jamais à avoir une 
classe de paysans indépendants et accessibles aux progrés de la 
civilisation. 

Eludes sur la Russie. Vol. III. 5 



J56_ 

la noblesse a la campagne et rien pour l'atlircr clans les 
villes. Ce que nous avons déjà dit plus haut sur les 
tendances plus rérentes de la noblesse, indique les bases 
d'où il faudrait partir. 11 faut développer les principes 
de la constitution de 1785, qui contient beaucoup de 
dispositions propres à fortifier le point d'honneur, p. ex. 
celles relatives aux corporations des Etats , aux grades 
des fonctionnaires, à la hiérarchie sociale, à l'uniforme 
(questions très importantes en Russie) etc. Au sein de 
la corporation, le maréchal de la noblesse exerce une 
espèce de censure, il peut prononcer l'interdiction contre 
les dissipateurs et ceux qui traitent mal leurs paysans. 
Eh bien! il faut étendre ce droit. Que le maréchal de 
la noblesse n'intervienne pas seulement quand il est 
requis de le faire; qu'on lui impose l'obligation de prendre 
partout l'initiative, et de transmettre à des intervalles ré- 
guliers aux autorités supérieures ou à l'empereur même, 
des rapports sur tout ce qu'il a fait sous sa responsabilité 
personnelle. Mais toutes ces mesures seront inexécutables, 
tant que la corporation de la noblesse n'aura pas le 
droit de refuser des membres. Actuellement tout noble 
qui possède une propriété dans le gouvernement appar- 
tient à la corporation; il en résulte qu'une foule d'hommes 
ùmorans, pauvres, et en partie méprisables en font par- 
tie, ipso jure. C'est pour obvier à cet inconvénient que 
le gouvernement a fixé un minimum de propriétés qui 
confère le droit électoral; mais on n'a pas fart assez 
encore pour exclure les petits propriétaires. La petite 
propriété se forme de deux manières: soil par suite du 
partage de succession, soit par rétablissement des 
Tchinovnik qui ont trop peu de moyens pour acheter de 
grandes propriétés. Nous avons déjà dit que le partage 
des successions s'opère toujours sur les terres mêmes, 
attendu qu'on manque de capitaux pour procéder par com- 
pensation. On rencontre souvent des villages de 4a.5Q0 âmes 
qui sont repartis entre 30 à 40 seigneurs. On ma cite un 
village de 260 paysans qui appartient à 83seigneurs. En in- 



67 



terdisant le morcellement d'un village*), en autorisant des 
banques qui fourniraient les capitaux nécessaires pour les 
compensations, en accordant à ceux qui ne possèdent qu'une 
partie de village, le droit de préemption quand une autre 
part est mise en vente, ou en imposant aux corporations 
de la noblesse l'obligation d'acheter les petites proprié- 
tés, et de réunir autant que possible les parties de vil- 
lages, on parviendrait à des résultats très considérables. 
Il est plus difficile d'opposer une barrière à l'établisse- 
ment des Tchinovnik; mais le gouvernement a déjà pris 
dans ce sens quelques mesures préparatoires. On sait 
qu'en Russie, les fonctions d'état donnent, d'après une gra- 
dation fixée, d'abord la noblesse personnelle, puis la no- 
blesse héréditaire, à laquelle est attachée le droit d'acqué- 
rir des propriétés seigneuriales. Quels sont les élémens 
dont se forme la noblesse des Tschin? Autrefois c'étaient 
principalement des aventuriers étrangers qui venaient 
chercher fortune en Russie. Ceci n'a plus lieu aujour- 
d'hui. Actuellement il existe déjà un grand nombre de 
familles, dans lesquelles il est de tradition de se vouer 
au service de l'état, et qui emploient leurs économies à 
l'acquisition de biens ruraux. En outre, leur nombre 
augmente encore par de nouvelles familles de Tschin, à 
la formation desquelles concourent les classes suivantes: 
1° des fils de prêtres ou des prêtres veufs, qui rentrent 
dans l'ordre séculier et trouvent des places dans les 
chancelleries ; 2° des fils d'employés subalternes, ou ces 
derniers eux • mêmes, quand ils parviennent à réaliser 
quelques économies; 3° des fils de marchands et de fa- 
bricants enrichis. Tous ces employés cherchent à ache- 
ter des paysans et de petites portions de terres; car 
ils n'ont pas assez de fortune pour acheter de grandes 
propriétés et ils ne pourraient guère les exploiter, parce- 



*) On dit qu'il existe un Oukase de Pierre I" interdisant le partage 
des villages, mais il paraît que cet oukase est complètement 
oublié. 



il 

qu'ils sont retenus par leur service. Ils achètent donc 5, 
10 à 20 paysans avec leurs petites portions de terres et 
leur imposent YObrok. Dans les provinces industrielles, 
p. ex. dans les gouvernemens de Jaroslass ou de Vladi- 
mir, cela ressemble à un véritable système de vampi- 
risme, à une estimation à la St. Simon, avec la diffé- 
rence que les capacités n'obtiennent pas de rétribution, 
mais qu'elles ont à payer davantage. 

La corporation devrait avoir le droit d'exclure de 
pareils intrus, pernicieux aux intérêts communs. Le gou- 
vernement s'est déjà prononcé dans ce sens, en n'accor- 
dant la noblesse héréditaire qu'aux grades les plus éle- 
vés. Mais il serait à souhaiter que la corporation fut 
autorisée à empêcher l'acquisition, et à ne point admettre 
de pareils membres dans son sein. Tout, acquéreur de 
cette espèce devrait se faire recevoir dans la corpora- 
tion, avant de pouvoir acheter des paysans, et il ne se- 
rait admis (pie s'il pouvait acheter un village entier etc. 

Enfin il faudrait étendre les pouvoirs de la corpo- 
ration, pour la mettre en état de surveiller la moralité 
de ses membres. Quiconque manquerait à l'honneur ou 
à ses obligations, serait exclu de la corporation dans des 
formes déterminées. Dans ce cas, il devrait être oblige 
de vendre sa propriété ou de la transmettre à ses héri- 
tiers. Il existe déjà à cet égard quelques dispositions 
légales, mais elles sont encore trop douces et ne sont 
que rarement mises à exécution. 

La noblesse étant consolidée de cette manière, de- 
vrait, être Chargée de certaines attributions nouvelles. 
Elle est déjà autorisée à créer des banques, mais on de- 
vrait encore l'autoriser à créer d'autres élablissemens de 
crédit, des magasins, des améliorations de toute espèce, 
à construire des chaussées, des canaux etc. 

La Russie a adopté les institutions des états telles 
qu'elles sont nées des mœurs et des idées des peuples 
Lmaniques; elle les a modifiées pour les adapter à a 
société russe, mais cUe n'a nullement altéré par la le 



69 

caractère de la monarchie autocratique ou patriarcale. 
Nulle part ces états, bien que fortement organisés, n'ont 
exercé la moindre influence directe sur le gouvernement 
de l'état,*) sur l'administration des finances, la politique, 



*) Nous ne saurions supprimer ici une observation que du reste nous 
avons déjà consignée, c'est que l'éducation européenne empêche 
beaucoup de Russes de connaître le caractère national et histo- 
rique de la société russe, et de juger d'un oeil impartial les in- 
stitutions nationales. Cela provient naturellement de ce que la ci- 
vilisation moderne de la Russie, sans avoir de racines dans la vie 
populaire, a été empruntée aux étrangers. Beaucoup de Russes 
sont infectés des doctrines de la philosophie moderne, des idées 
politiques du soi-disant libéralisme, et même des théories du so- 
cialisme et du communisme. Ils cherchent à prouver par l'histoire, 
que de pareilles idées ont déjà régné dans la vie populaire bien 
qu'elles aient été comprimées plus tard, ou que la situation ac- 
tuelle est de nature à promettre à leurs idées une victoire com- 
plète dans un avenir plus ou moins éloigné. Habeant sibi. Nous 
considérons cela comme des rêves innocens. Le vrai peuple russe 
ne sera jamais infecté de ces idées là, car il possède de temps 
immémorial tout ce qu'elles ont de bon et de salutaire; mais ses 
institutions nationales reposent sur une base solide et diamétrale- 
ment opposée au principe moderne. Si des mouvemens pouvaient 
éclater en Russie (il n'y en a pas encore la moindre appa- 
rence), ils se porteraient sur un domaine plus élevé, nommément 
sur celui de la religion. Comme exemple de ce que nous avons 
avancé plus haut nous citerons le livre du prince 1). intitulé : No- 
tices sur les principales familles de la Russie, par le comte d'Al- 
mtigro. Paris, F. Didot. 1843. L'auteur affirme avec le plus grand 
sérieux que la Russie a possédé dans les temps anciens et même 
encore sous les Romanoff le système des deux chambres: savoir la 
chambre des boyards et celle des communes, c.-à-d. celles de la 
noblesse, du clergé et des villes. Ce qu'il y a de vrai dans tout 
ceci, c'est que les Czars écoutaient toujours le conseil des boyards 
(comme actuellement le conseil de l'empire) sans être obligés de 
suivre son avis. Le Czar convoquait parfois les députations des 
pays pour les consulter sur une affaire importante, mais il n'était 
pas non plus obligé d'adopter leur avis. Voici quelle était toujours 
la formule des oukases: le Czar ordonne et les boyards ar- 
rêtent etc. — Quand les cosaques se furent emparés d'Azoff, le Czar 
convoqua une assemblée du pays, que l'on consulta sur la question 
de savoir si l'on devait garder Azoff ou la rendre aux Turcs. Il 



70 



la législation, les institutions militaires. On leur a ac- 
cordé une grande indépendance quant à leurs propres 
affaires; on leur a même conféré beaucoup d'attributions 

administratives et policières,*) mais on n'a jamais intro- 
duit en Russie des états - généraux investis, à l'exemple 
des états allemands, du droit de voter les impôts et de 
participer à la législation. Tous les autres grands pays 
de l'Europe, l'Espagne, la France, l'Autriche, la Prusse, 
etc. s'en étaient également affranchis dès le XVP rae siècle. 
Les essais qu'on a faits pour rétablir les anciens états 
et pour les modifier conformément aux besoins du temps, 
ainsi qu'on aime à le dire de nos jours, n'ont conduit 
jusqu'ici qu'à produire une institution tout opposée, celle 



n'est guère possible do constater qu'elle était la composition de 
cette assemblée. Quand le prince l'roharski convoqua les députés 
du pays, pendant l'usurpation polonaise, leur assemblée se trouva 
composée des catégories suivantes: 1" Les seigneurs de la cour 
(Slolnilti, de slol trône, d'où vient Prèstol siège élevé, trône ou 
autel) dont le rang était inférieur à celui des boyards; 2° les no- 
bles (dwofiane, ce qui signifie également courtisans) qui résidaient 
à la campagne ou dans les villes moins considérables; 3° les chefs 
des Strélitz: 4° les habitans des grandes villes de Vladimir, de 
Sousdal et de Nijni-iNovgorod ; 5" les marchands (Torgowie- Liudi) 
appelés aussi centurions (?), et qui étaient divisés selon leurs pro- 
fessions, en centurions des fabricants de draps, forgerons etc.; 
6° les Slobodes ; on ne sait pas si l'on désignait par là des fau- 
bourgs ou des villages. 
'■') Il paraît que la noblesse a exercé anciennement, surtout dans les 
provinces occidentales, une espèce de juridiction patriarcale sur 
ses gens de service. C'était une juridiction policière, pénale et 
criminelle qui ne parut pas dangereuse aussi longtemps que les 
paysans furent indépendans et libres d'émigrer, mais qui le de- 
vint quand la liberté de transmigration fut abolie. Cette juridiction 
fut supprimée ou plutôt transmise à la corporation de la noblesse, 
qui choisit dans son sein les membres du tribunal de cercle. On 
prétend que ces tribunaux de cercles sont ordinairement plus rai- 
sonnables et pins justes que les cours supérieures. La noblesse est 
autorisée à punir ses gens de 40 coups de verge ou de 15 coups 
de bâton. Mais qui est-ce qui est à même d'exercer le moindre 
contrôle à cet égard? 



71 



des chambres représentatives modernes. La Russie n'en- 
trera sans doute jamais dans cette voie, parcequ'elle 
manque des élémens nécessaires pour les institutions re- 
présentatives, qui du reste, ne rencontrent aucune sym- 
pathie dans le peuple. Les événemens qui ont eu lieu 
sous l'impératrice Anne, devaient leur origine à l'en- 
gouement pour le principe des états germaniques, et peut- 
être à la réaction de la vieille Russie contre les inno- 
vations de Pierre I" ; mais ce qui fut évident, c'est que 
le peuple n'avait pas la moindre envie de laisser limiter 
l'autorité de ses Czars. 

Tandisqu'on a constitué d'une manière organique les 
élals de la Russie auxquels furent conférés de grands 
privilèges et immunités, on a empêché d'un autre côté 
les différentes classes de la population de former des 
castes isolées. C'est là un principe véritablement natio- 
nal. Nous avons déjà parlé de l'agilité et de la souplesse 
du caractère russe. Dans les coimuunes villageoises de 
la Russie qui offrent l'exemple des républiques les mieux 
organisées, chaque membre, ayant arrangé ses affaires 
privées, est autorisé à quitter la communauté et à émi- 
grer quand bon lui semble. De même tout étranger après 
avoir régularisé ses relations privées et policières, est 
accueilli sans plus de difficulté comme un frère, et re- 
çoit comme tous les autres membres de la commune sa 
pari proportionnelle du sol. Il en est de même pour les 
villes, quand on y achète une propriété immobilière. 
Non seulement chaque paysan libre peut toujours deve- 
nir bourgeois d'une ville, mais encore un village entier 
peut se faire transcrire (c'est l'expression technique) 
et transformer en ville, quand la majorité de ses habi- 
tans ont abandonné l'agriculture pour l'industrie. La li- 
berté de l'industrie est aussi complète qu'elle est an- 
cienne; on entre dans un métier ou une profession quand 
on en a le goût et la capacité, on n'a besoin pour cela 
ni de se faire inscrire dans une jurande, ni de produire 
une œuvre remarquable pour passer maître; on reste dans 



72 



;- 



le métier ou on le quitte à volonté. Il est vrai qu'il 
existe des jurandes pour les artisans et des guildes poul- 
ies marchands et fabricants, investies toutes deux de 
certains droits et privilèges, comme en Allemagne; mais 
il n'y a nulle part de barrière infranchissable entre les 
classes el les professions. Les nobles se font inscrire 
dans les guildes; les marchands de la l re guilde ob- 
tiennent après 12 ans les droits de la noblesse person- 
nelle, et leurs enfans parviennent souvent par le service 
à la noblesse héréditaire. Les bourgeois honoraires jouis- 
sent de beaucoup de droits nobiliaires, p. ex. ils sont 
exemptés de la eapilation, de la conscription militaire, 
et de peines corporelles. 

Si d'un côlé nous considérons l'agilité et la sou- 
plesse comme une partie essentielle du caractère natio- 
nal, à laquelle on csl redevable de certains avantages, 
elle ne laisse pas d'un autre côté que d'offrir bien des 
inconvéniens. Nous avons déjà traité ailleurs ce même 
sujet quant à ce qui regarde l'industrie et le commerce. 
Pour ce qui concerne la noblesse, nous avons dit plus 
haut, qu'une plus ferme organisation de cette corporation 
serait avantageuse aussi bien pour elle-même que pour 
tout l'empire. C'est la vocation ou la mission de la no- 
blesse, dans tous les états, de représenter avant tout le 
principe de l'honneur et de la chevalerie; mais cela sera 
de toute impossibilité, aussi longtemps qu'elle sera obli- 
gée de tolérer dans sa corporation le premier gueux 
venu. Il faudrait donc faciliter l'exclusion île sujets pa- 
reils, mais d'un autre côté, quand un gentilhomme se 
rendrait coupable d'un acte infâme ou déshonorant, nous 
trouverions juste de lui appliquer avec une sévérité toute 
draconienne des pénalités doubles. 



73 



Jusqu'à présent, il ne m'a guère été possible de 
connaître l'effectif de la noblesse russe actuelle. Les 
historiens affirment qu'avant Pierre I er , elle n'était pas 
très nombreuse. Le professeur Pogodine de Moscou m'a 
communiqué une sorte de calendrier héraldique qui, im- 
primé chez Novikoff dans l'imprimerie de l'université, a 
été publié à Moscou en 1787 in-8° ; ce calendrier con- 
tient 656 noms des familles nobles alors existantes, avec 
l'annotation des pays dont elles sont originaires, et de 
l'époque où elles sont entrées en Russie. On n'explique 
pas non plus si ces 656 noms comprenaient toutes les 
familles nobles existant jadis en Russie, et sur quoi re- 
posent les indications relatives à leur origine. En Europe, 
nous saxons si peu de chose sur la noblesse russe, et 
pourtant nous en entendons parler si souvent dans les 
journaux, que j'ai cru devoir citer ici ces noms; j'ajoute 
seulement que je ne mentionnerai pas ici les familles 
issues de Rurik et des petits - princes. J'ai adopté pour 
ce dénombrement un tout autre ordre que celui suivi 
dans le livre sus -mentionné, et qui m'a paru sans 
logique. 

1) Comme races de Varègues, on compte 5 familles: 
Aksakoff, Woronzoff, Woronzoff-Wéliamineff, Wéliami- 
noff, Navrotzky. 

2) De la principauté de Sousdal, la famille de We- 
scheslavieff. 

3) Du pays Kaschir, la famille Jevsky. 

4) De Novgorod, 7 familles: Andréieff, Kousmine, 
Douroff, Neiéloff, Jewleff, Pogoscheff, Kolotilovsky. 

5) De Smolensk, 5 familles: Madjine, Soudakoff, 
Loutoschine, Zipléteff, Monastyroff. 

6) De Kieff, 17 familles: Bobinine, Neoudatchine, 
Basmanoff, Netchaieff, Boulgakoff, Okhotine, Daniléieff, 
Otchkine, Scherebzoff, Plestehéieff, Lousine, Piatoff, 
Ignatieff, Sadikoff, Kolotkine, Scheltneff, Moskotinjeff. 

7) De Volhynie, 4 familles: Wolynsky, Mavrinoff, 
Waronoï, Wolynsky. 






74 



8) De Lillmanic, 78 familles: Alexaiulroff, Karsakofl', 
Arkhroff, Kvasehnine, Kindireff, Arybaschefl", Kvascbninc- 
Samaiine, Babkine, Balawinsky, Kliscbkoff, Bliscbnevsky, 
Kosloff, Bolinine, Kildilscbovsky, Bolotnikoff, Kondy- 
reff, Borissoff, Koraboff, Barcbtcboff, Lavrelzky, Bon 
koff, Lasareff,*) Bounakoff, Bouchnaloff, Lisloff, Wla- 
dylcbkine, Liroff, Clinsky, Prince Malascheiï, Demsky, 
Masloff, Dobris. hoursky , Maloif, Dondine, Yakinine, 
Diatloff, Nevcrscbkinc, Jépbimieff, Obareff, Scbicbkoff, 
Okojemeff, Zamiatine, Pavloff, Zinowieff, Palibine, Zlo- 
bine, Panoff, Iwascbkine, PollelT, Ismailoff, Pollinine, In- 
degoroff, Polikarpoff, Joussonpoff, Prolasseff, Bajevsky, 
Soumine, Rasladinc , Sonmbouloff, Rameikoff, TclénefT, 
Rimsky, Tousroimoff, Karsakoff, Posb»vlelT, Pbilippoff, 
Zamarine, Tomine , Swinsine , Tscbadaiéff , Swiaseff, 
Tscbctwertinsky (princes), SidorolT, Tscbonlkoff, Spial- 
sebi, Scbity, Stanicblebeff, Jakoyleff, 

9) De Pologne, 114 familles : Aladsine, Griboiédoff, 
Baklanowsky, Groiiscbel/.ky, Barlscliikovsky, Demiam.IT, 
Blisnakoff, Dmitiietf, Borissoff, Boras ; les princes 
Droutzky; Barosdine, Doubensky, Bourine, Dourassoff, 
Biclsky, .léllscbaninoff, Scbedenoff, Asanoff, WiioukolT, 
Schélabyschky, Vodoratzky, Scbiloff, Wosnit/.ine, Chou- 
rakowsky, Wolotzkoï, Zapolsky, Voronoff, Sborsky, Wo- 
ropanolT, Isvolsky, Gagine, Kaxlyscbeff, Jéveleff, Karpoff, 
Golowkine, Kaitscbevsky, Karlscbevsky, MiassoiédoiT, 
kascliin/.olT, Nélédensk) , Karkinc, Nélidoff, Kascbkine, 
Niém/.otï, Klolscbkoff, Osnobiscbine, Kobilsky, Pannyreff, 
Kosloff, Paschkoff, Kolédinsky, Pestiikoff, Korobkine, 
Pissareff, Korianine, Pissarefl', Iwantscbine, Kouscbélefl', 
Pissareff, Skarnatoff, Kraiévsky , Pljuskoff, Krekscbinc, 
Polonsky, Konlscbinc, Poskolscbine. Lalscbinoff, Pocb- 
visneff, Lermantoff, Perovsky, Lilwinoff. Prontcbitcbeff, 
Likbatscbeff, l'onslororbiloff, Logov* sebine, Rosonoff, 
Lounine , Racbinanoff , Biuboulscbeninoff , Sasonoff, 



*) Ne pas confondre avec la famille arménienne de ce nom. 



75 



Khaliuta-Soouratoff, Startschevsky, Mamonoff-Scouratoff, 
Mamonoff - Strékaloff , Maschoutkine, Karatonchine, Mcl- 
khanoff, Tinkoff, Melnetzky, Touschine, Mechtschénineff, 
Ussoroff, Misloslavsky,Tarsseiéff, Micliailovsky, Tarassieff, 
Michailovsky , Khroustscheff, Mechnéieff, Tsebaikovsky, 
Mijakovsky, Tschapline, Miasnine, Tschéleieff, Schisch- 
koff, Tschoufarovsky, Yablonsky, Schiloff, Yakousehkinc, 
Schischkine, Yanovsky. 

10) De la Servie, 2 familles : Lasareff, Stanescheff. 

11) De la race princière des Nogai, 5 familles: Bai- 
terskoff, Sehadinoff, Koutoussoff, Jaussoupoff, Ourousoff. 

12) Originaires des Tatares, 11 familles: Boskakolï, 
Rosto.ptscb.ine, Bakhmétieff, Sonine, Bousovvleff, Kho- 
wrine, Gotanzoff, Tschirikoff, Douriloff, Jourieff, Sché- 
mailoff. 

13) Originaires de la grande horde, 34 familles: 
Anitschkoff, Narbekoff, Blokhine, Obiniakoff, Apraxine, 
Wéliaminoff, Sernoff, Orikine, Werderevsky, Petroff, So- 
lowago, Daschkoff. Porowaty , Derchavinc, Rasai eff, 
Dolgomo-Sabouroff, Sélivanoff, Douvauoff, Seliwerstoff, 
Sernoff, Savine, Slobine, Tegleff, Karandéielf, Turgénieff, 
Kontscheieff, Ouvaroff, Kornbine, Khanikoff, kriukoff, 
Kbilrowo, Léontieff, Jouschkoff. 

14) Originaires de la horde d'or, 39 familles: Ada- 
wlescheiï, Godounoff, Arsénieff, Davydoff, Wislowzcff, 
Jeltschine, Sehokanoff, Swertschkoff, Zagoskine, Swit- 
schoff, Jéssoupoff, Somoff, Kavryschine, Talysine, Ka- 
raouloff, Toptykoff, Kremenetzkoï , Tarbéieff, Mossaloff, 
Téwiascheff, Obesianinoff, Témiriaseff, Ogareff, Turgc- 
neff, Pavloff, Toustoff, Pésehkoff, KhamiakofT, Piliémofl', 
Khomiakoff, Yasykoff, Padolskoff, Tscheremissinoff, Ya- 
sykoff, Brokoudine, Youkhan/.eff, Rodimoff, Bsischeff, Ya- 
kouscheff, Sahouroff. 

15) Originaire de la petite horde, 1 famille: Bi- 
bikoff. 

16) Originaires de la horde de Kasynisk , 24 fa- 
milles: Béboutoff, Kaselikaroff, Wekentieff, Laptieff, Glé- 



76 



boff, Lnpoiichinc, Dobrinsky, Loupardinc, Dournowo, 
Obiédoff, Jélisaroff, Ostafieff, Jelosarawy, Poschéginc, 
Saikoff, Birdiukine, Simsky, KlementielT, Sorokoumoff, 
Klouminine, Tcriaieff, Kokoschkine, Tschevkine, Kol- 
stowskoï, Kbobareff. 

17) Originaires de La horde de Naroutschatzk , 2 
familles: Malianinoff, Plcmianikoff. 

18) Originaires d'une des bordes inconnues, 10 fa- 
milles: Birkine, Meschtseherskj (princes). Gaitouroff, Po- 
livnnoff. Zacrevsky, kbodyreff, Lioubavsky, Khotianzoff, 
Majouscbkinc, Seliikbmatoff. 

19) Originaires des pays des montagnes (Tscber- 
kesses) 2 familles: Albékoff, les princes Joussoupoff- 
Tscberkasky. 

20) Originaires de la Géorgie, 2 familles: Les princes 
DavvdolV. KboklionilscbclT. 

21) Originaires de la Perse. 2 familles: Daoudoff, 

Pcrsky. 

22) Originaires de la Crimée, 7 familles: Barant- 
scbéieff, Narçschkinc. knia/.clï, Safonoff, Mansouroff,*) 
Siline, Merline. 

23) Originaires de Kaffa, 3 familles : Goerwine, Tré- 

liakoff. KaftyrelT. 

24) Originaires de la Grèce, 9 familles: Woloti- 
kine. Serbine, Geraoffi, Stremooukhoff, Dokhtouroff, Ter- 

pigoroff. IMonamokboff, Nasimoff, ïrakbaniakoff. 

25) Originaire delà Morée, une famille: Grékoff. 



*) D après une autre notice, les Mansouroff viennent d'Italie. Le fils 
d'un noble, d'un Podestat, se rendit en qualité de moine en Perse, 
où il exerça la médecine: il s'érigea ensuite en prophète, conquit à 
la tète d'une année le pays du Caucase, prit le nom de Man- 
sour (conquérant), mais à la fin il fut battu et fait prisonnier par 
Iléraclius, prince géorgien. Ce dernier l'envoya à St. Pétersbourg, 
où il reçut un bon accueil de l'impératrice et prit un nom 
russe. Mansouroff épousa une princesse de Kasan et fonda la 
famille des Mansouroff. — Voyez: histoire du prince Iléraclius. 
Leipsic 1793. 



77 



26) Originaire de la Macédoine, 1 famille: Philo 
sophoff. 

27) Originaires de la Valachie, 2 familles : Aphros- 
simoff, Rokhmanoff. 

28) Originaires des Turcs, 2 familles: Gsijeff, Ka 
rapopiroff. 

29) Originaire de Sarrasins (Arabes), 1 famille: Is- 
mailoff. 

30) Originaire de la Livonie, 3 familles: Toma- 
dine, Schichtiakoff, Von-Wisine. 

31) Originaire de la Courlande, 1 famille: Baut. 

32) Originaires de la Prusse, 48 familles: Batujeff, 
Loschakoff, Bessoub/.eff, Liatzky, Besobrasoff, Morosoff, 
Beklcniischefï, Nimatoff, Boborikine, Neplnieff, Wa- 
raxinc, Nekharoscbeff, Worobsen, Orloff, Golenichtcheff, 
Oslanoff, Gorbaloff, PoubkofT, Schérebzoff, Romanoff, 
Sméjeff, Soltikoff, Soubat, Sokownine, Sybine, Soupo- 
neff, Kniachnine, Tolotscbanoff, Kobyline, Troussoff, Ko 
poreff. Féolilalicff, KolofF, Founikoff, Kolitscbefi; Khlude 
neIT, Konovnitzine, Khlousneff, Kousmine, Korovaieff, 
Tscliéglokoff, Karzoff, Scbeïne, Koulousoff, SchéremelcIV, 
Lobanoff, Scbouscberine, Nadegine, Schouka, Koutousoff. 

33) De la Suède, 22 familles: Bogdanoff, Naou- 
mofl", Boukharine, Nésteroff, Gléboff, Novosiltzeff,. Dé- 
sclmine, Ostafieff, Jevsky, Savélieff, Saitzeff, Souvorofl', 
Zacharieff, Soumorokoff, Sevetitoff, Khrouleff, Klementieff, 
Tscheptschouieff, Kobianoff, Scbépéleff, Lodichensky, 
Yakovléff. 

34) Du Danemarc, 5 familles: Besoumoff, Snasine, 
ISogai, Sobakine, Swibloff. 

35) De la Hongrie, 1 famille: Batourine. 

3b) Des états de l'empire d'Autriche, 19 familles: 
Atajeff, Pyschoff, Bedoff, Benoff, Belkine. Richtoroff, 
Wassiltscbikoff, Tolstoï, Graes, Toukhatschevsky, Dani- 
loff, Fedzoff, Dourny, Khvastoff, Schédlovsky, Pavloff, 
Lebedeff, Schafaroff, Moltschanoff. 



_78_ 

37) De l'Allemagne, 51 familles*): Artzybascheff, 
Zamitzky, Baschmakoff, Ziablotzky, Borischtou, Pousch, 
Iwatscheff, Borissoff, Islaneff, Broukhatoff, Komersky, 
Brouchaty, Kologriwoff, Boulgakoff, Korotneff, Boutour- 
line, Levas cheff, Besclienzoff, Lewschine, Wodoff, Mi- 
lioukoff, Woronzeff, Mousnine, Pouschkine, Ginavleff, 
Miallefï, Grigorieff, Noroff, Jouverlakoff, Oksakoff, Pro- 
topopoff, Towarkoff, Pouschkine, Touroff, Rochnoff, 
Tissatzky, Repieff, Toumercff, Sevastianoff, Khidirsehi- 
koff. Sonknine, Khramoff, Swietschine, Tschéliadnine, 
Sérgeieff, TschoulkofT, Sirotine, Tschcpotieff, Slisnéff, 
Yakhontoff, Soekmyscheff. 

38) De la Frise, 1 famille: Weniousoff. 

39) De l'Italie, 6 familles: Besnine, Olferieff, Sa- 
setzky, Ortlini, Natschokine, Tiselméwitsch. 

40) De Venise, 2 familles: Griasny, Osanine. 

41) De Rome, 5 familles: Jélagine, Potemkine, 
Kaiskine, Sijanoff, Néritzky. 

42) De France, 4 familles"): Deremontoff, Nicoleff, 
Divoff, Ododouroff. 

43) D'Angleterre, 2 familles: Bestoucheff, Bounine. 

44) Enfin 95 familles dont l'origine est inconnue: 
Abloff, Motiakine, Al\moff, MouratofT, Arsénioff, Basso- 
noff, BalakireIT, Nélédinsky, Bailenieff,Novikoff, Beleiubsk, 
Patrekeieff, Bekbtéieff, Pcrekoucbine, Bolotoff, Postoff, 
BouLscharoff, Powaliscbkine. Bykovsky, Projestoff, We- 



*) Il est naturel que les noms rappellent si peu leur origine alle- 
mande. Les Allemands qui sont allés s'établir chez les Slaves, 
ont ajouté, pour la plupart, à leur nom une terminaison slave. 
J'ai rencontré un compatriote du nom de Becker, qui en Pologne, 
se nommait Bikerski; souvent aussi ils traduisent leur nom al- 
lemand en slave, p. ex. celui de Stein en Kamenski. Cela arrive 
aussi en Russie, Tolstoi est la traduction de Dick. Le philologue 
Wostokoff s appelle proprement Osleneck. 
**) Les Schadajefls portaient un lys au milieu de leurs armoiries comme 
aussi les Divoffs: ces derniers sont certainemement d'origine fran- 
çaise et s'appelaient Divier. 



79 



rorolokine, Prokolieff, Wesselkine, Pronchitzeff, Win- 
kofï, Prolassoff, Wlasieff, Pouschetsehnikoff, Wolkoff, 
Ratoff, Wérypaieff, Bopatoff, Golenkine, Roudine, Go- 
lossoff, Safronovsky, Gorine, Selesnen, Dementieff, Soi- 
monoff, Domoschiroff, Spassiteleff, Jelioutine, Spésch- 
néff, Ocholboff, Soulmenieff, Syroff, Soukhotine, Kablou 
koff, Sousehkoff, Kasnatschéieff, Tepritzky, Karamyscheff, 
Titoff, KaratschofT, Tarakanoff, Karpoff, Treskinc, Kobia- 
koff, Toutolmine, Kousnézoff, Tyrtoff, Kalupajeff, Tioul- 
schcff, Komsine, Oukrainzofl', Kopteff, Famine, Khrom- 
koff, Tounikoff, Kouradoumoff, Khwostschénsky, Navi- 
koff, Larianoff, Khrébroff, Sobkoff, Tschaplygine, Lopa- 
tine, Tsehébyscheff, Loulomnoff, Tsehébyscheff, Lou- 
kine, Tschélischtscheft', Tschéloukhine, Lykoff, Tscher- 
vine, Liapounoff, Tschéresoff, Maximoff, Chirkoff, Mer- 
koulolT, Yaroslawoff, Mikhailoff. 

Nous devons nous abstenir de toute critique sur 
cet intéressant dénombrement des familles nobles, par 
la raison que nous manquons de toute espèce de ren- 
seignemens à ce sujet. En apparence, il y a des con- 
tradictions, des répétitions, que nous ne pouvons expli- 
quer; ainsi p. ex. on indique une fois les WoronzolT 
comme Varègues, une autre fois comme provenant d'o- 
rigine allemande, si toutefois il n'existe pas deux famil- 
les de ce nom. 

Nous ajouterons encore à cette liste quelques noti- 
ces sur les familles de princes, de comtes ou person- 
nes célèbres, ou sur les maisons les plus renommées 
de la noblesse russe. Nous prenons pour base de ce 
travail le livre déjà cité, publié sous le pseudonyme du 
comte Almagro, en y ajoutant les renseignemens qui 
nous sont venus d'autres sources. 

Les familles suivantes tirent leur origine des fils 
cadets de Rurik, appelés petits-princes. De Saint Mi- 
chel prince de Tschérnigoff, parent au ±2 ime degré de 
Rurik et au 8 imc de St. Vladimir, sont issues les fa- 
milles du prince Odoiéffsky (tirant son nom de la ville 



80 



d'Odoieff, dans le gouvernement de Toula), Koltzeff- 
Massalsky (de la ville de Massalsk, dans le gouverne- 
ment de Kalouga), GovtschakofT, Jeletzky (de la ville de 
Jeletz, dans le gouvernement d'Orel), Zwénigorodsky 
(de la ville de Zwénigorod, dans le gouvernement de 
Moscou), Bariat'msky (du pays Bariatina, dans le gou- 
vernement de Kalouga), Obolensky (de la ville d'Obolensk, 
dans le gouvernement de Kalouga), Toufiakine, Dolgo- 
rouky (signifie longue main), Sehtscherbatoff, Wolkonsky, 
Réprime, qui sont éteints et dont l'héritage et le nom 
sont passés aux Wolkonsky-Repnine. 

Des anciens petits-princes de Jaroslaw, descendent les 
familles des princes Schtschétinine, Zassekine, avec une 
branche collatérale Solntzeff- Zassekine, Shakhovskoï, 
Mortkine, Sehékhonsky (empruntant son nom au fleuve 
Scbeksna, sur les bords duquel est située leur princi- 
pauté), Lwoff, Prozorovsky (le pays Prozorowo dans le 
gouvernement de Jaroslaff), Douloff. — Des anciens 
petits-princes de Smolensk, descendent les familles des 
princes Wiazemsky (Wiazma, dans le gouvernement de 
Smolensk), Kozlowsky (de la ville de Kozlow), Krapot- 
kine, les comtes Talischtscheff et les seigneurs de Jé- 
rapkine, Rilovsky et Tolboukhine, lesquelles 4 familles 
ne portent plus le titre de Knèse ou prince. — Des an- 
ciens petits-princes de Rostoff, descendent les familles des 
princes Schtschepine-Ros tovsky , Kassatkine-Rostovsky, 
Labanoff-Rostovsky. — Des anciens petits-princes de 
Bélozersk, descendent les familles des princes Belosélsky 
de Belozérsky (du pays de Béloe-Selo avec la ville de 
Beloiérsh du gouvernement de Novgorod), Wadbolsky 
(du pays de Wadbola dans le gouvernement de Novgo- 
rod), Scbcleschpansky (du même pays de Scbelespansk), 
Oukhtomsky (du fleuve Oukbma où ses terres sont si- 
tuées). — Des anciens petits-princes de Starodoub, dans 
le gouvernement de Vladimir, descendent les familles 
des princes Gagarinc, Khilkoff, et Romodanovsky-Lady- 
cbensky. La famille Liapounoff, descendant des petits- 



81 



princes do Galitsch, clans le gouvernement de Kostroma, 
ne porte plus le titre de Knèse ou prince. La famille 
Danilowifsch descend des anciens princes de Galitsch 
(Galicie) et par conséquent aussi de Rurik. 

Les familles suivantes descendant de Rurik, sont 
éteintes : Andomsky, Bakhtéiaroff-Rostovsky, Bélevsky, 
Bielsky, Bninossoff-Rostovsky, Brioukhaty-Rostovsky, 
Brity-Rostovsky, Daschkoff, Dieieff, Gagine, Gloukhovsk, 
Golenine-Rostovsky, Gorbaty-Schouisky, Gorensky, Gwoz- 
deff-Rostovsky, Khokholkoiï. Khvorostinine, Jigemsky, 
Kargolnmsky, GoundorofT, Chiroff-Zassekine, Kasehine, 
Katyreff-Rostovsky, Kemsky, Korkodinoff, Kloubkoff- 
Massalsky, Koubensky, Kourbsky, Kourliateff, Kozelsky, 
Lialovsky, Litvinoff-Massalsky , Lykoff, Malaisky, Ma- 
ralskv. Me/.etzky, Novossilsky. Nozdrevaty, 8 maisons 
Obolensky, Okbliabinine, Ossovitzky, Paletzky, Peninsky, 
Penkoff, Peremyschilsky, Pocharsky, Poleff, Porkhovsky, 
Pnujbolsk\, Priimkoff-Rostovsky, Repnine, Riapolovsky, 
Romodanovsky, Schastounofl', Sitzky, Skopine-Schouisky, 
Sougorsky, Sousdalsky, Temkiue-Rostovsky, Temnosiny, 
Touloupoff, Tourenine, Trawine, Troschtschensky, Troie- 
konroiT, Tvverskoi, Velikogagine, Joukhotsky, Bérézine, 
Iwine, Karpoff-Dalmatoff, Ossinine, Vsewoîodsky. Zia- 
blotsky. Ainsi 38 familles descendantes de Rurik sont 
encore vivantes et 81 sont éteintes. 

Outre les familles princières qui descendent de Ru- 
rik, il existe encore, en Russie, beaucoup d'autres famil- 
les provenant d'autres princes jadis souverains. Nous 
avons déjà cité plus haut les Galitzine, Kourakine. 
Khavansky, descendant, de la race des grands-ducs de 
Lithuanie, les Jagellons. En Volhynie, il existait jadis 
une maison princière souveraine, d'où proviennent les 
princes Babitscheff, Drouzki-Sokolinsky et Poutiatine, 
dont la dignité princière a été reconnue, en Russie, en 
1800 et 1807. 

La Russie, dans les pays transcaucasiens, surtout 
en Géorgie et dans les pays lalares. a reconnu, avec 

Eludes sur la Russie. Vol. III. O 






82 

un peu trop .le précipitation peut-être, beaucoup de sui- 
vant familles de princes originaires de ces contrées. 
Lors delà conquête de l'Arménie, on n'a pas reconnu 
un seul noble. Parmi les premiers, il se trouve cepen- 
dant quelques familles célèbres qui ont déjà rendu de 
o-rands services à la Russie, comme les princes Orbe- 
Uan qui, en Géorgie, étaient revêtus de prérogatives 
presque royales et qui sont originaires de la Chine. 
Les Zi/.ianoff qui doivent être venus d'Ilahe en Géorgie, 
les Eristoff, les Tscbertebevad/.e, les Grousinky, ligne 
collatérale des Bagratides. Dadianoff. dont une ligne rè- 
gne encore en Mingrélie, Sebervascbid/.e, dont la ligne 
principale règne en Abasie, sous l'autorité de la Russie. 
Les familles princières polonaises qui suivent, sont 
reconnues comme princes russes en Russie: les princes 
Cartoryski, descendant, comme ou sait, des .Tagellons, 
les princes Cehvertinski. Swiatoçolk, les Drouzki- 
LoubezJri, les Giedroy,, les Jablonovski, les Loubo- 
mirski, les Mirski, les Oginski, les Pou,.na, les Radzi- 
will, les Sangouszko, les Sapieba, les Sehomski des- 
cendant de Rurik (la ligne qui vivait en Russie est 
éteinte, et il n'v a plus que la ligne collatérale qui existe 
encore en Pologne), les Worone/.ki , les Zajonc/.ek. La 
plupart- «le ces familles descendent de petits souverains 
indépendants, qui jadis régnaient en Volbyme on a 
Minsk, et qui ont été reconnus comme princes par 1 em- 
pereur romain-allemand, ou élevés à la dignité de prin- 
ces allemands. 

A côté de la race de Rurik et à une époque pres- 
«u'aussi reculée, on voit paraître la famille des grands- 
ducs de Litbuanic, la famille de Guedemine, plus tard 
appelés .Tagellons, qui aussi ont occupé plus tard le 
trône de Pologne. Une foule de familles en Russie et 
en Pologne, mais dont beaucoup déjà sont éteintes, des- 
cendent des Guedemine. On compte parmi celles qui 
sont encore existantes en Russie, les princes de Galit/.me, 
Kourakinc, Khavansky, Troubet/.koï, Woronetzky ; en Po- 



83 



logne, les Czartoryski, Olelkowitsch et Sangouszko. 
Les familles de Schéniateff, Koretzki, Ibarasz, Polu- 
biuski, Sbarajski, Misniowiezki, Porezki, Pinski, Sluzki, 
Bielski, Ijeslawski, Mstislawski, Kochirski, Kowelski sont 
éteintes. Ainsi de cette puissante race des Jagellons, 8 
familles existent encore et 15 sont éteintes. 

Ce ne fut d'abord que par imitation des usages euro- 
péens, que depuis Pierre I er , on adopta, en Russie, la cou- 
tume d'élever à la dignité de prince et de comte. Je crois 
qu'antérieurement à cette époque, on n'en trouverait pas 
un seul exemple. Même dans les premiers temps du 
règne de Pierre I", il arriva que des Russes, p. ex. 
Menlschikoff, furent promus à la dignité de prince, par l'em- 
pereur romain-allemand. Plus tard Pierre I er lui-même créa 
ce Mentscbikoff prince russe. Du reste, cela se voit en- 
core aujourd'hui, mais assez rarement. Je rapporte les 
promotions suivantes et ne crois pas qu'on puisse en 
trouver beaucoup plus (quelques-unes de ces familles 
princières connues sont d'ailleurs déjà éteintes, p. ex. 
les Rasoumovsky, Koutousoff, Osten-Saken). Les prin- 
ces Mentscbikoff, peut-être ceux de la première promo- 
tion (1707), Lapoukhine, allié à la maison impériale 
(1799), Souwaroff-Italinsky (1799), Barclay de Tolly 
(1815), Paskiewitsch (1831), Tschernischeff (1841), Wo- 
ronzoff (1846), tous capitaines d'une renommée euro- 
péenne. Soltykoff (1814), Kotscboubey (1831), Wassil- 
tschikoff (1839), Lieven (1826), et l'Arménien Argou- 
tinsky-Dolgorouky (1800) qui tous ont rendu de grands 
services à la Russie. 

Avant Pierre I er , il n'y eut point de comte russe. 
C'est une dignité et un titre qui, nulle part dans la tra- 
dition ou les mœurs russes, n'avaient de racine et d'a- 
nalogie. Le titre de Knèse russe était à peu près ana- 
logue à celui de prince en Europe, mais il n'existait pas 
dans la vie nationale et politique de la Russie, de posi- 
tion équivalente à celle de comte, à moins que l'on ne 
veuille ranger dans cette catégorie les boyards qui, en 

6* 



■m 



84 



effet, se considéraient comme au-dessus des gentilshom- 
mes ordinaires, mais qui n'étaient revêtus que d'une di- 
gnité personnelle. 

Dans le livre du prince D., Notice etc. 59 famil- 
les russes, 15 polonaises et 9 étrangères, sont données 
comme ayant été reconnues familles princières, en Rus- 
sie. Ou n'y cite qu'un petit nombre de celles qui se 
trouvent encore dans les pays transcuicasiens , surtout 
celles dont les membres oui occupé de liantes fonctions 
dans le service russe militaire ou civil. 

Le même livre ne fait mention que de 60 familles 
de comtes, ainsi moins que de princes. Parmi celles-ci, 
trois n'onl point reçu leur diplôme de comte de la Russie, 
mais de l'empire romain, Golowine 1702, Zouboff (1793), 
Markoff (1796) et 8 qui ont reçu en outre un pareil 
diplôme de la Russie. 11 y a 15 familles d'origine aile. 
mande, la plupart originaires des provinces de la mer 
Baltique. Nous allons présenter et dénombrer ici toutes 
ces maisons comtales. 

1) Scbéreineteff. Depuis des siècles, les membres 
de cette célèbre maison brillent d'un vif éclat dans les 
annales de la Russie. Des notices historiques*) rappor- 
lenl qu'entre les années 1341-1353, Andrci Ivannvitsçli 
kob-ula est venu de Prusse ou d'Allemagne en llussie. 
("est de lui que descendirent plus lard la famille impé- 
riale des Romanoff et les Schéremeteff, la première d'un 
petit-fils Ivan kosehkinc, et les Scbéreineteff d'un autre 
petit-fils Uexandre Betzzabetz. En outre les maisons 
Kolytscheff, Neplouieff, Badarykine, Ladygine et Konov- 
nitzine ont eu la même souche paternelle. Cette famille 
est immensément riche. On m'a dit qu'elle possédait 
200,000 serfs mâles. D'après cela. Scbéremetieff aurait 
pTesqu' autant de serfs, que le duc de Nassau a de su- 
jets. D'autres m'ont montré des notices où il n'est fait. 



*) Voir la biographie du feldmarcchal Schéremeteff, par Huiler, tra- 
duite par Backmeîrter. Leipsic chez llartknoch 1764. 



85 



mention que de 128,000 âmes. Sehéremeteff est connu 
par sa grande douceur et sa sollicitude pour ses pay- 
sans ; il y en a beaucoup parmi ces derniers qui pos- 
sèdent des millions. Jadis on regardait comme une pu- 
nition, d'être renvoyé de son service. Le feldmaréchal 
Boris Sehéremeteff fut élevé par Pierre I er , en 1706, à 
la dignité de comte. 

2) Golovkine (1707), créé comte du saint empire 
par l'empereur Joseph I er , et comte russe en 1709. 

3) Zotoff 1710. 

4) Apraxine 1710 et 1722. Une des plus célèbres 
familles boyardes, alliée par mariage avec les Romanoff- 

5) Tolstoï 1724. Célèbre et très nombreuse famille 
de buvards. 

6) Vier 1726. D'origine portugaise. 

7) Munich 1728, et comte de l'empire allemand 
1741; originaire d'Oldenbourg; descendant du célèbre 
maréchal de ce nom. 

8) Ostermann 1730. Originaire de Boekum, en 
Weslphalie, descendant du fameux homme d'état de ce 
nom. Le titre est éteint dans la ligne mâle. Le nom 
et la fortune ont élé transmis aux Tolstoï: Ostermann- 
Tolstoï. 

9) Saltykoff 1732. Ancienne et illustre famille de 
boyards. La mère de l'impératrice Anna était une Pras- 
covie-Saltykow. 

10) Jefîmovsky 1742. 

11) Hendrikoff 1742. Cette famille et celle des Jefî- 
movsky descendent de deux sœurs de Catherine I re . 

12) Tschernischeff-krouglikoff 1742. 

13) Schouvaloff 1746. 

14) Stenbock-Fermor 1758. Ancienne famille alle- 
mande cl suédoise, originaire des provinces Baltiques. 

15) Boutourline 1760. Ancienne famille de boyards. 

16) Panine 1767. Doit être originaire de Lucques. 
Cette famille a donné des hommes très remarquables à 
la Russie. 






86 



célèbre Grégoire P. fut 



17) Potemkine 1775. Le 
créé comle du saint empire romain par Joseph II, mais 
il mourut sans laisser de postérité. 

18) Fersen 1795. D'origine allemande, venant de 
l'Esthonie cl de la Suède. Le général Fersen qui vain- 
quit Kosciuko, fut nommé comte. 

19) Bobrinsky 1796. 

20) Woronzoff 1797- Déjà de 1744 à 1760, quelques 
membres de celte célèbre famille étaient comtes du 
saint empire romain. Le chef de la famille, le général 
Michel W. qui commande l'armée du Caucase, fut 
créé prince en 1846. Un autre membre de cette famille 
hérita du titre, du nom et de la fortune dune famille 
éteinte DascbkoiT issue de Rurik, el s'appelle Woronzoff- 

Daschkoff. 

21) Kouscheleff-Besborodko 1797. Le chancelier 
de l'empire Besborodko devint en 1784 comte du saint 
empire romain, et comle russe en 1797; son frère était 
1784 comte du saint empire romain, et fut créé comte 
russe en 1797. Son petit-fils A. Kouscheleff hérita de 
son titre, de son nom et de sa fortune. 

22) Dmitrieff-Mamonoff 1797. Ancienne famille que 
l'on prétend descendre de Rurik, fut promue à la dignité 
de comte du saint empire romain en 1788. 

23) Zawadovsky 1797. Comte du saint empiré ro- 
main en 1794. 

24) Bouxhoevden 1797. Ancienne famille livonienne. 

Comte prussien depuis 1795. 

25) Kamensky 1797. 

26) Kakhowsky 1797. 

27) Goudovitsch 1797: la ligne cadette reçut la di- 
gnité de comte en 1809. 

28) Moussine - Pouschkine 1797. Ancienne famille 
de boyards, ayant déjà un de ses membres comte 
en 1710. En 1780 un autre fut créé comte du saint 

empire. 

29) Sievers 1797. Comte du saint empire romain 1760. 






87 



30) Osten-Saken 1797. Ancienne famille Coin-lan- 
daise. Le feldmaréehal et gouverneur de Paris fut créé 
prince en 1832; il est mort sans laisser de fils. 

31) Stroganoff, vieille ligne 1798; reçut en 1761 
le titre de comte du saint empire romain. Cette fa- 
mille occupe une page bien curieuse dans l'histoire de 
la Russie. Quant à son origine, on peut la comparer a 
celle de la famille des princes allemands Fougger, les cé- 
lèbres marchands d'Augsbourg du XVI éme siècle. Le riche 
marchand Anika Stroganoff de Novgorod possédait sur 
l'Oural des salines et des domaines immenses, qui ve- 
naient à peine d'être placés sous le sceptre russe (au 
commencement du XVF me siècle). Sous ce rapport, 
il était vassal en même temps que sujet person- 
nel du Czar. 11 fit conquérir la Sibérie par le chef 
des Cosaques Jermak et déposa aux pieds d'Ivan le 
terrible, la souveraineté de ce pays. Ivan pardonna à 
Jermak et concéda à Stroganoff des privilèges extraor- 
dinaires, un droit de commerce illimité, franchise de toute 
espèce de droits , et plus tard il lui accorda aussi le 
droit de construire des forteresses et des Ostrogs, d'or- 
ganiser une juridiction, et de lever une armée, dont 
il fit un noble usage, car il la leva à ses propres 
frais contre les Polonais. Cette famille possédait une 
étendue de pays qui dépasse en superficie celle du ro- 
yaume de Bavière. Ils perdirent leurs principaux privi- 
lèges sous Pierre I er ; puis par suite de partage ou par 
des circonstances particulières la majeure partie de leur 
fortune passa en d'autres mains, cependant grâce, à des 
dispositions de fidéicommis, leurs possessions territo- 
riales sont encore les plus grandes qui existent en Russie. 
Leur majorât doit rapporter 3 millions de roubles de re- 
venus, mais aussi il est grevé de 15 millions de dettes, 
taxes et fondations. 

Les Stroganoff, ligne cadette, ont reçu la dignité de 
comte en 1826. 

32) Pahlen 1799. Ancienne famille esthonienne. 






88 



33) Kouscheleff 1799. 

34) Rastoptscliine 1799. Cetle famille prétend des- 
cendre de Dsehingis-khan. 

35) Orloff-Denissoff 1799. 

36) Koutaisoff 1799. — D'origine géorgienne. 

37) Wassilieff 1801. 

38) Tatischtschcff 1801 et 1826. Cette famille descend 
des petits-princes de Smolensk, par conséquent de Rurik, 
niais elle ne porte plus le titre de prince. 

39) Pratassoff 1801. Très ancienne famille. 

40) Platoff 1812. Le célèbre hetman .le Cosaques. 

41) Benningsen 1813. Famille hanovrienne. 

42) Lamsdorff 1817. Ancienne famille conrlandaise. 

43) Konovnîtzine 1819. Célèbre et ancienne famille 
qui a la même souche que les familles des Romanoff et 
des Schéremeteff. 

44) Gourieff 1819. 

45) OrlofT 1825. Déjà avant 1762, les membres .le 
celte famille recurent le litre de comte, et eu 1772, le 
célèbre comte Grégoire 0. celui .le prince du saint em- 
pire romain. 

46) Pozzo di Borgo 1826, de la Corse. Le seul 
exemple d'un étranger c j ni. n'étant pas sujet russe, ail 
reçu la dignité' de comte russe. 

47) Toll 1829. Ancienne famille esthonienne. 

48) Oppermann 1829. Allemand de naissance. 

49) Cancrine 1829. Originaire de la liesse-électorale. 

50) Golenischtscheff-Koutousoff 1832. Ancienne fa- 
mille de boyards. Le feldmaréchal Michel fui nommé 
comte en 1811 et prince en 1812 avec le nom de Smo- 
lensk\. il mourut sans laisser de bis. 

51) Benckendorff 1832. Famille esthonienne. 

52) Essen 1833. Ancienne famille livonienne, dont 
le nom se retrouve aussi en Suède; son nom et son 
titre sont passés au comte Stenhock-Fermor. 

53) Levaschoff 1833 — originaire de Lithuanie. 

54) Mordvinoff 1834. 



89 



55) Kisseleff 1839. 

56) Kleinmichel 1839. 

57) Bloudoff 1842. 

58) Les comtes Golowine de la Crimée. Ils sont 
venus en Russie en 1488; reçurent en 1702 la dignité 
de comte du saint empire romain; mais ils ne sont pas 
comtes russes. 

59) Les comtes Zouboff, originaires de la Pologne. 
Alexandre Zouboff devint comte du saint empire romain 
en 1793; son fils Platon reçut de même le titre de prince 
en 1796, mais il décéda sans laisser de fils. Ils ne sont 
pas comtes russes. 

60) Les comtes Markoff ont reçu en 1796, la dignité 
de comte du saint empire romain. Ils ne sont pas 
comtes russes. 

Parmi les princes russes, il n'y a pas de préémi- 
nence dans le sens que les familles descendantes de Ru- 
nk et de Guedemine, de princes souverains, auraient le pas 
sur des familles nouvellement élevées à la dignité pria- 
cière. Aux termes de la loi du 12 janvier 1682, tous 
les gentilshommes russes ont absolument les mêmes 
droits. Le titre et l'origine ne donnent aucune préfé- 
rence. Quant aux princes, les familles issues de Rurik 
sont traitées avec moins de courtoisie que celles de 
création récente. Dans les doeurnens publics, ce ne sont 
que les membres des dernières telles que les Mentschi- 
koff, Souwaroff, Lieven, Paskiewitsch, Woronzoff, Tscher- 
nischeff etc. qui portent le nom d'Altesse. 

Outre les familles de princes et de comtes, il existe 
encore un certain nombre d'anciennes familles, qui jouis- 
sent d'une grande considération dans la noblesse. Elles 
se trouvent inscrites dans le Barkhatnaia Eniga (livre de 
velours), ancien registre héraldique, qui dans l'origine, a 
été établi par Ivan III, et qui a été récopié pour la der- 
nière fois en 1682. De toutes les familles qui y étaient 
inscrites, il n'existe plus que les 43 familles qui suivent; 



90 

quelques-unes d'entre elles ont reçu la dignité de comte 
et sont déjà mentionnées ci-desSUs. 

Babarykine, Bielkine, Bobrischtscheff - Pouschkme, 
Borozdine, Boutourline, Pmitriefl-Mamonoll, Gléboff, Gle- 
boff-Stréschneiï, Golenischtschefl'-Koutousoff, Golovvme, 
SchérebAofT, ïslenicff, Khwosloff, Kologriwoff, Kollovskoi, 
Kolytscheff, Konovnit/.ine, Koutousoff, Kwascbmne - Sa- 
marinc, Ladygine, Lapoukhine, Lapteff, Loupandme, 
MiatleIT, Moussine-Pouschkine, Neplouieff, Novossdt/.eil, 
Otiaielï, Pleschtseheieff, Pousebkine, Pouslorosleff, Sabou- 
roff, Saltykoff, Samarine, Schavroff, Schéremctefl.Schisch- 
koiï, Tschoglokoff, Wekentieff, Wéliaminoff, Wéhauu- 
noff-Woron/off, Wéliamiiioff-Zernoff, Volynsky. 

Le titre de baron n'a commencé à être introduit en 
Russie que depuis le XVffl è »« siècle, et il n'y est pas 
fort estimé. La plupart de ceux auxquels on 1 a donne 
s„ni des notabilités industrielles , des banquiers de la 
cour etc. Baron Friedéricks 1773, Baron Velbo 1800, Ba- 
ron Rail 1801, Baron StiegliU 1826, Baron Soloviefl, 
marchand 1727, Baron Tscberkassofï 1742, Baron Mesl- 
macber 1777, Baron Meller-Zakomclsky (brave gênerai) 
1789. C'est toute autre chose dans les provinces de la 
mer Baltique, OÙ la noblesse indigène portait depuis les 
temps les plus reculés le titre de baron de l'empire 

germanique. 

Il y a des fortunes colossales dans la noblesse 
russe. L'enseigne Jakovleff a amassé tout récemment 
par le lavage de l'or, la plus colossale fortune qui peut- 
être existe sur le continent, et qu'on estime à plus de 
cent millions d'écus. On dit qu'après sa mort, elle a 
passé avec sa fille unique, à un comte de Stenbock. 

Les Démidoir sont les plus grands propriétaires de 
mines de la Russie. Us possèdent des richesses inap- 
préciables; et on me dit qu'ils sont propriétaires d un 
énorme rocher de malachite, dont chaque poud vaut 

800 roubles. 

Les familles dont les noms suivent, possèdent aussi 



91 



des fortunes extraordinaires: Galitzine, Woronzoff, Wo- 
ron/.oiï'-Daschkoff, KouscheleIT, Zakrevsky, Paschkoff, Bo- 
brinsky, Malzoff, Ouvaroff, Potemkine, Panine, Paskie- 
wilsch, Branit/.ki, Radziwill (toutes deux polonaises), 
Lasareff (arménienne). 

Un grand nombre des anciennes familles prineières 
sont tellement déchues, qu'elles ont perdu leurs titres 
et leurs rangs. J'ai vu un jeune officier, du nom de 
Zwénigorodsky, qui descendait des anciens princes de 
Zwénigorod. Un monsieur de Rischeff portait encore le 
manteau de prince et les armoiries prineières, mais plus 
le titre. De même un monsieur de Schiwéleff. Dans un 
village des environs de Voronèje, il existe quelques 
paysans libres, mais qui possèdent encore eux-mêmes 
quelques serfs. Ils travaillent, labourent, s'habillent comme 
des paysans et ne se distinguent des autres que par 
une casquette rouge, que d'après les mœurs du pays, 
ils ont seuls le droit de porter. C'est une famille de 
princes complètement déchue. 

Il existe encore en Russie quelques descendans de 
familles royales jadis souveraines, comme les descen- 
dans des Czars de Géorgie, les Bagratides (Bagration) et 
les princes Girei, descendants directs de Dschingis-Khan, 
qui ont occupé le trône des Khans de la petite Tatarie 
ou Crimée. Un descendant de Mahomet demeure auprès 
de Tiflis. Les princes Cantacouzeno, qui vivent mainte- 
nant en Russie, descendent de l'ancienne famille impé- 
riale grecque. 



Chapitre III. 

r- • . • • , v ,1,, neunlc russe. — Union intime du peuple, de 
■*m3S « * M ~ Position du clergé. - Notice, historique, 
g Lc patriarcat et les services qu il a rendu, - ïto - 
Ecoles va tes de Kieff. - Le saint synode. - D.v.s.on de la 
Ecoles gavamco c,. lt ktinue du c ergé et de ses écoles. — 

Russie en Ç«"J«* ~ «J 'K er g é ™£cal. - Prédicateurs 
Instruction du haut c erg, et du g f aveo , a 

Stf 'L-^mo^'reEe.uc. - Traité de M. Nadeschdine 
m le chant liturgique de 1 église russe. 

Il est à la connaissance .le tout le monde que les Russes 
SO nt une nation éminemment religieuse. La dévotion do 
peuple russe découle principalement d'un sentiment m- 
suJctif d'une forée irrésistible; elle forme pour ainsi dire 
(m tottts et pénètre l'homme entier avec tous ses sentir 
ZZ ses pensées, ses sensations; elle est pour lux 1« 
£j sans lequel il ne saurait ciste, Sa v,e entière est 
eomme enfermée dans la sphère des sentimens re .gieux; 
Cnct naturel de l'amour filial s'élève a a hauteur 
d'un respect religieux et d'une soumission absolue qui, en 
"a saut par tous les degrés intermédiaires, se reportent éga- 
lent sur les autorités jusqu'au Car, qui n'est en Russie 
que le père de famille, dans sa plus haute puissance. 
De même que sur cette échelle hiérarchique, 1 amour des 
Russes pour les membres de leurs familles, pour leurs 
parens plus éloignés, et pour tous leurs compatriotes - 
que le langage vulgaire désigne aussi sous e nom de 
frères ifiJ) - -pose sur le sentiment de la commu- 
nauté religieuse. Enfin la terre qu'il habite, h .Russie 
été donnée par Dieu à ses ancêtres, a ses frères, les 



93 

us d« set pries y reposent; il vil sur ce sol religieuse- 
ineiil COn8acré, qui le couvrira un jour lui aussi, el qui 

renferme tous les objets de son affection et île ses re- 
spects. Ce patriotisme religieux, pour lequel Dieu même 
revêt un caractère de nationalité, sous le nom de Dieu 
«88e (Houski liog), et qui voit dans le pays, dans l'église 
nationale cl dans le Czar blanc, que Dieu lui a donné 
pour chef sacré, un système parfait embrassant l'homme 
entier avec tous ses sentimens, toutes ses pensées, est 
la base de l'unité de la Russie et la source de sa force 
morale et matérielle. 

La religion et l'église qui en est l'interprète, forment 
une puissance véritable, spirituelle et mystérieuse, qui a 
fait de ce pays el de ce peuple, un tout inséparable. 
Ce fait historique est tellement dominant que les Sta- 
rovc./.i mêmes, qui se sont séparés de l'église, n'ont ja- 
mais pu ni voulu se détacher de ce lien commun; ils 
n'admettent pas de distinction entre eux et le reste du 
peuple; ils ont pour leurs frères russes et pour la pa- 
trie commune avec ses monumens sacrés une piété d'un 
caractère tout religieux, quoiqu'ils soient d'avis que l'é- 
glise s csl écartée des voies de la vérité. 

Malgré la force de leurs sentimens religieux et leur 
soumission à tous les préceptes de l'église, les Russes, 
en grande partie, ne possèdent guère la connaissance 
• les dogmes. Une instruction très insuffisante, à cet égard, 
les maintient à l'état d'enfans naïfs et innocens. Il n'y 
a que les sectes qui ont cueilli et goûté le fruit de la 
science, et nous avons démontré au XIII ême chapitre du 
1" vol. de cet ouvrage, combien leur système fait preuve 
de sagacité et d'énergie dans ses conséquences. 

Les classes élevées et civilisées à la manière euro- 
péenne, ne sont nullement détachées de cette grande 
Muté de la vie nationale. Il est vrai que les générations 
formées sur l'exemple français montrent une "grande fri- 
volité, peu de religion et un esprit de scepticisme qui 
va jusqu'à l'athéisme; mais personne ne s'écarte formel- 



"1/ 



_ 9 i 

lcmcnt, de la communauté religieuse, personne ne se 
soustrait à la pratique «lu culte extérieur, personne n at- 
fecle le mépris de l'église et de ses cérémonies, parce- 
qu'une pareille manière d'agir serait renier la patrie et 
renoncer à la communauté de la vie nationale. C est a 
un fait saillant qui caractérise les classes élevées de la 
Russie, comparées à celles des autres pays. _ 

C'est par l'église que la Russie exerce une influence 
politique d'une immense portée sur tous les peuples 
slaves, qui appartiennent à l'église orientale, et qui tous 
reconnaissent l'église russe comme leur église métropo- 
litaine. L'église russe se trouve de fait à la tête de a 
chrétienté orientale. 11 est vrai que le patriarche de 
Constantinople est encore en possession de la préémi- 
nence honorifique, mais son influence ainsi que celle de 
son clergé est insignifiante; la prédominance matérielle 
et morale appartient à l'église russe. _ 

On entend souvent affirmer même en Russie, que 
le peuple n'a pour le clergé ni estime, ni affection, et 
qu'il est même superstitieux au point de croire, que la 
rencontre d'un pope, dans la matinée, est pour lui un 
mauvais présage. On sait en effet que l'homme du peup e 
en pareille occasion, a l'habitude de cracher devant le 
pope. D'un autre côté, on voit toujours les Russes qui 
rencontrent un pope, lui baiser la main en toute humi- 
lité On voudrait induire de là, que les Russes ne re- 
spectent ostensiblement le pope, qu'en sa qualité de dis- 
pensateur des sacremens, mais qu'intérieurement ils n ont 
)0 ur lui que haine et mépris. Voilà une de ces demi- 
vérilés qui conduisent toujours à de fausses conclusions. 
Le Russe a le respect le plus religieux pour la di- 
gnité et les fonctions sacerdotales. Tout ecclésiastique 
nui est en même temps un honnête homme, menant une 
existence religieuse irréprochable et qui, en sa qualité 
de pasteur d'âmes, s'efforce de répandre partout es con- 
solations de la religion, l'instruction, de surveiller 1 en- 
fance etc., est traité en tous lieux avec un amour et 



95 



une vénération sans bornes. C'est un fait que nous 
avons déjà constaté, au sujet du pope de M. de Karno- 
wilsch (voy. tom. I. ch. IV.). Mais les ecclésiastiques 
de mérite sont rares à la campagne. La plupart des 
vieux popes sont ignorans. grossiers, sans aucune in- 
struction, et exclusivement occupés de leurs intérêts 
personnels. En pratiquant les cérémonies religieuses et 
en dispensant les sacremens, ils n'ont souvent d'autre 
objet en vue que de se procurer des cadeaux ou des 
profits. Ils n'ont aucun souci de la charge d'âmes, et 
ne répandent ni consolation ni instruction. On com- 
prend que des popes de celle espèce ne sont ni aimés 
ni considérés, et qu'on ne respecte en eux que la dignité 
sacerdotale. Depuis quinze ans, cet état de choses s'est 
considérablement amélioré; le jeune clergé a plus d'in- 
struction et plus de zèle. En général, il faut constater 
que les Russes ont beaucoup plus de respect pour les 
prêtres noirs ou le clergé monacal, que pour les prêtres 
séculiers et mariés. 

Le clergé séculier forme, en Russie, une corpora- 
tion isolée à l'instar d'une caste. II serait contraire aux 
convenances qu'un pope s'avisât d'épouser toute autre 
fille que celle d'un de ses collègues — on sait que le 
mariage des popes doit avoir lieu avant leur ordination. 
— Ordinairement ce ne sont que des fils de popes qui 
deviennent popes ou diacres, quoique, d'après la loi, 
d'autres soient également autorisés à entrer dans cet 
ordre. Dans la Petite-Russie, il arrive parfois que des 
nobles embrassent l'état ecclésiastique. Les gens de 
toutes les classes peuvent entrer dans les couvens, ce- 
pendant les serfs n'y sont que rarement admis. De no- 
tre temps, il y a beaucoup de nobles qui entrent dans 
les couvens. Dmitri, archevêque de Kischeneff, en Bess- 
arabie, est d'origine nobiliaire. 

Depuis quelques temps, le gouvernement a beau- 
coup fait pour avancer l'instruction du clergé russe et 
pour augmenter son influence morale. 






96__ 

A l'occasion de cette question, jetons un regard 
sm l e passé. Le christianisme fut transmis a la Kus- 
Z de Constantiuople. Il prit la forme du nie de la 
vieille église slave, fondée en Morale par saint Cyrille 
et Methodius. Kieff deviut le centre et le -ge du mé- 
tropolitain, quand eut lieu l'invasion des Mongols. Cette 
il," fut prise d'abord par les Mongols et plus tard par 
les Lithuaniens. Le centre de l'église russe, amst que 
le siège de l'autorité séculière, fut transfère a Vladimir 
puis à Moscou. Les germes de la civilisation chrétienne 
Z avaient commencé à se développer à k.eff comme 
le constate le vieux chroniqueur Nestor, du cloître de 
la caverne de Kieff, furent anéantis sous la domination 
des Mongols et des Tatares; il n'en resta que la semence, 
le christianisme. Les Tatares ne fircnl pas une guerre 
de religion; ils n'essayèrent pas de convertir les Russe 
à l'islamisme*). D résulta de là, que l'oppression et la 
m isère donnèrent aux Russes le sentiment de leur mute. 
L'église, dans ces temps, rendit les plus grands semées 
au pays, et ee fut surtout des couvens que le peuple 
reçut assistance et consolation. 

" Cette activité matérielle du clergé devait nécessai- 
rement porter atteinte à son instruction et a ses études. 
En effeTsa condition, sous ce rapport, était pitoyable, 

même après la fin de la domination tatare. Lu même 



n Après la chute de la domination des Tatares, on usa d'an procédé 

traindre les Tatares à embrasser le chnsUamsme. Les Tatare , 
de d'une grande bravoure et d'une organisât^ .— 
LL autrefois bien supérieurs aux Russes ma,s d» ont «g. - 
conquérant c.-à-d. d'après un système f'^^^ 1 
nu': la pert e de leurs conquêtes. Au lieu de avorter la v o, 
„ territoire entre les petits princes et d é lim.ner -"££"£ 
des chefs indigènes, ils protégèrent partout 1 mute de 1 a te, de 
,-é-lig. Si les Turcs avaient violemment oppr.me 1 autonte de 
is'grt , .es Slaves et.es Grecs auraient probablement 
et! co4L 1 .islamisn-e. La domination turque dépént comme 
celle des Tatares, par suite de la division rebgu-use. 



97 



temps l'ignorance des moines et des prêtres avait laissé 
s'introduire dans les livres religieux une foule de fautes 
et de variantes erronées, qui pouvaient conduire à des 
commentaires absurdes et même à des schismes, at- 
tendu que par la division du territoire, chacune de ces 
diverses variantes avait pu établir son domaine spécial 
dans telle ou telle province. On ne dut s'apercevoir de 
ce fait, que lorsque la Russie parvint à l'unité politique. 
Depuis lors, on s'appliqua à consolider aussi l'unité re- 
ligieuse et pour lui donner un centre puissant, on créa 
le patriarcat russe. Le patriarche de Constantinople et 
les autres patriarches de l'Orient ne consentirent qu'à 
regret à la création de ce nouvel établissement. 

('est à ce patriarcat, qui fut l'appui le plus ferme 
de l'église russe, que la Russie dut le maintien de son 
indépendance, en face de l'invasion polonaise. La Russie 
n'avait point encore de Czar, elle manquait alors d'un 
centre politique, mais elle le trouva dans son église. Ce 
furent les couvens, par exemple celui de Troï/.kaia-Lawra, 
qui se mirent à la tête du mouvement, et grâce à la di- 
rection qu'ils lui imprimèrent, la Russie, après une lutte 
sanglante, parvint à secouer le joug polonais. 

Le patriarcat réussit encore à réaliser l'unité dans 
la liturgie et dans les cérémonies religieuses; cepen- 
dant il n'obtint ce résultat qu'au prix d'un schisme qui, 
dans le principe, paraissait insignifiant, mais qui plus 
tard amena la défection des Staroverzi.*) 



*) On a souvent comparé le schisme des Staroverzi à la réformation 
luthérienne. Rien ne saurait être plus faux quant au principe et 
quant aux motifs. On pourrait même avec une apparence de vé- 
rité défendre l'opinion diamétralement opposée. Ce fut le pa- 
triarche qui, comme Luther, voulut supprimer les abus et réaliser 
des réformes salutaires, et ce furent les Staroverzi qui, s'attachant 
obstinément au vieux système du culte, s'opposèrent à toute espèce 
d'innovation .... Tout esprit impartial et judicieux se rangera, en 
principe, à l'avis du patriarche. Les Staroverzi ont complètement 
tort; mais l'appréciation de celte question est au-dessus de leur 

Eludes sur la Russie. Vol. III. n 



■y 



98 

Pendant que l'église de la Grande-Russie avait pris 
ce développement, l'église mère de la vieille Russie se 
trouvait àKieff sous la domination lithuanienne, et pus 
tard sous celle de la Pologne. U était resté là un faible 
vestige de la culture et de la science antérieures a la domi- 
nation des Tatares. Ici on n'avait point en présence 1 op- 
pression étrangère, anti-chrétienne, mais une civilisation 
supérieure des catholiques, des polonais de 1 Occident 

Ainsi l'excitation était d'autant plus grande que la 
lutte était exclusivement spirituelle. On cherchait des 
armes dans l'arsenal même de ses adversaires. On vit 
s'introduire dans l'église de Kieff la philosophie sco- 
lastique et les études de l'histoire ecclésiastique; on em- 
prunta même la forme des études et l'organisation de 
1 enseignement aux écoles de l'Occident, et plus tard 

aux Jésuites. . , 

Quand Alexis Mikailovvitsch prit possession de 
Kieff, 'il s'établit des relations plus intimes entre le cierge 
de Kieff et celui de Moscou. L'Hiéromonaque S.mon Po- 
loLki, de la Petite-Russie, fut appelé par Alexis Mika.- 
lowitsch à Moscou, où il exerça une influence considé- 
rable C'était un homme d'une grande énergie et d une 
érudition profonde. U se remit le premier à prêcher dans 
les églises russes, pratique qui, durant la domination 



intelligence. Les prêtres qui ont provoqué ce sch.sme, ont peut- 
être agi par orgueil, par entêtement ou par intérêt personnel 
«nais la masse des Staroverzi n'est poussée que par un .nst.net 
noble, chrétien et véritablement catholique; ils prétendent conserver 
et transmettre à la postérité le christianisme traditionnel auss. pur et 
aussi intact qu'ils l'ont reçu de leurs ancêtres .... S il y ava.t eu un 
centre d'unité, la lutte n'aurait pu naître, ou elle aurait du abou- 
tir à des résultats bien différens; mais dans l'église d Onent, 1 au- 
torité du pouvoir spintuel n'a pas été suffisante pour combler 
cette lacune. Dan, l'opinion des peuples de l'Orient, cette autonte 
n'a d'autres fonctions, que de représenter et de conserver la fo,. 
Ce n'est pas a elle qu'il appartient de juger les controverses re- 
ligieuses , mais à un concile oecuménique, qui ne peut avo.r heu 
sans le concours de l'église d'Occident. 



99 






des Tatares, était tombée en désuétude. C'est depuis 
cette époque que l'instruction du clergé de la Grande- 
Russie se releva, bien que dans les premiers temps elle 
ne fût que le privilège du clergé monacal. 

Après la mort du dernier patriarcbe, Pierre I er laissa 
vacant le siège patriarcal, dont il conféra les fonctions 
à un collège ecclésiastique, qu'il créa sous le nom de 
saint- synode. L'exposé des motifs qui précède le règle- 
ment y relatif, de l'an 1720, contient le passage suivant: 
,,Une autorité spirituelle, représentée par un collège, 
n'excitera jamais dans le pays autant d'agitations et d'ef- 
fervescence qu'un chef personnel de l'ordre ecclésiastique. 
L'homme du peuple ne comprend pas la différence qui 
existe entre l'autorité spirituelle et celle du souverain 
séculier; en voyant les honneurs extraordinaires dont on 
entoure le pasteur suprême, il est entraîné par l'admi- 
ration, au point de croire, que le chef de l'église est un 
autre souverain dont la dignité est égale ou même su- 
périeure à celle du monarque; il croirait en outre que 
l'ordre ecclésiastique forme une espèce de monarchie 
préférable à l'autre. Or, puisqu'il est incontestable que 
l'homme du peuple fait ces raisonnemens, que pourrait-il 
en advenir si la polémique injuste d'un clergé ambitieux 
s'y joignait pour allumer l'incendie." 

On voit par là que Pierre I er écartait à tout prix, 
tout, ce qui pouvait diviser ou compromettre l'unité du 
pouvoir. 

Du reste l'institution du saint -synode eut lieu en 
1723, avec l'assentiment du clergé russe et des quatre 
patriarches d'Orient. 

On distingue dans l'histoire de l'église russe trois 
périodes. D'abord cette église eut pour chef suprême 
le patriarche de Constantinople, qui nomma d'abord le 
métropolitain de Kieff et plus tard celui de Moscou. En 
1589, s'ouvre la deuxième période pendant laquelle l'é- 
glise fut sous la direction d'un patriarche nommé par le 
C/.ar, mais du reste parfaitement indépendant. Dans la 

7* 



100 

troisième période enfin, la direction suprême de l'église 
passa au C/.ar lui-même, qui institua le synode avec 
l'approbation d'un concile. 

Malgré cela, on aurait tort de considérer l'empereur 
comme le chef de l'église russe, dans le même sens que 
le Pape est réellement le chef suprême de l'église ca- 
tholique. Quant aux fonctions extérieures du gouverne- 
ment de l'église, l'empereur les exerce avec un pouvoir 
beaucoup pins étendu que celui du pape. Il nomme a 
toutes les places de l'église et ne s'est imposé qu'une 
restriction volontaire, en permet tant au synode et aux 
évêques de lui présenter des candidats; il a également 
le droit de déplacer ou même de destituer quand il le juge 
convenable. Cependant il ne fait pas d'ordination, mais 
les prêtres sont ordonnés par les évêques, et ces der- 
niers sont sacrés avec l'assistance des évêques par le 
doyen du synode ou métropolitain. Aussi l'empereur ne 
s'est-il jamais arrogé le droit de décider des questions 
théologiques. Supposant qu'il surgisse en Russie une 
nouveUe hérésie sur laquelle il soit nécessaire de prendre 
une décision, eh bien! personne et l'empereur moins que 
tout autre, ne songerait à juger cette question. C'est le 
synode qui en serait chargé, et si la question était ardue, 
difficultueuse, on s'adresserait aux quatre autres pa- 
triarches de l'Orient, ou l'on aurait recours à la convo- 
cation d'un concile. Du reste, l'empereur se chargerait 
de l'exécution de la science qui y serait prononcée. 
Aussi dans les documens officiels, l'empereur s'intitule 
toujours non le chef, mais le protecteur de l'église.') 

L'empire entier est divisé en 52 éparchies, dans 
lesquelles se trouvaient en 1846. 34,902 cathédrales et 



*) Le code russe {Swod) contient au sujet de l'église, les principes 

suivants: .. . 

Art 40. La religion dominante dans l'empire russe est celle de 
l'église chrétienne orthodoxe et catholique, selon la confess.on 

orientale. , „ 

Art. 41. L'empereur qui occupe le trône de toutes les Russie* 



101 



églises paroissiales, et 9,623 chapelles et maisons con- 
sacrées au culte religieux. Ces divers établissemens sont 
desservis par 36,694 prêtres, 15,765 diacres et 64,904 
sacristains. 

On compte encore comme appartenant: 
1° au ressort du comptoir synodal de Moscou: 78 
cathédrales et églises, 7 chapelles avec 7 prê- 
tres, 6 diacres et 78 sacristains; 
2° à la cour impériale: 20 cathédrales et églises avec 

25 prêtres, 22 diacres et 40 sacristains ; 
3° au corps des grenadiers de la garde: 44 cathé- 
drales et églises avec 45 prêtres, 5 diacres et 12 
sacristains; 
4" à l'armée et à la flotte: 236 cathédrales et églises 
avec 362 prêtres, 19 diacres et 60 sacristains. 
De manière qu'en totalité, on compte: 35,280 ca- 
thédrales et églises , 9,630 chapelles , desservies par 
37,133 prêtres, 15,817 diacres et 65,094 sacristains. 

En 1839, il existait: 33,271 cathédrales et églises 
et 9429 chapelles, desservies par 35,617 prêtres, 15,770 
diacres et 63,108 sacristains. 

Le clergé monacal, dit clergé noir, possède 463 cou- 
vents d'hommes et 118 de femmes, où se trouvent 
5,149 moines et 3,963 frères servans, 2,250 religieuses 
et 5169 sœurs servantes. 

Le clergé séculier de compose en tout de 118,044 individus 
Le clergé monacal „ „ de 16,531 ,, 



Total 134,575 individus. 



ne peut jamais professer d'autre religion que celle de l'église or- 
thodoxe. 

Art. 42. L'empereur, en sa qualité de souverain chrétien, est le 
défenseur et le protecteur suprême de la religion dominante et de 
toutes les institutions de la sainte église. 

Aux termes de l'art. 35, l'avènement au trône doit s'accomplir 
avec la cérémonie du sacre, selon le rituel de l'église russe ou de 
l'ancienne église catholique grecque. L'empereur avant cette cé- 
rémonie est tenu de réciter publiquement le symbole de la foi, 






102 



En 1842, il y avait, 439 couvents d'hommes et 113 de 
religieuses. Un certain nombre des premiers recevaient des 
secours de l'état, par catégories: 28 de la première classe, 
57 de la deuxième et 106 de la troisième classe. Les autres 
subsistaient sans être reconnus ou secourus par l'état. 
Parmi les couvents de femmes, il y en avait 86 recon- 
nus et 27 non reconnus par l'état. Auprès de ces cou- 
vents il existait des hôpitaux, au nombre de 34, dans 
lesquels 241 malades recevaient des soins aux frais des 
couvents, et aussi 22 hospices qui pouvaient contenir 
260 vieillards et pauvres. 

La plupart des couvents se trouvaient dans la cir- 
conscription du vieux pays de la couronne de la Grande- 
Russie, dans les environs de Moscou, et dans les gou- 
vernemens de Moscou, de Novgorod, .Taroslaff, Twcr, 
Tschewùgoff, Koslro.ua, TambolT. Orell. et enfin dans 
le vieux Kieff. Dans ces 13 éparchies, c.-à-d. dans la 
quatrième partie de toutes les éparchies. il y a 198 cou- 
vents d'hommes, 60«ouvenls de femmes, avec 2,199 moines 
et 2,062 frères servants, puis 1,255 religieuses et3,207 sœurs 
servantes, en tout 9,257 individus, par conséquent plus de 
la moitié de la totalité. Dans le Sud de la Russie, il y 
a peu de couvents: de même aussi clic/, les cosaques, 
surtout ehe-A les cosaques du Don; il n'y a pas beau- 
coup de couvents, soit à cause de leurs mœurs guer- 
rières, soit pareequ'ils appartiennent en grande partie à 
la secte des Staroverzi. 

Autrefois les couvents étaient, pour le plupart, im- 
mensément riches. L'administration de leurs biens se 
trouvait sous la surveillance du patriarche. Après la 
suppression du patriarcat, Pierre I" établit au sein du 
sénat, un collège économique qui fut chargé de l'admi- 
nistration des biens monacaux, et qui n'accorda aux cou- 
vents que le strict nécessaire. Plus lard, l'administration 
de ces biens fut rendue au synode, mais Catherine II 
appropria la plus grande partie de ces biens au trésor 
public. Les couvents d'hommes reçoivent actuellement 



103 



une subvention du gouvernement et sont, sous ce rap- 
port, divisés en trois catégories: quant, aux couvents de 
femmes, ils ne sont subventionnés qu'en pelit nombre. 
La plus grande partie d'entr'eux doivent leur subsistance 
aux aumônes, et au travail des nonnes. Dans les der- 
niers temps, les couvents et les églises ont commencé 
à recevoir quelques legs, qui, dans le gouvernement de 
Moscou, s'élevèrent, en 1840, à la somme d'environ 
100,000 roubles en argent. Ils ne peuvent accepter au- 
cune cession de biens immobiliers qu'avec l'autorisation 
expresse du gouvernement. 

De même que le reste de l'Europe, la Russie doit 
infiniment de choses à ses couvents: ils ont été les pre- 
miers représentants et propagateurs de la civilisation na- 
tionale. Les couvents étaient des lieux de pèlerinage, et 
c'est pour cette raison qu'ils virent des foires s'établir 
dans leur voisinage et qu'ils attirèrent non-seulement des 
colonies agricoles, mais aussi les métiers des villes. 
Voilà pourquoi on trouve des bourgs (Slobodi) dans le 
voisinage de tous les cloîtres. Aussi Catherine II éle- 
va telle 200 de ces bourgades au rang de villes. 

On sait que les évêques ne sortent que des mo- 
nastères; aussi la plupart d'entr'eux ont leur domicile 
dans leur couvent. 

Il y a lieu de penser que dans les temps reculés, 
il n'y avail nulle part, en Russie, des écoles destinées 
à l'instruction du peuple. L'empereur actuellement régnant 
a beaucoup fait pour fonder de pareils établissemens 
dans toutes les parties de l'empire. Les villages appar- 
tenant aux domaines impériaux et aux biens d'apanage, 
en ont été pourvus des premiers, et nous en reparle- 
rons avec détail en lieu opportun. Dans les biens par- 
ticuliers, l'établissement des écoles n'est qu'une excep- 
tion. Beaucoup de seigneurs s'y opposent par principe. 
Il n'y en a qu'un petit nombre qui, comme M. de Kar- 
nowitsch, dans le gouvernement de Jaroslaff, sont par- 
venus, à force de zèle et de sacrifices, à fonder sur leurs 



104 



terres des écoles primaires, et à en retirer les résultats 
les plus satisfaisans. 

Jadis ce n'était que dans les couvents qu'on trou- 
vait de rares établis semens d'enseignement qui n'étaient 
destinés qu'à l'instruction du clergé. Le gouvernement 
actuel a fait d'immenses efforts pour multiplier et pour 
améliorer ces établissemens. En général, on a pris pour 
modèles les anciennes écoles des jésuites, dont l'orga- 
nisation fut probablement adoptée à Kieff, et s'introdui- 
sit de là dans la Grande-Russie. 

Nous avons sous les yeux des notes officielles sur 
la situation des établissemens scientifiques du clergé en 
1846, dont nous reproduisons plus bas un état som- 
maire, en faisant observer que sous le rapport de la di- 
rection de l'instruction publique, la Russie est divisée 
en 4 districts: celui du nord ou de St. Pétersbourg, ce- 
lui du centre ou de Moscou, celui du sud-ouest ou de 
Kieff, celui d'orient ou de Kazan. On compte dans ces 
districts : 





Nombre 


Nombre 


Nombre 


Nombre 


Nombre 


Nombre 


Nombre 


Nombre 




Eparchies. 


des 


des 


des 


des sé- 


des écoles 


des 


des écoles 


des 






Académies 


Elèves. 


Séminaires 


minaristes. 


de district. 


Elèves. 


paroissiales 


Elèves. 




I. District de St. P étersbourg, 




















comprenant les eparchies de St. 




















Pétersbourg , Novgorod , Pskoff, 




















Twer, Mohileff, Smolensk, Olo- 




















netz , Archangel , Polotzk li- 






















1 


120 


10 


2943 


43 


4294 


44 


3400 




II. District de Kieff: Kieff, Je- 




















katérinoslaff, Tschernigoff, Minsk, 




















Podolsk, Koursk, Woroneje sur le 




















Don, Orell, Poltawa, Volhynie, 




















Varsovie, Charkoff, Kischeneff, 




















Géorgie, Cherson 


1 


114 


14 


4715 


52 


7394 


60 


6384 




III. District de Moscou: Mos- 




















cou, Jaroslaff, Ràsan, Kaluga, Vla- 




















dimir, Vologda, Toula, Kostroma . 


1 


118 


9 


5462 


40 


7606 


40 


3866 




IV. District de Kazan : Kazan, 




















Simbirsk, Astrakhan, Caucase, To- 




















bolsk,Tomsk,Irkoutzk, Kamtchatka, 




















Wialka, Tamboff, Pensa, Saratoff, 




















Nijni-Novgorod, Perm,Orenbourg. 


1 


62 


14 


4279 


43 


5948 


46 


3930 




! 

1 


4 


414 


47 

1 


17,399 


178 


25,242 


190 


17,580 





o 






106 



Ainsi il v avait en tout 419 écoles dirigées par le 
( .|c.->é avec 60.635 élèves. Parmi ces derniers, le gou- 
vernement faisail inltruire à ses frais, les 414 élèves <les 
académies, de plus 7,341 élèves dans les séminaires, 
7 595 dans les écoles de distriel et 3,187 élèves dans 
lés écoles paroissiales. Il y avait donc 18,543 élèves 
inslrnils aux frais de la couronne et 42,092 instruits 
à leurs propres frais. _ 

En 1839, le nombre des académies n'était que de à, 
avec 51 professeurs, celui des séminaires était de 45 avec 
415 maîtres, celui des écoles de districts de 173 avec 
818 mailres. enfin celui des écoles paroissiales de 1J3 

avec 367 mailres. 

^'instruction religieuse, et par suite la littérature 
Géologique, avait atteint, dans le siècle qui précéda l'inva- 
sion des Mongols, un degré de perfection, qui, eu égard 
à celte époque, peul être considéré comme très e levé. 
11 exisle de ce temps là, une foule de manuscrits d on- 
vtages théologiques et historiques qui se trouvent en 
partie entre les mains de dilïérens particuliers. ( 3 al 
,„„„,'. toute une chambre remplie de manuscrits pa- 
reils, in-folio, cl,,,, le professeur Pogpdine à Moscou.) La 
nlil( <. de ces ouvrages donne au moins la preuve d un 
certam mouvement littéraire; quant à la valeur qu on 
doil feur attribuer, on ne sera à même d'en juger que 
lorsqu'on sera plus avancé dans l'examen de cette hltc- 
,,,,„,. ce qui pourra durer encore bien longtemps. 
| a vîle de kieff était le centre de ce mouvement litté- 
raire et après la conquête de cette viUe, tout retomba 
dans la barbarie. Cependant il en resta dans la Petite? 
Russie et dans la Russie-rouge un germe, qui se ranima 
vers la fin du XV™' siècle, par Suite de la lutte excitée 
par la théologie call.olique de la Pologne. Le cierge 
de Kieff en recul une impulsion nouvelle, qui le porta 
vers des éludes plus sérieuses, mais il se vit force par 
ses adversaires de se servir des formes dialectiques et de 
s'occuper des sciences de l'Occident. A la lutte contre 



107 



la théologie catholique, s'ajouta au X\T me siècle celle 
contre le protestantisme. L'école théologique de Kiefi' 
se distingua, à cette époque, par une grande force de 
dialectique et de perspicacité, qui cependant dégénéra 
souvent en logomachie subtile. 

A cette époque, dans la Russie moscovite, tout 
était encore enveloppé de ténèbres profondes; pendant 
la domination des Mongols, le clergé fut trop heureux 
de pouvoir conserver dans le peuple un reste d'attache- 
ment au christianisme. Ce n'est que de la fondation 
du patriarcat, que date la reprise du mouvement théolo- 
gique, qui, dans le commencement ne tendait qu'à un 
but essentiellement pratique et signalé par des besoins 
impérieux, à la suppression des abus qui s'étaient in- 
troduits en grand nombre, et au règlement des formes 
lithiugiques, réformes qui, comme on le sait, occasion- 
nèrent le schisme des Staroverzi. 

Ce n'est qu'à l'époque où la ville de KiefT fut re- 
conquise par Alexis Mikaïlowitsch, que les éludes théo- 
logiques furent reprises dans la Russie proprement dite. 
Des relations avec les théologiens de Kicff et des lu- 
mières qui en rejaillirent, sortit l'école de Moscou, qui 
pendant longtemps fut loin d'égaler en sagacité et en 
érudition, celle de KiefT. 

Dans le moment actuel, les deux écoles se trouvent 
à peu près de force égale; mais autrefois elles n'avaient 
pas la même position vis-à-vis de l'étranger. L'école de 
Kieff était, aux XVIP™ et XVIII™' siècles, en relations 
plus intimes avec la littérature polonaise et elle puisa 
à cette source les sciences de l'Occident, tandis que 
l'école de Moscou, pour se mettre en rapport avec la 
théologie étrangère, s'adressa principalement à l'Alle- 
magne. J'ai vu des théologiens russes qui connaissaient 
et appréciaient avec une parfaite lucidité la littérature 
de la théologie allemande, et qui avaient fait des écrits 
de Néander et de Schleiermacher l'objet des étu- 
des les plus approfondies. On doit regretter qu'ils ne 



108 

se soient point familiarisés avec la théologie catholique 
de l'Allemagne, et surtout avec celle de la France; ce 
qui eût été d'autant plus important que les classes éle- 
vées de la Russie, doivent pour la plupart leur instruc- 
tion à la France, et que par conséquent, elles s'assimi- 
lent nécessairement les idées de la théologie française. 
Outre l'érudition théologique, on trouve actuellement 
parmi les évêques et les moines une grande culture, 
des manières polies, une puissante activité d'intelligence, 
et quelque sollicitude pour les fonctions pastorales. Ce 
progrès commence à se développer parmi la jeune gé- 
nération des popes. Le gouvernement fera bien de sur- 
veiller dans cette génération le /.èle exagéré, qui a suc- 
cédé à l'indifférence d'autrefois, et qui pourrait facilement 
aboutir au fanatisme et à la manie des persécutions. 

L'usage de prêcher dans les églises ou dans des 
lieux publics, en plein air, à l'occasion de pèlerinages 
etc. était tombé en désuétude parmi le clergé moscovite. 
Il se peut que cet usage ait été interdit pendant la do- 
mination des Tatares, ou qu'on l'ait regardé comme 
dangereux. L'église de Kieff a toujours conservé cette 
pratique. Nous avons déjà mentionné plus haut que 
l'hiéromonaque Simon Polotski, appelé de la Petite- 
Russie à Moscou, fut le premier qui recommença à prê- 
cher dans cette dernière ville. Aujourd'hui la plupart des 
évêques et des dignitaires ecclésiastiques se sont con- 
formés à cet usage qui, toutefois, n'est pas devenu une 
coutume générale, ni un élément nécessaire du service 
divin. On m'a dit que le synode hésitait d'accorder 
aux popes la faculté de prêcher ou non, et que ces 
derniers ne l'exerçaient qu'avec l'autorisation de l'évê- 
que*). On paraissait craindre des abus, comme par 



*) Des renseignemens officiels qui me parviennent à ce sujet, démen- 
tent cette assertion, et affirment au contraire qu'il est ordonné aux 
prêtres de prêcher. Seulement les sermons doivent être préala- 
blement soumis à l'approbation «les évêques. 



109 



exemple la propagation d'idées et de doctrines hétéro- 
doxes. 11 est permis aux popes de lire en chaire des 
homélies imprimées, ou des sermons préalablement ap- 
prouvés. 

On trouve parmi les évêques et les ecclésiastiques 
supérieurs des prédicateurs distingués par une éloquence 
cm mente, et dont les sermons sont en partie imprimés. 
Un jeune inaine très savant, de Charkof, livonien de 
naissance, nous a communiqué un certain nombre de 
sermons traduits par lui en allemand, et qui justifient le 
jugement que nous avons porté ci-dessus. 

Voici les noms des prédicateurs qui passent poul- 
ies plus remarquables de l'époque actuelle: Philareth de 
Moscou, Philareth de Kieff, Joseph de Lithuanie, l'ar- 
chevêque Innocent de Cherson, Grégoire de Kazan, le 
défunt archevêque Ignace de Woronèje, Jacques Gré- 
goire de Nijni-Novgorod, l'archevêque Innocent de Kam- 
tschatka, le Protopope Poutratine etc. 

Voici, comme échantillon, un tout petit sermon 
prononcé par ce dernier, le jour du vendredi saint, et 
qui. selon nous, pour la profondeur du sentiment et la 
Simplicité noble et vraiment sublime, est un chef-d'œu- 
vre d'éloquence pastorale. 



Sermon «lu vendredi saint. 

Le vénérable patriarche Antoine fut prié un jour 
d'adresser à ses frères une parole d'instruction. Pro- 
fondément pénétré du sentiment de la faiblesse humaine, 
le vieillard, en place de toute instruction, ne leur dit 
que ces simples paroles: pleurons, mes frères! et tous 
les frères se prosternèrent tout en larmes. 

Je sais, mes très chers frères, que vous attendez 
de moi la parole d'instruction, mais la bouche devient 
muette à l'aspect de notre .Seigneur gisant dans la tombe! 
El qui oserait parler quand le Seigneur se tait? Et que 
pourrait-on dire de Dieu et de sa justice, de l'homme 



110 

et de ses iniquités, que ses plaies ne vous expriment 
avec une force tout autrement émouvante? Quiconque 
n'en est pas louché, pourrait -il être ému par la faible 
voix humaine? Sur la hauteur du Golgotha, il ne fut 
point prononcé de sermon; là on poussa des sanglots 
et on se frappa la poitrine! et cette tombe n'est pas le 
lieu convenable pour faire des sermons, mais le lieu du 
repentir et des larmes. 

Mes frères! notre Seigneur est dans la tombe... 
prions et pleurons! amen. 



L'église russe a de commun avec l'église catholique 
des deux rites d'Orient et d'Occident la doctrine de la 
vénération, de l'invocation et de l'intervention des Saints. 
On sait que l'église grecque, par rapport aux images 
des saints, exclut la sculpture admise dans l'église ro- 
maine; elle n'a que des images peintes et point de 

statues. 

Les deux églises catholiques avaient sans doute 
adopté le principe de n'exposer à la vénération des 
fidèles, que les images que l'on Supposait avoir une 
ressemblance réelle avec l'objet représenté. Quant aux 
images de la Sainte Vierge, on présumait qu'elles étaienl 
des copies «lu portrait de la mère du Christ, peint, selon 
la tradition, par St. Luc l'évangélisle. Pour ce qui 
concerne la représentation du Christ, on possédait l'an- 
cienne image de la ligure du Seigneur empreinte sur 
le mouchoir de Sainte Véronique et que l'église grecque 
appelle l'image du Seigneur „non produite par la main 
de l'homme." Avec le progrès du temps, il se forma 
diverses légendes et traditions sur des images de la 
Sainte Vierge, qui seraient directement venues du ciel 
et qui auraient attesté par des miracles leur origine 
céleste. L'église catholique romaine tout en restreignant 
le culte des images à celles qui avaient la vertu d'opérer 



111 



des miracles, a admis, pour servir à l'ornement des 
églises et pour ranimer les sentimens religieux des 
fidèle* . d'autres images qui ont une signification reli- 
gieuse, mais qui ne sont que des créations de l'art. 
L'église orientale s'est montrée plus sévère, en n'ad- 
mettant pas dans ses temples les images d'invention 
purement artistique. 

Ce principe se trouve souvent énoncé dans les 
documens historiques de la Russie. Le C/.ar Alexis 
Mikaïlowitsch, ordonna dans une circulaire de 1669 *), 
..que les saintes images de Dieu fussent peintes d'après 
la tradition des très S. S. Pères inspirés par Dieu, d'a- 
près les usages invariables de la sainte église orientale 
et d'après la ressemblance des objets et des personnes." 
Cependant l'art moderne pénétra en Russie avec la civi- 
lisation de l'Occident, et introduisit dans les églises 
du pays des tableaux religieux peints par des artistes 
russes d'après des inspirations artistiques. Ordinaire- 
ment ces images se trouvent appendues aux parois 
latérales des nefs des églises, tandisque l'iconostase — 
sorte de balustrade placée devant l'autel et où il n'est 
permis d'attacher que des images prescrites — ne con- 
tient presque toujours que d'anciennes images peintes 
dans le vieux style bysantin, d'après les modèles trans- 
mis par la tradition. Néanmoins l'art s'est déjà fait 
valoir dans quelques-unes de ces productions ; l'altitude 
et le costume en général, sont encore imités du vieux 
style; mais le costume est déjà un peu plus idéal et 
les figures montrent une expression due à l'imagination 
du peintre. La raideur et la dureté, le calme froid et 
impassible que l'on trouve dans les anciens modèles, 
ont fait place à une expression plus naturelle et plus 
vive du sentiment humain. 

Il va de soi qu'on ne trouve dans les chapelles des 



*) Voir le „Journal fiir Volks-Auffslurung". St. Pétersboiirg. Li- 
yraigOB de janvier 1845. 



112 



Starover/.i que les vieilles images (Ikoni); ces derniers 
reprochent à l'église russe de tolérer dans ses temples 
des images hérétiques. Du reste il se prépare à cet 
égard, une réaction prochaine. Le parti de la jeune 
Russie, dont nous avons parlé plus haut, combat très 
énergiquement l'introduction de la peinture moderne dans 
les églises. Un article publié dans la même livraison 
du journal que nous venons de citer sur „la peinture 
des images dans les églises russes" et "écrit dans un 
langage convaincu et avec une grande supériorité d'es- 
prit, en fournit une preuve irrécusable.*) 



*) Nous ne saurions nous dispenser de citer le passage suivant de 
cet excellent article: „Les images grecques et slaves que, pour les 
distinguer des autres, on peut désigner par le nom grec de Ikoni; 
représentent la ligure de fils de Dieu devenu homme et celles des 
Saints avec leurs traits simples, naturels et purement historiques, 
conformément aux traditions et à la Sainte-écriture. On voit dans 
leurs figures le calme austère et sérieux, attribut de la perfection 
et de la paix des justes qui ont trouvé dans les cieux le repos 
éternel. Les traditions de la vieille église ne permettent pas de 
prêter à ces images l'expression des passions humaines. Puisque 
les traditions et la Sainte-écriture forment la hase de la théologie, 
la peinture grecque peut être qualifiée de théologique, en tant 
que l'imagination et l'intelligence de l'artiste doivent s'incliner de- 
vant la foi transmise par la tradition écrite. Les artistes de ce genre 
travaillaient sous l'inspiration de la foi divine; pour créer ces 
saintes images, leur pensée se portait vers les temps antiques; 
ils jeûnaient, priaient, se confessaient et communiaient dans l'at- 
tente du secours de celui, vers lequel ils avaient été conduits par 
la foi. Le pinceau des écoles étrangères aime à peindre la beauté 
idéale du corps, telle que se la représente l'imagination de l'ar- 
tiste, et souvent à l'imitation d'un objet profane, dont la beauté 
l'avait charmé. Cette méthode de peinture qu'on pourrait appeler 
philosophique, travaille sous l'influence de l'idéal et de l'imagina- 
tion, sans se conformer à la Sainte-écriture et aux traditions; 
toutes les productions de cette école trahissent la licence de l'ar- 
tiste, au lieu de répondre aux principes de la religion révélée. 
Voilà pourquoi on trouve dans la peinture étrangère beaucoup 
d'affectation et do recherche, surtout là où le génie humain est 
abandonné à ses propres forces; elle est riche en ombres et en 
perspectives. On a parfaitement raison de désigner les oeuvres des 



113 



On trouve dans les boutiques où se vendent les 
livres , contes et œuvres grivoises populaires, une foule 



écoles étrangères par le nom de tableaux (Kartina de Karla). 
Les ouvrages de peinture qui tiennent le milieu entre les Ikoni 
et les tableaux, peuvent être appelés du nom commun d'images 
(obras). 

Ces tableaux sont actuellement très nombreux, au moins dans 
les grandes villes; ils sont principalement prônés par les artistes 
qui ont fait leurs éludes en Italie. Le goût d'une grande partie 
des amateurs s'est servilement soumis à la fantaisie des artistes. 
Il ne faut pas disputer sur le goût, en tant qu'il n'est pas contraire 
aux maximes légales. Mais dès que le goût, bien que conforme 
aux règles de l'art et au sentiment humain, se trouve en contra- 
diction avec les principes reconnus de la foi et de l'église, il est 
faux, dans le sens spirituel du mot et illicite. Tout en rendant 
justice au goût du temps, à l'art sublime et aux travaux savants 
des artistes modernes; on doit désirer que dans toutes les églises 
orthodoxes, les images devant lesquelles on allume des cierges, 
brûle de l'encens et adresse des prières au Tout-Puissant, soient 
invariablement peintes avec l'art le plus correct et suivant les 
préceptes de la tradition. De pareilles images sont pour le culte 
infiniment préférables aux créations de l'imagination et l'emporte- 
ront toujours sur ces dernières „ selon l'esprit de la sainte an- 
tiquité chrétienne, et selon la perfection dans le sens de la Sainte- 
écriture et de la tradition, ou dans l'esprit de la véritable église, 
et selon l'effet produit sur l'âme et les sentimens du spectateur." 

S'il est juste que les arrière-neveux respectent la nationalité, 
cet élément de la vie populaire, qui rattache les ancêtres et leurs 
descendants par un lien indissoluble d'affection réciproque, à tra- 
vers tous les siècles, c'est l'antiquité nationale qui, sous le rapport 
de la peinture, a des titres exclusifs à nos respects, et nous oblige 
non seulement de connaître ces excellens modèles, mais de les 
préserver encore de tout mélange étranger. D'ailleurs notre vieille 
nationalité, artistement exprimée dans le caractère de nos images, 
devient encore plus précieuse et plus sacrée quand on la considère 
au point de vue de l'antiquité chrétienne. Sous ce rapport, ces 
images peuvent servir de monumens de la tradition apostolique, qui 
se trouve en parfaite harmonie avec la Sainte-écriture. L'artiste, 
en se reportant aux origines du christianisme, trouve le premier 
et le plus ancien portrait chrétien dans l'image du sauveur „non 
produite par la main de l'homme", puis dans les images de 
Jean-le-guide et des apôlres, peintes par St. Luc, l'évangéliste. 
Eiuiles sur li Rouie, Vol. III, Q 



114 



de lithographies noires ou coloriées représentant les Saints, 
el parmi elles une grande feuille contenant 72 images 
de la Vierge avec l'enfant Jésus, copies de toutes les images 
de la Vierge qui ont été reconnues comme miraculeuses. 
Les inscriptions placées au haut de ces images indiquent 
le lieu de leur origine; on remarque parmi ces images 
celle de la \ ierge de ka/.an, de Vladimir, de Moscou, de 
kieiï etc. Cependant on n'y trouve pas seulement les 
images d'origine russe, mais aussi celles provenant de tous 
les autres pays chrétiens, p. ex. une image allemande qui, 
suivant toute apparence, est une copie de l'image de 
la Vierge de Mariahilf en Styrie, et une romaine qui 
probablement tire son origine de Lorelte. Ces litho- 
graphies, d'après ce qu'on m'a dit, sonl pour la plu- 
pari imprimées à Moscou el à Vladimir. D'ailleurs 
l'art de la lithographie, importé de l'Allemagne, inspira 
d'abord quclqu'onihrage à la censure ecclésiastique. Le 
patriarche Joakini fulmina violemment contre son intro- 
duction en Russie, et en 1674, interdit expressément 
„ d'imprimer les images des saints sur des feuilles de 



Ce sont ces images, contemporaines de l'origine du christianisme, 
qui ont servi de modèles à toutes les peintures de I église orien- 
tale orthodoxe. De là, elles pénétrèrent, avec la foi chrétienne, 
dans le territoire russe, et c'est ici, dans la citadelle de la véri- 
table foi, qu'elles ont été non-seulement conservées, mais qu'elles 
ont en outre été touchées par la grâce spéciale de Dieu, mani- 
festée dans les images révélées et miraculeuses, dont les noms 
rappellent l'histoire mémorable de l'église nationale, et que nous 
devons considérer comme sacrées. La tradition apostolique, à l'é- 
gard des saintes images, qui sert à l'explication des vérités de la 
religion et se trouve à son tour confirmée par la parole divine, 
ne doit jamais être altérée par la sagesse humaine; elle doit sur- 
tout être respectée par ceux qui se vouent au service du Seigneur 
selon l'esprit de la véritable église, guidée dans tous ses actes et 
dans toutes ses doctrines par les principes fondamentaux du christia- 
nisme. Voilà pourquoi dans l'église orthodoxe, celui-là seul passe 
pour le meilleur artiste qui, plein de respect pour la sainte anti- 
quité, ne représente que ce qui a été transmis par notre Seigneur 
Jésus-Christ et ses apôtres. 



115 



papier" et de débiter ces feuilles imprimées venant de 
l'Allemagne: car, ajoule-t-il, „beaucoup de gens font 
ces images d'une manière inconvenante et perverse; les 
luthériens et les calvinistes les reproduisent même d'une 
façon Inexacte et absurde, en les représentant avec les 
traits de personnes de leur pays et avec les costumes 
allemands, au lieu de les représenter selon les vieux 
modèles qui se trouvent dans les églises du culte or- 
thodoxe.'- 

Nous avons déjà mentionné plus haut, qu'il existe 
au centre de la Russie des villages exclusivement habi- 
les par des peintres qui, de temps immémorial, s'occu- 
pent de la confection des images des Saints. Tous les 
habitans de ces villages, hommes, femmes et enfants, 
se livrenl à celle industrie. Ils possèdent les modèles 
de> images reconnues et approuvées, où la bouche, le 
nez, les yeux se trouvent découpés; en se servant de 
ces modèles, ils n'ont, pour acbever l'image, qu'à com- 
piler, l'un la bouche, l'autre le nez, le troisième les 
yeux etc. Ces images se débitent dans toute la Russie 
et se répandent même au-delà, dans tous les pays orien- 
taux cl slaves. J'en ai vu entre les mains des Croates, 
sur la frontière militaire de l'Autriche. Pour ces sortes 
d'objets, le mot acheter est considéré comme inconve- 
nant, on lui substitue celui de troquer. — 

Tous ceux qui, exempts de préjugés, ont le senti- 
ment de la mélodie et de l'harmonie, seront frappés, en 
entrant pendant l'office divin dans l'église du plus hum- 
ble village russe, de l'effet imposant et profondément 
touchant que produit le chant liturgique des prêtres 
russes; mais tous ceux qui ont entendu le chœur de 
l'église de la cour, avoueront n'avoir jamais rien entendu 
d'aussi beau, ni d'aussi sublime, et se rappelleront le mot 
de la (atalani: „Ce n'est pas un chant humain, mais le 
chant des anges." 

En visitant les temples et les chapelles des Slaro- 
verzi, je ne fus pas peu surpris d'entendre un chant mo- 

8 - 



116 

notone et uniforme, exécuté en tons nasillards est parfai- 
tement semblable aux pratiques de l'Orient. Il est vrai 
que j'ai remarqué quelques beautés dans les motifs et 
dans les modulations de ee chant, mais en général 
l'exécution me semblait faite pour agacer les nerfs d'une 
oreille européenne, et doit, en tout cas, devenir à la 
longue tout -à-fait insupportable. Je compris que l'ex- 
cellent chant liturgique, dont j'ai parlé plus haut, ne 
peut être qu'un produit de lait moderne; il ne saurait 
appartenir à la vieille église russe, puisqu'il n'est pas en 
usage chez les Slaroverzi. On répondit à mes questions 
sur ce sujet, que les formes actuelles de la liturgie re- 
montent au règne de Pierre I" , et qu'elles n'ont été 
perfectionnées et généralement introduites, que depuis 
l'époque de l'impératrice Elisabeth. 

Je fis, à St. Pétersbourg, la connaissance de M. de 
Nadecbdine, savant très versé dans les antiquités slaves, 
cl qui me communiqua un traité sur le ebant de l'église 
russe, en m'autorisant à en faire usage dans mon 
ouvrage sur la Russie. 

Puisqu'il est de fait que l'Europe occidentale ne con- 
naît que très peu la musique d'Orient, cl le chant liturgique 
de l'église grecque, encore moins la liturgie de l'église 
russe, je crois devoir reproduire ce petit traité, sans y 
faire île notables abréviations. J'ai reçu encore de quel- 
ques autres personnes des renseignemens que je me 
propose d'intercaler, sous forme dénotes, dans le cours 
de ce traité. 



Du «liant liturgique «le l'église russe. 

L'église russe a emprunté son chant liturgique 
ainsi que tous ses rites à l'église-mère grecque. Dans 
les vieilles chroniques nationales, on rapporte que sous 
le grand-duc Jaroslaff I" en 1053, trois chanteurs grecs 
étaienl venus de Constantinople à Kieff et qu'ils s'étaient 
établis dans celle ville avec leur famille. La chronique 



117 



ajoute, que ces immigrés ont enseigné aux Russes le 
chant liturgique selon le rite grec. Avant cette époque, 
la liturgie .n'avait été qu'une simple lecture, récitée en 
forme de psalmodie. 

Dans l'église grecque, le chant liturgique constitue 
un système arlistement organisé qui, aux VII et VHI èm " 
siècles, a été perfectionné par plusieurs artistes distin- 
gués, principalement par le célèbre chanteur Jean Da- 
mascénus. On y distingue huit tons cardinaux et fon- 
damentaux, appelés dans le langage ecclésiastique voix. 
Ces huit voix sont formées d'après le système mélodi- 
que de l'ancienne Grèce, qui consistait en quatre modes 
principaux, les modes dorique, ionique, phrygien, lydien, 
et en huit modes secondaires, les modes hyperdorique 
et hypodorique etc. Le moindre petit cantique devait 
ordinairement appartenir à l'une de ces huit voix ; voilà 
pourquoi le système entier du chant liturgique fut ap- 
pelé en général système des huit voix. 

Le chant liturgique actuellement en usage chez, les 
Grecs, bien que conforme aux règles du système des 
huit voix, n'est rien moins qu'harmonieux, attendu qu'il 
ne se compose guère que de tons nasillards. Néan- 
moins il est resté en faveur non seulement chez les 
Grecs, mais aussi chez leurs voisins et co-réligionnaires, 
les Valaques et les Slaves du Sud, qui n'en ont pas 
d'autre. Ce chant est probablement celui que les Rus- 
ses ont primitivemeut reçu des Grecs; cependant il ne 
règne pas exclusivement en Russie, où d'autres métho- 
des d'origine indigène se sont établies à côté de .lui. 

Les chanteurs grecs*) qui, au XI ème siècle, sont ve- 
nus à Kieff, portaient le titre byzantin de domestiques, 

*) Après ces Grecs, ce fut surtout Manouil, élu en 1137 évêque de 
Smolensk, qui s'occupa de perfectionner le chant liturgique. C'est 
à lui, ou du moins à ses contemporains, que l'on attribue les chants 
nationaux russes, dont on a trouvé plus tard certaines nuances, con- 
nues sous le nom de chants de Kieff, Tachernigoff et Novgorod. 
Les chants Ziramenskoï, Bolgarskoi et Gretscheskoï, antérieurs 



/ 



118 

ee qui signifiait chanteurs Je la cour. Voilà pourquoi 
le chant qu'ils introduisirent fut appelé omestique, ou, se- 
lon la prononciation corrompue des Russes démestven- 
nique. Il est probable que vers cette époque, la mus,- 
que notée, inventée en Grèce, fut introduite en Russie. 
Le chaut grec y reçut le uo.n .le chant noté ou chant 

par signes. 

U est généralement connu que dans les anciens 
temps, les caractères ,1e l'alpbabel lurent employés par- 
(ul ,l en .uise de notes de musique, ("est ce qui dans 
l'origine, arriva aussi en Russie; mais dans la suite, les 
lettres furent remplacées par des traits crochus, appe- 
lés tout simplement croches. Le chant noté et exécute 
d'après le système des croches, reçut le nom particulier 

de chant à croches. 

Le grand nombre et l'usage arbitraire des notes 
Crochues, eai pour conséquence de faire dégénérer les 
mélodies grecques d'ancienne origine. Le chant russe, 
modifié sous divers rapports, dans des localités diver- 
ses, ne s'est jamais complètement identifié avec le chant 
grec. Aussi la réforme rigoureuse que le célèbre pa- 
triarche Nicaa opéra dans les cérémonies de l'église 
russe, s'élendil-ellc également au chant liturgique. Il n'y 
a que les partisans de la vieille orthodoxie (Iïaskolniks), 
qui sont restés obstinément attachés au système des 
croches cl au chant nasillard, qu'ils prônent sous le 
nom du véritable chant démestvennique. c'est-à-dire du 
seul chant orthodoxe harmonieux et semblable à celui 

des anges. 

Néanmoins la réforme de Nicon, tendante a la res- 
tauration radicale du culte grec dans l'église russe n'a 
pu réussir à l'emporter sur l'esprit national*). Nous 



à ces derniers, étaient composés sur des paroles du vieil idiome 

slave. 
*) La réforme de Nicon ne parvint même pas 
et dans la Petite -Russie, qui alors appartenait 



à s'introduire à Kieff 
encore à la Po- 



119 



avons dit plus haut, qu'à côté du vieux chant liturgique, 
d'autres méthodes étaient parvenues à s'établir en Rus- 
sie: ces dernières restèrent plus sympathiques au peu- 
ple que des chants nouvellement imposés par l'auto- 
rité. Ceci explique pourquoi la musique réformée par 
Nicon, ne contient que de rares vestiges des vieux chants 
grecs*), qui ont reçu par excellence le nom de chant 
noté. Beaucoup d'autres méthodes ont encore trouvé 
accès dans les livres de musique adoptés par l'église 
russe. 

Le cantique le plus usité, et qui se retrouve dans 
tous les livres liturgiques, porte encore le nom de chant 
de Kieff, nom qui indique son origine russe. Ce chant 
est au fond de source grecque, mais modifié et arrangé 
au goût de la nation russe. Du reste il est, comme 
son modèle grec , composé dans le système des huit 
voix. La mélodie s'y présente au début lente, traînante, 
mais solennelle et imposante. On peut lui reprocher 
d'être surchargée de figures et de roulades, qui exigent 
trop de modulations et d'inflexions de voix; mais ce 
sont là des défauts qui ne diminuent pas la haute va- 
leur de la composition. A côté des élémens principaux 
du système liturgique, on trouve dans les livres de mu- 
sique religieuse quelques morceaux désignés sous le ti- 
tre de chants bulgares. Ce sont sans doute quelques 
restes de la liturgie du peuple bulgare qui le premier, 
de la grande famille slave, atteignit à un haut degré de 
civilisation, pour décheoir bientôt après. Le chant bul- 
gare a un caractère très original; il a des mouvemens 
rapides et entrainans, et il émeut profondément par la 



logne. A Kieff les vieux usages furent entièrement conservés, et 
c'est cette ville, incorporée sous Pierre I« à la Russie, qui devint 
plus tard le foyer d'une réaction très vive. 
*) D'ailleurs toutes les réformes ordonnées par Nicon dans le système 
liturgique, furent confirmées par le Czar Alexis Mikhaîlowitsch, qui 
enjoignit au patriarche Josif, successeur de Nicon, d'organiser dans 
tout l'empire un système régulier et uniforme du chant liturgique. 



120 

hardiesse «le ses aeeens, tantôt doux et tendres, tantôt 
graves et sublimes. On n'y trouve du reste aucune trace 
du système des huit voix. 

Quelques autres morceaux sont désignés sous le 
nom spécial .le chants grecs. Essentiellement différens 
,lu chant vulgaire noté d'après le système grec, ils sem- 
blent être le produit d'une musique grecque plus raffi- 
née. Plus naïfs et plus légers, ils respirent plus de 
grâce et d'animation, quoique leur mélodie ne soit que 
fort monotone. Us ne sont pas composés non plus 
d'après le système des huit voix. 

Tels sont les principaux genres de chants qui se 
houvent dans les livres liturgiques de l'église russe*). 
Ces livres ont été imprimés pour la première fois en 
1772; ils se composent de quatre gros volumes dont 
chacun renferme une matière spéciale. Le premier vo- 
lume, appelé Oclaëclius, contient les .liants du service 
dominical; le deuxième est appelé livre de cantique pour 
les fêtes, parce qu'il renferme les chants exécutés les 
jours de grandes fêles; le troisième, appelé lrmobgion, 
contient une catégorie spéciale de cantiques, connus 
sous le nom de Irmom; le quatrième enfin, appelé Obt- 
khod, renferme tous les chants religieux destinés au ser- 
vice divin journalier. Les .liants du premier volume 
sont arrangés en partie d'après le système vulgaire, en 
partie d'après la méthode de Kieff; le système vulgaire 
prédomine exclusivement dans le deuxième: dans le troi- 



") Quand Kieff et la Petite-Russie retombèrent sous le pouvoir de 
l'empire russe, beaucoup de maîtres de .liant quittèrent ces pays 
pour se rendre à Moscou, où ils portèrent le système des parti- 
tions Ce fut alors que les notes alphabétiques furent remplacées 
par les notes linéaires. Le système de partition se répandit prin- 
cipalement dans les grandes villes. Pierre 1er avait un choeur de 
70 chanteurs attachés à la chapelle de sa cour. Sous Elisabeth, 
le choeur de la cour fut très célèbre; déjà les maîtres de cha- 
pelle russe tels que BerczorsUi et Ratschewski commençaient à 
se former. 



121 



sienne, quelques morceaux sont conformes au système 
vulgaire, tandis que d'autres sont notés en même temps 
d'après la méthode du chant grec moderne; le quatrième 
volume enfin donne des spécimens de toutes les métho- 
des, que nous venons de citer. Suivant les règlement 
de l'église, il est admis en principe, que quiconque dé- 
sire recevoir l'ordination, doit être tenu de prouver à 
l'cvèque, qu'il est parfaitement apte à chanter d'après 
les divers systèmes de ces livres. Cependant le chant 
noté n'est pas employé généralement pour le service divin 
ordinaire; ce ne sont que les couvents les plus renom- 
més qui pratiquent encore cet usage avec la plus exacte 
régularité. Dans les églises paroissiales des villes et 
îles villages, le chant noté n'est d'usage que dans les 
grands jours de fêtes. Le chant employé dans le ser- 
vi» <• ordinaire, appartient à une catégorie spéciale de mu- 
sique qui, sans jamais avoir été notée, se chante d'après 
la tradition. 

Du reste, ces chants non notés ne sont pas mono- 
tones. On y distingue deux modes principaux, l'un ap- 
pelé mode de KieiY, l'autre désigné par excellence sous 
le nom de mode russe. Le premier n'est autre que le 
chant noté de Kieff, simplifié et considérablement abrégé. 
Mais le second a beaucoup d'originalité; il porte cette 
expression triste et mélancolique, qui caractérise en gé- 
néral l'esprit national russe. Ordinairement le mode de 
Kieff est réservé pour le service du dimanche et pour 
les autres solennités religieuses; le mode russe est em- 
ployé dans le service ordinaire et surtout pendant le 
carême. On ne peut méconnaître dans ces deux modes, 
et surtout dans celui dit russe, un écho plus ou moins 
prononcé des chants populaires de la Russie. 

Les deux catégories de musique religieuse non no- 
tée semblent, être conformes aux anciennes traditions et 
au système des huit voix. Le chant de Kieff comme la 
mélodie russe, a pour chacune des huit voix employées 
dans le chant d'église un motif particulier, modifié selon 



■ 



122 

les catégories auxquelles appartiennent les différents can- 
lim.es. 11 y a une modification particulière du motif fon- 
damental pour les cantiques dits Stichires, une autre pour 
lrmoses, une troisième pour les Tropariens, une qua- 
trième pour les Procimènes; Ion les ces dénominations 
d'origine grecque désignent les diverses catégories des 
cantiques en usage clans l'église gréco-russe. Il faut ajou- 
ter ici que, d'après le règlement ecclésiastique, les huit 
voix, dont chacune possède un cycle de cantiques con- 
sacrés aux sept jours de la semaine, se succèdent régu- 
lièrement dans le cours des semaines entre le dimanche 
après la Trinité et le dimanche de la Septuagésime. 11 
e „ résulte une période rituelle de huit semaines, appelée 
colonne et particulière à l'église gréco-russe. Il est hors 
de doute qu'il faut dériver de là le nom de chant co- 
lonnaire, qui d'ailleurs ne s'applique actuellement qu au 
chant noté du système vulgaire. 

Quelques mots encore sur la transformation mo- 
derne du chant liturgique russe, ("est un système qui, 
datant de l'époque de l'impératrice Elisabeth, atteignit a 
son plus haut degré de perfection sous Catherine II. 
Les artistes étrangers et principalement ceux d'Italie, qui 
s'en occupèrent, tels que Cercelli, Gallupi et Sorti, ne 
s'attachèrent pas trop sérieusement au caractère origi- 
naire de la musique liturgique et populaire de la hussie. 
Us donnèrent un libre essor à leur imagination poétique, 
ce qui fit que leurs compositions scandalisaient les oreilles 
des Russes orthodoxes. Heureusement, les innovateurs 
étrangers ne mirent la main que sur le chant liturgique 
proprement dit, qui ne forme qu'une partie minime de la 
musique religieuse. Indépendamment de ces tendances, 
les compositeurs modernes s'appliquèrent a écrire des 
morceaux de chant, qui jusque là n'avaient pas été con- 
nus dans l'église russe, et que l'on désigne généralement 
sous le nom de concert spirituel. D'ordinaire ces mor- 
ceaux sont exécutés à la fin de la liturgie, pendant la 
communion des prêtres. Le reste du chant liturgique fut 



123 



longtemps conservé le) qu'il se trouve dans les livres 
île musique que nous avons mentionnés plus haut. Ce- 
pendant il était facile de se convaincre que le système 
de musique qui servait de base à ces livres, était bien 
loin de répondre au goût de la nation qui commençait 
à se perfectionner. Tous les morceaux de chant s'y trou- 
vaient arrangés pour une seule voix, sans partition, même 
sans division régulière des temps. Ce ne fut que sous 
l'empereur Alexandre que H. Bartnianski, le plus émi- 
nent et le plus célèbre des compositeurs nationaux, donna, 
par ordre suprême, au chant liturgique vulgaire, une or- 
ganisation musicale basée sur une partition à deux voix, 
sans ôler aux mélodies russes leur caractère d'origina- 
lité. Ce nouveau système, connu sous le nom de li- 
turgie de la cour,*) fut imposé par le gouvernement 
à toutes les églises de la Russie. Sous l'empereur actuel, 
on a entrepris un nouveau remaniement de toute la mu- 
sique religieuse. Cette tâche a été confiée, sur la propo- 
silion de M. Lwoff, directeur de la chapelle impériale, 
à M. l'archiprêtre Toiirtschaninoff, qui la remplit avec le 
plus grand succès. Jusqu'ici M. Tourtschaninoff, en con- 
servai religieusement les motifs originaires, a arrangé 
pour une foule de cantiques, appartenant aux diverses 
catégories, une partition à trois voix. Ses travaux ont 
élé publiés successivement avec l'approbation du saint- 
synode; mais ils ne sont pas encore devenus d'un usage 
général. 



*) Bartnianski avait fait un voyage en Italie et avait étudié à Rome 
l'ancienne musique religieuse qui date de l'époque où les deux 
églises étaient encore réunies, et qui ne s'est conservée, en partie 
par la tradition seulement, que dans la chapelle sixtine. Il était 
maitre de la chapelle impériale qui, sous sa direction, s'éleva à un 
haut degré de perfection, et on lui doit d'excellentes composi- 
tions des psaumes. 



Chapitre IV. 



Organisation communale (le la Russie. — Combien sa description pré- 
sente de difficultés. — Le Mir. — Unité du sang. — Organisa- 
tion de la famille vivant sous un chef et avec communauté de 
biens. — Développement de la famille. — La commune sous le 
Starosta conservant la communauté de biens et n'accordant à ses 
membres que la jouissance usufructuaire. — Réflexions sur ce 
sujet — Combien il est difficile de saisir et d'analyser le ca- 
ractère d'une nation. — Division du genre humain en peuples 
agriculteurs et en peuples pasteurs. Les Russes sont originairement 
un peuple pasteur. Le principe patriarcal dans toutes les rela- 
tions sociales du peuple russe. — Origine des Russes. — Us 
s'établissent le long des lleuves, et forment dans certaines loca- 
lités de grandes communes. — Communes - mères et communes 
affiliées; le territoire ou le pays. — La cité russe. — Amour 
du sol natal très faible chez les Russes. — Leur patriotisme ré- 
sultant de la possession commune du pays. — La nature morte 
et animée désignée par des noms de parents. — Les Russes s'é- 
tablissent dans des communes, tandis que les Tschoudes n'ont 
que des habitations isolées. — Les Odnodvorzi. — Les communes 
libres, de fermiers, d'attachés à la glèbe, et d'esclaves. — Ca- 
ractère national des Russes. — Tatriarcalisme, égalité, agilité, 
horreur de toute espèce de formes. — Formalisme du gouverne- 
ment. _ La commune des Cosaques de l'Oural, comme exemple. 

Les nations germanique et romane ont ou. en géné- 
ral, une histoire et des destinées semblables. Leur ma- 
nière d'envisager la vie sociale et politique a eu la même 
origine; leurs relations religieuses el sociales se sont 
développées d'une manière 1res analogue. Il est vrai que 
de ce fond commun, est sortie une variété infinie dans 
la vie particulière tics différens peuples et de leurs sub- 
divisions, en parlant des familles pour descendre jus- 
qu'aux individus, variété qui se manifeste sous les rap- 
ports de la filiation des races, des idiomes et des dia- 
lectes, du climat, de la culture du sol, des genres d'oc- 



125 



cupation, des alimens etc.; mais il est impossible de 
méconnaître que toutes ces relations ont reposé origi- 
nairement sur une base commune. Aussi tout penseur 
qui, né parmi ces peuples, est doué d'un esprit obser- 
vateur, n'aura pas de peine à distinguer les propriétés 
caractéristiques des différents peuples et des différentes 
régions, d'autant plus que tous les peuples germaniques 
et romanes ont développé leur idiomes d'une manière si 
bomogène, qu'ils sont en état, par leurs termes et locu- 
tions, de donner à tous les rapports de leur vie sociale 
et politique une expression exacte et fidèle. 

Il n'en serait pas ainsi, si nous autres Européens 
de l'Occident, nous entreprenions de décrire, par le moyen 
de nos idiomes, les propriétés caractéristiques des natio- 
nalités turque ou persanne. Alors nous rencontrerions 
connue obstacles toute notre culture européenne, toutes 
les idées cl notions que nous avons acquises par l'édu- 
cation; nous serions incapables d'orienter notre pensée 
dans cette sphère inconnue, et notre langage manquerait 
des termes et des locutions nécessaires pour représenter 
avec vérité le tableau de ces moeurs étrangères. Nous 
serions donc hors d'état de les bien comprendre et de 
les juger avec impartialité. 

Il est vrai que nous sommes à même de saisir en 
général le caractère humain de ces nations étrangères; 
mais cela serait absolument insuffisant pour pouvoir 
décrire et juger leur existence nationale. 

Les peuples germaniques et romanes qui entre- 
prennent de porter un jugement sur les nations Slaves, 
ont à surmonter des difficultés absolument de la même 
nature. 

Une partie des Slaves, nommément les Bohémiens, 
les Polonais, les Wendes etc. sont restés, sous le rap- 
port de l'histoire, de la religion et de la culture géné- 
rale, en communauté avec l'Europe occidentale. Voilà 
pourquoi leurs institutions sociales et politiques peuvent 
être a;sez facilement comprises des autres peuples de 



126 






l'Europe, et .surtout des Allemands. Leurs idiomes se 
sont développés d'une manière analogue à ceux des 
autres nations européennes, ce qui a exercé une très 
grande influence sur leur langage légal, de sorte que les 
termes et locutions slaves y ont absolument la même 
valeur qu'en allemand; bien plus, les notions des droits 
germanique el romain sont entrées si profondément dans 
Fa vie des nations slaves, que par ex. l'organisation 
rurale et municipale est identique depuis les bords de 
d'Elbe, en Allemagne, jusqu'au Dnieper sur les fron- 
tières de la Pologne. Il y a soixante ans, le droit mu- 
nicipal .le Magdebourg était encore en vigueur à Kieff. 
Néanmoins là encore, on trouve au fond de la vie 
populaire des institutions sociales cl politiques d'un 
caractère si particulier, que les savants de la Pologne 
et de la Bohême ont à lutter avec leur idiome pour les 
pouvoir décrire d'une manière intelligible. Le droit 
national n'ayant été ni perfectionné en lui-même, ni re- 
connu par l'éUt, mais comprimé, comme sur le lit de 
Procuste, par le droit dominant de la civilisation étran- 
gère; la langue aussi n'a pu s'enrichir des expressions 
qui y sont relatives, ou bien ces expressions ont telle- 
ment perdu leur signification primitive, qu'elles ne sont 
plus propres à rendre le sens originaire des institutions 
nationales. Citons, comme exemple, les termes servant 
à designer la propriété commune. Le droit romain 
se sert du terme condominismus; le droit allemand de 
celui de Sammleigenlhum; ces deux expressions, pro- 
venant de source nationale, rendent l'idée avec tant 
d'exactitude, que les jurisconsultes ..-ont pas de peine 
à en saisir le sens et la portée. Les Slaves aussi ont 
une «propriété commune" sortie de l'organisation de la 
famille, et formant, à certains égards, la base de la vie 
populaire; mais ils manquent de termes et de locutions 
pour désigner et représenter ces rapports d'une manière 
satisfaisante, leurs idiomes s'élant imprégnés, pour la dé- 
signation de ces rapports, de termes romains ou allemands. 



127 



La difficulté est plus grande encore, si nous essa 
\ ons d'analyser, dans leurs conditions particulières, l'or- 
ganisation sociale et politique des autres peuples slaves 
tels que les Russes, les Bulgares, les Serviens etc., 
qui se sont développés d'une manière toute différente 
de celle de l'Occident. Les Russes ne sont entrés qu'au 
XVIII 0me siècle dans la grande famille des nations euro- 
péennes; l'entrée des autres tribus de la même race ne 
se prépare que de nos jours. D'abord le schisme reli- 
gieux les a séparés de l'Occident d'une manière plus 
tranchée qu'on n'aurait dû le croire, attendu qu'il n'e- 
xiste pas une différence essentielle entre, les dogmes de 
l'église romaine cl ceux de celle d'Orient. Le joug des 
Tatares cl des Turcs qui a pesé sur ces peuples pen- 
dant tant de siècles, les a éloignés encore plus de la 
civilisation européenne, en contribuant d'un autre côté 
à conserver le caractère original de leur organisation 
sociale. On peut dire que les mœurs sociales, et parti- 
culièrement eelles du peuple, sont restées pures de 
tout élément étranger. Voilà pourquoi elles nous parais- 
sent, en regard de la civilisation moderne, peu cultivées, 
rudes et même grossières; mais en revanche, elles sont 
plus naturelles et plus conformes à l'esprit national que 
celles des Slaves d'Occident. 

Les Russes ont commencé depuis cent cinquante 
ans environ à adopter la civilisation de l'Occident, qui 
a trouvé un facile accès dans les couches supérieures 
de la nation et dans les institutions gouvernementales, 
mais qui n'a pas encore le moins du monde pénétré dans 
le peuple même. Les conditions de l'église et la téna- 
cité du caractère national y ont opposé jusqu'ici une 
résistance invincible. Dans les temps plus récents, un 
mouvement plus vif s'est manifesté dans les masses, et 
surtout dans l'église. Le développement si rapide de l'in- 
dustrie, commence à décomposer partout les mœurs, les 
habitudes, les idées, en un mot tout ce qui forme le centre 
de la vie populaire des Russes. Si cette impulsion est 



128 

conforme au développement intérieur de la civilisation 
nationale, ou si elle n'a été nue provoquée parle gouver- 
nement, si elle sera favorable ou funeste au pays, ce sont 
là .les questions oiseuses pour le moment-, car cette im- 
pulsion est un fait accompli dont aucune puissance hu- 
Line ne pourrait arrêter les conséquences. (cquiltau 
(1 csi,cr et recommander à un gouvernement éclaire, c es 
, a cheTche à conserve* autant que possible tout ce qu u 
y a de noble et de beau dans le caractère, les mœurs 
cl les institutions vraiment nationales. 

La haute société a reçu, pour la plus grande parhe. 
oae éducation .toute conforme à la civilisation de 10c-. 
cident Sans vouloir prétendre que cette éducation lui 
a fgi1 ,,,,. ioul sentiment national, on ne saurait nier 
ou'elle n'ait allaibli l'attaohement aux mœurs nationales 
, le désir de proléger, de développer et de régénérer 
les institutions primitives du pays. Bien plus, les hommes 
de cette catégorie, ayant exercé jusqu'ici une influence 
très puissante sur les actes du gouvernement, ont sou- 

- . ,....rml-,cé nar des institutions étran- 

vent méconnu et remplace par ut. 

-ères les institutions nationales, dont ils n étaient pas 
m état d'apprécier le sens profond. Citons, comme 
exemple, l'organisation municipale, introduite sous La- 
therine H, et qui avec ses guildes cl ses jurandes, ser- 
vilement imitées de l'Allemagne et parfaitement étrangère 
a l'esprit national et aux institutions communales de la 
Russie, n'est restée jusqu'ici qu'une forme vide et gênante. 
Dans les derniers temps, on a vu surgir une re- 
action fort légitime contre ces tendances Des hommes 
possédant une instruction supérieure à celle acquise en 
Occident, sous l'influence de l'esprit encyclopédique, 
" occupe I principalement de l'étude de l'histoire, des 
ZZ et -es institutions nationales. On d signe sou- 
vent les hommes de cette tendance sous le nom de 
vieux parti russe, ou russomanes. La dénomination de 
pav.i n'est pas juste, attendu qu'ils ne sont que les r - 
pXntans d'un mouvement national, .,... se mamlcsic 



129 



dans les classes supérieure de la population. Pour en 
fournir la preuve, il suffit de constater que le gouver- 
nement lui-même cède à cette impulsion, bien qu'une 
grande partie des hommes les plus influents et des chefs 
de l'administration appartiennent encore à l'école presque 
anti-nationale des époques précédentes. 

Les représentais scientifiques de ce mouvement 
national se trouvent principalement à Moscou et dans 
quelques autres universités; ils se sont déjà distingués 
par des recherches louables dans le domaine de l'his- 
toire et de la constitution russe, ("est surtout ici qu'ils 
ont à lutter avec l'idiome, comme nous l'avons déjà 
dil plus liant, en parlant des Polonais et des Bohémiens. 
Il est vrai que la civilisation, les idées et les notions 
légales, n'ont exercé il y a 150 ans, que peu d'influence 
mit la Russie, de sorte que le noyau de la constitution 
populaire a pu se développer librement; mais durant 
celle dernière période, la civilisation de la Russie se 
régla en tous points sur celle de l'étranger, la langue 
russe s'appropria une foule d'idées et de notions étran- 
gères, et les mois eux-mêmes reçurent en grande partie, 
une signification toute différente de celle qu'ils avaient 
primitivement. Les classes instruites, en ne voyant les 
moeurs du pays qu'à travers le prisme de la civilisation 
étrangère, devaient nécessairement confondre les insti- 
tutions nationales avec les institutions analogues de 
l'étranger; aussi le langage de ces classes, pour désigner 
de pareilles institutions, s'est imprégné de notions étran- 
gères, et il en est résulté que, dans le domaine de la 
vie el des affaires, comme dans celui de la science, on 
manque souvent de termes pour exprimer les rapports 
nationaux. C'est un des plus difficiles problèmes de la 
science russe, de rendre aux termes qui se rapportent 
aux institutions nationales, leur signification primitive 
et naturelle, en éliminant toutes les interprétations qui 



dérivent de notions étrangères. 

Etudes mu li Russie. Vol. III. 



9 



u 



130 

Pour mieux faire comprendre notre pensée, citons, 
comme exemple, le mol russe mir. 

Dans l'Europe occidentale les termes de communitas 
et de Gemeinde ont fixé une notion légale, qui ne diffère 
dans les diverses contrées que par des nuances très lé- 
gères. Dans chaque idiome de l'Occident, le tenue 
servant à exprimer cette idée, a une signification déter- 
minée dans l'acception légale et constitutionnelle, qui est 
parfaitement compréhensible au peuple aussi bien qu'aux 
classes élevées. 11 n'en est pas de même du terme russe 
de mtr, qui, dans le style commercial, dans le langage 
juridique et dans la conversation de la bonne société, 
a une toute autre signification que dans la langue et la 
vie du peuple. Sous le premier rapport, le terme de 
mir est synonyme du mol français commune, il dé- 
signe l'ensemble des individus habitant le même endroit, 
l'enceinte administrative d'une ville, d'un bourg, ou d'un 
village.') Dans la vie commune, la signification de ce 
mot est toute différente. Le sens primitif de ce mot 
indique quelque chose de vénérable et de saint; il sig- 
nifie en même temps la commune et l'univers, et ne 
saurait être traduit en langue étrangère que par le mot 
<n-ec deKosmos.") Nous n'avons souvenance d'aucun 



*) Voir le code général russe (Stcod Sakonoff) vol. 1. s. IV. ch. S. 
§. 670. Les paysans de la couronne sont réunis en communes. — 
671. Tout grand village forme une commune. — 672. Les petits 
villages d'après leur situation sont joints à d'autres pour former 
une commune, ou bien ils sont incorporés dans une commune plus 
grande en vertu du règlement d'administration générale et de 
Poukase relatif aux impôts. — 673. Plusieurs communes réunies 
forment la commune d'arrondissement, (Wolost) etc. 

**) Nous ferons remarquer encore que le mot mir est du genre mas- 
culin et qu'a forme une racine étymologique, tandis que commu- 
nitas, commune, et Gemeinde ne sont que des termes dérivés, 
quelqu'incertaine que soit leur étymologie. Le mot mir semble 
appartenir à tous les dialectes slaves, puisqu'on le retrouve dans 
des do.un.ens Tschèqncs et Silésiens du XIII"»' siècle. Dans le 
langage de l'église, miriaane signifie le laïque, par opposition 



131 



proverbe allemand ou romain, où la force, le droit et la 
sainteté de la commune se trouvent solennellement re- 
connus; la langue russe en possède une foule innom- 
brable.*) 

Dieu seul est le juge du mir. 

Le mir est quelque chose de grand. 

Le mir est la vague agitée. 

Le mir a le cou et la nuque larges. 

Jette tout sur le mir, il emporte tout. 

La larme du mir est liquide, mais caustique (corrosive). 

Le soupir du mir fait éclater le roc. 

Les soupirs du mir ont de l'écho dans la forêt. 

On coupe les arbres dans la forêt, et on en voit 
voler les éclats dans le mir. 

Avec un (il du mir. on fait une chemise. 

Personne au monde ne peut renier le mir. 

Ce qui appartient au mir, appartient aussi à l'enfant 
gâté. 

Tout ce qu'a décidé le mir doit être fait. 

Si tout le mir soupire, la génération contemporaine 
périt misérablement. 

Le mir est le rempart du pays. 

Nous avons déjà vu plus haut combien il est dif- 



à l'ecclésiastique; dans le langage profane mirianine signifie 
la totalité des membres de la commune, comme dans le proverbe: 
Nikakoï mirianine ot mira ne prolsch, c.-à-d. pas de membre 
d'une commune sans commune. Mir signifie encore l'huile sainte, 
et de là vient Miropomasannik, c.-à-d. I oint du Seigneur ou du 
Czar, ce qui probablement doit être dérivé de myrrha. Enfin mir 
signifie la paix, mais alors il s'écrit avec deux i et paraît venir 
d'une racine persanne. Mir dans le sens de univers, se trouve 
dans les mots composés: Mirobilie- cosmogonie, Miroopisanie- 
cosmographie. 
*) Un grand nombre de ces proverbes se trouvent dans un traité très 
intéressant, intitulé: Tableau général des périodes ancienne, 
moyenne et moderne de la vie nationale russe, et publié dans 
le recueil d'articles juridiques du professeur Pierre Redkin Mos- 
cou 1842. 

9* 



132 

fifcik au Russe île naissance. <le trouver les termes et 
locutions propres à représenter dans la langue actuelle, 
appropriée par les «lasses élevées aux idées modernes, 
les institutions nationales, les mœurs et les sent.mens 
,1,, peuple Naturellement ces difficultés sont plus 
grandes encore pour l'étranger qui, obligé de se servir 
d'un idiome étranger, se trouve à peu près dans l,m- 
possibilité de satisfaire cens qui possèdent la connais- 
sance intime de toutes le, conditions de la vie popu- 
laire Les observations et notices qui vont suivre sur 
la vie nationale russe, n'ont point .l'autre prétention 
que d'être vraies dans l'intention de l'auteur; mais elles 
n'épuisent point la matière, et ne sauraient reprodmre 
dans un idiome étranger les nuances délicates et le 
caractère profond de la nationalité russe. 

| ,. mir ou la commune russe étant . d'après notre 
conviction, la base réelle de toutes les institutions po- 
pulaires, nous essaierons d'en esquisser les traits prin- 
cipaux, et non, ajouterons, comme un exemple vivant, 
la description d'une grande commune, celle des Cosaques 
de l'Oural. Pour connaître la nature du mir ou commune 
russe il faut examiner avec attention le caractère fon- 
damental de la nationalité slave en général, et de celle 
de, (lusses en particulier. Les peuples slaves sont gé- 
néralement 1res sociables, mais le peuple russe est le 
plus sociable de tous. Quand dix Russes, hommes du 
p eu pl ej se rencontrent dans quelqu'endroil, par exemple 
a Riga, à Mitau ete; ils commencent par tonner une 
Société organisée, par élire un chef etc. 

L'unité du sang, .le la famille, et de la commune 
qui n'en est qu'une phase plus avancée, ne se manifeste 
nulle part avec autant de force et d'énergie que dans 
le peuple russe. L'unité de famille et la communauté 
de biens formaient le caractère primitif de la société 
slave qui toutefois n'a pas été développée et conservée 
par les peuples slaves de l'Occident, avec la même per- 
sévérance que par les lÀusses. 



133 



La famille avait son centre d'unité dans son chef, 
dons le père; elle ne pouvait exister sans chef, car une 
égalité absolue régnait entre les autres membres de la 
famille ; et elle aurait fait éclater une anarchie complète, 
si tons n'avaient obéi à un chef commun. Si le père. 
n'existait plus, le frère aine prenait sa place, revêtu de 
la même puissance paternelle, et si par quelqu'accident 
la transmission naturelle de l'autorité paternelle était inter- 
rompue, par exemple, par suite de la démence de l'ainé 
(m par suite de son entrée dans l'ordre religieux, les 
autres membres de la famille devaient élire un chef ou 
père. Si leur choix tombait sur le plus jeune, celui-ci 
était néanmoins appelé l'ancien ou le père, auquel tous 
obéissaient sans réserve. Ce droit, qui découle des 
mœurs et Sentimens populaires, se trouve exprimé dans 
beaucoup de proverbes, par exemple: „L'opinion du plus 
âgé, est toujours juste; là où est la vieillesse, là est 
la raison; les frères et cadets doivent respecter leur 
aine à l'égal d Un père." Le même principe était en vi- 
gueur dans les familles prjncières russes. Le Grand-Duc 
-appelait toujours l'ainé, même quand il était plus jeune 
que les princes subordonnés; quand par hasard un frère 
cadet devenait Grand-Duc, ses frères aînés l'appelaient 
toujours l'ancien. Le Grand-Duc Vladimir Monomaque 
dans son testament, enjoignit à ses enfants le précepte 
suivant: „Respectez l'ancien comme un père, le jeune 
comme un frère." Dans les familles slaves organisées 
d'après ce système, aucun membre n'avait une fortune 
individuelle. Tout appartenait à la propriété commune, 
dont chaque membre adulte de la famille aurait pu libre- 
ment disposer, s'il n'avait été soumis à l'autorité absolue 
du père naturel ou élu *). Quiconque abandonnait cette 



*) L'autorité du père ou des parens est encore de nos jours, beau- 
coup plus puissante chez les peuples slaves du Sud et de l'Est 
que dans toutes les autres nations de l'Europe. Parmi les paysans 
russes, le père peut, en vertu des usages traditionnels, disposer 



134 

propriété commune et cette unité de famille, pour fonder 
peut-être une famille Indépendante (ce qui du reste, dans 
l'opinion du peuple, passait toujours pour une calamité, 
une séparation noire), perdait tous ses titres à la 
propriété commune, par conséquent sou droit de suc- 
cession. 

Mais avec le progrès du temps, les membres de 
la famille augmentant en nombre, il devint impossible 
de maintenir l'unité de la maison commune. Les mem- 
bres particuliers commencèrent à former avec leurs 
femmes et leurs enfants des groupes à part. Ils éle- 
\èrent des maisons el autres dépendances, mais sur le 
sol commun et en restant dans la communauté, sou- 
mise au chef de famille. Ils formèrent alors la commune 
primitive des villages slaves, c.-à-d. la commune de la 
famille, dont le chef était appelé l'ancien (Starik, Sla- 
rschi, Starschina, Slarosta). La propriété du sol resta 
commune: loin d'être divisée comme bien particulier 
entre les divers groupes, la terre était cultivée en 
commun, el ses produits seulement étaient partagés, par 
portion* égale* . entre les groupes. Ces condition* 
doivent encore se rencontrer de nos jours dans certaine* 
région* de la Servie, de la Bosnie et de la Bulgarie. 
Même en Russie, on trouve chez les Hoskolniks, au 
centre des forêts, quelques commîmes de ce genre, qui 
sont nommées skit. 

Il est évident que ces conditions sociales étaient 



sans restriction de son fils jusqu'à l'âge de 30 uns; et quelquefois 
encore au-delà. Pendant toute cette période, il n'est nullement 
question d'indépendance pour ce dernier. Ce n'est que lorsque le 
fils a lui-même des enfants adultes, que cette dépendance se re- 
lâche progressivement. En revanche, il n'arrive jamais qu'un père 
maudisse son fils dénaturé, hien qu'il en ait été gravement offensé. 
S'il est absolument hors d'état de le pouvoir dompter, il le fait 
entrer dans l'armée, ce dont il a le pouvoir, et il lui dit tran- 
quillement: S'bogom idi pod krasnoujou schapkou! — „Va, sous 
la garde de Dieu, prendre la casquette rouge, c.-à-d, sois soldat. " 



135 



incompatibles avec les progrès de la civilisation et sur- 
lonl île l'agriculture; cependant elles ont donné nais- 
sance, dans toute la Russie proprement dite, à une 
espèce d'organisation rurale, qui repose encore actuelle- 
ment sur le principe de la propriété et de la possession 
communes, et voici comment: On fait une répartition 
des terres labourables et des prairies (les forêts et les 
pâturages demeurent partout indivis) entre les différen- 
tes familles de la commune, qui ne les possèdent pas 
en toute propriété, .mais n'en ont que la jouissance tem- 
poraire. D'après un usage pratiqué jadis, tous les ans, 
mais qui ne se renouvelle aujourd'hui, (probablement 
pour éviler les frais et d'autres inconvéniens encore, 
qu'après un certain nombre d'années,) toutes les terres 
Boni distribuées par portions égales, autant que le per- 
mettent les compensations exigées par le plus ou le 
moins de leurs valeurs, entre tous les couples de la 
commune. Quand, par exemple, un père vient à mourir, 
en laissant (j enfans mineurs, l'économie de sa maison 
est placée sous la direction de la veuve, jusqu'à l'épo- 
que du mariage de ses fils. Alors ces derniers ne par- 
tagent pas les terres qu'a cidtivées leur père, mais cel- 
les-ci retournent à la commune, et chacun des 6 fils re- 
çoit une portion égale à celle des autres membres de 
la commune; ils ont donc ensemble à peu près le quin- 
tuple et le sextuple de ce qu'a possédé leur père. Quand 
les six fils se marient du vivant de leur père, ils reçoi- 
vent chacun une partie de la propriété commune. Donc, 
comme les fils vivent dans la maison du père, l'établis- 
sement de 1 un d'entre eux ne cause aucun souci; son 
mariage est plutôt un avantage pour toute la famille, 
pareeque l'arrivée d'une bru, bien que sans dot, amène 
toujours une nouvelle part de la propriété communale. Le 
mariage des tilles et leur établissement ne sont donc la 
cause d'aucun embarras pour le paysan russe. 



136 



Les conditions de famille et les institutions com- 
munales forment la base de toute constitution politique 
et sociale, à laquelle il faut ajouter, surtout à l'égard 
des grandes nations, les institutions de guerre et de 
défense nationale. La nature du sol et les propriétés 
du caractère national décident si l'agriculture ou l'éle- 
vage des bestiaux doit former l'industrie principale d'un 
peuple. (La ebasse et la pèche ne nourrissent qu'une 
partie minime de la population, et n'ont ordinairement 
qu'une importance secondaire.) Les premiers germes de 
la civilisation font naître le commerce et les métiers, 
oui engendrent les transactions avec d'autres nations, 
dont on commence à imiter les institutions. Enfin la 
religion et le culte sont d'une influence incommensura- 
ble sur toutes les parties de la constitution politique et 

sociale. 

Tous ces élémens mis en rapport intime et sous la 
puissance d'une action réciproque, constituent cette or- 
ganisation pleine de \ie (|iii, engendrée, cultivée et per- 
fectionnée par la marche du temps et des événemens, 
forme peu à peu ce qu'on appelle actuellement une con- 
stitution sociale et politique. 

Pour connaître et représenter exactement les bases 
de la constitution sociale et politique de la Russie, il 
est nécessaire de saisir et d'examiner dans leur ensem- 
ble le naturel, le caractère, les facilités, les idées domi- 
nantes . les mœurs et les coutumes «lu peuple russe. 
Or, la description d'un caractère national est un pro- 
blême dont la solution complète parait impossible. Qui 
donc en effel pourrai! renfermer cette immense variété 
dans le cadre étroit d'un tableau? D'un autre côté, il 
est possible de retracer des mœurs et des coutumes 
qui contiennent toujours un reflet du caractère national. 
Donc, en \ ajout anl quelques traits saillans de la vie 
populaire, on sera peut-être en étal de tracer l'esquisse 
générale d'un tableau ethnographique, qui reproduirait le 
caractère national avec une vérité relativement exacte. 



137 



I ii pareil travail offrirait moins de difficultés à un 
écrivain du pays, qui pat une longue expérience, a pu 
apprendre à connaître les mœurs et les coutumes du 
peuple, et qui a pu mieux approfondir qu'un étranger 
les détails et les rapports intimes de toutes ces condi- 
tions. Mais puisqu'il est constant, à l'égard du micro- 
cosme de l'individu, que personne n'est en état de se con- 
naître et de se juger soi-même exactement, un étranger 
qui entreprend un pareil travail sans prévention et avec 
dévouement, a quelque chance de produire un tableau 
assez, fidèle, attendu qu'il jouit encore de l'avantage de 
pouvoir mieux apprécier certaines conditions, en les 
comparant à ce qui se trouve d'analogue dans les au- 
tres pays. 



Le genre humain se partage, dès le principe, entre 
deux conditions d'existence; il se divise en peuples d'a- 
griculteurs el en peuples de pasteurs, comme la Sainte- 
Ecriture l'indique symboliquement dans les figures de 
Caïn et d'Aboi. Les grandes races de l'histoire (qui, 
comme on le sait, se divisent en races blonde et noire) 
doivent être classées d'après ce système; les unes sont 
les représentantes de l'agriculture, les autres font de l'éle- 
vage des bestiaux la base de leur existence sociale. 
Parmi les peuples sémitiques, les Arabes sont pâtres et 
nomades, tandis que les Babyloniens et les Assyriens 
sont agriculteurs. Parmi les Persans, les Iraniens sont 
un peuple d'agriculteurs à domicile fixe ; les Turaniens 
sont un peuple nomade. Les Mongols sont des noma- 
des et les Chinois des agriculteurs. 11 y a des Tatares 
domiciliés fChion BoacharaJ et des Tatares nomades 
(Noyai). Parmi les Germains. les Ingévons ont, des ha- 
bitations fixes, tandis que les Suèves sont essentielle- 
ment nomades. Il est probable que la race slave se di- 
vise également en deux catégories pareilles: il parait 









M 



138 



que la partie des agriculteurs est Formée par les Ven- 
des, les Polaks (paysans polonais) et les Slaves du Sud 
(les Bulgares, les Serves et les Vindes). La noblesse 
polonaise formait sans doute un peuple nomade, et les 
habilans de la (Mande-Russie étaient primitivement un 
peuple de pâtres. 

Cette division de l'espèce humaine est tellement 
stable et profonde, (pie les peuples agriculteurs ne de- 
viennent jamais nomades, et que d'un autre côté les 
peuples de pasteurs ne se transforment jamais en agri- 
culteurs, aussi longtemps qu'ils démettent dans leur 
domicile primitif. Ces derniers ne se livrent à l'agri- 
culture que quand ils passent dans d'autres contrées, 
où l'industrie agricole se trouve déjà établie. Alors 
même ils ne font pas ce métier avec /.èle et avec em- 
pressement; ils prennent un domicile fixe, mais ils ne 
font travailler à l'agriculture que les serviteurs, les 
esclaves et les femmes. C'est ainsi qu'en usaient les 
Arabes en Espagne et les Turcs en Turquie. 

Les peuples pasteurs ont de grandes facultés in- 
tellectuelles et des mœurs naturelles et pures; fidèles à 
une religion primitive, ils sont presque toujours iriono- 
Ihéisles et ont conservé les restes d'une civilisation ori- 
ginaire, de certaines révélai ions mystérieuses etc. Mais 
inaccessibles au progrès de l'intelligence humaine, ils 
n'ont pas la faculté de comprendre le christianisme et 
la civilisation qu'il apporte avec lui; ils n'ont pu s'éle- 
ver que jusqu'à l'Islamisme. 

11 me semble très probable, que les habitans de la 
Grande-Russie ont été primitivement un peuple de pas- 
teurs, qui peu à-peu s'est établi cl livré à l'agriculture. 
Cette hypothèse sert à expliquer une foule de particu- 
larités dans les dispositions, le caractère, les mœurs et 
les coutumes du peuple russe. 

Toute la vie sociale et politique des peuples noma- 
des repose sur le principe patriarcal. La famille, sous 
le père, la tribu sous le chef, présentent une organisa- 



13!) 



lion n.il in clic. Les tribus ne s'unissent qu'en cas de 
besoin, de danger ou de guerre, et alors l'ancien de 
la race aînée, conformément à ce système de hiérarchie 
patriarcale, se met à la tête de l'association, qui se dis- 
sout presque toujours, dès qu'a cessé la cause de sa 
réunion. Quelquefois, c'est une nouvelle doctrine, un 
prophète Ici que Mahomet (et les Wechabites de nos 
jours), ou des projets de conquête universelle, comme 
à l'époque de Dsehingis-Khan^, qui exaltent cette trihu; 
alors poussée par un instinct irrésistible, elles se lèvent 
toutes peur marcher à la victoire ou à la mort. Le 
despotisme repose sur la force, comme la monarchie, 
l'aristocratie cl la démocratie ont pour base l'idée du 
droit; dans létal patriarcal, c'est, sur l'instinct naturel 
cl l'habitude que reposent la société et le gouvernement. 
Le père ou le patriarche commande sans restriction, 
parce que la nature et l'usage l'appellent au comman- 
dement; les enfans obéissent de même et par les mêmes 
raisons. Il n'existe là que des devoirs, point de 
droits. Le père a le devoir de commander et de 
pourvoir aux besoins de tous; les enfans ont le devoir 
d obéir. Les peuples pasteurs qui ne connaissent pas 
la propriété foncière, manquent de la base fondamentale 
de I idée du droit, et de ses combinaisons plus élevées ; 
• ai la propriété mobilière ne produit que les relations 
légales d'une extrême simplicité. 

Ces principes fondamentaux d'une société nomade 
se manifestent dans le caractère, les mœurs et l'histoire 
entière du peuple de la Grande-Russie jusqu'à nos jours ; 
bien que depuis 15 siècles, grâce aux progrès du sys- 
tème d'habitation fixe, à l'agriculture, au christianisme, 
à l'influence de la civilisation moderne et à l'imitation 
des monarchies d'Occident, il se soit formé peu à peu 
'"if constitution politique, assez, semblable à celles qui 
régissent les autres peuples agriculteurs de l'Europe. 

Les sentimens, la hiérarchie et les institutions du 
régime patriarcal, ont laissé des (races indélébiles dans 



140 

|«.s mu'urs. les habitudes et toute la manière de penser 
„ de sentir des habitans de la C.rande-Hussie. Comme 
le père exerce une autorité absolue sur tous ses cnfans, 
de même la mère dispose sans condition de ses filles ). 
Les Rosses ont le même respect pour l'autorité com- 
munale, le Starosta et les anciens de la commune, et 
surtout pour le père commun: le Car. Ils se servent 
du même terme pour aborder leur père véritable, le Sta- 
rosta. le seigneur, l'empereur, et enfin pour s'adresser a 
Dieu lui-même; savoir: Baliouschka (père, petit père). De 
même ils appelle* chaque Rubse, qu'il leur so.t connu 
ou non. brat (frère).*') 



•) Ceci est aussi en usage dans les classes élevées, du moins partout 
ou les anciennes moeurs de la Russie sont encore en vgueur. A 
Moscou p. ex. il est d'usage que les Mies mariées ou non passen 
toutes leurs soirées chez leur mère, ce qui dérange singul.erement 
te vie domestique de 1 époux. On ma cité la princesse G. comme 
le type d'une femme de boyard, de la vieille Russie. Chaque so.r, 
p.squà sa mort, toutes ses filles devaient se rassembler autour 
d'elle Lorsqu'un soir, une de ses 'filles, la princesse A. occupant 
„ne haute char,,, à la cour, se trouva empêchée par le serv.ee 
de se présenter chez sa mère, elle fut reçue le lendemain par 
cette dernière avec les reproches les plus amer. Elle eut beau 
s'excuser, on lui répondit: ,,haquc soirée dune fille appartient a 
M mère! c'est l'usage russe." Son fils qui avait commandé un 
corps d'armée, eu qualité de général-en-chef, et qui avait été suc- 
cessivement ambassadeur, gouverneur- général etc. était oblige, 
aussi souvent qu'il était à St. Pé.ersbourg, de se présenter chez 
elle tous les matins. Un jour, il avait osé prendre de son chef 
quelque* arrange,,,- dans l'écurie de sa mère, en remplaçant un 
cheval qu'il trouvait mauvais par un autre plus convenable. Mal 
,„i „ rit d c cette hardiesse, car le lendemain matin, il reçut de sa 
mère quelques vigoureux soufflets qu'il accepta humblement. 
«) Cette intimité générale dans tout le peuple russe, se manifeste 
aussi dans certaines propriétés de l'idiome. Dans les autres langues, 
comme par ex. en français et en allemand, il n'y a de termes par- 
ticuliers que pour les plus proches degrés de parenté, tels que ceux 
de père, fils, frère, oncle. Pour désigner des pareils plus éloignés, 
on doit se servir de mots composés ou de périphrases, comme 
par ex. grand-père, petit-fils, arrière-neveux etc. Le mot de cou- 



141 



L'homme du peuple (Mouchik) ne connaît pas la 
crainte servile de l'esclave; 11 n'a que le respect timide 
d'un enfant pour le Czar, qu'il aime avec une tendresse 
dévouée. Ce n'est qu'à contre-cœur qu'il devient soldat, 
mais dès qu'il est entré au service, il n'a plus ni res- 
sentiment ni mauvais vouloir. 11 sert le Czar avec une 
fidélité et un dévouement à toute épreuve. C'est dans 
l'année surtout qu'on peut constater l'effet merveilleux 
de ce mot magique: il est ordonné (prikasano !). Ce 
que l'empereur ordonne doit être fait, cela va sans dire. 
En face d'un pareil ordre, le Russe ne connaît ni rai- 
sonnement, ni opposition; bien plus, il n'admet pas 
même l'impossibilité de l'exécution. Dans le même sens, 
quand il s'agit d'arrêtés de police, le Russe ne dit pas : 
il esl défendu (sapreschlscheno), mais il n'est pas ordonné! 
{ne prikasano!) Le profond respect que l'on porle au 
C/.ar, se reporte sur tout ce qui appartient au Czar. 
C'est ainsi que les Russes ont le plus grand respect 
pour le bien du C/.ar et les domaines de la couronne 
(Kasionnoe).') Un proverbe russe dit: „Le bien du 



sin s'applique à toute espèce de pareils éloignés. Les Russes au 
contraire, ont des mots particuliers pour désigner les parens les 
plus éloignés. L'expression, quelqu'un ou quelqu'une des nôtres, se 
rend en russe par Nasch-brat, nascha-sestra (notre frère, no- 
tre soeur). 
*) Il y a quelques années, un arpenteur, allemand de naissance, fut 
chargé de faire un mesurage de terre. Les paysans s'imaginant 
qu'il avait nui à leurs intérêts, s'ameutèrent contre lui; il était 
eu danger de vie, alors il saisit l'astrolabe et le plaçant sur sa 
tète ,,Qui de vous, leur cria-t-il, osera toucher au bien du Czar!" 
Cette parole produisit un effet magique. Ils ne lui firent aucun 
mal et s'éloignèrent en maugréant. 

Quand on avertit un soldat russe des dangers auxquels l'ex- 
pose son service, il répond tranquillement: ,,Je suis le bien de 
la couronne ou j'appartiens à la couronne. Kasionni Ischelo- 
teli. Quel mot expressif et profond! Il veut dire, je fais mon de- 
voir et que Dieu me protège! Je me trouve sous la responsabi- 
lité de la couronne. La couronne a toujours du bonheur. Que 










142 



Czar ne périt pas. n'est pas consumé par le feu, ni 
submergé par les eaux. 

On n'a presque» pas d'exemple que les receveurs des 
impôts de la couronne, qui font souvent de longs trajets, 
chargés de sommes considérables, aient été attaqués ou pil- 
lés. C'est dans le Nord de la Russie, p. ex. dans le gouver- 
nement de Wologda, que règne encore une extrême pro- 
bité et une grande pureté de mœurs. Quand un rece- 
veur arrive dans un village de ce gouvernement, il 
frappe à chaque fenêtre en criant: Kasna! Alors cha- 
que paysan sort avec sa contribution annuelle et la 
jette dans le sac ouvert du receveur. Ce dernier ne 
compte pas, parce qu'il est bien sur de ne pas être 
dupé. S'il fait nuit, il cuire dans la première maison 
qu'il rencontre, \ dépose son sac, avec l'argent qu'il con- 
tient, au bas de l'image d'une sainte, va chercher un 
gîte et dort sans le moindre souci, assuré qu'il est, de 
tout retrouver intact le jour suivant"). 



Les rapports qui existaient entre les différentes tri- 
bus du peuple russe, antérieurement à l'époque de Ru- 
rik, sont absolument inconnus. Immédiatement avant 
Rurik, il y avait des villes, mais elles n'étaient unies 
entre elles que par des liens très faibles, et elles n'a- 
vaient ni centre d'unité ni autorité commune. On ne 
sait pas si elles en avaient eu dans des temps plus re- 
culés; toutefois on est tenté de le croire, parce qu'elles 
ont souvent formulé des vœux dans ce sens. Elles s'a- 



peut - il m arriver? La couronne ne périt pas, je serais rem- 
placé etc. 
*) Ceci est surtout applicable à la Russie septentrionale et à la Si- 
bérie. Dans les autres parties de l'empire, il n'y a point de re- 
ceveurs des impôts; c'est le Starosta du village qui perçoit les 
contributions et en transmet la totalité au gouvernement. 



143 



dressèrent à llurik en lui disant: ,, Notre pays est grand, 
mais il n'y a aucun ordre chez nous: viens et règne 
sur nous'-. Ce curieux passage qui se trouve dans 
le chroniqueur Nestor, signale le caractère politique des 
Busses, tel qu'il s'est manifesté à toutes les époques. 
Le chef patriarcal, le Czar, apparaît toujours comme la 
condition indispensable de l'existence et de la durée de 
la nation. Aussi ne trouve-t-on jamais d'insurrection 
populaire contre le gouvernement ou contre l'Empire 
des Czars; toutes celles que nous rapporte l'histoire 
étaient dirigées contre des personnes, souvent même 
pour des raisons prétendues légitimes, comme p. ex. 
du temps des faux Démétrius , de Pougatscheff, qui se 
faisait passer pour Pierre III. Le mouvement de 1825 
avait sans doute des causes semblables. Le peuple se 
montra toujours soumis au gouvernement qui le régis- 
sait, même à celui des Mongols. Il se plaint assez sou- 
vent de prétendues injustices, mais l'affaire en reste là; 
la plainte étant formulée, il n'eu est plus question et 
tout le monde est content. 

Qui croirait pouvoir former une conjecture*) quelque 
peu vraisemblable, quand il s'agit de décider de quels 
lieux sont venus les Russes ou plutôt toutes les tribus 
de la race slave? Il parait qu'après avoir pendant plu- 
sieurs siècles erré comme nomades, à travers les steppes 
de l'Asie et de l'Europe, quelques tribus commencèrent 



B ) Un poète 1res spirituel de Moscou, m'a dit à ce sujet: Les Ger- 
mains et les Slaves sont frères, ils appartiennent à la famille 
sanscrite, mais ils sont en opposition. Les Slaves sont issus des 
Hindous, les Germains descendent des Perses. Les Hindous étaient 
une nation aquatique, les Perses ignicoles. Les Slaves se pré- 
sentent à l'époque des premières lueurs de l'histoire comme les 
Turaniens nomades, opposés aux Iraniens, qui avaient déjà des 
établissemens fixes. Ils forment le peuple patriarcal, par opposition 
au peuple féodal. Suivant la tradition des Hindous, qui vivaient 
sur les bords du Gange, leurs descendants, les Slaves, ont égale- 
ment suivi le cours des fleuves, près desquels ils ont établi leurs 
demeures et dont ils ont pris les noms. 



144 



à s'établir dans des vallées fertilisées par des rivières. 
Il est à présumer qu'une grande partie des peuples de 
la vieille Scythie, que connaissait Hérodote, appartenaient 
à la race slave.') Les Scythes proprement dits, c.-à-d. 
les Scololes ou Scytb.es royaux, n'étaient pas de ce 
nombre, mais peut-être les modernes, les Budins et autres. 
Il est probable que les Slaves se sont établis primitive- 
ment dans les environs du Valdaï et du lac Ilmen, où 
plus lard ils ont pris Novgorod pour centre commun; 
c'est du moins ce qu'affirme Nestor, leur premier chro- 
niqueur. En partant de là, ils ont étendu leurs colonies 
comme des rayons, dans toutes les directions, le plus 
souveul le long des fleuves.**) 11 parait que les terrains 
situés entre les rivières et ne servant que comme pâtu- 
rages, ont été abandonnés aux frères nomades (et même 
à des étrangers) jusqu'à ce que ces derniers se furent 
également établis dans des habitations fixes, ("est là un 
fait qui s Observe dans toutes les périodes de l'histoire 
russe. II \ a 200 ans. tout le pays au bas de Toula, ne 
formait encore qu'une steppe, traversée par les nomades : 
maintenant ce pays est presque entièrement cultivé, et 
ce qui reste encore de l'ancienne steppe diminue de jour 
en jour, par suite de l'extension progressive des établis- 
semens. Tandis que les. Germains avaient l'habitude de 
s'établir dans des habitations isolées, les Slovènes, ap- 
pelés plus tard Russes, formaient toujours des communes 
aussi grandes que possibles. Il est à supposer qu'une 



*) Voir le livre du même auteur, publié sous le titre: De l'origine 
et des bases de la constitution politique des anciennes provinces 
slaves en Allemagne. Berlin, Krause 1842. 

*) Il est remarquable de voir, que les établissemens russes avaient 
déjà une immense étendue, dans les premières périodes du temps 
historique. Nous en trouvons déjà au \ ime siècle près du Cau- 
case, sur les bords du Volga, près de l'Oural et à l'Ouest jusqu'en 
Gallicie. Il est probable qu'ils ne s'y trouvaient que clair -semés, 
ayant entre leurs établisseinens de vastes territoires abandonnés 
au\ nomades. 



145 



horde ou tribu entière s'est, d'ordinaire, établie simul- 
tanément dans le même endroit; attendu que, même dans 
leurs courses vagabondes à travers les steppes . ils res- 
taient toujours réunis en hordes ou communes nomades. 
Alors ils fondaient dans cet endroit im établissement, 
qu'on ne saurait qualifier de ville dans le sens connu de 
ce mot, puisque les anciens Russes ne connaissant pas 
de différence entre une ville et un village, ne distin- 
guaient que commune -mère et commune-affiliée. C'est 
qu'ils demeuraient ensemble dans le même endroit aussi 
longtemps qu'ils y trouvaient des provisions suffisantes; 
mais dès (pie la contrée ne leur fournissait plus des 
moyens de subsistance, alors cet endroit devenait le 
centre d'une foule de colonies, qui en partaient dans 
tous les sens. Ce n'étaient pas des familles qui con- 
struisaient des habitations isolées, mais de petites com- 
munes qui fondaient des villages ou bourgades. Les 
communes affiliées entretenaient des relations très in- 
times avec la commune-mère, elles étaient gouvernées 
par elle, et la nommaient ni ère: ainsi il est question 
de la mère Sousdal. de la mère Vladimir, de la mère 
Novgorod , de la mère Pskolf etc. C'est de cette 
manière que pcu-à-peit, il se forma partout des territoires 
d'arrondissement ; c'est là sans contredit la' signification 
du mot pays (Semlia) qui s'emploie dans toutes les 
provinces slaves, et dont l'origine historique est si énig 
matique. Aux époques les plus reculées, on trouve 
dans les provinces de la Poméranie et du Brandebourg 
le pays Naugardt, le pays Stargardt, le pays Frisack, 
comme nous voyons en Russie le pays Novgorod , le 
pays Sousdal, et le pays Vladimir.*) 



*) Actuellement l:i notion du mot pays s'est perdue dans la vie pu- 
blique; les divisions territoriales modernes ont fait disparaître les 
limites des anciens pays, et il serait difficile d'en retrouver le tracé 
sur les cartes d'aujourdhui. J'ignore si elles se sont conservées dans 
la mémoire et dans les traditions du peuple. Pendant la lutte avec 
les Polonais, eu 1612, le pays de Perm (Permskaia Semlia) érri 

Elude su, lu Russie. Vot. III. j[j 



wm 



146 

Il paraît donc que feu les temps les plus reculés, 
pîir sui.e .le l'extension grille des é.ablissemens fixes 
oût e la Russie, à l'exception .les steppes *«hm«ta 
aux nomades, el ai. composée .1 une loule de ces petite .pays, 
don , un plus on moins grand uombre se trouvai gou- 
n , l s V(lis „u princes patriarcaux. Ou tg»o*e 

Ii.es avs. pu appartenaient .une même tnbu ; e^u 

(mls snbonlonnés à un roi snpéneur; ce un, estp.s^ 

( , ( . s , une .lu temps d'Hérodote, tontes les peuplades 
1 • i„. »*» (l.-s nr nces indigènes, 

slaves éta.ent gouvernées pâl des p.m 6 

Avant l'époque de RuriU, la commune-merc d. Noy- 

I ,1,1, le avoir été la plus puissante de toute la 
o-oro.l senihie avou cw i r 

. ^ • i„- ,.11, mrait avoir domine non seu- 

Russ e septentrionale; elle p.u.m avou 

l . ; . ,. ;. ,| sur ses commîmes aifi- 

lement sur son „pays", «•-.>-<!• sm . < 
liées mais encore BUT d'autres territoires slaves et 
sur les tribus VoiBhies Bnuokea el le.lonnes qm «ap- 
partenaient pas à la race slave. Elle avait h coost, 
lulion d'une république patriarcale. Les richesses, e 
commerce et peut-être les germes de la cn.bsaUou oc- 
iuen.ale avaient altéré la simplicité des amueimes mœurs 
sl,vos- il n'y existait ni droit, n. ordre, comme le dit 
iTlomquel Nestor, et voilà pourquoi Rurih fut ap- 

nelé dans le i>a\>. . ., 

' U ( . oniin une-mé,e gOUI email le pays, mais elle 
„ élai. aussi le rempart e, l'asile; tous se réfugient 
dans son sein, quand l'ennemi approchait Du reste 
bien que l, s institutions sociales et. pol.Uqnes .de la 
:;: itl ,L-,m,e, ne furent pas essentiellement difieren^s 
fc ( ,.lles des villages ou communes affiliées, les cou 
(rili0U s d'existence devaient amener forcément une cer- 
taine diversité. Le commerce et l'industne eommeu- 
! 1, , prend re le premier rang, tandis qne l'agnculture 
en arrière. Les constructions nécessaires poui 



vit encore au pays Jujai - Novgorod : „ Nous le M* * ^J 
,e saluons, ,-y. de Nijni -Novgorod , el Unfonuons que 
inère comtmn», le Semlia-Uoskowsha.a est en danger. 



147 



asftwer la défense du pays, contribuèrent également à 
changer l'aspect général des établissemens. Les rap- 
ports devenus plus fréquents avec les nations civilisées, 
conduisirent à l'imitation des formes en usage chez ces 
dernières, de sorte que les communes-mères gagnèrent 
de plus en [dus l'aspect de villes, telles qu'il en existait 
dans l'Europe occidentale. Ce fort d'abord la citadelle, 
située au centre, qui donna à l'établissement le caractère 
il une ville. Chaque ville, vraiment russe on plutôt 
slave, se compose constamment de 3 parties: la citadelle 
(gorod)') arec ses murailles, ses tours et ses créneaux") 
se trouve au milieu, et tout à l'entour s'étend la cité 
industrielle (barache) avec une circonvallation; cette 
dernière esl entourée par la cité agricole, qui se divise 
presque toujours en plusieurs quartiers, semblables à nos 
faubourgs. Ce système s'est tellement généralisé, que 
de nos jours encore, les circonscriptions policières de 
Moscou, ne se trouvent pas l'une à côté de l'autre, 
mais cul oui ces l'une par l'autre. 

Bien que, dans le principe, la différence entre les 
xille.s el la campagne ne fut guère sensible, celte diffé- 
rence, avec le temps, devint de plus en plus considé- 
rable; les grands centres de population en Russie, tels 
que Novgorod, kien". Moscou, JaroslalV etc. sont de 



f ) fiurod on grad est on mot slave qui se retrouve dans la plu- 
part des idiomes de l'Europe. Il signifie partout circonvallation 
osante p. c\. dans la mythologie du Nord nous trouvons Asgard 
c-a-d. la ville des Ases, et dans les noms d'une foule de villes 
européennes p. ex. Stuttgart, Moempelgard , Périgord etc. Evi- 
demment les mots allemand Garlen et latin hortus, sont syno- 
nymes du terme slave. On trouve même en Asie des villes dont 
la signification et la terminaison sont analogues. Tigrane, roi 
d'Arménie, au temps de Cyrus, fonda la ville de Tigranagarlh, 
nommée de nos jours Amida. Sémiramis bâtit la ville de Scha- 
mirogarth etc. 

*) Les murs et les créneaux étaient presque toujours formés de poutres 
en bois. Qoi ne se rappelle pas, à ce sujet, les murs en bois qui, 
«'«près le récit d'Hérodote, entouraient les villes des (.éloniens. 

10' 



t 148 

valables villes à l'instar de «elles de l'Europe occiden- 
tale 11 s'y esl formé une bourgeoisie essentiellement 
différente, il es. vrai., de celle «le l'Europe, et ne se 
distinguant pas encore complètement de la population 
,,„,,,,. par ses mœurs et son genre de vie, ma.s qui 
présente déjà une sorte de patriotisme loeal et particu- 
lier L'histoire «le Novgorod avec ses émeutes ses 
divisions et serres intestines, en fournil surabondam- 
ment la preuve. On doil ne pas oublier cependant que 
les rapports continuels «le Novgorod avec les villes 
anséatiques, ont sans doute eu pour conséquence de lui 
communiquer les idées de la bourgeoisie allemande. 
Du reste, l'histoire et les tendances actuelles de JNov- 
K orod présentent «les particularités, étrangères au carac- 
tère national russe, qui ne se retrouvent point dans 
l'histoire des autres vffles de l'Empire. 

Ces particularités proviennent delallarheme.it au 
navs natal, c.-à-d. d'un sentiment qui, comme nous 
PS«Di déjà dit ailleurs, est proprement étranger au 
caractère du peuple russe, ('est là précisément que se 
testent les traditions de l'ancienne v.e nomade du 
peu pl e< Les nomades n'ont point d'attachement au pays 
Lai. ou à la terre qu'ils ouf héritée de leurs pères; 
attendu que nés sous la tente, ils demeurent tantôt ici, 
tantô , l a , partout où se trouvé* des pâturages. Us ne 
prétendent' pas à la propriété exclusive *une portion 
Lhonque du sol; tout le pays leur appartient. Mais 
,!„„. fJiUe, leur borde, leur tribu, voila les uniques 
ol)j ,ls de leur affection dévouée et de leur pieuse solli- 
citude, ("esl au milieu d'elles qu'ils se sentent dans 
leur pays natal, quelle que soit la région où elles sé- 
journent momentanément. 11 »\ a sur la terre que les 
endroits où se trouvent les monumens sacrés de la tribu, 
les lieux saints et les tombeaux de leurs ancêtres, qui 
soient pour eux les objets «l'une vénération religieuse. 

Actuellement encore, on trouve chez les Russes peu 
d'attachement au paya qu'ils habitent, et à la terre qu ils 



149 



cultivent temporairement. Leur véritable existence con- 
siste à voyager continuellement et dans tontes les di- 
rections; ils ont pour habitude de voyager avec un grand 
train de voitures et de chevaux par longues caravanes, 
semblables en cela aux hordes nomades. Ce n'est pas 
le sol *) de leur village, ce sont leurs familles, leurs 
voisins, leur commune, les personnes enfin auxquels 
ils se sentent attachés. Ils prennent facilement le parti 
d'émigrer avec tout leur bagage et sont toujours dis- 
posés à se rendre dans les régions les plus lointaines 
pour y fonder des colonies , pourvu que la commune 
entière prenne part à l'émigration, et qu'ils restent dans 
la société de leurs parens et de leurs voisins. Le seul 
regret qu'ils éprouvent peut-être, en pareille occasion, 
c'est de ne plus voir le clocher de leur village et les 
tombeaux de leurs ancêtres. Le peuple est pénétré du 
sentiment, que tout le territoire de la Russie, autant 
qu'il est occupé par la tribu russe, appartient indivisé- 
ment à toute la nation et par conséquent à chaque 
membre de la tribu, et que le Tzar, en sa qualité de 
chef suprême ") de la commune, a le droit de répartir 
les terres entre les différentes classes de la population, 



*) Les nations germaniques et romanes chez lesquelles l'amour de la 
patrie est très puissant, s'attachent avec une grande ténacité au 
sol natal; de même les Wendes et les paysans polonais. 
•*) C'est aussi la conviction profonde des serfs vis-à-vis de leurs 
seigneurs. Voici comment ils s'expriment à cet égard: ,,nous 
autres serfs, nous appartenons aux seigneurs, mais le pays est à 
nous. Le pays est là pour nous nourrir; il est au peuple, au Czar 
qui n en a donné à la nohlesse que l'usufruit." En effet, ce rai- 
sonnement est parfaitement fondé. Avant Pierre I er , il n'y avait 
nulle part de propriété foncière; les Czars n'avaient donné des 
portions de terre qu'à titres de bénéfices ou de fiefs. Pierre I er 
concéda à la noblesse ces biens féodaux, en toute propriété, mais 
dans leur entier et en y comprenant les paysans qui vivaient sur 
ces terres. Ces derniers formaient pour ces biens une espèce de 
servitude; de là viennent les grandes difficultés qui s'opposent à 
la suppression du servage. 



150 

tandisque les individus Hou! à «m neyeudiquea que la 

jouissance usufrucluaire .l 'mie partie ali(|iiote. 

Répétons le, il n'y a point ehea les Russes un pro- 
fond attachement au pays, mais un patriotisme ardent. 
La pairie, le pays des ancêtres, la sainle Russie, le 
peuple réuni l'.aln .tellement SOU8 le sceptre du Czar, 
la coin.nnnaule de religion, les n.onun.ens anticpies cl 
sacres, les tombeaux des ancêtres, lout cela tonne un 
ensemble harmonieux, nue idée précieuse el pleine de vie 
qui rempli! famé «les Basse», Dans cet ensemble, tout 
est vivant et personnifié. Comme un Russe est un trère 
pour un autre Russe, eu opposition avec l'étranger (l'alle- 
mand), comme il a ses noms particuliers pour ses parens 
les plus éloigné», ainsi il considère la nature morte de son 
pays comme une sorte d'affinité et il lui donne les noms 
le* plus saints de la famille. Il donne à Dieu, au C/.ar, 
M pvelre. au vieillard le non, de pire, il nomme l'église 
sa mère, el il ne parle jamais de la llussie autrement. 
qujen disant la sainle mère Kussie. La capitale de l'Em- 
pire esl la >ainte mère Moscou, le fleuve le plus puis- 
sant la mère Volga. Il dit au lleuve Don, qui a sa 
source dans le lac d'Ivan: Don. swet Jcanovitsch Don. 
Toi. lumière, fils d'Ivan.*) Oui, il appelle même 



•) Quand on admet que les Russes descendent des Hindous, .1 est 
permis d'attribuer a cette origine la vénération qu'ils professent 
pour les ileuves. Nous trouvons, dans Sleemann, Rambles of an 
Indmn officiai le p«w««« suivant: - Les "' ,ul "" s iulorent les 
Ileuves sacrés, autrefois surtout le (iange, dont le culte a été moins 
pratiqué dans les derniers temps, et conformément à une vie.llc 
prophétie, doit cesser an bout de 60 «a; eu revanche, le culte de 
|-, rivière Nerboudda devient de plus en plus général; ce n'est 
qu'aux Indes que l'on comprend comment un peuple considère un 
Heuve comme un être vivant, comme nu prince qui entend tout 
t .t qui surveille tout. Et cependant aucun temple ne possède son 
inul , r( . .„„•„„ prêtre n'exploite .elle superstition. Les prières s'a- 
dressent au lleuve, non à la divinité qui y réside: Vo,c, une lé- 
gende sur la rivière Nerboudda - „Un jour le lleuve Scham la 
rechercha en mariage; elle lui envoya la fille du barbier Jola 



151 



li "raiulo route de Moscou à Vladimir: Nascha ma- 
touschka Vladimir skaia! Notre chère mère la grande route 
de Vladimir! Il donne aux animaux domestiques même, 
particulièrement aux chevaux, des noms de parents, tels 
qu? petite mère, petit frère etc. ("est surtout 
Moscou, la mère sacrée du pays, le centre des tradi- 
tions el de l'histoire de la Russie, à laquelle tous les 
habitons vouent autant d'amour que de vénération. Chaque 
Russe nourrit pendant toute sa vie le désir de visiter 
un jour la grande métropole, de voir les clochers des 
saintes églises, et. de faire ses prières sur les tombeaux 
des suints patrons de la Russie; car la mère Moscou 
a toujours souffert et donné son sang pour la Russie, 
connue tout le peuple russe est toujours prêt à le faire 
pour elle.*) 



(c'est qu'aux Indes toutes les négociations relatives au mariage sont 
conduites par des barbiers; si même il s'agit de mariage de princes, 
c'est toujours un barbier qui se trouve placé à la tète de l'am- 
bassade"). Mais quand la Nerboudda apprit que le Scham avait 
amoureusement embrassé la Jola, elle se détourna de lui, et pour- 
suivit seule et encore vierge, son cours vers l'océan." Elle est 
appelée mère parce qu'elle bénit tout le monde, et que ce nom 
là est le plus vénérable qui existe en Russie. 
*) La ville de Moscou a été le premier et principal instrument de 
l'unité russe. Elle se forma et acquit de la puissance quand les 
petites principautés périrent, et que l'unité de l'empire commença 
à se consolider. C'est là que se trouvent les joyaux des anciens 
Czars, et tous les monumens sacrés du pays. C'est là où tend 
tout coeur russe. Les milliers de travailleurs, qui de toutes les par- 
ties de l'empire se rendent à Moscou, reçoivent une grande par- 
tie de leurs provisions de leur village; car tout le peuple est 
heureux de l'idée de pouvoir apporter du pain à Moscou, et de 
mériter par là la bénédiction des saints du Kremlin. Voici un fait 
curieux qu'on cite à ce propos: Toutes les anciennes villes de la 
Kussie , telles que Novgorod, Sousdal, Vladimir etc. se trouvent 
éloignées de Moscou d'une distance de 90 versles; ou d'un mul- 
tiple de ce nombre; ainsi à une distance de 90 verstes, 180 
verstes, 270 etc. Ce qui est positif, c'est que les voituriers (Jem- 
tschik) de Moscou se règlent sur ces distances, et se font payer 
pour une route de 'J0 verstes, pour deux routes de 90 verstes etc. 






152 

Kelournons à la commune rurale, cl résumons ai 
que nous avons dit à divers endroits sur les établisse- 
mens et les institutions des communes. 

Les Slaves rosses se sont établis partout, non dans 
des habitations isolées, mais par groupes de communes. 
Même dans les pays du Nord, où ils rencontrèrent les 
élablissemens des Tschoudes, ils ont fondé leurs commu- 
nes, au milieu de ces derniers. Les ïschoudes, d'origine 
finnoise, restèrent longtemps dans cette juxta - position 
(comme on y trouve encore aujourd'hui quelques tribus 
finnoises, telles que les Syrjanes, Ts chérémisses , 
Tschouva.se h es, M or d vin es) , jusqu'à ce qu'après 
avoir adopté le christianisme, ils se fussent confondus 
nvec les Russes. C'est peut-être aux Tschoudes qu'il 
faut attribuer les habitations isolées qui se trouvent dis- 
séminées dans quelques communes de la Russie sep- 
tentrionale; car les tribus finnoises se sont presque 
loujours établies dans ces sortes d'habitations, ainsi 
que nous le voyons encore de nos jours en Esthome 
cl en Ingrie. Il est probable que les jachères (Pou si o- 
schi) que l'on rencontre si fréquemment, et dont le 
nom doit avoir été emprunté à l'idiome des Tschoudes. 
ne sont que des terres abandonnées. Enfin les fermes 
isolées, appelées Odnodvorzi, qu'occupent à présent des 
paysans russes, n'étaient sans doute originairement pas 
autre chose que des établissemens Tschoudes. Déjà le 
fait que ces fermes constituaient une véritable propriété 
foncière semble démontrer leur origine étrangère; at- 
tendu que les Russes ne pratiquent que le système de 
jouissance nsufructuaire. Il faut y ajouter encore, que 
les propriétaires de ces fermes jouissaient d'une grande 
indépendance, de sorte qu'Us furent rangés plus tard 
dans la classe des nobles ; cependant les historiens rus- 
ses soutiennent qu'une grande partie des Odnodvorzi 
sont issus de races nobiliaires. 

Les Slaves russes pour fonder leurs élablissemens. 
n'ont jamais expulsé ou exterminé les colons apparie 



153 



liant à dautres nations; ils leur ont permis de vivre à 
côté d'eux, sans vouloir leur imposer leurs institutions 
et leurs mœurs. Puisqu'aujourd'hui encore, où les pro- 
jets de nivellement, et la manie de tout réglementer par 
l'intervention du gouvernement, sont à l'ordre du jour 
dans tout l'univers, on laisse aux cent peuples qui ha- 
bitent l'empire russe leurs institutions particulières, on 
doit supposer, à plus forte raison, que les Russes en ont 
usé ainsi dans les temps anciens. Du reste, les Tsehou- 
des se sont conservés là où ils s'étaient établis en grand 
nombre, pour former un village, quelque petit qu il fut; 
mais là où ils se trouvaient disséminés dans des fermes 
isolées et entourées de communes russes, ils devaient 
nécessairement perdre leur langue et leurs mœurs, et 
après avoir adopté le christianisme, ils ont été complè- 
tement russifiés. 

Jadis les établissemens des Odnodvorzi étaient très 
nombreux; mais Pierre I er fit descendre, par dégradation, 
un grand nombre d' Odnodvorzi au rang de paysans de 
la couronne. Depuis ce temps, beaucoup d'entre eux 
ont transféré leurs établissemens dans les villages mêmes, 
pour compenser la liberté qu'ils avaient perdue, par la 
sécurité et les commodités de la vie. 

Les communes slavo-russes qui avaient formé les 
premiers établissemens, se virent obligées, dès que le 
nombre de leurs membres devint trop considérable, d'en- 
\o\er des colonies dans toutes les directions et de fon- 
der de nouvelles communes.*) A cette époque, les 



*) Les colonies grecques s'établirent également par communes en- 
tières, et les communes-affiliées restèrent longtemps en communi- 
cation avec les communes -mères. Les Germains qui adoptent si 
facilement chaque manière de vivre, semblent s'être établis, par 
préférence, dans des pays occupés déjà par les communes d'autres 
peuples primitifs, probablement des Celtes et des Finlandais; ils 
n'avaient donc qu'à adopter les formes de construction et d'orga- 
nisation en usage dans le pays. Là où ils trouvaient des bàtimens 
isolés, comme en Norvège, en Westphalie, en Frise et en Angle- 






J54 

Rusées étaient encore parfaitement libres et ne connais- 
saient point le servie; les communes étaient donc in- 
dépendantes, et ne possédaient d'antre organisation, ni 
d'antre autorité, que celles dn régime patriarcal. 11 pa- 
rait que les communes affiliées étaient dans une espèce 
de dépendance de la commnne-mère. Même dans les 
temps postérieurs, quand le régime impérial était déjà 
parfaitement développé, non seulement les communes, 
mais encore les districts ou pays (Semlia), composés de 
communes-mères et de communes-affiliées avaient le 
droit de choisir leurs autorités patriarcales, leurs Sta- 
rostes et leurs Anciens. Il est vrai (pie les (Vais consi- 
déraient ces .,pavs" comme des districts soumis à l'ad- 
ministration générale, et leur imposaient souvent des 
Vayvodes; mais souvent aussi, ils abandonnaient toute 
l'administration à la ville on à la commune-mère, qui 
en avait été cha.-ée dans les temps antérieurs. On 
trouve encore des doenmena .lu XVI'"" siècle, dans les- 
quels Ivan Vasilievilscb écrit à certaines villes et à 
leurs ..pavs-: ..Vous n'êtes pas contents de votre 
\aNvode. Je veux bien l'éloigner et vous permettre 
,|,. vous -ouverner et administrer par vous-mêmes. S. 
vous faites cela, à ma satisfaction et à celle du pav>. 
j'augmenterai vos privilèges.- _ 

' Voilà donc la commune libre de> Slaves. Mais 
le territoire n'était pas encore habité en entier. D'im- 



terre ils s'en emparaient et adoptaient le caractère d'isolement, 
provenant de ce genre de vie. D'un autre coté, dans les part.es 
de l'Allemagne, antérieurement habitées par des Celtes, .ls se sont 
approprié l'organisation de ces derniers. Après avoir inondé et 
subjugué l'e.npire romain, ils ont encore adopté les usages ro- 
mains et se sont conformés auv constitutions municipales. Les 
Slaves' au contraire, ne se sont nulle part confondus avec les Crées 
et les Romains, mais ils ont construit des établissent nouveaux 
,îans les contrées entièrement dévastée* de la Panonie mer.d.onale, 
,1e la Servie, de la Bulgarie et même d'une partie de la Grèce. 
On dit <|u'en Grèce, ils vivent encore actuellement tout a fa.t sé- 
parés de la population grecque. 



155 



inenscs étendues de terres étaient encore incultes, aban- 
données aux nomades, et devaient être de nouveau dé- 
couvertes. Ces terres appartenaient an pays, à la na- 
lion et à son chef; le Czar pouvait en disposer. Quel- 
ques hommes riches et entreprenans s'établirent dans 
ces contrées nouvellement découvertes, sans rencontrer 
ni obstacles, ni résistance. Souvent aussi les Czars 
donnaient de vastes territoires à leurs boyards et cour- 
tisans, pour les cultiver et y fonder des établissemens. 
Ces deux catégories d'entrepreneurs élevèrent des villa- 
ges et y appelèrent des colons, qui s'occupèrent d'agri- 
culture, de l'élevage des bestiaux et qui devaient payer 
au propriétaire du sol un fermage consistant sans doute 
en une partie des produits de la récolte, et en un cer- 
tain nombre de bestiaux. La condition des demi-paysans 
ou Poloimiki, dans le Nord de la Russie, parait être 
un reste de ce système. C'était une espèce de bail qui 
ne garantissait pas suffisamment la liberté individuelle 
et la faculté de transmigration. Cependant on trouve 
déjà, dans les temps les plus reculés, des contrats pour 
la \ie. et même des engagemens héréditaires. Ces en- 
gagemens étaient désignés sous les noms de Khalop 
ou Kabala (voir le journal publié par M. le professeur 
Pogodine). Mais ce ne fut qu'après la journée de Jou- 
rietf, journée de douloureuse mémoire pour le peuple, 
où le C»«r Goudonnoff supprima la liberté de transmi- 
gration, que les anciens fermiers furent considérés comme 
attachés à la glèbe. Nous avons vu dans le premier vo- 
lume de cet ouvrage, que les tables de révision de Pierre I", 
transformèrent cette condition en servage. Du reste, il 
est constaté par des documens historiques, que dans les 
temps les plus reculés déjà, les boyards et les courti- 
sans dotés par les Czars de portions de territoires, fai- 
saient cultiver leurs terres par des prisonniers de guerre 
ou par d'autres esclaves, à leur profit et à leur compte. 
Cet usage a sans doute contribué à fixer le caractère 




156_ 

moderne Bo servage, qui a toujours pris une plus 
grande extension. 

Nous avons .loue constaté dans les époques les 
plus reculées de l'histoire russe l'existence de commu- 
nes libres, «le commun es d e fermiers, ou de demi- 
serfs, cl de communes d'esclaves. 

Il n'esl pas probable «pie dans les temps histori- 
ques il s,< soil encore formé beaucoup de nouvelles 
communes libres: peut-être iaul-il classer dans cette ca- 
tégorie quelques commîmes du second degré, fondées 
par des communes-mères. Il parait que les villes, au 
lieu de fonder des colonies, ont commencé de bonne 
heure à abandonner une partie de leur territoire a des 
communes qui voulaient établir des villages, contre un 
fermage payable en nature. 

Ce qu'il v a de certain, c'esl que les deux autres 
Miégoriee de" communes, celles -le fermiers et celles 
,1'esclaves, se multiplièrent si rapidement qu'elles dépas- 
sèrent bientôt en nombre les communes libres. Cela se 
comprend facilement, si on se rappelle que la Russie 
scsl colonisée dans une proportion qu'on ne peut se 
figurer ailleurs. En effet, il y a 150 ans, tout le tern- 
toirc en bas de Toula, de la Desna et de l'Ocka était 
encore désert, et traversé par des Tatares nomades, 
dont les irruptions faisaient encore trembler Moscou en 
1760 et en ce moment, nous v voyons plusieurs mil- 
liers de milles carrés de terrains cultivés et couverts de 
villages Mais cette immense colonisation, réalisée pai- 
res forces indigènes, est principalement due depuis plu- 
sieurs siècles aux entrepreneurs, auxquels les C/.ars ont 
concédé une 1)a ,, lo (|e ce6 terres; aussi n'y ont-ils tonne 
ordinairement que des communes de prisonniers ou 
d'esclaves. 



157 



Jetons maintenant no coup-d'ceil sur le caractère gé- 
néral de la nation russe. Le sentiment de l'unité dans la 
nation, dans la c o m m une et dans la famille, est la 
base de la vie nationale russe. Toutes les particularités 
du peuple se fondent dans, cette unité, comme toutes les 
propriétés, surtout celle du sol. Personne, en Russie, 
n'a de propriété véritable, excepté la nation et son re- 
présentant, le Czar. Tout le reste, la propriété des com- 
munes, des familles etc. n'est qu'une propriété tempo- 
rairement concédée et qui ne repose pas sur le principe 
de la stabilité. A toutes les époques et dans toutes les 
relations de la vie. on voit que la communauté des 
biens est le principe fondamental de la société russe, 
tandis que chez, d'autres peuples, p. ex. chez les Ger- 
mains, ce principe ne s'applique qu'aux rapports de fa- 
mille e1 de maria ee. La famille même chez les Russes 
n'est pas limitée à la consanguinité; le serviteur qui 
élève le fils du gentilhomme et qui l'aime souvent plus que 
le père, est toujours considéré comme un membre de la 
famille, il porte le nom national et particulier de oncle*). 
Il n'y a guère que ceux qui ont approfondi les principes 
de la vie sociale russe, qui puissent apprécier l'intimité 
cordiale de ces rapports. Le sang n'est qu'une partie 
de la parenté, il n'est pas ,,tout". Le paysan a l'ha- 
bitude de dire: ,,Je ne me soucie pas du taureau, le 
\ eau est à moi. 11 prend autant de soin du coucou 
que de son propre enfant." 

Pour en donner un exemple plus frappant, nous n'avons 
qu'à citer quelques sectes, nommément celle des eunuques 
(Scopzi). Ils ont avec eux des femmes et des enfants et 
leur portent la sollicitude la plus affectueuse, comme s'il 
s'agissait de leurs propres femmes et de leurs propres en- 
fans. L'autorité paternelle, la plus absolue de toutes, n'est 
pas exclusivement attachée àla consanguinité. On témoigne 



*) Dans les contes populaires, ce sont toujours l'oncle et la nour- 
rire avec lesquels on délibère sur tontes les affaires de famille. 



158 

le même respect et In même soumission au père adop- 
lif. m frère aîné*), à l'Ancien de la commune, au Sla- 
n.sla. cL au kho/.iain élu par YArtell. La parenté par 
le baptême cl lé-lise est considérée comme équivalenle 
à celle du sangla fraternité éjective des Serves et la 
Iralcrnilé delà Croix, en usage parmi les Russes"), corn- 
portent plus d'intimilé et de dévouement (pie la frater- 
nité du sans. Le C/.ar esl le père de toute la nation 
russe, mais son ori-ine est parfaitement indifférente. 
Tout le monde obéissait à Rurik et aux Varègues, qui 
venaient à peine d'être appelés dans le pays, comme 
s'ils eussent été les chefs des races indigènes. Le sexe 
même est indifférent. L'impératrice Catherine II, quoi- 
que femme et princesse étrangère, trouva le même re- 
spect et la même atïV. lion que l'on porte aux princes 
indigènes: étant devenue C/.arine. elle appartenait à la 
nation. On voit dans tout cela le respect «le l'autorité, 
respect accordé à toutes les personnes qui. par la volonté 
divine, sont appelées au rang suprême. 

Le Russe, eu témoignant le plus grand respect et 
la plus humble soumission à tous ceux qui se trouvent 
placés au-dessus de lui dans la hiérarchie sociale, n'ad- 
met en même temps dans le peuple même, «pie l'égalité 
la plus parfaite. Il respecte tout père de famille et se 
soumet à sa volonté; mais il se regarde comme l'égal 
de tous ses frères. On a lieu défaire celle observation 
quand le paysan se trouve en présence «lu Çzar : sachant 
que tous les Russes sont égaux devant l'empereur, il cause 



») Voici un fait qui se passa pendant mon séjour en Russce : deux 
frères Panine, du gouvernement de Kalouga, avaient été en dis- 
pute. Il était évident pour tout le monde que le plus jeune avait 
raison, néanmoins le dimanche suivant où son aîné et tous leurs 
serfs étaient réunis dans 1 église , il alla se prosterner devant ce 
dernier et lui demanda humblement pardon. 

**) Les frères de la croix ( Krestovi - bral) échangent les croix 
qu'ils portent depuis le baptême: et cet acte est considéré comme 
OU engagement de fidélité jusqu'à la mort. 



159 



avec lui sans le moindre embarras et avec beaucoup de 
familiarité, ce qui n'est guère possible à des individus 
de la classe élevée. Ce sentiment d'égalité se montre 
avec le plus d'énergie dans les cérémonies religieuses 
et dans les églises. Le paysan russe porte le plus grand 
respect au Tschinovnik, il tremble devant un général; 
mais dans l'église, il se sent son égal et se place 
même devant lui. Dans toutes les églises russes, on 
voit les paysans occuper en foule les premières places, 
et les personnes de distinction derrière eux. Un jour, 
dans une église de Moscou, à l'occasion d'une fêle so- 
lennelle, un homme de qualité fit tous ses efforts pour 
avancer dans la foule. Son domestique Allemand qui 
parlait le russe, s'adressant <à un paysan qui leur barrait 
le passage: ..Ne vois-tu pas, lui dit-il, le général qui 
voudrait passer devant?" Le paysan lui répondit tran- 
quillement: ,, Frère, ici nous sommes tous égaux, nous 
sommes devant Dieu." 



Il y a quelque chose de léger et de mobile dans 
le caractère national des Russes. Chez eux il n'y a 
nulle pari , de formes stables. Le Russe n'aime pas la 
régularité; il n'aime ni un régime de vie déterminé, ni 
quelque chose de fixe, soit dans sa vie domestique, soit 
dans ses affaires; il désire dans tous ses rapports la 
liberté la plus parfaite. Il veut conserver la faculté, ou 
de rester chez lui ou de sortir du pays, comme il lui 
plate; il ne veut pas être contraint à l'ordre et à l'éco- 
nomie; il est hospitalier et prodigue dans tout ce qui 
regarde le boire et le manger; il n'est pas bon ménager 
de ses provisions alimentaires; il aime le hasard, le jeu, 
la spéculation. Familiarisé avec la vue de l'argent, il 
dédaigne le copeck. Dans sa famille et dans toute 
sa vie domestique, il ne connaît pas de rapports dé- 
terminés el fixes, pas même entre païens et enfants, 






160 

entre père et fils, entre mari et femme. Il ne souffre 
pas qu'un étranger s'immisce dans ses affaires do- 
mestiques. 11 n'a pas non plus de propriété stable; 
riche aujourd'hui, il sera pauvre demain; les richesses 
ne se conservent guère dans une même famille au-delà 
de deux générations! D'un autre côté, au-dessus de sa 
.phère, il ne veut pas de liberté. Il aime à être gou- 
verné, il aime l'autorité du père ou du chef de tamille, 
du Starosta, du Cv.ar et souvent même celle de son 
maître et seigneur. Il irait à la recherche d'un pareil 
état de subordination, s'il ne s'y trouvait déjà. Il nesl 
pas du tout mécontent d'être un peu opprimé; l'oppres- 
sion réveille ses facultés et le pousse à recourir a la 
ruse pour se soustraire à d'injustes traitemens. Il dé- 
sire de la fermeté et même de la sévérité de la part de 
ses supérieurs. Cependant il ne veut pas être gouverne 
par des lois stables, ni par des constitutions mortes; il 
aime l'arbitraire de l'homme, il veut un gouvernement 
personnel, et qui ne soit limité, ni par des lois écrites, 
ni par des Etats. Comme le christianisme ne connais- 
sait dans le principe ni constitutions ni lois écrites, et 
( „,il ne reposait que sur la pratique et l'exercice de a 
vie chrétienne, de même le Husse veut que le monde 
lemporel soit organisé de la même manière. Chaque 
individu doit porter sa constitution en lui-même et con- 
naître sa place et sa vocation, comme les abeilles dans 

' ("est à cette légèreté du caractère national et à ses 
tendances variables; qui menacent la cohésion de l'orga- 
nisme social, que depuis Pierre I", le gouvernement a 
apposé le système formaliste le plus complet dans tous 
ses actes et dans toutes ses institutions. Ce système 
renferme une variété de formules, de contrôles, de lois 
et d'ordonnances, dont on ne trouve aucun exemple dans 
toute l'Europe. En apparence, il y règne un ordre, une 
uniformité, une sûreté qui ne laissent rien a désirer a 
l'esprit le plus perspicace. Cepend.nl nous ne voulons 



161 



pas en faire l'apologie. Ce qui se fait de mieux dans 
toutes les parties de l'administration, se fait en dehors 
de ces formes. Charlemagne fit de nombreux voyages 
pour tout voir par lui-même, et pour surveiller en per- 
sonne l'exécution de ses projets. Là où il ne pou- 
vait aller lui-même, il envoyait des hommes habiles, ses 
missi, qui devaient lui soumettre des rapports exacts, et 
s'il en était besoin, prendre des mesures en son nom. 
C'est le même système que pratique l'empereur Nicolas. 
La vie nationale de la Russie ressemble au pays ; 
c'est une vaste plaine où tout se meut librement et 
joyeusement: seulement l'autorité l'a entourée d'un mur 
où elle a laissé quelques portes ouvertes. 



Tout Russe impartial qui connaît sa nation et son 
pays, reconnaîtra que tout ce que nous avons dit ci- 
dessus sur le caractère national et l'esprit populaire de 
la litissie comme sur l'organisation de la famille, de la 
commune cl de la société, est en général exact et 
vrai. Nous ne doutons pas qu'on ne trouve certains 
traits trop fortement marqués, d'autres trop faiblement 
indiqués, et qu'il manque encore beaucoup pour former 
un tableau complet et caractéristique. Mais on doit se 
rappeler, pour nous rendre justice, que cet ouvrage, autant 
que nous le sachions est le premier essai d'un tableau de 
la Russie, tracé d'après les principes que nous avons dé- 
veloppés, et que cet essai a été entrepris par un étranger. 

La base et tout l'édifice de la constitution russe 
forment un contraste trop prononcé avec les idées de la 
civilisation moderne qui régnent dans les classes cul- 
tivées de l'Europe occidentale, pour ne pas avoir été ex- 
posés à toutes sortes d'attaques. Les institutions russes 
n'ont pas trouvé jusqu'ici de défense active, mais leur 
résistance passive est trop forte, elles ont pénétré trop 
avant dans la vie de la nation, pour que des attaques 

Eludes sut h Rnuie, Vu!. III. A A 



m 



162 

frivoles soient capables d'ébranler un édifiée si solide- 
,,„.„! assis. Du reste, aucun Russe n'est à même de se 
soustraire aux tendances du caractère national, dont il 
participe par sa naissanee el sa première éducation; la 
culture étrangère el loul extérieure qu'il s'approprie plus 
lard, ne sut'fil pas pour détruire ce germe. Il conserve 
donc toujours pour ses institutions nationales une syin- 
palhie profonde, qui lui fait repousser toute tentat.ve 
d'une modification sérieuse. ') Voila pourquoi il est 
permis d'espérer que la civilisation étrangère, ne parvien- 
dra jamais à menacer ou à renverser le sanctuaire des 
institutions nationales russes. 

Pour mettre plus en évidence la justesse de notre 
raisonnement, nous allons citer un exemple de l'organi- 
sation communale de la Russie. 

Voici quelques observations «pic nous avons déjà 
laites plus haut, el que nous répétons ici. pour les faire 
servir à l'explication de l'exemple qui va suivre. 

En Russie, il n'y a pas d'organisation nationale 
ou domestique, qui n'ait son centre, son unité, son 
chef, son père, son seigneur. Un chef est absolument 
indispensable à 1'exislen.e des Rus«es. Us se choi- 
sissent un père, quand le ciel leur a ra\i le leur. La 
com nmne libre même fail choix d'un Ancien (Starosla) 
puur lui obéir s.ans condition; il n'esl pas simplement 
son délégué, c'est son père, investi d'une autorité ab- 



*) Je trouve un exemple à l'appui de celte opinion dans une petite 
brochure allemande intitulée : Vom andern Ufer, 1849. Elle est 
.dressée par un Kusse a Mazzini et à Uerweg, et appartient par 
ses tendances aux nuances les plus foncées du radicalisme. Néan- 
moins l'auteur s'exprime avec beaucoup d'éloges et de sympathie 
sur l'organisation communale de la Russie. Il reconnaît aussi que 
l'auteur du présent ouvrage a compris le principe vital de la na- 
tion russe. Ce n'est que par une conséquence des fausses doctrines, 
que son école lui a inculquées, que l'auteur radical oublie la pro- 
fonde distance existant entre la commune organique de la démo- 
cratie patriarcale russe, et le fantôme d'une société construite se- 
lon les principes atomisliques de la démocratie moderne. 



163 






solue. Voilà ce qu'il faut savoir apprécier pour com- 
prendre la position du Czar. Le peuple russe ressemble 
à une ruche pour laquelle la royauté est une nécessité 
naturelle et indispensable. Ainsi que les abeilles ne 
peuvent se passer d'une reine, de même les Russes ne 
peuvent se passer d'un Czar. En Russie, le Czar n'est 
ni le délégué du peuple souverain, ni le premier servi- 
teur de l'étal, ni le propriétaire légitime du sol, ni même 
le souverain institué par la grâce de Dieu; il représente 
à la fois l'unité, le chef, et le père de son peuple; il 
n'a ni charge, ni fonction, mais il occupe la position 
d'un parent, c.-à.-d. du père, dans lequel toute la nation 
reconnaît l'unité de son sang, ("est là un sentiment 
tout aussi naturel à l'homme du peuple que celui de sa 
propre existence. Aussi le Czar ne peut jamais avoir 
tort; quoiqu'il fasse, il a toujours raison dans l'opi- 
nion du peuple. Toute réduction ou restriction du pou- 
\oir impérial, même dans le sens modéré d'une constitu- 
tion représentative conforme à celle des Diètes allemandes, 
passerait en Russie pour une chimère absurde. Le C'/ar 
Ivan IV eut beau commettre les actes les plus cruels; 
le peuple lui resta fidèle et ne l'aima pas moins qu'au- 
paravant. Il vil encore actuellement dans la mémoire 
du peuple, cl il est resté le héros de toutes les légen- 
des cl hallades populaires ....*) L'organisation com- 
munale russe donl nous avons esquissé plus haut les 
points principaux est actuellement sous le rapport poli- 
tique d'une immense valeur pour la Russie. Tons les 
états de l'Europe occidentale souffrent d'un mal qui les 
menace de ruine, et le problême du remède à y ap- 
porter est encore à résoudre; je veux dire le proléta- 
rial et le paupérisme. La Russie ne connaît pas ce 
mal. et c'est son organisation communale qui l'en pré- 



) Quand le Czar Ivan-le-terrible, fatigué du gouvernement, voulut 
un jour abdiquer, les Russes se jetèrent à ses pieds en le sup- 
pliant de rester leur Czar. 

11* 



164 

serve Tout Russe possède une habitation et une por- 
tion du sol, faisant partie de la propriété communale; 
s'il y renonce personnellement, ou qu'il en soit prive 
d'une manière quelconque, ses enfants n'en conservent 
pas moins le droit de revendiquer chacun la portion, qui 
leur revient, en leur qualité de membres de la commune. 
ïl n'y a point de populace en Russie, mais seulement 
un peuple, qui subsistera tant qu'on ne s'avisera pas de 
créer une classe de prolétaires par des institutions con- 
traires à l'esprit national. Or, cela ,1 est plus à craindre 
dans les circonstances actuelles. Le principe qui sert 
de base à l'organisation communale, se retrouve dans 
toutes les institutions analogues de la Russie, pareeque 
étant conforme au caractère primitif de toute la race 
slave, il s'est développé spontanément de l'individualité 
du peuple russe. Je crois qu'il serait excessivement 
dangereux de détruire ce principe, ou même de le mo- 
difier d'une manière essentielle. 11 est vrai que ce prin- 
cipe entraine des conséquences nuisibles au progrès de 
l'agriculture, mais la valeur politique de ces institutions 
l'emporte tellement sur toutes ces considérations, qu on 
ne saurait les mettre en parallèle. Je crois du reste 
que, sans porter atteinte au principe même, on pourrait 
en faire disparaître les conséquences nuisibles, p. ex.: 
en ramenant les petites communes et celles qui ont ete 
formées par la décomposition de communes plus grandes 
à leur état primitif, par la suppression des petites tli- 
visions territoriales et par le rétablissement dune culture 
commune des terres. Je crois qu'une pareille mesure 
est réalisable chez un peuple habitué à se soumettre au 
gouvernement. Il paraît incontestable, que la culture 
des terres, pour être commune, n'en serait que plus 
rationnelle et plus productive, et qu'il n'y aurait de pré- 
judice pour personne, si. au lieu de la division du sol, 
on fesait la répartition des produits de la récolte. 

J'ai déjà mentionné plus haut, qu'A existe encore 
dans l'intérieur .les forêts, des communes agricoles qu. 



165 



ciillivenl leurs terres on commun, sans qu'il y ait eu 
partage. En outre, il existe encore de vastes contrées, 
on la plus grande partie du sol n'est pas même affectée 
à des communes particulières, mais où elle n'est pas 
sortie de la possession commune et de l'exploitation in- 
divise de Va population d'une grande commune provin- 
ciale. Pour examiner plus en détail l'état de ces grandes 
communes provinciales, nous allons présenter le tableau 
de la constitution des Cosaques de l'Oural, c.-à-d. d'une 
tribu, dans laquelle le caractère et les mœurs de l'an- 
cienne Russie se sont conservés clans toute leur force 
et toute leur énergie primitives. 



La commune «les Cosaques de l'Oural.') 

Les Cosaques de l'Oural qui sans doute sont ori- 
ginaires de la race des Grands-Russes, habitent les bords 
du fleuve Oural, \is -à-vis de la steppe des Kirghiz. Ils 
ont été établis sur la rive droite de l'Oural, pour mettre 
le pays à l'abri des bordes Krrgbiz. Ils n'ont fondé qu'à 
deux endroits de la rive gauche quehpies établissemens, 
qui leur servent pour ainsi dire de vedettes. La ligne 
qu'ils hahitenl commence près de Moukhranoff, à une 
dislance d'environ 50 verstes d'Orenbourg, et s'étend 
sur une longueur de 700 verstes, jusqu'à l'embouchure 
de l'Oural dans la mer Caspienne, près de Gotfrieff. 
Ils vivent dans des villages (slanitzi) formés de 100 à 
200 maisons, et placés à une distance de 15 à 20 ver- 
stes l'un de l'autre. Le fleuve traverse une plaine im- 
mense occupée, pour la plus grande partie, par une steppe 
salée: il n'y a que les terrains bas, les rives des fleuves 



s ) Je dois beaucoup de traits relatifs à la vie de ces Cosaques à une 
nouvelle très caractéristique publiée par M. deDahl, sous le titre 
de: le cosaque de l'Oural, et aux renseignemens que l'au- 
teur a bien voulu me donner sur ce sujet. 



■* 



166 



ci surtout celles cl ii majestueux Oural, dont le sol est 
fertile et couvert de prairies. Les Cosaques établis 
; ,u nord cl'Ouralsk. ne s'occupent point d'agriculture; 
ceux qui habitent au sud de cet endroit, ne s'en oc- 
cupent que très peu; il n'y a de traces d'horticulture 
que tout près des habitations. Ils vivent principalement 
de l'entretien des bestiaux el des produits de la pèche. 
il parait que les Cosaques se sont établis spontanément 
sur les bords de l'Oural. Les premiers babilans furent 
ce qu'on appelle «les déserteurs du Don; plus tard 
beaucoup de Strélitz fugitifs se joignirent à eux. Ils ont 
commencé par s'organiser à leur propre guise, et ce ne 
fut que plus tard que le gouvernement, au moyen de 
quelques réglemens. leur a donné plus de cohérence el 
d'unité. C'est une race d'hommes d'une forte trempe, 
beaux, vifs, robustes, soumis aux autorités, braves, 
bons, hospitaliers, — ce serait chez eux une honte que 
de se faire payer l'hospitalité -- infatigables, spirituels. *) 
Nous retrouvons encore dans leurs mœurs, dans leur 
manière de vivre la véritable vieille-Russie. Tous Les 
Cosaques doivent servir de 18 jusqu'à 20 ans dans le 
pays, et de 20 à 55 ans hors du pays, aussi souvent 
que ce service est exigé. Ordinairement les Cosaques 
,|,i Don sur 9 années de service, en servent trois hors 
du pays, les Cosaques-Kaschkirs seulement 3 années sur 
12, comme les Cosaques de l'Oural. Un règlement gé 
néral fixe les condition de service, mais en réalité, on 
ne s'y conforme pas toujours. La nature des choses et 



*) Leur agilité et leur persévérance sont extraordinaires. Quand l'hé- 
ritier du trône descendit l'Oural, des centaines de garçons co- 
saques se précipitèrent des bords élevés de 30 pieds dans le 
fleuve, en sortirent à quelque distance, pour remonter en quelques 
sauts et recommencer le même jeu. D'autres s'étaient placés sur 
des chevaux sans selle, auxquels on avait bandé les yeux, et se 
précipitaient en pleine carrière dans le fleuve, de sorte que bête 
et cavalier s'y plongent la tête en avant. Il n'en résulta aucun 
malheur. 



167 



les besoins de l;i vie ne se soumettent pas toujours à 
des ordres écrits. Celui dont le tour est arrivé, est 
peut-être hors d'état de servir sans ruiner ses affaires 
particulières, mais il est riche, tandisque son voisin est 
pauvre et nullement nécessaire à sa famille. Alors ce 
dernier prend volontairement la place de l'autre qui, en 
revanche, entrelient la famille de son remplaçant, ou 
lui paie une certaine somme d'argent. Le gouvernement 
est assez, sage pour ne jamais intervenir dans ces sortes 
d'affaires, qui se font naturellement et. sans aucune con- 
trainte. Les ordres du gouvernement sont transmis à 
la commune entière et non aux particuliers, et tout cela 
explique pourquoi la mise sur pied de guerre d'aucun 
peuple, ne s'effectue aussi rapidement et aussi complète- 
iiicnl que chez, les Cosaques. 

11 y a peut-être dans toute cette contrée 24 à 
25,000 hommes, dont 10 à 12,000 ayant l'âge de 1S à 
55 ans sont soumis au service. En 1837, sur ces 10 à 
12,000 hommes, il n'y eut que 3,300 qui restèrent dans 
leurs foyers. La guerre exigeant un armement subit, on 
du! organiser 4 régiments, forts de 550 hommes chacun. 
Il fallul donc lever les \ des hommes qualifiés pour le 
service qui se trouvaient encore dans le pays. Eh bien! 
au bout de trois semaines, tous étaient sur le terrain, 
complètement armés, montés et équipés. L'ordre de 
se réunir sur la place publique d'Ouralsk fut transmis 
de commune à commune. Le Voiskavoi , lieutenant et 
aide -de -camp de YHetman, poussa son cheval dans la 
foule assemblée, et élevant l'ordre de l'empereur au-des- 
sus de sa tête: ..Atamans! cria -t -il, vous êtes sommés 
de monter à cheval et de fournir 4 régimens!" Ensuite 
après s'être découvert, il leur fit lecture de l'Ordre im- 
périal et leur désigna les lieux où ils auraient à se rendre. 
Voilà tout ce que l'autorité eut à faire à cette occasion. 
Ordinairement c'est encore sur le marché même que 
s organise la plus grande partie des troupes exigées. 
D'abord les familles se concertent, s'il s'agit de fournir 



168 



mi homme sur 5 à 1 , les plus proches païens se réu- 
nissent, et celui d'entre eux qui a le moins à perdre par 
son absence de la maison, ou qui a le goût du métier, 
part pour l'armée. Les autres lui paient une certaine 
somme, lui fournissent les objets d'équipement et prennent 
soin de sa Famille. Si c'est un ivrogne, ce n'est pas 
à lui qu'on donne l'argent, mais aux siens. Le prix 
d'un remplaçant monte ou baisse selon les circonstances. 
S'il n'y a qu'un petit nombre de levées, alors chaque 
remplaçant obtient une somme beaucoup plus considé- 
rable, parce que le nombre de ceux qui doivent y con- 
tribuer est d'autant plus grand. Si par c\. : sur 8 ou 
10 individus un seul bomme est appelé sous les dra- 
peaux, chacun de ceux <pii restent trouvera facilement 
a donner pour sa quote-part 100 ou 200 roubles. Les 
Cosaques destinés à entrer dans la garde impériale de 
St. Pélersbourg — qui ne se compose que des bommes les 
plus grands et les plus beaux, el dans laquelle le ser- 
vice est le plus difficile — reçoivent souvent de 5 à 
6.000 roubles. U y '> peut-être 3.000 de ces ('..saques, 
qui sont à l'armée du Caucase. Ils se concertent éga- 
lement à l'amiable, quand il s'agit du service militaire 
à l'intérieur; ceux qui habitent le plus pics des postes 
qu'on doit occuper, se chargent du service et les antres 
leur paient 2 à 300 roubles. A l'époque que nous avons 
ritée plus haut, on en était venu au point qu'il fallait 
lPxer 2 bommes sur 3. Deux hommes étaient. doncàpajer 
par le troisième. Il n'y eut alors que les plus riches qui 
purent rester dans leurs foyers, el encore furent -ils ré- 
duits à faire au profit des deux autres, le sacrifice de 
la majeure partie de leur fortune. Voici comment se 
font ces marchés: l'un dit. je donne 200 roubles pour 
ne partir point! l'autre dit, je donne 300 roubles; le troi- 
sième en olYre 350. Alors ils renchérissent l'un sur l'autre 
jusqu'à ce que l'un deux dise: je ne puis offrir autant, 
c'est, moi qui partirai.' Ce dernier reçoit alors ce que 
les autres ont offert. Il s'agissait donc, comme nous 



169 



l'avons dit, de lever 2 hommes sur 8. Le prix de la 
somme accordé eaux deux recrues par celui qui restait, 
était entre 900 et 2,000 roubles. Il résulte de là que 
1,100 Cosaques riches eurent à payer en peu de jours 
une somme totale d'environ 1,500,000 roubles! Quelle 
richesse chez un peuple de mœurs si simples! Le quatrième 
jour après la proclamation de l'ordre impérial , toute la 
population était de nouveau rassemblée sur le marché d'Ou- 
ralsk. Chacun des 4 régimens avec leurs officiers oc- 
cupait la place qu'on lui avait assignée. Alors les 
parties contractantes s'avancèrent; celui qui ne voulait 
pas partir présenta les 2 autres, et déclara le prix dont 
ils étaient convenus. Ils se donnèrent la main, l'officier 
\ joignit la sienne et la convention fut conclue et va- 
lable. Chacun se retira chez soi, et au bout de 15 jours 
Ions les régimens étaient prêts à marcher. Ces sortes 
de conventions se réalisent toujours; si elles ne s'effec- 
1 liaient pas, le gouvernement interviendrait et prendrait. 
suis autre procédé, tous ceux qu'il trouverait. Et en- 
core quelles excellentes troupes! Tous partent avec un 
joyeux empressement; car ils vont de leur propre gré, 
cl ils son! pavés. Leurs familles sont entretenues; ils 
sont armés et équipés, et tout cela ne coûte pas un de- 
nier au gouvernement. Le gouvernement ne pourrait 
pas commettre de faute plus grave, que s'il s'avisait de 
changer quoique ce soit dans cette affaire. Et cepen- 
danl quelques personnes soit par pédantisme, soit par 
amour du formalisme, ont élevé, dit-on, l'ingénieuse ob- 
jection, qu'il était impossible de placer sur les bras de 
ces Cosaques les chevrons indiquant les années de 
service. 

L'organisation des villages est sur un pied tout 
militaire. A la tête de chaque village de quelque im- 
portance, se trouve un officier, et un sous-officier à la 
tête de ceux de moindre importance: tous deux sont 
nommés par la couronne et chargés de l'administration 
de la police et de celle des affaires communales. Un 



170 

B 8*t! < «mplcl. .«imposé «le 15 à 20 hommes, esl établi 
dans chaque village. Dans Les intervalles qui séparent 
les villages, il y a toutes les 3 à 4 wcrsles, «les postes 
«le 3 hommes. L'un de ces hommes est placé en fac- 
tion sur .me espèce d'échafaudage flewé, tandis que 
|,. s deux autres restent en bas, mangeant, dormant etc. Le 
Cosaque se présente partoul et toujours armé jusqu'aux 
dents, .'I jamais sans son fusil. Tool le pays peut être 
regardé comme un organisme «Vonon.ique, militaire et po- 
litique ayanl son «entre «l'unit.' «lans le b#urg d'Ouralsk. 
\:Alaman et son \'oiskavo\ (lieutenant) qui résident dans 
cet endroit, gouvernaient autrefois a eux. seuls tout l'état 
des Cosaques; actueUemeat on leur a adjoint un comité 
de quatre conseillers. Jadis les Uamans, excepté 
leadeua dernier*, n'étaient pris que parmi les indigènes ; 
l'alanian actuel (Ka j e S C h n i ko ff) passe pour un homme 
Iri-s distingué. Les villages n'ont pas de finances par- 
lieuliéres. niais tout l'étal «les Cosaques a un budget, 
dont les recettes proviennent «les permis de pêche, 
que sont tenus «le payer ceux qui n'ont pas le droit de 
pécher, C-â-d. «eux qui ne servent pas dans l'armée. 
Ces revenus s'élèvenl souvent à la somme de 100,000 
rou bles. Le produit du sel forme le reste des revenus. 
Us Cosaques reçoivent gratuitement le sel nécessaire 
aux besoins de leur ménage; mais le sel destiné à la 
salaison, «si soumis à une taxe. La plus grande par- 
lie du sel qu'ils consomment, provient «lu lac Inder. 
Les dépensés ne se «■«imposent que «les traitemens al- 
loués aux Alamans et aux autres autorités. Je crois 
qu'il faut v ajouter encore la solde des officiers qui sont 
en campagne hors «lu pays: un enseigne reçoit 240 roubles 
,.„ assignations. Le Cosaque ne reçoit rien quand il 'este 
dans le pays, cl qu'il n'esl éloigné que de 100 verstes 
de l'Oural,' mais quand il esl envoyé à une plus grande 
distance, la couronne lui donne la solde et la ration. 
Les conditions économiques de ces Cosaques sont 
extrêmement remarquables. La base de tout droit de 



171 



propriété se trouve encore dans la famille russe, dans 
l'organisation communale et dans la propriété commune 
lelle que nous l'avons exposée plus haut. Il n'y a donc 
point de propriété privée du sol, mais ce territoire de 
700 à 800 vverstes est la propriété commune de 50,000 
hommes. Nous signalerons la fenaison comme un exem- 
ple curieux de ce système. Ni les particuliers, ni même 
les villages, n'ont des prés à eux propres; mais toutes 
les prairies ont été de tout temps et sont demeurées 
jusqu'à ce jour la propriété de l'état cosaque. La ré- 
colte des foins s'effectue sous l'inspection de Y Ala- 
man, de ses Voiskavoï et des officiers de village. 

L 'Ataman fixe le jour où doit commencer la fe- 
naison, presque toujours le 1" juin. Un officier se trouve 
placé, comme inspecteur, sur chaque point du territoire 
où il y a des prairies de quelqu'étendue. Alors chaque 
Cosaque, appartenant à l'armée (ceux-là seuls ont ce 
droit), fait choix d'un terrain dont il désire s'approprier 
le loin. Tous se sont déjà, dès la veille, rendus à leur 
poste. 41a pointe du jour, l'officier donne le signal et cha- 
cun commence à faucher; mais il n'emploie ce premier 
jour qu'à former, eu fauchant, un cercle autour du ter- 
rain qu'il s'est réservé (Obkaschivat). Ce qu'il v a au 
dedans de ce cercle, lui appartient en toute propriété, et 
alors il esl autorisé à se faire aider par sa famille pour 
achever le fauchage. 11 faut beaucoup d'habileté et de 
calcul pour trouver la juste mesure. Si le premier jour 
quelqu'un va trop loin en fauchant, ses voisins entrent 
dans son terrain dont le cercle n'est pas encore entière- 
ment formé; il est donc important d'étendre le cercle 
aussi loin et de le fermer aussitôt que possible. Aussi 
le Cosaque travaille-t-il avec une ardeur incroyable; il 
ne prend même pas le temps d'étancher sa soif, car dès 
le coucher du soleil tout travail doit cesser, et il doit 
asoir pris possession de son terrain avant ce temps. Le 
Cosaque-soldat a seul le droit de faucher, personne 
des siens ne peut lui venir en aide. Avant le 1 er juin, 



172 

personne ft'ose couper «I" foin el en emporter chez- soi. 
Il suffit même do trouver chez, un Cosaque la faux at- 
tachée au manche, pour qu'il soit privé .le sa part de 

récolte. . 

La pêche aussi est exactement réglée et fixée a 
certaines époques .le l'hiver, du printemps et de l'au- 
tomne. Celui qui, avant ces époques, ose prendre un 
poisson, perd également sa part pour toute l'année. Le 
Cosaque trouverait un esturgeon hors de l'eau que, an 
liée de L'emporter, il le rejetterai! dans le fleuve. En 
hiver, Y Maman fixe le jour et l'endroit où la pèche 
doit commencer. Ordinairement on commence cette ope- 
ration à nue distance d'environ 8 verstes d'Ouralsk. 
Des la veille, les Cosaques soldats s'y réunissent, pour- 
vus d'un couteau attaché à une longue perche, d'un 
brise-flacons, et .l'un crochet qui leur sert pour amener 
» eux les poissons. Chacun d'eus a derrière lui son cheval 
el sa charrette, conduite par un de ses parens qui tou- 
tefois ne peut prendre part à la pèche. Tous se prés- 
ent sur la rive, rangés en ligne: chacun a fait choix 
d'un endroit et attend le signal. Avant qu'il ne soit donne, 
personne n'ose passer sur la glace sous peine de per- 
dre une journée de pèche. Il n y a que VAtaman, élu 
coraIB e inspecteur de la pèche pour cette année, qm se 
promène gravement sur le fleuve gelé. Une pièce de 
canon est placée sur la rive, YAlaman donne le signal 
el le canonnier fait feu. Alors, dans le même instant, 
U.us se précipitent sur la glace, cherchent un endroit 
eonvenahle, font un Irou avec leur hrise-glacons et y 
plongent leur perche. Le Homo es. si poissonneux 
qu'aux lions endroils (et ce ne sonl que ceux-là qu on 
Choisit), chaque coup atteint un poisson. Les bas en- 
droits, ou il y a moins de poissons, restent à ceux qui 
viennent trop lard. La famille du Cosaque emporte le 
poisson, el du rivage qu'elle ne peu! quitter, lui vient en 
aide autant que possible; le Cosaque- soldat, seul a le 
droit de passer sur la glace et de porter les engins dont 



173 



il a été question. Cette opération offre un tableau plein de 
vie et de mouvement: chacun ne travaille que pour soi; 
personne ne songe à en aider d'autres; bien qu'on en- 
tende crier cent fois: „Frèrc, enfans, aidez-moi, je n'en 
puis plus." Naturellement personne ne se rend à cette 
prière. Du reste, celui qui demande assistance, est ferme- 
ment décidéàson tour à n'aider personne, fut-ce même son 
frère delà croix. La glace se brise, le Cosaque reste 
debout et en équilibre sur les glaçons; quelquefois il 
s'enfonce, est à demi submergé et se sauve à la nage 
avec sou butin vers la rive. Là, un Cosaque qui a 
quitté la glace, a donné sa perche à un voisin. Celui-ci 
travaille avec les deux perches; il atteint aussi deux 
poissons; il veut les amener à lui, mais il lui est impos- 
sible de les retirer tous deux de l'eau. Alors il prend 
l'une des perches entre ses dents et se sert de ses deux 
mains pour faire sortir l'un des poissons. En attendant, 
le glaçon qui le porte, ne lui offre plus de sûreté. Il ôte 
sa ceinture et s'en sert pour attacher le poisson à sa 
jambe, puis il attire le second poisson. En ce moment, 
le glaçon se brise, alors il lance les perches sur la rive, 
place le second poisson sous son bras, et il gagne ra- 
pidement le bord à la nage, ayant l'autre attaché à la 
jambe. Arrivé sur le bord, il y trouve déjà les marebands 
moscovites et le marché commence. Ordinairement toul 
est vendu sur place. Le prix de l'esturgeon se règle 
sur sa grandeur; un grand poisson vaut 400 roubles. 
Chaque Cosaque doit gagner annuellement une somme 
pareille pour pouvoir subsister. Après avoir pècbé pen- 
danl trois semaines dans le même lieu, on descend le 
lleuve pour recommencer la pèche à 4 ou 500 verstes plus 
loin, sous la même inspection et d'après le même or- 
dre. Au printemps , la pêche se fait, dans de longs 
bateaux (Boudarka) de 5 à 7 archines, formés de troncs 
(I arbres artislement creusés et souvent ornés de sculp- 
tures et garnis de plaques de fer. Là aussi tout le 
monde se trouve rangé sur la rive, longtemps avant le 






174 



commencement tle l'opération; le Cosaque se tient près 
du lleuve, tehant une main sur son bateau, à l'autre ex- 
trémité duquel se Irouve un KifghrZ de louage. Le si- 
gnal est donné, et dans le même instant le bateau est 

à l'eau, portant le Cosaque el son kirgbi/. Pour 

la pècbe de l'automne, il esl d'usage (|ue deux Cosa- 
ques s'associent avec leurs bateaux, alors on voit sou- 
vent 5 à fiOO bateaux dans le même endroit. Entre les 
2 bateaux, on attache deux filetSj l'un à grandes mailles 
de la largeur d'une demi-arcbine carrée, el l'autre à mailles 
serrées, qui se Irouve placé derrière le premier. Quand 
un esturgeon entre dans le premier, il s'entortille entre 
les deux et j reste captif. L«s pêches du printemps et 
cell'-s de l'automne durent ebacune 6 semaines. Autre- 
fois la réunion de tous les pécheurs avait lieu sur le 
marché d'Ouralsk. Chacun se trouvai! sur son traîneau, 
cl dès que le signal était donné, tous volaient pêle-mêle 
vers le rivage. Mais le tumulte était trop grand, et il 
en résultait souvent des accidents, qui n'arrivent plus 
aujourd'hui. En automne, la pècbe se fait aussi sur la 
mer Caspienne, aussi loin que s'étend la région des Co- 
saques. Elle se l'ail au moyen de grands chalons el 
elle esl permise à tout le monde; cepcndanl il esl dé- 
fendu de passer par l'embouebure de l'Oural jusqu'à une 
certaine dislance. On n\ trouve guère que de petits 
poissons el. point de poissons cartilagineux. 

On dit que l'abondance du poisson diminue dans 
la mer Caspienne: il parail que son eau contient trop 
de sel amer etc. 

Là on sale les poissons immédiatement pour pré- 
parer le caviar. Nous avons déjà dit que les Cosaques 
oui à payet une taxé pour le sel dont ils ont besoin 
pour les poissons qu'ils vendent, En prenant pour base 
le cbifl're du revenu qui en provient, on peut évaluer à 
2 millions de rouilles le produit de toute la pècbe d'une 
année. 11 esl d'usage d'envoyer mie poil ion de caviar 
frais à SI. Pélersbourg. pour èlre offerte à IT.mpereur 



175 



par un officier des Cosaques. C'est ce qu'on appelle le 
morceau du Czar: Zarski-Kous. 

Répétons-le, il faut agir avec une extrême circon- 
spection, quand il est question de modifier soit l'orga- 
nisation militaire, soit les conditions sociales et maté- 
rielles de cette tribu. Lui imposer le tour régulier du 
service militaire, interdire le système de remplacement el 
de compensation, serait une mesure de rigueur qui ébran- 
lerait profondément l'existence de ce peuple. Si l'on 
s'avisait d'introduire un autre système d'administration, 
de repartir les prairies, soit entre les communes, soil 
entre les individus, OU d'organiser systématiquement 
la pèche, on risquerait de détruire son esprit de corps 
et Ses excellentes institutions. On aurait à salarier 
une foule de fonctionnaires, on ouvrirait la porte aux 
abus, à la corruption, el à la manie de réglementation, 
tandis qu'à présent tout se gouverne facilement, sans 
frais et sans complications. Aucun peuple ne rend à 
son gouvernement autant de services que la tribu des 
Cosaques de l'Oural. Voilà pourquoi nous voulons, 
pour terminer ce chapitre, leur appliquer la maxime 
conne. Sint ut sunt, aut non sint. 



■ 



Chapitre V. 

Mission historique de la Russie. - Force et tendances morales pny- 
sinues et politiques de cet empire. - Mission providentielle des 
«randes nations historiques. - Rome. - Les états du moyen 
L e — Les trois grandes races de l'Europe, germanique, romane 
c ° shlve _ Les différentes peuplades de la race slave. — Les 
Tschènues et leur position. - La mission et l'avenir des Polo- 
nais 1 Les Russes. — Mission de la Russie déterminée par sa 
position entre l'Europe et l'Asie. - Parallèle entre I emp.re ro- 
main et celui de la Russie. - Coup d'oeil sur la situation actuelle 
de l'Europe occidentale et les phases qu'elle a parcourues. - 
L'idée chrétienne, telle qu'elle est réalisée dans les institutions 
romano-gennaniques; le système féodal, la Papauté et 1 empire, 
""organisation de ce système. - L'idée de l'état absolu se .dé- 
veloppant dans trois directions: l'état de despotisme monarchique, 
l'état de la bureaucratie absolue et l'état de la souveraineté po- 
pulaire. Quel sera l'avenir de l'Europe? - La Russie et la tribu 
lies (irands-Russes, leur unité et leur nombre. - L état patriar- 
cal comparé à l'ancienne Rome et au système féodal. — Situa- 
tion du christianisme et de l'église en Russie. - Développement 
politique de la Russie; ses conquêtes- sa position vis-a-vis de 
l'Asie et de l'Europe. - La Russie et 1 Angleterre. - Résume. 

Bien qu'A ne si.il pas donné à l'esprit humain de con- 
naître avec précision les voies de la providence, ni de 
déterminer la marche .le l'histoire avec l'exactitude du 
mathématicien qui, et! prenant pour base la partie déjà 
observée de la carrière d'un corps céleste, calcule la cir- 
conférence entière de son orbite, il se sent toujours 
poussé par un instinct profond à des essais réitérés pour 
résoudre l'énigme de l'histoire et de l'avenir. Aussi 
■, t on lieu de croire qu'en nous conformant aux règles 
de l'analogie et de la probabilité, il nous est permis de 
calculer par avance, bien qu'en termes généraux, la di- 
rection que p Tenara l'avenir d'une nation dont nous avons 



177 



exploré le passé et apprécié le caractère et. les propriétés 
individuelles. 

Evidemment chacune des grandes nations de l'histoire 
a reçu et en partie accompli une mission spéciale pour 
avancer le développement et la culture du genre hu- 
main, et pour servir d'initiatrice à d'autres peuples cl 
à la postérité. Chacun des peuples principaux est, sons 
ce rapport, le représentant d'un grand principe et des idées 
qui en découlent. Les Juifs n'étaient-ils pas les représen- 
tants des sublimes idées de l'unité de Dieu et de l'unité du 
genre humain, sans lesquelles le véritable progrès de 
l'espèce humaine parait impossible? Les grandes monar- 
chies de l'Asie ne réalisaient-elles pas les principes de 
la royauté, de la soumission et de l'obéissance, sans 
lesquels l'organisme de la société humaine ne saurait 
exister? N'étaient-elles pas appelées à abattre les bar- 
rières qui existaient entre les petites peuplades, dont 
l'isolement devait abaisser l'espèce humaine jusqu'à l'état 
d'abrutissement, dans lequel nous voyons encore les 
peuples sauvages de notre époque? 

("est ainsi que les Grecs furent appelés à repré- 
senter la plus haute perfection de la culture humaine 
qui nait de ses propres origines, de même qu'ils réali- 
sèrent dans leurs institutions municipales la série d'idées 
qui découlcul du principe de la liberté républicaine. 
Les rapports de navigation et de commerce, les prin- 
cipes de transactions internationale^ dont l'argent devint 
le représentanl matériel, n'ont-ils pas trouvé leur pre- 
mière origine chez les Phéniciens et les Carthaginois? 

Que serait le monde sans Rome? Les idées qui 
semblent devoir former la base, non seulement de toute 
■ •'publique, mais de toute constitution du droit politique 
et civil el de toute organisation sociale, ne se trouvent- 
elles pas réalisées et développées d'une manière pratique 
dans l'empire universel de Rome? Et quand le paga- 
nisme fut mort et entré en putréfaction, quand toute la 
culture païenne ne fut devenue qu'une lombe badigeonnée, 

F.unlei mu i.i Rgitie, Vu] ni. a 9 



c > es | encore l'empire romain dan* son extension sur le 
„„„ 1( |e civilisé qui, par ses institutions symétnque- 
ment réglées, lut 1, cause que le christianisme, cette 
source de la véritable humanité, put non seulement 
s'étendre, -nais parvenir à l'unité accomplie d'une con- 
stitution ecclésiastique. 

Ce même christianisme ne resta-t-il pas sans déve- 
loppement en Perse, dans l'Inde, c.-à-d., partout où û 
ne unissait pas de la faveur des institutions romaines . 
C'est précisément par la civilisation cl.rét.enne que 
les Etats modernes ne forment que les parties d un tout, 
ce sont les membres d'un organisme attachés les uns 
aux autres par les liens les plus variés, ayant tous la 
mission divine de répandre le christianisme sur 1 univers, 
comme la source de la rédemption et du perfectionne- 
ment de l'espèce humaine. _ 

Mais chaque nation et chaque Etat, bien qu il soit 

difficile de s'en convaincre pour tous les cas particuliers, 

ont sous ce rapport une mission spéciale qm leur a et e 

confiée par la providence. B est encore à présumer que 

certains Etats, après avoir accompli leur mission ont 

péri et ont été incorpores dans d'autres. Peut-être e 

Portugal qui aux \\ ' i;m '- e* XVI'"" siècles a joué un cote 

si important, et la Pologne jadis le rempart de la cteé- 

ûenté contre le Mahométanisme. doivent-ils être ranges 

|)jmili ces dernière. Nous ne prétendons toutefois pas 

insister sur de pareils jugemene. 

\ v;ul | de donner une analyse succmcle des forces 
insl „V,elh-s et morales delà Russie, qu'il nous soif per- 
mis d'exposer ici le résultat de nos réflexions sur a 
position de ce pays, et sur la mission qu, lu. semble 
échue dans l'histoire du monde. 



Le monde civilisé est formé par trois grandes races 
(m failles ethniques, cà d. par les races romanes, 



179 



germaniques et slaves. Leurs forces numériques sont 
à peu près égales, chacune d'elles comptant environ 80 
à 90 millions dames. Les autres peuples primitifs ré- 
pandus en Europe, la race finoise, qui comprend aussi 
les peuples magiars, plus les races celtiques, basques, 
letloniennes et albanaises ne complent guère ensemble 
pins de vingt millions de têtes. 

Les nations romanes, sorties d'une agrégation de 
peuples italiens, celtiques et ibériques, assujetties par 
les Germains, furent les premières à accueillir le chris- 
tianisme et à développer les germes de la civilisation 
moderne, qui bientôt après fut transmise aux tribus 
germaniques. Un peu plus tard, une partie des peuples 
slaves imita cet exemple, les autres restèrent en arrière 
et ce n'est que de nos jours, qu'ils semblent vouloir se 
mettre au niveau de la civilisation qui règne dans l'Eu- 
rope occidentale. 

Parmi les petites tribus de la race slave, aucune 
n'a été appelée jusqu'ici à jouer un grand rôle dans 
L'histoire du monde. Si la Turquie doit être démembrée 
un jour, il se peut que les peuples slaves qui habilenl 
ce pays, e.-à-d. les Serviens, les Bosniaques et les Bul- 
gares s emparent du pouvoir suprême, malgré ta ri- 
valité des Allianais. ("est une race d'une grande force 
physique et de facultés extraordinaires, mais le moinenl 
on il leur sera permis de conquérir un nom et une po- 
sition dans l'histoire, n'est pas encore arrivé. 

Dans la monarchie autrichienne, les tribus slaves 
forment environ la moitié de la population. De toul 
temps, elles ont pris une part aussi active qu'honorable 
au développement de ce puissant Empire; mais on ne 
saurait dire qu'elles en aient constitué le centre et le 
principe dirigeant. Elles se divisent en plus de six 
petites peuplades qui ne sont jamais parvenues à une 
unité nationale. Pour la plus grande partie, elles n'ont 
pu s élever à une culture nationale, et nous n'oserions 
pas affirmer que les projets, d'ailleurs si patriotiques et 

12- 



180 



si honorables de fonder une littérature illyrienne, ruthé- 
nieime etc. scient .le nature à promettre un résultat 
satisfaisant. Les efforts qui ont été faits dans les der- 
niers temps pour créer une écriture commune et une 
langue littéraire à l'usage des différentes tribus, et pour 
leur donner ainsi la conscience de l'unité nationale dans 
l'enceinte de la monarchie autrichienne, ont complète- 
ment échoué, de même que le projet, né en 1848, de 
transformer l'Autriche en monarchie slave. 

11 n'y a en Autriche qu'une seule tribu slave qui 
semble d'une importance providentielle pour la race 
entière des Slaves; je veux parler des Tschèques de la 
Bohême et de la Moravie, c.-à-d. de la tribu la plus 
anciennement civilisée parmi les Slaves. C'est le pre- 
mier peuple slave qui, après avoir embrassé le christia- 
nisme, y soit resté fidèle H auquel Saint-Cyrille et Saint- 
MéthodhlS apportèrent l'évangile et le culte liturgique 
en langue slave, tel qu'il existe encore à présent dans 
la Russie, la Rulhénie, la Servie, la Bulgarie etc. Les 
Tschèques furent les premiers de tous les Slaves qui 
se constituèrent en nation et qui, dès le XI"- siècle, 
avaient établi une monarchie héréditaire avec le principe 
de l'indivisibilité du pays. Les Tschèques dont l'his- 
toire offre de bonne heure les traces d'une culture et 
d'nne littérature nationales, établirent promptement des 
relations intimes avec les Allemands et introdu.s.rent 
beaucoup délémens germaniques, tant dans leur con- 
stitution que dans leurs institutions rurales et munie! 
pales L'organisation de leurs écoles et de l'umvers.te 
de Prague reproduisait fidèlement le modèle allemand. 
Cette université, centre d'instruction pour la Bohême ■ el 
l'Allemagne, passait au moyen-âge pour la plus célèbre 
académie allemande de l'époque. Alors la culture de la 
Bohème était non seulement au niveau de celle de 1 Al- 
lemagne, mais elle lui était même devenue supérieure, 
("est en Bohême, qu'un siècle avant la réformal.on alle- 
mande, les agitations religieuses se rattachèrent a un 



181 



système dogmatique absolu cl excitèrent un fanatisme 
populaire dont l'énergie, dans les guerres subséquen- 
tes, ébranla l'Allemagne jusque dans ses fondemens. 
D'un autre côté, ces troubles religieux s'opposèrent plus 
tard au progrès de la civilisation, et bientôt après la 
firent rétrograder d'une manière sensible. Quand les 
divisions religieuses firent naître la guerre de trente ans, 
ce fut la Bohême qui en fut le premier théâtre et qui 
jusqu'à la fin de la lutte, eut à en subir les conséquences 
les plus funestes. Après la répression de la révolte, la 
littérature Tschèque fut poursuivie comme entachée 
d'hérésie, et ne laissa que quelques rares vestiges. Les 
établissemens d'enseignement supérieur des Tchèques 
furent supprimés, ou plutôt transformés en établisse- 
mens allemands, et la culture nationale dut faire place 
à celle de l'Allemagne. Non content de cela, on voulut 
faire subir une transformation analogue aux élémens de 
la nation même. La noblesse indigène qui avait osé 
déposer son roi, fut dépouillée de ses biens et expulsée 
du territoire. La noblesse, allemande s'établit à sa place, 
cl ce qui resta de gentilshommes indigènes, adopta les 
raseurs germaniques. Dans les villes, où depuis long- 
temps les élémens allemands avaient été très nombreux, 
la population aisée et industrielle devint de plus en plus 
allemande. Des colonies allemandes s'établirent en outre 
dans loutes les parties du pays dépeuplé et ravagé; 
cependant le gros de la population campagnarde conser- 
va le type de la nationalité tschèque. Ce n'est que 
depuis environ un siècle que, sous le sceptre clément de 
l'Autriche, les Tschèques ont recommencé à ranimer et 
à cultiver tout ce que leur nationalité avait conservé de 
germes féconds. Leur littérature si riche, à laquelle les 
efforts d'un grand savant (Dombrowski) ont donné la 
première impulsion, prouve combien la nation Tschèque 
possède encore de forces vitales. Cette littérature em- 
preinte d'un sentiment patriotique, et principalement 
consacrée à des recherches scientifiques, n'est que peu 



182 



originale; ses poètes et ses philosophes n'ont été jus- 
qu'ici qne médiocres. 

Au milieu de l'elïervescence générale des tribus 
slaves, les Tschèques semblent appelés à jouer le rôle 
de médiateurs. Tandis que les Polonais et les Russes, 
comme des frères ennemis, sont séparés par des anti- 
pathies profondes, les Tschèques vivent dans la meil- 
leure entente avec ces deux tribus et ont su gagner leur 
affection cordiale. Nous sommes d'avis que les Tschèques 
ont pour mission d'occuper cette position médiatrice entre 
les différentes tribus de la race slave, et non celle de 
se mettre à la tète d'une monarchie slave, mission qu'on 
prétendit leur donner en 1848. 

D'abord cette tribu composée d'environ quatre mil- 
lions d'âmes n'est pas assez nombreuse pour jouer un 
grand rôle historique, et puis elle manque d'organisation 
intérieure. Elle ne possède ni bourgeoisie nationale, ni 
noblesse indigène; ce n'a été jusqu'ici qu'une nation de 
paysans et de savans. 

En continuant la revue des tribus slaves, nous pas- 
sons à une nation qui, sans contredit, a rempli une 
grande mission historique et occupé une position poli- 
tique d'une haute importance, nous vendons parler îles 

Polonais. 

D'abord nous nous croyons obligé de mentionner 
pour la rectifier, une erreur qui probablement a été pro- 
pagée à dessein et qui règne encore de nos jours dans 
presque toutes les parties .le l'Europe occidentale, où les 
svinpathies pour les Polonais sont des plus favorables; 
c'est que l'on confond généralement la nation Polo- 
naise avec l'Etat polonais. 

La nation polonaise, composée selon toute ap- 
parence, de deux tribus slaves, dont l'une, la noblesse 
actuelle dans les temps les plus reculés subjugua l'antre, 
représentée de nos jours par les paysans, ne compte 
tout, au plus que six à sept millions d'àmes, tandis que 
le territoire de l'ancien Etal polonais renferme plus 



183 



de viagl milHons d'âmes, e'est-à-dke une population dont 

les Polonais ne forment qu'un tiers à peine. 

Le rôle important que la Pologne a joué dans 
l'histoire universelle, ne date que de l'époque où elle fut 
réunie à la Lilhnanie. 

Parmi les Lithuaniens qui ne sont pas issus de race 
slave, il se forma de bonne heure un ordre de chevaliers 
conquérants tirant son origine des Normands (Varègues) 
qui, après s'être établis dans le pays, le soumirent au 
«•ouvernement d'un prince entouré d'une noblesse mili- 
taire. Les Lithuaniens allèrent à la rencontre des Mon- 
gols, s'emparèrent d'un grand nombre de provinces russes, 
entre autre de Kieff, la métropole de l'ancien Empire 
russe, de St. Vladimir, nommée la mère des villes. La 
Lithuanie, érigée en grand-duché, comprenait alors, outre 
la Lithuanie proprement dite, la Russie blanche, la 
Russie noire, avec une grande partie de la petite Russie 
et de la Russie rouge. Ce puissant empire, dont l'éten- 
due surpassai I. de beaucoup celle de la Pologne pro- 
prement dite, fut réuni à l'Etat polonais par suite du 
mariage de Jagellon avec Hedwige, princesse héritière 
de la couronne de Pologne. Ainsi fut formé de fait le 
grand Empire polonais, qui ne fut légalement con- 
stitué (pieu 1569. 

L'ancien empire de Kieff, fondé par Rurik, se trouva 
donc divisé en deux parties, dont l'une gouvernée par 
les descendants de Rurik, résidant à Vladimir et à Mos- 
cou, ne fit que végéter sous la domination des Mongols 
et des ïatares, jusqu'à ce qu'elle parvint à secouer ce 
joug, tandis que l'autre ayant pour capitale la ville de 
Kieif, fut incorporée à la Lithuanie, puis à la Pologne. 
Ce fut là l'origine de la lutte entre les Polonais et les 
Moscovites, lutte qui s'est prolongée à travers plusieurs 
siècles. D'abord la Pologne fut favorisée par la fortune, 
en sorte qu'un jour le territoire du Czar moscovite fut 
sur le point de devenir un fief de la Pologne; mais la 
guerre finit aux XVIII lème et XIX ièrae siècles par la ruine 









184 

complète de la Pologne. Non- seulement les provinces 
habitées par les Russes et les Uussiens (peuplade de la 
même race) furent réintégrées dans la Russie, mais la 
Lithuanie et d'autres provinces exclusivement habitées 

par les Polonais, furent également incorporées dans le 
territoire de la monarchie russe. La pairie primitive des 
Polonais fut partagée entre l'Autriche, la Prusse et la 
Russie, de telle sorte «pic la majeure partie fut réunie 
comme état particulier, sous le titre de royaume, à la 
couronne de Russie. 

La monarchie polonaise a eu une courte période de 
gloire, où la providence lui avait, donné la haute mis- 
sion de servir au christianisme de l'Occident, de rem- 
part impénétrable contre l'invasion el la domination des 
Mongols, des Talares et des Turcs. C'est, dans cette 
période de splendeur cl de puissance, «pie les Polonais 
parvinrent à s'assimiler les populations lithuanienne el 
russienne dans les provinces nouvellement acquises. 
La noblesse de la Lithuanie se polonisa entièrement el 
dans les provinces russiennes, où il n'existait pas 
de noblesse indigène, on vit s'établir la noblesse polo- 
naise, qui fit des habitants du pays ses serfs et ses 
taillables. Une partie pauvre de la noblesse guerrière 
de la Pologne, connue sous le nom de Schliachla, établit 
de nombreuses colonies agricoles, dans toutes les con- 
trées qui se trouvaient presqu' entièrement dévastées par 
la guerre. Toutes les villes, jusqu'à Kieff, furent or- 
ganisées sur le modèle des villes polonaises et reçurent 
les institutions qu'on avait empruntées aux Allemands. 
La noblesse nouvellement établie, pour consolider sa 
puissance politique, fonda partout de petites villes qu'elle 
peupla en grande partie de Juifs allemands. Les rois 
de la monarchie polonaise réussirent même à détacher 
l'église russienne du schisme d'Orient et à la récon- 
cilier avec l'église d'Occident, en la soumettant à l'au- 
torité suprême de Rome; de sorte que, à cette époque, 
tout l'empire polonais n'appartenait guère qu'à une seule 






185 



église, bien qu'il y eût encore variété dans les cultes. 
En ii ti mol. on parvint à former, de provinces si diffé- 
rente--, sous le rapport de la nationalité, un organisme 
politique passablement homogène. Alors vint la infor- 
mation du XVI' ème siècle, qui. en brisant l'imité de l'ég- 
lise, ébranla aussi l'unité politique des Etats dans les- 
quels elle s'introduisit, sans remporter une victoire 
complète. Chacun sait à quels déchiremens elle livra 
l'Allemagne, où pour maintenir au moins l'unité des 
petits Etats, on eut recours aux maximes de l'absolu- 
tisme le plus détestable, tels que ceux du jus refor- 
inandi et du cujus regio, ejus religio. La tolérance 
ou l'indifférence des WW' 11 " et XL\ ièmc siècles a cherché 
.1 jeter un voile sur cette division profonde, mais mal- 
beur à nous, si les faibles planches que l'on a jetées sur 
l'abinae pour nous en cacher la profondeur, venaient un 
jour à s'affaisser. L'état polonais était plutôt une répu- 
blique aristocratique qu'une monarchie, et il le devint 
d'autant plus qu'après chaque élection, la royauté perdit 
de forces. L'unité de l'Empire reposait donc plutôt 
sur l'aristocratie que sur la royauté. Aussi quand la 
noblesse s'engagea dans les luttes des confessions, ces 
scissions donnèrent au fondement et à l'unité de l'Etat 
une secousse beaucoup plus violente qu'elles n'auraient, 
pu le taire dans un état placé sous le régime d'une 
forte royauté. Dès lors la ruine de l'état polonais de- 
vint inévitable. Le parti plus faible recherchait et ob- 
tenait le secours des puissances étrangères; mais dès- 
qu'il devenait plus fort que le parti opposé, ce dernier, 
à son tour, allait solliciter la protection de l'étranger. 
Tous les esprits éclairés devaient prévoir qu'un état si 
profondément désorganisé était menacé d'une ruine 
prochaine. Son unique moyen de salut eut été dans 
une révolution en faveur de la royauté, et dans l'établis- 
sement d'une monarchie absolue avec les principes de 
ce que l'on appelle le despotisme éclairé. 

L'empire polonais a péri. et. ses désastres lui ont 



186 

; „. (|U is dans toute l'Europe des sympathies très vives, 
bien qae stériles. Il J a beaucoup de personnes qui 
espèrent que cet Empire sera tôt ou tard rétabli. 

Nous ne sauvions partager cette espérance. Ni la 
nation polonaise, ni le territoire (le l'ancien empire po- 
lonais ne possèdent les comblions indispensables pour 
former, dans le temps présent, un grand organisme po- 
Idinne, lm état indépendanl et promettant un grand 

Le territoire de la Pologne forme une vaste plaine 
.ans limites fixes et naturelles, accessible a toutes les 
invasions el sans frontière maritime, à moins qu'on 
n'entende dissoudre la monarchie prussienne en laveur 
( | t . la Pologne, el arrondir cette dernière par les pro- 
vinces ,1c la l'russe. Ce vaslc pays est hab.té par plu- 
sieurs peuplades appartenant, pour la plupart, à la race 
slave mais qui ne sont unies par aucun lien d'afleclion 
,, v - ,. u(|tl e. S'il est vrai que les Lithuaniens, surtout 
„. IIN qui sonl entièrement polonisés, s'accordent bien 
avec les Polonais, en revanche, les tinsses blancs et 
I... Unssiens s'en licnnent fort éloignés et s'attachent 
à la tribu -les Grand-Russes, surtout depuis qu'ils se 
sont séparés de L'église romaine pour entrer dans celle 
d'Orient Aussi dans toutes ces contrées, les rapporta 
entré la noblesse cl les paysans sont-ils dune irritation 
extrême: les Russiens portent à leurs seigneurs de race 
polonaise une haine mortelle qui. il j a quelques an- 
nées B 'es1 manifestée en GaUeie de manière à ]eter let- 
f roi dans toute l'Europe! Nous nous dispensons d exa- 
miner quelles son. les causes de cet esprit de haine: 
1, fait existe cl oppose une grande d.thculte a toute 
cohésion politique. Une bourgeoisie vigoureuse servant 
de classe moyenne ne se trouve que dans un petit 
ni)Mlbl , des Villes -le L'Ouest. Dans la plupart des villes 
msses, la population ne se compose ^re de nos murs 
encore que d'Allemands et .le Juifs. Enfin les Polonais 
qui forment la .lasse dominante, ne sont pas assez. 



187 



nombreux pour pouvoir maintenir longtemps leur domi- 
nation, et pour jouer un rôle important dans l'histoire 
universelle. 

Après avoir examiné toutes ees relations dans leur 
portée générale, nous devons exprimer la conviction pro- 
fonde, que les Polonais ont eu jadis une mission impor- 
tante dans l'histoire du monde, mais que cette mission 
étant accomplie, leur histoire doit être regardée comme 
close après la dissolution de l'empire polonais. Nous 
sommes donc d'avis, non qu'il surgira un nouvel em- 
pire de Pologne, mais que les Polonais resteront incor- 
porés dans divers organismes politiques. Bien plus 
quand même, grâce à un étrange caprice du sort, ils réus- 
siraient, comme du temps de Napoléon*), à opérer une 
espèce de restauration, elle devrait se renfermer dans 
les provinces habitées exclusivement par la nation polo- 
naise proprement dite; car les Polonais qui fondent leur 
droit à une existence indépendante sur leur nationalité 
distincte, ne pourraient pas, sans renier leurs propres 
principes, forcer les Rus siens à subir leur domination. 
Qoelle position occuperait un pareil empire avec six 
millons d'habilans enclavés entre trois grands états, sans 
frontière maritime, sans liaison naturelle avec d'autres 
pays, sans moyens suffisans de défense? La durée d'un 
pareil état n'aurait pour condition que la rivalité de ces 
trois puissances; il se trouverait mêlé à toutes leurs 
rives, le jouet continuel de leurs intrigues, la scène de 
toutes leurs guerres. Ouellc mission cet étal pourrait-il 
remplir au profit de l'univers? 

Nous ne croyons donc pas à un rétablissement du- 
rable de l'empire polonais; mais cela n'exclut pas l'idée 



") Napoléon avait pour de pareilles relations une grande perspicacité 
naturelle. Pourquoi n'entreprit-il pas de rétablir l'empire polonais? 
Pourquoi ne donna-t-il même pas la qualification de royaume au 
duché de Varsovie qu'il avait créé. C'est qu'il était pénétré du 
sentiment que ce n'aurait été qu'une création tout éphémère. 






188 

«pie les Polonais conservent l'unité morale de leur na- 
tionalité et qu'il développent leur propriété individuelle 
sous le rapport du caractère, des mœurs, de la Langue 
cl de la littérature. Qu'ils se consolent en réfléchissant 
que nous autres Allemands, nous ne parvenons pas non 
plus, cl peut-être pour notre bonheur, à constituer l'u- 
nité de l'Allemagne, but des projets extravagans de 1848. 



Nous arrivons à présent à la tribu la plus nom- 
breuse et qui occupe le territoire le plus étendu, c'est- 
à-dire aux Russes. Ici nous trouvons toutes les condi- 
tions générales tellement favorables, qu'elles nous don- 
nent la conviction que parmi loutes les tribus slaves, 
celle des Russes est la seule qui soit appelée dans le 
.Moment actuel à une grande mission dans l'histoire uni- 
verselle, el qui, favorisée par le temps, la situation et 
les circonstances, semble en état de la remplir d'une ma- 
nière satisfaisante. 

S'il s'agil de formuler d'une façon précise la mis- 
sion historique qui parait dévolue aux Russes, nous di- 
rons qu'ils s oui appelés à servir de médiateurs 
entre l'Europe ei l'Asie, et à transmettre à l'O- 
rient la civilisation occidentale. Evidemment la 
Russie, sous ce rapport, est encore dans la période as- 
cendante de son histoire, et elle a devant elle un long 
et glorieux avenir. 

' L'empire russe mis en parallèle avec l'ancien empire 
romain, présente un certain nombre d'analogies et de 
différences sur lesquelles nous aurons encore à revenu- 
plus lard. Voici un point de comparaison qu'il est op- 
portun .le signaler ici. L'empire romain, par sa position 
qui dominait tous les pays civilisés, entourant la Médi- 
terranée, et par sa constitution complètement réglée, 
offrit seul au christianisme les moyens de se propager 
rapidement et d'établir son église d'après un système 



189 



organique. De même l'empire russe par sa puissance. 
son étendue, sa position entre l'Europe et l'Asie, se 
trouve être le seul qui soit en état de faire pénétrer la 
civilisation de l'Occident, et par suite le christianisme, 
dans l'intérieur de l'Asie. 



Les mots de conquête et de guerre ont un son désa 
gréable. Les actions exprimées par ces termes sont quali- 
fiées par la morale et la religion d'injustice et de péché; 
mais l'économie de l'histoire universelle leur assigne une 
valeur bien différente. Que serait le genre humain sans 
les guerres et sans les conquêtes? La guerre a été né- 
cessaire pour faire naître l'organisation des nations et 
pour fonder la communauté et l'unité du régime monar- 
chique; c'est par la guerre que toutes les forces physi- 
ques et morales des peuples ont été réveillées et ani- 
mées, c'est par suite de la guerre qu'ils ont fait des 
progrès et pris part au bienfait de la civilisation. Les 
guerres et. les conquêtes ont eu pour conséquence im- 
médiate, de faire disparaître, en les incorporant dans de 
plus grandes circonscriptions, les petites communes et 
tribus qui, en partie, étaient déjà en voie de dissolution, 
ou qui, à cause de leur isolement, étaient inaccessibles 
à toute espèce de progrès matériel et moral, (''est ainsi 
que naquirent les états dans lesquels les différens peu- 
ples, en se confondant dans les rapports les plus intimes, 
en s'instruisant les uns les autres, en échangeant ce qu'ils 
possédaient de culture nationale, se trouvèrent en état, 
grâce à cette assistance mutuelle, de faire des progrès 
simultanés dans la civilisation. En outre, les expédi- 
tions des grands conquérans eurent l'avantage de rap- 
procher les peuples les plus éloignés, et de faire naître 
l'idée fondamentale de toute civilisation, l'idée de l'hu- 
manité, considérée comme un tout qui, perfec- 
tionnée et sanctionnée par le christianisme, se Irans- 



190 



forma en relie de la fraternité fie tous les hommes et 
«le leur égalité devant. Dieu. 

C'est La passion humaine, bien plus souvent que la 
raison, qui provoque et domine les grands événemens 
de l'histoire universelle. La soif des conquêtes, dans 
les individus comme dans les peuples, provient sans 
doute d'un penchant pervers qui trouve son châtiment, 
soit ici has, soil dans l'autre vie; mais les conquêtes 
qui en sont le produit, doivent être considérées presque 
toujours comme un bienfait de la providence, parce 
qu'elles secondcnl les progrès du genre humain. 

En réfléchissant sur les destinées des grands peu- 
ples de l'histoire, on constate d'abord l'immense variété 
des voies qui leur oui été assignées par la providence; 
cependant on \ trouve aussi certains points qui consti- 
tuent une espèce de ressemblance. 

Quelques-uns de ces peuples, petits et faibles à leur 
origine, se sont Icnlement accrus, et ont fini par occuper 
de vastes territoires, par absorber une foule d'autres tri- 
bus et par former de grandes nations dont la gloire et 
la civilisation se sont répandues bien au-delà de leur 
siège primitif; tels furent les Crées et les Romains, ces 
jumeaux de la civilisation ancienne. Les Grecs formè- 
rent dans les premiers temps une fonle de petites com- 
munes, gouvernées d'abord par de petits rois, et qui furent 
ensuite constituées en républiques. Les institutions re- 
ligieuses (les oracles, le tribunal des Aniphietyons , les 
jeux olympiens) et de grandes entreprises nationales 
(l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie et les 
guerres contre les Perses) cimentèrent l'union des tri- 
bus confédérées. Pcu-à-peu la confédération des étals 
grecs gagne en étendue et envoie, dans tous les sens, 
des colonies qui restent en liaison avec la métropole. 
La Macédoine, sous le sceptre d'un grand prince et hé- 
ros illustre, s'incorpore la Grèce et fond sur la grande 
monarchie perse, pour l'anéantir. Alors les mœurs, la 
culture cl l 'idiome des Grecs deviennent dominans dans 






191 

les classes supérieures de tous les peuples de l'Asie 
mineure, de la Syrie et de l'Egypte. Ensuite à la chute 
des empires grecs, la suprématie politique passe aux 
Romains ; niais la langue et la culture grecques se main- 
tiennent, et le christianisme qui commence à grandir se 
scinde en deux branches, l'église grecque et l'église la- 
tine. A la lin l'empire du monde n'est plus en état de 
maintenir son unité; il se forme une Rome grecque et 
une Rome latine, et l'empire grec prolonge encore son 
existence pendant dix siècles. De nos jours enfin, la 
aation des Grecs, après avoir subi pendant trois cents 
ans le joug des barbares, possède encore assez, de force 
vitale, pour s'approprier une partie de la civilisation oc- 
cidentale. Ayant secoué la domination des Turcs, la 
Grèce bien que faible encore, vient d'entrer comme état 
indépendant, dans la famille des nations européennes. 

Il en fut tout autrement de l'histoire de Rome, qui 
n'étant d'abord qu'une petite ville gouvernée par des rois, se 
transforma après deux siècles en république aristocrati- 
que, et qui. menacée à la suite de longues luttes avec 
la démocratie du danger de succomber à cette dernière, 
au bout de cinq siècles, passa subitement au pouvoir 
d'un empereur absolu. Ce qu'il y a de caractéris- 
tique dans l'histoire de Rome, tant sous le rapport de 
son développement intérieur, que sous celui de l' exten- 
sion de sa puissance extérieure, c'est qu'elle représente 
un mouvement progressif lent, mais continu et régulier, 
nunquam relrorsum. Ce ne fut que cinq siècles après 
la chute de Carthage, que Rome devint une puissance 
universelle; ce ne fut qu'au bout de sept siècles et 
demi, au temps du Christ, qu'elle se trouva à l'apogée 
de sa puissance. 

Cette marche lente et progressive contribua à ren- 
dre les conquêtes de Rome si durables. Elle donna 
aux Romains le temps de s'assimiler les pays conquis. 
Ce qui servit à compléter et à assurer les conquêtes 
des Romains, c'est qu'ils apportèrent dans les provinces 



■ I 



â 



192 



soumises leurs Dieux, leur idiome et leur con- 
stitution, et qu'ils adoptèrent en même temps, sous 
ces trois rapports, les usages indigènes; en y introdui- 
sant certaines modilications. Nulle part les Romains ne 
s'opposèrent au culte des peuples étrangers; ils cher- 
chaient plutôt à identifier les Dieux indigènes avec ceux 
de Rome, de sorte que les désignations étrangères ne 
paraissaient être que les surnoms de ces derniers ou 
leurs noms traduits dans la langue du pays. C'est ainsi 
que Tacite parle de Mar s que les Germains appel- 
lent Thor. S'ils rencontraient une divinité ou un culte 
qui n'avait rien d'analogue dans leur mythologie, ils 
n'hésitaient pas a l'adopter et à lui donner une place 
dans leur propre culte. ("est ainsi qu'ils agirent avec 
le culte d'Isis, emprunté aux Egyptiens et avec les mys- 
tères des Druides, qu'ils adoptèrent des Celtes. Ils sem- 
blent n'avoir ignoré ou dédaigné que le Dieu des Juifs 
(Jéhovah), probablement parce que ce Dieu exclut tous 
les autres. 

Ils en usèrent encore autrement avec la mythologie 
grecque: ils la réunirent en bloc à celle de Rome. Ils 
se vantaient de tirer leur origine des Grecs et des Troyens, 
cl se piquaient même de descendre, par Enée, des divi- 
nités grecques; ils se distinguaient enfin, à 1 instar des 
Grecs, de Ions les autres peuples qu'ils appelaient 
barbares. Les sentiuiens religieux des Romains du- 
rèrent aussi longtemps que se maintint l'austérité de 
leurs anciennes mœurs. Mais quand Rome fut à l'apo- 
gée de sa puissance, quand le monde entier connu fut 
soumis à sa domination, ils n'eurent plus rien à deman- 
der aux Dieux. Le luxe efféminé, la philosophie, la 
corruption croissante des mœurs ne laissèrent plus de 
place aux divinités de l'ancienne Rome. Les personni- 
fications de l'empire universel et du régime impérial com- 
mencèrent à devenir l'objet d'un culte religieux, qui se 
répandit sur toutes les parties du monde romain, par- 
tout la statue d'Auguste fut placée sur les autels. Quel 



193 



singulier contraste! A la même époque où des hommes 
sont érigés en Dieux, apparaît le Christ, le Dieu incarné, 
cpii revêt l'enveloppe mortelle et le monde qui n'hésitait 
pas à adorer des hommes, ne reconnaît pas Dieu, qui 
a pris la forme humaine. Son propre peuple le renie, 
les Juifs attendaient le Messie, pour ohtenir la supré- 
matie politique du monde, mais l'idée d'un Dieu devenu 
homme leur paraissait un hlasphème. 

Les Romains ont apporté leur langue à tous les 
peuples soumis, dont la culture se trouvait au-dessous 
de la leur, par exemple, aux Gaulois, aux Espagnols, 
aux habitans de la Dacie, et c'est ainsi que se formè- 
rent les langues romanes. Quant aux pays appartenant 
à la civilisation grecque, ils n'ont jamais adopté la lan- 
gue latine; au contraire, l'idiome grec devint la langue 
des savans, et il fut fréquemment employé dans la 
conversation des classes les plus cultivées de Rome. 

La constitution et l'administration de l'empire ro- 
main avaient atteint à une perfection qui n'a jamais été 
dépassée. De nos jours encore, elles servent de base et 
en partie de modèle aux institutions de tous les pays 
de l'Europe. Le syslème de la législation romaine sanc- 
tionne, outre les rapports naturels produits par le déve- 
loppement historique de la nation, les éternels principes 
du droit rationnel dont l'autorité prévaut chez tous les 
peuples. 

Les possessions romaines, grâce à l'invasion de la 
langue, de la religion, des mœurs et des institutions ro- 
maines, furent tellement romanisées que clans les der- 
nières périodes de l'empire, il se forma souvent dans 
les provinces, par exemple dans les Gaules, en Espagne 
et dans la Grande-Bretagne, des états indépendants qui 
ne cessèrent pas toutefois d'être des états romains, c'est- 
à-dire des parties de l'empire romain. Même l'empire 
grec byzantin, dans lequel l'idiome grec devint bientôt 
prédominant, n'a jamais cessé de se considérer comme 

Eludes sur la Huîsic. Vol. III, A Q 



194 



la continuation de l'empive romain. Aussi la ville de 
Constantinople a-t-elle été appelée la nouvelle Rome. 
Contrairement à la marche progressive des Grecs 
et des Romains qui, partant d'une faible origine, sont 
parvenus à former des empires vastes, puissants et du- 
rables, d'autres nations, en paraissant sur la scène de 
l'histoire, se montrent dès le principe fortes et puissan- 
tes- dans leur course guerrière elles écrasent tous les 
peuples, elles dévastent tous les pays, mais pareilles a un 
torrent débordé, elles disparaissent avec la même rapi- 
dité et ne laissent guère de traces. Tels étaient ]adis 
les Scythes, qui, d'après Hérodote, soumirent en peu 
de temps toute l'Asie antérieure pour disparaître au 
bout de 28 ans dans les steppes; tels étaient encore 
les Gaulois, dont les expéditions sont moins connues, 
plus lard les lluns et enfin les Mongols. La mission de 
ces peuples parait être semblable à celle des tempêtes, 
qui soulèvent la mer pour empêcher la stagnation et la 
putréfaction des eaux. Le genre humain a toujours re- 
o-ardé les invasions de ces peuples comme un châti- 
ment de la providence, ayant pour but d'obvier à la 
corruption morale et à la dégradation des nations civi- 
lisées. Les chefs de ces grandes migrations qui ressem- 
blent à des avalanches populaires, se sont toujours con- 
sidéré* comme les organes et les instrumens de la vo- 
lonté divine. Attila s'appelait le fléau (ou plutôt le 
rayon) de Dieu. Gengiz-Khan se retira dans le désert, 
et ce ne fut qu'après avoir passé plusieurs jours dans 
la solitude, qu'il se présenta devant le peuple, pour lui 
annoncer sa mission de soumettre l'univers et d'exter- 
miner les nations. 

Les grandes expéditions des peuples germaniques 
présentent un caractère particulier. Llles ont eu les résul- 
tats les plus favorables au développement de l'espèce 
humaine, en régénérant les peuples de la civilisation 
païenne, dont les mœurs se trouvaient dépouillées de leur 
ancienne austérité, les sentimens religieux éteints, et les 






195 



esprits égarés par une philosophie frivole, et en offrant 
au christianisme qui venait de naître des âmes jeunes 
et fortes, au moyen desquelles il put parvenir à celte 
haute perfection qui caractérise la vie religieuse, les 
institutions ecclésiastiques et les progrès intellectuels 
de l'Occident, depuis le moyen-âge jusqu'à nos jours. 
A notre avis, l'immobilité de l'église orientale s'explique 
principalement par le fait, que les nations grecque et 
orientale ont manqué de cette régénération par le sang 
des peuples barbares. Peut-être les peuples slaves, les 
Russes, les Serviens et les Bulgares, sont-ils appelés à 
devenir, pour la partie orientale de l'église catholique, 
ce que les peuples germaniques sont devenus pour la 
partie occidentale. D'après notre conviction intime, ils 
ne pourraient accomplir cette mission qu'après s'être ré- 
conciliés avec l'autorité du pape. 

Les peuples germaniques, bien différents des Ro- 
mains, n'apportèrent pas aux peuples des pays conquis 
leur religion, leurs mœurs, leurs idiomes , leurs lois et 
leurs institutions; ils restèrent d'abord complètement 
séparés des peuples soumis et conservèrent leurs usages 
sans attaquer ceux des indigènes. Mais plus tard, après 
avoir adopté le christianisme, ils se confondirent entiè- 
rement avec les peuples soumis, et, de ce mélange, sor- 
tirent de nouvelles nations avec des systèmes particuliers 
de législation, de constitution et d'administration, et 
même avec de nouvelles langues qui, bien que présen- 
tant un organisme complet et indépendant, conservent 
encore une certaine ressemblance avec les idiomes qui 
leur ont servi de base. — 

Pour examiner les relations sociales et la position 
politique de la Russie, il est nécessaire de jeter un coup- 
d'œil général sur le reste de l'Europe. Qu'il nous soit 
permis de reprendre, dans ce but, les choses d'un peu 
plus haut. 

Aussi loin qu'on remonte dans l'histoire de l'espèce 
humaine, on trouve les hommes, même les plus grossiers 

13* 



196 



et les plus snuvages, réunis en sociétés par un instinct 
irrésistible. Nulle part, et clans aucune période de l'hi- 
stoire, dans les anciens temps moins que jamais, les in- 
dividus ne paraissent libres et indépendants. La vie 
commune d'un cerlain nombre d'individus, quelles qu en 
soient du reste les conditions, est impossible sans une 
espèce de hiérarchie; mais dès qu'il se forme une so- 
ciété, elle ne saurait se passer d'un chef ou d'une auto- 
rité. H est vrai qu'on admet parfois une autorité invi- 
sible. Les temps primitifs ne reconnaissaient comme 
hase de leurs sociétés ni contrai social, ni loi votée, ni 
direction arbitraire, mais ils reconnaissaient parfois une 
idée suprême, un Dieu, qui donne la loi et qui en con- 
fie l'exécution à ses serviteurs ou prêtres. Cependant 
les peuples n'ont pas été contents de cette théocratie; 
ils ont partoul demandé une autorité visible et ma- 
térielle, et l'histoire des Juifs fournit à cet égard un 
exemple éclatant. 

Les autorités peuvent naitre de trois manières ^ dif- 
férentes; de l'hérédité, de l'élection ou de l'usurpation; 
mais l'origine ne change point la nature de l'autorité. 
Jamais l'autorité n'a été regardée par l'humanité comme 
une chose qui n'existe que par la convention et .pu 
peut être supprimée de la même façon; on a toujours 
considéré l'autorité comme une institution nécessaire, 
bnposée par la nature ou établie par la divinité elle- 
même, et l'on ne s'est nullement attaché à distinguer. 
si die -lésait son origine à l'hérédité, à l'électron ou 
à l'usurpation, ("est ainsi que Dieu, par la bouche de 
Samuel, parle du droit que tout roi a sur son peuple, 
et l'apôtre prêche la soumission à toute autorité qui 
a le pouvoir. La mythologie des païens repose égale- 
ment sur le principe' de la royauté; Jupiter était le rot 
des Dieux et des hommes. Beaucoup de peuples païens 
croyaient que les races de leurs rois descendaient im- 
médiat ement «les Dieux, comme par exemple les Hera- 
clides chez les Grecs, Romulus chez les Romains, les 



197 



Nibelungen et les Ases chez les peuples germains et Scan- 
dinaves. Les républiques de l'ancien monde reconnais- 
saient de même le caractère sacré de l'autorité; la ré- 
publique elle-même, soit cité, soit pays, était une divi- 
nité comme Athènes, la Sainte Rome etc. et l'autorité élue 
par le peuple ne régnait qu'au nom de cette divinité. 
J)n reste la mythologie ancienne représente les idées de 
pouvoir et de force comme des divinités personnelles, 
des serviteurs de Jupiter que Promethée, par ordre du 
Dieu suprême, dut attacher au rocher. 

Evidemment le monde ancien dominé, avant le Christ, 
par l'idée du destin, ne connaissait dans les notions de 
royauté, pouvoir, gouvernement et autorité, qu'un droit 
nécessaire, rigide et inflexible qui peu-à-peu fut dé- 
pouillé des élémens patriarcaux et cléricaux qu'il devait 
au\ monarchies des Perses, des Egyptiens etc. et le 
régime républicain donna naissance à la souveraineté de 
la force, au gouvernement impérial, auquel on rendit des 
honneurs divins, tandis que la vieille divinité de Rome 
fui transformée en abstraction légale, celle de la chose 
publique ou de l'Etal (res publica). H était réservé aux 
Germains d'opérer une révolution complète dans les idées 
du monde civilisé. 

Quand le christianisme naquit, le monde ancien avait 
réalisé les idées d'état et de pouvoir dans le régime 
impérial. Les peuples païens s'y soumirent par con- 
trainte, par habitude, par instinct comme les abeilles 
se soumettent à leur reine; les hommes civilisés ou 
émancipés obéirent par philosophie. Le christianisme 
vint donner à la position des peuples une base morale. 
Il enseignait aux fidèles qu'il fallait se soumettre à l'au- 
torité, investie du pouvoir, non par habitude ou par 
instinct, ni par contrainte, mais par obéissance spon- 
tanée envers Dieu. L'obéissance envers les autorités 
fut donc élevée au rang des vertus. 

Ces notions restèrent en vigueur aussi longtemps 
que subsista l'empire romain. Au quatrième siècle, les 



téh 



198 



empereurs embrassèrent le christianisme; le régime im- 
périal reçut une sanction religieuse; les empereurs se 
posèrent en ecclésiastiques et intervinrent dans l'orga- 
nisation de l'église. Cependant l'état légal du paganisme 
romain ayant pour devise cette maxime du despotisme: 
Salus rei publicae summa lex, se conserva sur 
son ancienne base et sans être modifié par le christia- 
nisme. De même les conditions sociales, grâce à la 
haute perfection qu'avait atteinte le droit privé, se main- 
tinrent dans un ordre parfait et conforme aux anciens 
principes. Les bases du gouvernement, de l'organisation 
politique et de la vie sociale, restèrent en général les 
mêmes, jusqu'à la chute de l'empire d'Orient, au quin- 
zième siècle. 

Dans la partie occidentale de l'empire romain, l'in- 
fluence du christianisme se fit sentir d'une manière bien 
différente. La fusion des nations germaniques avec les 
populations indigènes, produisit une révolution complète 
dans les esprits et classa les idées d'autorité, de ro- 
yauté, de soumission et d'obéissance des sujets, etc. sur 
«ne base morale. L'idée dn destin aux arrêts impéné- 
trables duquel, d'après la croyance des anciens, était 
soumis le roi des Dieux et des hommes (comme le plus 
simple mortel), et dont la volonté n'admettait qu'auto- 
rité absolue d'un côté et obéissance passive de l'autre, 
cette idée qui avait trouvé son expression la plus par- 
faite dans l'état absolu de l'empire romain, devait faire 
place au système féodal qui avait pris naissance dans 
les nations chrétiennes formées par la fusion des élé- 
mens romains et germaniques. 

Le système féodal repose, en dernière analyse, sur 
le dogme chrétien de la liberté, de la volonté humaine 
et sur le devoir de l'obéissance spontanée envers Dieu 
et ses commandemens. D'après cette opinion, tout pou- 
voir et toute autorité émanent de Dieu ; c'est, ou une in- 
stitution divine, répondant aux besoins naturels de l'hu- 
manité, comme par exemple, les relations patriarcales 



199 



entre parens et enfants, entre le chef et les membres 
d'une tribu, ou c'est une doctrine, une loi révélée par 
les prophètes et accomplie par le Christ. Le seigneur 
n'est venu au monde que pour prendre la direction du 
genre humain; c'est dans ce but qu'il a fondé l'église 
chrétienne et promis de rester avec elle jusqu'à la fin 
des temps. Or, l'homme renferme deux natures, une 
nature spirituelle, qui tend à une vie au delà de ce 
monde, et une nature matérielle, qui tend à consolider 
les relations de sa vie temporelle. De même l'église 
du Christ se divise en deux directions ou autorités, des- 
tinées l'une à guider la vie spirituelle, l'autre à régler 
la vie matérielle de l'homme; ce qu'on nomme en lan- 
gage symbolique le bras spirituel et le bras temporel 
de l'église. Ces deux bras se sont manifestés dans le 
inonde matériel et dans l'histoire comme autorité spiri- 
tuelle sous le pape, et comme autorité temporelle sous 
l'empereur. Cette dernière jouit des honneurs et des 
splendeurs du monde, mais elle se trouve sous la di- 
rection de l'autre, parce que l'autorité spirituelle est 
chargée de conduire l'humanité vers le but suprême, 
auquel tous les intérêts matériels doivent être subor- 
donnés. *) Ainsi que la partie spirituelle de l'église re- 
présentait une hiérarchie parfaitement organisée, de sorte 
que chaque membre recevait son autorité de celui qui 
se trouvait immédiatement au-dessus de lui, de même 
dans la section temporelle, l'empereur était le chef de 
la chrétienté de qui émanait toute autorité séculière. **) 



*) Parmi les questions qui étaient adressées aux empereurs nouvelle- 
ment élus et qu'ils devaient affirmer par serment, on trouve celle-ci: 
Vis sanctissimo in Chrislo patri et domino Romano pontifia 
et sancta ecclesiœ Romanœ subjectionem debitam et 
fidem reterenler exhibere? La réponse devait être: Volo. 
**) Du reste, ce système n'était qu'une doctrine de l'église italienne 
et allemande, qui n'a pas exercé une grande influence sur le reste 
de l'Europe ; bien que les papes se soient fréquemment prononcés 
en aa faveur. Elle ne trouva que peu d'adhésion en France, en 



200 

Cependant les individus, comme toute l'espèce, ne 
sont pas contraints par une nécessité naturelle et fatale, 
à reconnaître cette double autorité; ils doivent s'y sou- 
mettre spontanément. La connaissance du christianisme 
et la vie dans la communauté chrétienne, font naître 
cette obéissance spontanée. On obéit en chrétien pour 
l'amour de Dieu; L'obéissance est un devoir moral et 
non une contrainte. Du reste celle soumission sponta- 
née n'est que la première base du système féodal. Dès 
qu'en entrant dans l'église et en reconnaissant l'autorité 
temporelle, on participe à la communauté de l'église et, 
de la société séculière, on a des litres aux biens de 
l'église et du monde séculier, comme à la protection 
des deux autorités. Dès lors il existe un lien réci- 
proque, une espèce de contrat. Le devoir et le droit 
se tiennent en équilibre, et on n'ose se soustraire ar- 
bitrairement à l'obéissance; on n'est libre que quand le 
contrat a été annulé. Tant que l'annulation n'est pas 
prononcée, l'autorité peut user de la force extérieure 
pour contraindre les individus à remplir leurs obligations. 
Ce ne sont pas les hommes seuls qui se trouvent dans 
une dépendance spontanée; tous les biens de la terre 
sont dans une position analogue. Toute propriété n'est 
donc qu'un fief de Dieu temporairement concédé, et (foi 
dispensée par le chef suprême ou par l'empereur, se 
transmet de main en main jusqu'au plus humble sujet 

de l'empire. 

Mais papes et évêques, empereurs, rois et princes 
ne sont pas des hommes d'un ordre supérieur, ni les 
descendants directs des dieux, comme on le croyait 
dans le temps des païens, mais des hommes semblables 
à tous les autres hommes. Cependant tous ces chefs, 
papes, empereurs, rois etc., n'ont été ni inventés ni in- 
stitués par les hommes; c'est Dieu, qui leur a imposé 






Angleterre et en Espagne; la Pologne, la Hongrie et le Dane- 
marc lui étaient plus favorables. 



201 



leurs fonctions comme un devoir. Ils sont les serviteurs 
de Dieu et pour l'amour de Dieu, les serviteurs des 
hommes, particulièrement de leurs subordonnés *), Servi 
servorum D ei. 

On peut regarder comme le véritable emblème du 
moyen-âge féodal cette devise inscrite sur le bouclier du 
Prince noir: Ich dinl (je sers!). Il y eut une époque au 
moyen-âge, où l'on se croyait malheureux et presque dés- 
honoré d'être complètement indépendant et de posséder 
une propriété libre. Chacun s'empressait alors de re- 
mettre sou franc-alleu entre les mains d'un supérieur, 
pour le recevoir ensuite sous forme de fief. 

Cette manière d'envisager le christianisme s'était 
presque généralement introduite dans l'église et dans la 
société des premières périodes du moyen-âge, mais en 
même temps s'engagea la lutte entre les deux pouvoirs 
suprêmes, l'autorité du pape et celle de l'empereur, lutte 
ilonl les conséquences entraînèrent la chute de tout l'é- 
difice tic la féodalité chrétienne. 

L'ancien empire romain d'Occident avait péri depuis 
longtemps, et des royaumes germaniques s'étaient établis 
Mu ses ruines. Peu-à-peu tous ces empires, et par consé- 
quent la plus grande partie de l'Empire d'Occident, furent 
réunis entre les mains d'un seul roi. Alors on vit s'ac- 
complir un événement mémorable: le pape reconnaissant 
pour l'église l'importance ou plutôt la nécessité d'une 
protection séculière, mit la couronne de l'empire romain 
sur la tête du puissant roi des Francs, Charlemagne, au 
milieu des acclamations de tout le peuple. 

Ce ne fut que dans les siècles subséquens, que sur- 



B ) C est là un point qu'il ne faut pas perdre de vue. Certaines au- 
torités, même les papes et les empereurs étaient élus et quelque- 
fois même par les suffrages directs du peuple. Cependant leur 
pouvoir n'était pas sensé émaner du peuple, mais passait pour éta- 
bli par Dieu lui-même. Voilà pourquoi on obéissait à un chef élu 
qui naguère avait été l'égal de tout le monde, tout aussi complè- 
tement qu'à une autorité héréditaire. 



202 

git la controverse au sujet des droits de la couronne 
impériale. Ni les papes, ni les empereurs ne saisirent 
dans toute sa pureté l'idée historique et sublime de 
l'unité des pouvoirs, dont les attributions étaient repré- 
sentées par l'emblème de deux épées. Les adversaires 
se placèrent tous, plus ou moins, à un point de vue 
politique et matériel. Les papes soutenaient que l'em- 
pire n'était qu'un fief de l'église, dont le chef pouvait 
seul le conférer. En réalité, l'empire devait être plutôt 
la partie séculière de l'église même, une institution éta- 
blie par Dieu lui-même, à l'égal de la papauté qui tou- 
tefois, comme dépositaire des idées providentielles, de- 
vait garder la direction spirituelle et le contrôle suprême. 
Les papes disaient: le roi Charles n'a ni hérité ni con- 
quis la couronne impériale, mais le pape la lui a con- 
férée devant l'autel de l'église de Rome, avec l'assenti- 
ment de la communauté chrétienne. Les empereurs ré- 
pondaient: La couronne impériale est plus ancienne que 
l'église chrétienne. Le Christ et ses parens en ont for- 
mellement reconnu l'existence et les droits (donnez a 
l'empereur ce qui appartient à l'empereur). Charlemagne 
était déjà en possession de l'empire romain; il était donc 
empereur de fait. Le couronnement ne fut qu'une cé- 
rémonie, la consécration chrétienne d'une couronne 
païenne. Les empereurs romains des périodes précé- 
dentes, et les empereurs byzantins ont été couronnés 
par des dignitaires de l'église chrétienne, sans qu'on ait 
jamais songé à prétendre que la couronne fût un fief de 

l'église etc. 

Au commencement de cette lutte, les empereurs lu- 
rent victorieux, et jusqu'à l'époque de Grégoire VII, ils 
opprimèrent l'église au point de provoquer une forte re- 
action*). Alors ce fut l'église qui l'emporta; mais con- 



») Voir histoire universelle de l'église, par ufroerer," troisième et 
quatrième volumes. C'est là un ouvrage d'une sagac.te et d une 
impartialité admirables. 



203 



formément à cette vieille maxime tant de fois prouvée 
par l'expérience: ecclesia pressa victrix el gloriosa, la vic- 
toire entraina sa démoralisation intérieure, qui se ma- 
nifesta surtout quand les papes, par leur séjour en 
France, furent privés de toute liberté personnelle. L'em- 
pire se releva de nouveau vis-à-vis de la papauté, mais 
il perdit la mission sublime d'un empire du monde chré- 
tien, et ne garda que la couronne, il est vrai extraor- 
dinairement brillante, d'un royaume allemand. 

Quand la papauté et l'empire abandonnèrent l'idée 
sublime de la mission, en vertu de laquelle ils étaient 
appelés à se suppléer dans le gouvernement suprême de 
l'univers, on vit reparaître et se faire accepter dans le monde 
politique l'idée païenne de l'état absolu, telle qu'elle s'é- 
tait formée à Rome sous les premiers empereurs. 

La résurrection du droit romain donna plus de con- 
sistance à cette doctrine politique. Depuis ce temps, 
le droit romain devint l'arme la plus puissante contre la 
papauté et le système chrétien de la féodalité germani- 
que. Le droit romain fut adopté comme droit impérial 
par excellence. Né et développé sous les empereurs ro- 
mains, les prétendus ancêtres des empereurs allemands, 
il fut mis en vigueur et dans le droit privé, où il ne fut 
appliqué que subsidiaitement, et dans le droit politique, 
où son autorité fut directe et absolue. 

Le principe de l'état païen fataliste comme source 
exclusive de tout droit, vis-à-vis duquel aucun autre droit 
ne pouvait être valable, est devenu depuis le quatorzième 
siècle, où les savans s'appliquèrent à en développer tou- 
tes les conséquences, la marque caractéristique des pé- 
riodes subséquentes, le principe dirigeant, de l'histoire 
des étals et des peuples de l'Occident. Il a pris des 
formes bien variées, mais quant à l'origine et au prin- 
cipe, c'est toujours la même idole du siècle. Il a par- 
ticulièrement donné naissance à trois systèmes qui se 
sont disputé le gouvernement de la société: 

1) Le despotisme absolu, qui a été pratiqué d'abord 



■■ 



204 

par les empereurs romains, el qui a trouvé son expres- 
sion la plus complète dans cette fameuse parole de 
Louis XIV: „L'état. c'est moi!» Ce système n'est que 
la caricature de la véritable monarchie. 

2) La bureaucratie absolue, ayant à sa tète le mo- 
narque connue ..premier serviteur ,1e l'état". Ce système 
est parvenu au plus liant degfé de développement réel 
en Prusse, sous le règne ,1e Frédéric Guillaume III, bien 
qu'il ail été plutôt, dans les conséquences que dans 
le principe même de la législation prussienne. Hegel et 
son école se sont appliqués à lui donner une base tout- 
à-feit philosophique. On pourrait appeler cette forme 
politique, la caricature de la véritable aristocratie. ( 

3) La souveraineté populaire, avec ses diverses nu- 
ances. Ce système n'est au fond que la caricature des démo- 
n-aï ics anciennes el des républiques du moyen-àge, qui 
.'■laienl pourtant des communautés parfaitement organi- 
sées. La souveraineté populaire repose essentiellement 
sur deux principes qui se détruisent mutuellement, c'est- 
à-dire sur l'idée de la divinité réelle de l'espèce humaine, 
et sur l'idée d'un destin aveugle. 

L'idée de la divinité du genre humain est de date 

hès ancienne. Elle fut déjà prèchée à nos premiers pa- 

rens par le serpent, cet être de la négation perpétuelle: 

Eritis sicut Dei, scienles bonum et malum! Le monde 

païen, dans toutes les périodes de son histoire, s'est 

montré disposé à déifier des hommes, poussé peut-être 

par le pressentiment que Dieu paraîtrait un jour sous 

| a forme humaine. Vers la lin de l'histoire païenne, 

Surgit l'idée de la nature divine de l'étal incarné dans la 

personne des empereurs. Celte idée combattue par le 

christianisme, reparaîi au quatorzième siècle et produit 

les trois systèmes politiques donl nous avons parlé plus 

haut. K" Allemagne, elle trouve mm, application la plus 

complète dans l'état bureaucratique d'Hegel, dans lequel 

la hiérarchie des fonctionnaires, considérée comme l'élite 

de la société et comme la représentation spirituelle et 



205 



légitime de la nation, tient les rênes du gouvernement. 
Ces mêmes idées prennent en France mie direction dif- 
férente, réalisées d'abord par le despotisme absolu et 
plus tard par les systèmes du matérialisme et de l'athé- 
isme jusqu'à Babœuf par St. Simon, les socialistes et 
les communistes, qui proclament tout franchement la 
totalité du genre humain, comme la véritable divinité. 
Aussi n'a-t-on pas hésité à élever des autels à la rai- 
son humaine, (représentée par de belles courtisanes.) 
La souveraineté populaire fut publiquement reconnue 
comme axiome et comme dogme. Mais quand il s'agit 
d'appliquer ces principes à la vie sociale, les partis se 
séparent dans tous les sens. La vieille maxime sédui- 
sante de „MX populi, vox Dei" est mise en tète de 
tous les programmes; mais chaque parti a sa façon 
particulière d'expliquer l'idée de populus. Aucun de ces 
systèmes n'est absolu, ils excluent presque tous une 
moitié du genre humain ou du peuple, les femmes, les 
enfans mineurs de même, et ne craignent pas de dé- 
roger à leurs principes jusqu'au point d'exclure les alié- 
nés et les crétins. Puis viennent les intelligences mé- 
diocres qui soutiennent que les contribuables seuls forment 
le peuple, et qui fondent l'existence de l'état sur des 
calculs cabalistiques. Elles font dépendre cette existence 
d'un jeu de bascule entre trois pouvoirs qui doivent 
se tenir en équilibre, se combattre et s'aider tour à-tour 
et c'est ce qu'elles appellent une monarchie constitution- 
nelle. Un autre parti voudrait anéantir jusqu'au nom 
même de la monarchie et diriger l'état au moyen de 
deux autorités, le pouvoir législatif et le pouvoir exécu- 
tif. (Quand Proudhon dit que tout gouvernement et toute 
autorité d'un homme sur un autre est un crime contre 
la divinité de la nature humaine, ce n'est qu'une con- 
séquence du même principe.) 

Or, quand on apprit par l'expérience, qu'il n'existe 
pas et qu'il ne saurait exister d'unité dans la volonté 
populaire, on se laissa entraîner à l'excès opposé. Le 



206 

gouvernement fut abandonné non à la volonté humaine, 
non à la volonté de la nation, mais au hasard aveugle, 
au destin absolu, qui règne par les élections et les 
majorités. Quiconque sort par hasard victorieux de 
l'urne électorale, est représentant de la nation. Si sur 
100 représentants, 51 volent oui et 49 non, ces der- 
niers et toute la nation sont tenus de se soumettre 
sans condition à ce décret fatal, et l'on ne manque pas 
de pousser des cris frénétiques en l'honneur de la liberté 
cl de l'égalité. 



Il est un fait que nul ne saurait méconnaître, c'est 
que l'état germano-chrétien, c'est-à-dire l'union intime 
du christianisme et de son église avec le caractère par- 
lieulier el l'organisation féodale des peuples germaniques, 
a été vaincu cl délruil après une lutte qui a duré plus 
de cinq cents ans. L'histoire moderne prouve que les 
faibles restes de cet édifice sont sur le point d'être en- 
traînés dans la chute générale, et que le moment n'est 
pas très éloigné où doit éclater une guerre acharnée 
entre le christianisme et le non-christianisme, ou plutôt 
l'anlécbiistianisme. Le christianisme périra-t-il sous sa 
l'orme actuelle? Qui oserait l'affirmer ou le nier? Ce 
uui parait hors de contestation, c'est que le christia- 
nisme lui-même ne périra pas et que si ses formes ac- 
tuelles venaient à être détruites par la force, il conti- 
nuerait à vivre sous d'autres formes ou dans d'autres 
parties du globe. Malgré cela, nous devons déplorer 
comme une grande calamité, les succès si rapides et si 
considérables des adversaires de l'état chrétien. Nous 
avons à nous demander si le salut est encore possible 
et d'où il penl nous venir. 

La situation que nous venons d'exposer ci-dessus 
n'est que le résultat des principes païens, appliqués aux 
plus hautes sphères de l'organisation politique. La dé- 



207 



pravation des peuples et la suppression des institutions 
naturelles de la société, ont produit cette situation dé- 
plorable du gouvernement, situation qui à son tour, a 
réagi d'une manière funeste sur l'état de la société. 

Ce qui forme la base du christianisme pratique, 
test la soumission à la volonté de Dieu, donc l'obéis- 
sance spontanée mais absolue. C'est là ce qui constitue 
la différence essentielle entre le christianisme et le pa- 
ganisme. Le monde païen ne connaît l'obéissance que 
comme piété innée, par exemple, celle des cnfans pour 
leurs parens, inspirée par instinct de famille, ou celle 
pour les vieillards, les supérieurs et les autorités, in- 
culquée par la discipline et les traditions: mais il ne 
tonnait pas la vertu de l'obéissance, „1' obéissance volon- 
taire pour l'amour de Dieu." L'obéissance du monde 
païen pour les Dieux, était une espèce de nécessité 
fatale, puisque les Dieux eux-mêmes n'étaient que les 
agens du destin. L'obéissance des païens, si elle n'était 
inspirée par l'instinct, avait un caractère complètement 
serviie: ( béissail parce qu'il fallait obéir. 

La loi de l'amour et de la fidélité et celle de l'obéis- 
sance spontanée qui en découle, voilà les principes es- 
sentiellement nouveaux que le christianisme a introduits 
dans le monde. L'amour, la fidélité et l'obéissance qui 
existent dans la nature humaine, sous la forme d'instinct, 
sont érigés en vertus par le christianisme, proclamant 
que les hommes sont frères et que Dieu est le père 
de tous. 

.Nous avons dit plus haut que l'alliance du chris- 
tianisme avec les peuples romano-germaniques de l'Oc- 
cident formait la base caractéristique des états du moyen- 
âge. Mais ce caractère ne se manifestait pas seulement 
dans la sphère des pouvoirs suprêmes ou des relations 
politiques où les principes de droit et de devoir, les 
obligations réciproques de fidélité et d'obéissance, de 
défense et de protection formaient une espèce de chaîne 
qui reliait des existences les plus humbles aux autorités 



208 



les plus élevées, mais toutes les institutions de la so- 
ciété et de la famille portaient la même empreinte et 
étaient animées du même esprit. 

Non seulement les institutions du moyen-âge ont 
péri, non seulement les convictions des peuples se sont 
éloignées de celles de cette époque, mais elles leur sont 
diamétralement opposées. Les traditions, les mœurs et 
les institutions des anciens temps ont disparu de notre 
vie politique et sociale, et ce qui. par hasard, en reste 
encore, n'est plus compris dans son caractère et sa 
nature véritable. Tout n'est que décombres. 

Cette transformation se manifesta d'abord dans le 
domaine de l'église. Les doctrines de la liberté indivi- 
duelle et des droits du libre examen, jadis prèchées par 
quelques voix isolées, pénétrèrent dès le XVl ième siècle 
dans la vie même des nations. Elles détruisirent l'unité 
de l'église et firenl tomber ,,le bras spirituel de la 
chrétienté," ce pilier qui soutenait tout l'édifice de 
la civilisation occidentale. L'église fut exclue de plus 
en plus de toute influence sur la vie politique et sociale 
des peuples; on lui enjoignit de limiter son action à 
ce qu'on appelle les choses purement spirituelles, 
sans qu'on puisse attacher à cette expression un sens 
bien précis. L'état retombant dans les erremens du 
paganisme, abandonna de plus en plus l'église, sans 
s'apercevoir qu'il abandonnait en même temps le chris- 
tianisme. La séparation absolue de l'état tont puissant 
et de l'église affaiblie, n'est que le dernier mot et la 
sanction d'un divorce depuis longtemps prononcé. Du 
reste, ces théories du libre examen, ne se répandirent 
pas seulement dans les pays protestans; au contraire, 
dans le principe, elles pénétrèrent moins dans l'esprit 
des Luthériens que dans les pays catholiques, où plus 
tard les articles gallicans, les stipulations d'Ems et les 
réformes de Joseph II. portèrent à l'église une atteinte 
plus gi-ave queue lui en avait jamais porté le protestantisme. 
Nous croyons pouvoir compter sur l'assentiment de 



209 



tous les hommes intelligens, quand nous désignons 
l'obéissance comme l'unique base sur laquelle puisse 
s'appuyer un système politique durable. Pour juger de 
notre situation politique et sociale, nous allons examiner 
la position qu'occupe l'obéissance dans la vie des fa- 
milles, car si elle n'existe plus là où elle naît d'un in- 
stinct indélébile, on est autorisé à induire de là qu'elle 
ne saurait exister ailleurs. Eh bien! dans les pays ci- 
vilisés de l'Europe occidentale, les enfants ont-ils pour 
leurs parens une obéissance absolue? Personne ne pour- 
rait l'affirmer en conscience. Dans les classes inférieures 
et réputées grossières, on rencontre encore cette obéis- 
sance, mais là aussi elles provient plutôt d'un instinct 
naturel que d'un sentiment religieux. Dès que la pre- 
mière lueur de notre civilisation moderne entre dans ces 
sphères, elle fait, disparaître l'obéissance. Quoique les 
classes inférieures forment la masse du peuple, ce sont 
pourtant les classes élevées et soi-disant intelligentes, 
qui, placées à la tète des affaires politiques, dirigent les 
destinées des nations. Or, nous soutenons formellement, 
que la soumission des enfans a disparu dans les classes 
supérieures. Il est naturel que l'enfant mineur obéisse 
encore; mais dès que sa raison commence à se déve- 
lopper, il n'obéit plus que parce qu'il appelle des mo- 
tifs raisonnables, à son père, par exemple, quand il par- 
tage son opinion, quand il a besoin de lui etc., au 
besoin il se soumet au point de ne jamais désobéir 
directement, mais de là jusqu'à l'obéissance positive, la 
distance est encore bien grande. Et la mère! on l'aime, 
on tâche de lui complaire', mais de lui obéir, non. 
Qu'on s'imagine, si on le peut, un enfant de nos jours 
qui porte comme Isaac le bois à l'autel pour se laisser 
immoler par son père. La main sur le coeur, personne 
de nous ne peut se rendre le témoignage d'une obéis- 
sance absolue pour ses parens. 

Après cela, qui pourrait s'étonner qu'on ne trouve 
nulle part de soumission véritable pour les supérieurs 

Eludes sur la Russie. Vol. III. 4 A 



210 

el les autorités. On ne pratique plus cette soumission, 
que pour des ordres qu'on trouve convenables ou 
qu'on est forcé d'exécuter. Mais quand on parle de 
la soumission chrétienne pour toute autorité, quelle 
qu'elle soit, celle thèse ne parait elle pas ridicule à tout 

le inonde? 

Nos jurés qui sortent du sein même du peuple, 
pour être les représentant de la morale publique, n'ac- 
quittent-ils pas constamment tous ceux qui s'insurgent 
contre le pouvoir ou l'outragent de toutes les manières 

possibles'.' 

Quels sont les liens qui maintiennent encore nos 
états d'Occident? D'abord les intérêts matériels, les biens 
communs et les dettes publiques, puis dans quelques 
états le sentiment national, qui a encore quelque puis- 
sance, par exemple en France et en Espagne, mais nul- 
len.enl en Allemagne et en Italie: par-ci par-là quelques 
faibles restes d'attachement à la maison régnante, mais 
avant toute chose et seule dans les niomens critiques, 
l'armée, parce qu'elle conserve encore l'obéissance ab- 
solue qui lui est inculquée par la discipline. 

L'histoire des dernières années a dû nous appren- 
dre que ni les formes constitutionnelles, ni les institu- 
tions prétendues libres ou libérales, ni le rétablissement 
des constitutions anciennes, ni les bienfaits réels des 
gouvernemens. ne sont en état de sauvegarder l'avenir 
des nations. Hélas! il faut en convenir, les peuples ne 
sont plus capables de supporter la liberté, car la liberté 
suppose des mœurs austères et une soumission absolue. 
,,,•, pourrons-nous trouver une base solide qui puisse 
soutenir la société moderne, un bras puissant qui nous 
sauve de l'abîme 4fi l'anarchie et de la barbarie.' Vrai- 
ment, d'après les expériences récentes, nous serions dis- 
posé à croire «pie la vieille Europe désorganisée par 
toutes sortes d'excès el prêle à retomber dans l'imbé- 
cillité de l'enfance, ne peut trouver de salut que dans 
le despotisme le plus absolu, dans un despotisme ven- 



211 



lablement éclairé, cl appuyé sur une armée nombreuse et 
bien disciplinée. Nous avons dit plus haut que nous som- 
mes retournés à l'élat du fatalisme païen, dont nous étions 
partis et dont nous avions été sauvés par le christia- 
nisme. Peut-être Dieu nous a-t-il réservé le châtiment 
de faire encore une fois le même chemin. Peut-être le 
christianisme est-il appelé à nous sauver une seconde 
fois, si l'état absolu reconnaissant la source de tout le 
mal n'hésite pas à confier les générations suivantes à 
l'église jusqu'ici répudiée, pour qu'elle les instruise 
dans l'obéissance chrétienne. La théorie ne suffit pas. 
il nous faut l'éducation, et de plus encore des exemples*). 
Nous ne saurions trouver l'un et l'autre que dans l'église. 



Nous allons maintenant approcher de notre but prin- 
cipal, en examinant la position que la Russie occupe vis- 
à-vis de l'Europe. 

Plus de cent peuples parlant plus de cent idiomes 
divers, habitent dans l'étendue de l'Empire russe. Mais 
presque tous ces peuples se trouvent occuper les fron- 
tières de ce vaste territoire. L'intérieur est habité par 
une race très homogène, celle des Russes. La race du 
peuple russe compte environ 50 millions d'âmes, taudis 
que toutes les autres peuplades de l'empire dans leur en- 
semble, ne présentent pas un nombre supérieur à 15 
millions d'âmes. 

Aucun autre Etat de l'Europe ne possède une po- 
pulation aussi nombreuse appartenant à la même natio- 
nalité. La France n'a que 32 millions de Français sur 
35 à 36 millions d'habitans, la Grande-Rretagne environ 



*) Voilà pourquoi il nous faut des ordres religieux. Il n'est pas 
question du rétablissement des anciens ordres qui étaient très cor- 
rompus. L'église est toujours jeune, elle saura rendre aux anciens 
ordres leur intégrité primitive ou en créer de nouveaux. 

14* 



212 



19 millions d'Anglais sur 30 millions d'habitans. D n'y 
a que la nation allemande occupant l'Europe centrale, 
dont la force numérique, si l'on y comprend celle des 
Hollandais et des Belges, approche du chiffre qui re- 
présente la nation russe. Mais la nation allemande bien 
loin d'être réunie dans un même organisme politique, est 
divisée en un plus grand nombre d'Etats qu'aucune au- 
tre nation. 

La nationalité constatée par l'unité de la langue, 
est un puissant lien pour la solidarité intérieure des 
peuples, quand elle repose sur une histoire et des des- 
tinées communes. On peut citer comme exemple les 
Français et les Espagnols, mais non les Allemands. 
D'abord l'Allemagne ne possède pas une unité réelle de 
langage. Les savans ont beau nous assurer que les dif- 
férons dialectes allemands ne forment qu'un seul idiome; 
il est de fait que le Flamand et le Suisse, le Mecklem- 
bourgeois et l'Autrichien ne s'entendent pas dans leurs 
langages respectifs, et par suite ne se regardent pas 
comme compatriotes. 11 est vrai que le dialecte dit haut- 
allemand (Hochdeutsch) donne aux classes intelligentes 
le sentiment de l'unité d'idiome, mais les classes inté- 
rieures, qui forment la masse du peuple, ne parlent pas 
le haut-allemand et ne le comprennent qu'en partie. Qu on 
transporte un Flamand sur les bords du lac de Constance, 
11 se fera comprendre tout aussi peu que s'il était en France 
ou en Espagne. Du reste, les tribus allemandes sont 
encore plus divisées par leur histoire que par leurs dia- 
lectes. Depuis des siècles, chaque petit pays a eu son his- 
toire à part*), et souvent une histoire pleine de que- 
relles et de guerres avec ses voisins. 11 est résulte de 
là non des sympathies, qui n'existent presque nulle part, 



*) Nous ne voulons pas exprimer par là un blâme; nous croyons au 
contraire que le fait que nous venons de citer a puissamment con- 
tribué à propager les lumières dans toutes les parties de 1 Alle- 
magne. 



213 



mois des antipathies plus ou moins profondes: le Bava- 
rois déteste l'Autrichien, l'habitant du Hanovre, relui de 
In Prusse etc. L'ancienne unité, constituée dans l'Em- 
pire, n'avail plus laissé de souvenir que dans les petits 



paj s. 



et ce reste d'un sentiment de solidarité fut la seule 



idée positive du mouvement de 1848. La tradition de 
l'Empire avait un fond de réalité, quoiqu'elle ne s'ap- 
puyât pas sur un sentiment bien énergique; tout le reste 
n'était qu'idéologie des érudits et cbimère des profes- 
seurs. D'ailleurs l'expérience des deux dernières années 
prouve suffisamment que les pays de populations ger- 
maniques qui n'ont pas d'bistoire commune avec l'Alle- 
magne, comme la Suisse et l'Alsace allemandes, n'ont 
plus aucune idée du patriotisme et de l'unité de l'Alle- 
magne. Le Sehlesvig eut des sympathies pour le Hol- 
stein, parce que l'histoire et les institutions des deux pays 
ont été communes pendant plusieurs siècles; ils étaient 
unis par une antipathie commune contre les Danois, 
mais nullement par amour pour la patrie allemande. 
Enfin il ne faut pas oublier une cause importante de 
division: la différence des religions. Il est vrai que les 
anciennes luttes ont cessé, mais dans beaucoup de pro- 
vinces, les différens partis religieux se regardent encore 
comme des étrangers, sinon comme des ennemis. 

La Russie nous présente un aspect bien différent: 
partout nous rencontrons les symptômes d'une nationa- 
lité compacte; il règne parmi les 36 millions d'habitans 
de la Grande-Russie une unité de langue qui ne se retrouve 
dans aucune autre nation; le langage des classes supé- 
rieures est parfaitement semblable à celui du peuple; 
l'empereur et le paysan se servent du même dialecte et 
des mêmes locutions. 

Le dialecte des Russes-blancs et celui des 7 mil- 
lions de Petits-Russes se distingue, à quelques égards, 
de l'idiome de la Grande-Russie, mais cette différence 
est assez, légère. Les Ruthènes s'éloignent déjà assez. 
sensiblement dans leur langage du dialecte des Grands- 



214 



Russes ; mais en revanche, ils conversent très facilement 
avec les Petits-Russes. 

A c*ôté de l'unité complète de langue, les Grands- 
Russes se distinguent encore par l'uniformité la plus 
surprenante dans les habitudes, les mœurs et les cos- 
tumes. Tandisque l'Allemagne présente à cet égard une 
variété infinie, dont les nuances se multiplient de village 
en village, variété poétique et plus pittorescpie que par- 
tout ailleurs, on constate dans la Grande-Russie une 
uniformité absolue. Cette monotonie n'est pas poétique, 
mais elle rehausse éminemment la force politique. 

Ce qui est encore plus important pour la force 
politique, c'est l'unité de l'église russe. Cette unité 
existe complètement parmi les Petits-Russes, de même 
que parmi les Ruthènes. Il n'y a qu'un petit nombre 
de ces derniers qui soit resté en liaison avec le siège 
de Rome. Les Grands-Russes sont divisés par un schisme; 
cependant les Staroverzi (partisans de la vieille foi) se 
sont séparés de l'église régnante, non à cause des dog- 
mes qui sont absolument les mêmes, mais à cause de 
quelques usages et cérémonies. 

Quoi que le premier Empire russe, celui gouverné 
par Rurik, ait été fondé par des Normands (les Varè- 
gues), qui doivent avoir apporté en Russie avec les bases 
des institutions germaniques les principes du système 
féodal, ce dernier n'a pu pénétrer fort avant dans la 
population slave. On en trouve dans les temps les plus 
reculés quelques traces qui disparurent bientôt après. 
En revanche, toutes les institutions populaires s'impré- 
gnèrent du caractère patriarcal, qui est propre plus qu'à 
aucune autre nation de l'Europe à la race slave, et prin- 
cipalement au peuple russe, qui, sous ce rapport, res- 
semble de très près aux anciens peuples de l'Orient. 
L'organisation sociale de la Russie forme avec tous ses 
rapports et ses autorités diverses une échelle hiérarchique 
non interrompue, dont tous les degrés reposent sur un 
pouvoir patriarcal. Le père est le souverain absolu de 



215 



sa famille qui ue peut exister sans lui. Si le père vient 
à mourir, le fils aîné prend sa place et exerce la pleine 
autorité paternelle. Les biens sont toujours communs 
et tous les membres mâles de la famille y ont des 
droits égaux; mais c'est le père seul ou son rempla- 
çant qui en a l'administration et la disposition réelles. *) 
Si la famille est trop nombreuse, elle se divise, mais 
une pareille séparation, bien que nécessaire, est toujours 
regardée comme un malbeur et désignée dans le lan- 
gage russe sous le nom de „séparation noire.'- Les 
membres sortants forment de nouvelles familles sur la 
même basé patriarcale. En remontant l'échelle sociale. 
on arrive immédiatement après la famille, à la commune 
russe qui peut être considérée comme une famille agran- 
die cl dirigée par un père élu, l'ancien (Slarosta). '*) 
Toutes les terres habitées et cultivées par les membres 
de la commune appartiennent comme propriété rndmse 
à la commune entière. Aucune portion n'en est cédée 
comme propriété particulière. Chaque membre mâle en 
reçoit une part égale qui ne lui est accordée qu'en 
usufruit, ("est sous la direction du Slarosta qu'on fait 
Mitant de parts qu'il y a de membres mâles dans la 
commune. La répartition qui jadis se renouvelait sans 



*) Le pouvoir absolu du père et la soumission absolue des enfans 
sont rigoureusement maintenus dans ces relations toutes conven- 
tionnelles, où le fils aîné tient lieu de père. Les conséquences de 
cet usage se font sentir encore actuellement dans les classes su- 
périeures de la société. Le fils aîné tutoie ses frères qui de leur 
côté l'abordent par vous. Les frères cadets n'osent point s'as- 
seoir avant d'avoir demandé et obtenu la permission de leur aîné. 
* ft ) Le Starosta est élu pour une période de trois ans. Son pouvoir 
est absolu et on lui obéit sans conditions; cependant il consulte 
les ,, tètes blanches" de la commune sur toutes les affaires impor- 
tantes. Dans beaucoup d'endroits, il est encore actuellement d'u- 
sage que le Starosta, en quittant ses fonctions après trois ans, 
s'agenouille devant la commune assemblée, dépose son bâton, et 
implore le pardon de tous ceux qui auraient à lui reprocher une 
injustice. 



216 



doute tous les ans, s'effectue à présent pour un certain 
nombre d'années. Toutes les communes ensemble forment 
la nation, nation de frères, jouissant originairement de 
droits parfaitement égaux et également soumis à un 
père qui est le chef de la nation et de la race, le Cz,ar. 
L'autorité du ciax est absolue, comme l'obéissance de 
ses sujets. Toute restriction de l'autorité du cz.ar ap- 
paraît aux véritables Russes comme un non-sens com- 
plet. „Qui pourrait limiter le pouvoir et les droits 
d'un père," dit le Russe „il ne le tient pas de nous, ses 
enfans, ou d'un autre homme mais de Dieu, et c'est à 
Dieu qu'il en répondra un jour." On connaît le pro- 
verbe touchant dont usent les Russes quand ils se 
croient opprimés par leurs seigneurs ou les employés 
du gouvernement: „Dieu est trop haut et le exar trop 
loin." Te proverbe identifie évidemment l'origine de 
tout pouvoir et de l'obéissance qui lui est due. *) 

Les Russes ont la même obéissance pour les agens 
du gouvernement, qu'ils regardent comme les serviteurs 
du c/„ar, et pour tous leurs supérieurs. Mais ne l'ou- 
blions pas, c'est une obéissance patriarcale, non la sou- 
mission d'un esclave. Les formes du langage se sont 
parfaitement adaptées à ses sentimens et à ses habi- 
tudes. Le Russe appelle du nom de batiouschka (petit- 
père) non seulement son père et tout vieillard, mais 
aussi son Starosta, son maître, les employés et tous 
ses supérieurs. L'empereur lui-même n'est abordé par 
l'homme du peuple que par le nom de batiouschka. Un 



*) Nous l'avons dit: la formule „c'est ordonné" est d'un effet magi- 
que sur les Russes. Nous avons le même mot, mais nous n'en 
connaissons plus la portée. On y ajoute de plus la conclusion: 
donc, il faut obéir. On n'obéit jamais; on exécute l'ordre, quand 
on y est forcé, on ne l'exécute pas quand on peut s'y soustraire. 
Déjà dans les temps passés, les paysans de la Westphalie don- 
naient une interprétation dérisoire aux lettres L. S. (loco sigilli) 
qui se trouvent au bas des lois. Ils prétendaient que cela signi- 
fiait: lai schliken (laissez sommeiller). 



217 



vieux serf nomme son maître, „petit père" quand même 
ce dernier ne serait qu'un enfant de dix ans. Quant à 
ses égaux, le Russe les aborde en les saluant du nom 
de „ frère ou petit frère." 

Nulle part les dangers qu'entraîne la culture mo- 
derne de l'Occident, ne se manifestent d'une manière aus- 
si évidente qu'en Russie. Il y a beaucoup de Russes 
qui, grâce à une éducation parfaite, se sont approprié 
tous les avantages de la civilisation européenne, et doni 
l'esprit, le cœur et le caractère sont parfaitement d'ac- 
cord. On peut leur appliquer la maxime: la philoso- 
phie imparfaite éloigne les esprits de Dieu, 
tandis que la sagesse parfaite les lui ramène. 
Mais le contact d'une demi-civilisation exerce sur les 
Russes une influence éminemment corruptrice. On 
dit que le Russe, en coupant sa barbe et en quittant 
son caftan, pour endosser le frac ou la redingote euro- 
péenne devient un fripon. On a souvent appelé les 
Russes formés sur l'exemple des mœurs occidentales, 
des barbares léchés. Cette expression est absolu- 
ment fausse. Les Russes ne sont pas des barbares, 
mais une race noble, fraîche, pleine de force et d'esprit, 
dévoués aux sentiments religieux et aux bonnes mœurs, 
mais dès que leur sang est infecté du poison de la ci- 
vilisation moderne, leurs vertus nationales disparaissent 
et il ne reste que l'animal qui est au fond de chaque 
homme. Alors le Russe apparaît encore plus dépravé 
que les membres des nations occidentales qui supportent 
mieux le poison de la civilisation, parce qu'il s'est as- 
similé depuis longtemps à leurs mœurs. 

En fait de sentimens nationaux et de patriotisme, 
les Russes ne le cèdent à aucune autre nation de l'Eu- 
rope, pas même aux Français, aux Anglais et aux Es- 
pagnols qui passent pour en avoir la plus forte dose. 
La force de ces sentimens sert à prouver, que les Russes 
appartiennent à la famille des nations européennes, 
et elle les sépare des peuples d'Orient qui ne se 



218 



sentent unis entre eux que par un seul lien moral, 
l'unité de religion, tandis que les mots de patrie, natio- 
nalité, liberté, honneur et humanité ne sont pour eux 
que des notions inconnues, des paroles vides de sens. 

Les Russes, à cet égard, ont une analogie évidente 
avec les Romains; le patriotisme est pour eux comme 
pour ces derniers une espèce de sentiment religieux. 
De même que l'ancien Romain était prêt à sacrifier sa 
fortune et son sang pour la sainte Rome, de même le 
Russe est prêt à le faire pour son pays. Le Russe 
aime à personnifier sa patrie; le Grand-Russe parle de 
la sainie mère de Moscou, comme le Petit-Russe de la 
sainte mère de Kieff. Tout Russe attache le plus grand 
prix à voir, du inoins une fois dans sa vie, les dômes 
de Moscou et le Kremlin, où sont conservés les objets 
les plus sacrés du pays. Ouand après avoir fait un 
voyage de cent milles, il aperçoit de loin les clochers 
et les coupoles de Moscou, il ôte respectueusement sa 
casquette et se signe à plusieurs reprises. 

L'unité de religion, de langage, de mœurs et de 
costumes favorise éminemment l'énergie du sentiment 
national. Mentionnons encore la manière de vivre. Aucun 
peuple n'aime tant à voyager dans l'intérieur du pays 
que les Russes; on trouve dans presque tous les vil- 
lages des paysans qui ont été à Archangel, à Odessa, 
à Kieff, à Ka/.an et à Moscou. Plus d'un million de 
Russes par an se trouvent en voyage en dehors de leurs 
nouvernemens, et ces goi.verne.nens ont l'étendue de 
royaumes assez considérables. Il existe en Russie des 
foires où des centaines de milliers d'bonunes se donnent 
rende-A-vous. Dans les lieux «le pèlerinage, p. ex. dans 
le couvent de Troit/.ki, on voit souvent deux a trois 
cent mille bomn.es réunis pour célébrer la fête anniver- 
saire d'un Saint. Il est naturel que ces réunions occa- 
sionnent des connaissances et des liaisons, et que 1 échange 
des idées et des opinions entretienne la force du sen- 
timent national. Le Russe est éminemment complaisant 



219 



et hospitalier, et en même temps les habitudes patriar- 
cales de famille lui donnent un merveilleux instinct 
organisateur. Il est rare que dix Russes s'assemblent 
pour travailler ou pour voyager en commun, sans for- 
mer aussitôt une association parfaitement organisée 
(arlel) ; ils choisissent un chef qui prend soin de tous, 
niais auquel tous obéissent sans murmure. 

Le Russe n'est pas laborieux de sa nature; il évite 
surtout les longs travaux de l'agriculture; mais il est 
éminemment vif, agile et actif. Le corps du Russe est 
bien conformé; tout son organisme offre une harmonie 
qui n'est le propre que d'un petit nombre de nations. 
La conformation des jambes et des pieds est relative- 
ment plus vigoureuse et plus belle que celle des bras 
et des mains. Son corps est propre à supporter les 
plus grandes fatigues des voyages, la chaleur, le froid 
el toutes les intempéries du climat. 

Quant à la tournure de l'esprit, il faut constater 
une différence très marquée entre les Grands-Russes et les 
Petits-Russes. Le Petit-Russe a l'esprit poétique et con- 
templatif; le Grand-Russe a l'esprit pénétrant et le juge- 
ment sûr, il est très alerte et très gai; il sait s'accom- 
moder de tout, exécute tous les travaux avec une grande 
dextérité, et se montre très habile à tirer parti des in- 
strumens les plus simples ; mais il est d'une grande 
légèreté dans tout ce qu'il fait. Qn dit qu'il a plus de 
talent que de génie, qu'il n'invente rien, mais qu'il pos- 
sède, à un haut degré, le talent d'imitation, qu'il a 
beaucoup de raison pratique et point de disposition à 
la méditation et à la philosophie. Nous ne saurions 
admettre la dernière partie de cette assertion. Il est 
impossible de dire que ce peuple manque de dispositions 
philosophiques, quand on voit dans les classes infimes, 
des paysans même qui savent à peine lire et écrire, dé- 
velopper et comprendre un système de théosophie tel 
que celui, adopté par la secte des Doukhoborzi, très 
répandue dans les campagnes. Le sentiment de piété 



220 



prédomine dans le caractère moral des Russes. Ce sen- 
timent se manifeste comme dans toutes les conditions 
extérieures de sa vie, dans sa vie intérieure et religieuse. 
C'est de Constanlinople que le christianisme fut com- 
muniqué de bomic heure aux Slaves. Les apôtres slaves, 
Saint -Cyrille et Sainl-Méthodius leur fournirent une ex- 
cellente traduction de la Sainte-Ecriture et de la liturgie 
en langue slave, et introduisirent cette dernière parmi 
eux, du consentement des papes.*) A l'époque du mal- 
heureux schisme qui sépara les deux églises catholiques, 
les Slaves d'Orient s'attachèrent au patriarcat de Con- 
stanlinople, tandisque les Slaves d'Occident restèrent 
fidèles à l'église de Rome. Ces derniers complètement 
christianisés' par l'influence de l'Allemagne, adoptèrent 
le culte latin. Depuis cette époque, environ vingt 
quatre millions de Slaves appartiennent à l'église occi- 
dentale, tandis que celle d'Orient en compte plus de 
soixante millions. 

Nous avons vu plus haut que l'idée du christianisme 
a été réalisée par les peuples romano-germaniques dans 
les formes sociales et politiques qui constituent le sy- 
stème féodal. Les peuples slaves ont compris et pra- 
tiqué le christianisme d'une manière bien différente. Nous 
avons constaté comme base des institutions germaniques, 
cette soumission spontanée que dans tous les rapports 
de la vie sociale et politique, chaque individu observe 



*) Le pape Jean VIII permit aux deux Saints l'emploi de ia langue slave 
pour le culte divin; mais le pape Alexandre retira cette perm.s- 
sion Saint Mclhodiu. fut même traité d'hérétique; cependant .1 
semble s'être suffisamment justifié; car il fut canonisé plus tard 
ainsi que St. Cyrille. Evidemment le siège de Rome trouva contra,re 
à la bonne politique de laisser subsister dans le patriarcat d'Oc- 
cident nn autre culte que celui de l'église latine, et c'est à cause 
de cela qu'il rétablit ce dernier en Bohème et en Moravie. Ce- 
pendant le saint siège ne s'est jamais opposé au culte slave dans 
le patriarcat d'Orient, et ne l'a jamais défendu. Au contraire^ ,1 
a toujours reconnu au culte slave le même droit qu'au culte latin, 
et s'est toujours exprimé dans ce sens vis-à-vis des Ruthènes ums. 



221 

vis-à-vis de l'autorité établie ou admise seulement parla 
providence divine. Nous signalons comme le principe 
vital «les peuples slaves, le sentiment de dépendance et 
il Obéissance que les enfans éprouvent pour leur père, 
iliaque individu pour le chef de la commune ou de la 
tribu, le peuple entier pour le chef de la nation, le prince, 
tous enfin pour le père céleste qui a institué cet ordre 
hiérarchique de la famille. Le premier de ces deux sy- 
stèmes est plus noble et plus sublime, parce qu'il repose 
sur les vertus acquises, l'obéissance spontanée de la 
soumission et de la fidélité qui doivent être constam- 
ment exercées dans tous les rapports de la vie, tandis 
que l'autre repose sur un sentiment inné d'une grande 
force naturelle et presque instinctive. Pour en faire une 
vertu chrétienne, il faudrait réveiller et ranimer le sen- 
timent religieux et étendre ainsi le sentiment, naturel, en 
sorte que l'individu ne croie et ne reconnaisse pas seu- 
lement , mais qu'il soit essentiellement pénétré du senti- 
ment que Dieu est pour lui un père et qu'il ait le même 
sentiment pour toute autorité instituée par Dieu, du plus 
liant degré de l'échelle sociale jusqu'au dernier. Le 
monde romano- germanique en tant qu'il a la foi, re- 
connaît Dieu comme le Seigneur auquel on s'est 
spontanément soumis et que l'on sert. — Les peuples 
slaves (la foi religieuse également supposée) sentent 
Dieu comme leur père; ils lui obéissent et le servent 
parce que cela est tout naturel et ne saurait être autre- 
ment. La science religieuse est pour les Germains, 
comme le sentiment religieux pour les Slaves, le centre 
du christianisme. 

La chute du premier homme démontre combien les 
effort > faits pour arriver à la science sont dangereux; 
dans le temps présent ils semblent pousser l'Occident à 
une seconde chute, à la déification de l'homme et à l'a- 
bandon du christianisme! La masse des Slaves est 
moins exposée à ces dangers. Le sentiment est moins 



222 



facile à extirper et moins accessible aux raisonnemens 
de la spéculation. 

La manière de comprendre et de pratiquer le chris- 
tianisme est absolument la même chez, les Slaves de 
l'église catholique romaine, que chez ceux de l'église 
catholique orientale, ce qui prouve qu'elle provient du 
fond commun du caractère national. On n'a qu'à voir 
prier le Slavaque, le Polonais du peuple et les Russes, 
pour se sentir pénétré de respect pour cette profondeur 
de sentiment religieux, cette résignation absolue, cette 
dévotion concentrée et inaccessible à toute distraction. 

Ce que nous venons de dire ici des Slaves en gé- 
néral s'applique particulièrement aux Russes, qui forment 
la tribu slave la plus nombreuse et la plus vigoureuse. 
En Bohème et en Pologne, c'est-à-dire, sur les confins 
du territoire slave, on a vu s'introduire avec la civilisa- 
tion de l'Europe et surtout celle de l'Allemagne, le 
scepticisme religieux. On sait qu'en Bohême, les Hussi- 
tes ont formé une secte particulière du protestantisme; 
mais il est à présumer que la propagation rapide de 
leurs opinions a été favorisée par d'anciennes traditions, 
qui rappelaient le culte national, établi par Saint-Cyrille, 
et l'usage de la communion sous les deux espèces. En 
Pologne, le protestantisme a été adopté par une partie 
( le la noblesse qui s'était approprié la civilisation euro- 
péenne. Quant à la Russie, elle n'a accueilli que quel- 
que doctrines gnostiques venues de l'Orient et qui, comme 
nous l'avons mentionné ailleurs, ont été singulièrement 
développées par la secte des Doukhoborzi. Du reste ces 
sectes comptent peu de partisans en Russie. 

Les Staroverzi qui se sont séparés, par un schisme, 
de l'église russe, et qui sont très nombreux, ne consti- 
tuent pas, à proprement parler, une secte. Le fait seul 
de leur existence ainsi que toute leur manière d'être, dé- 
montre clairement, la façon particulière à la race slave, 
de réaliser l'idée chrétienne. Suivant la doctrine de 
l'é°4ise catholique, on peut être un bon et vrai chrétien, 



223 



si même la raison, l'esprit, l'intelligence, soit par défaut 
de moyens (en descendant l'échelle des êtres intelligents 
jusqu'aux crétins) soit par défaut d'instruction , n'a rien 
saisi ni compris des dogmes particuliers de la religion. *) 
L'obéissance humble et dévouée au Christ et à son église, 
la résolution de leur être fidèle jusqu'à la mort, l'amour 
qui se réalise dans les bonnes œuvres envers le prochain,- 
caractérisent et signalent seuls le véritable chrétien. Tel 
est le christianisme, que l'on trouve pratiqué par les 
Staroverzi; ils sont, comme tout le peuple russe en gé- 
néral, fidèles, humbles, obéissants, charitables. Ils ne 
savent presque rien des dogmes particuliers de leur re- 
ligion; mais ils sont obéissants et. scrupuleux dans l'ob- 
servance de tous les préceptes de l'église. La moindre cé- 
rémonie leur parait sacrée et n'admettant aucune altéra- 
tion. Ce n'est pas par suite d'une divergence dans les 
dogmes qu'ils se sont séparés de l'église régnante, mais 
à cause de quelques cérémonies cl pratiques que nous 
autres, amis du raisonnement, nous regardons comme 
insignifiantes ; par exemple, on s est divisé sur la question 
de savoir, s'il fallait faire le signe de la croix avec le 
pouce et les deux premiers ou les trois derniers doigts 
de la main, etc. Certes, selon l'esprit du christianisme 
slave, les Staroverzi ont parfaitement raison. Us s'at- 
tachent avec une foi inflexible aux anciennes traditions 
et n'attribuent à personne, pas même au clergé pris dans 
son ensemble, le droit de modifier quoi que ce soit dans 

*) L'église dit: Le signe de la croix accompagné de la formule: au 
nom du père, du fils et du Saint-Esprit, constitue une profession 
complète de foi catholique. Toutes les autres explications des 
dogmes données dans le symbole Nycéen et dans les autres jus- 
qu à celui de Trente, n'ont été extorquées dans l'église que mal- 
gré elle dans sa lutte contre les hérétiques. On a pu être chré- 
tien avant l'émanation de ces symboles, on peut donc, l'être sans 
( i\ Le sentiment intime de l'existence de Dieu, la soumission 
absolue au Christ et à l'église , en un mot la foi aveugle (du 
charbonnier) honnie de nos sceptiques, suffit pour faire un chré- 
tien catholique. 



224 

les institutions traditionnelles. Il n'est donc pas permis 
de les regarder comme une secte-, bien loin d'être des 
novateurs, ils ne sont que les représentants de l'ancien 
catholicisme slave. Du reste cela n'exclut pas que leurs 
chefs qui souvent ont joui d'une certaine éducation, ne 
se laissent guider parfois soit par des vues d'intérêt 
personnel, soit par des passions fanatiques. 

Les Staroverzi fournissent encore la preuve que la 
réconciliation de l'église russe avec le Saint-siége ren- 
contre des difficultés sérieuses et graves. Ce n'est pas 
[a différence des dogmes qui tient l'église slave séparée 
de celle de Rome: il ne serait pas trop difficile d'opé- 
rer une entente à l'égard de ces matières et même au 
sujet de la reconnaissance du pape, si le Saint-siége se 
contentait, comme il le peut, de voir Rome reconnue 
comme cenlrum unilatis. Mais ce qui présente des 
difficultés plus importantes, c'est qu'il s'agirait de recon- 
naître la légitimité des droits du culte latin, des cérémo- 
nies, des fêtes et des Saints de l'église romaine etc. Si 
l'église russe ne parvient pas à rallier les Slaroverzh 
comment l'église de Rome réussira-t-elle à s'incorporer 
de nouveau l'église slave. Et cependant suivant une 
prophétie ancienne, cet événement doit s'accomplir un 
jour. Ce serait certainement une issue déplorable, pour 
l'église latine, si les nations romanes et germaines s'en- 
gouffraient si profondément dans l'abîme de l'anarchie 
et de rantichristianisme, que la papauté se vit contrainte 
de se réfugier parmi-lés peuples slaves. Alors le rêve 
des panslavisles sérail réalisé, et après la chute des 
peuples germaniques, les Slaves deviendraient le centre 
de la civilisation et de l'histoire universelle! 

Aujourd'hui l'église russe est, à proprement parler, 
l'église orientale; en général le nom d'église grecque est 
tout-à-fait impropre dans les circonstances actuelles. De- 
puis longtemps Constantinople et les Grecs ne forment 
plus le centre de l'église orientale. Plus de soixante 
millions de Slaves forment la partie essentielle de ses 



225 



élémens , tandis que les Grecs n'y sont représentés que 
par six millions, auxquels il faut ajouter encore quel- 
ques millions provenant des peuplades voisines. En outre 
l'église orientale de nos jours ne porte plus l'empreinte 
du caractère grec. L'ancienne église grecque avec ses 
subtilités el ses controverses éternelles, avec ses sectes 
innombrables a péri depuis longtemps , et celle d'au- 
jourd'hui ne vit plus qu'à demi. On trouve encore par- 
fois dans les couvents quelques savans théologiens, mais 
ils sont sans la moindre influence sur le peuple. Les 
aspirations savantes des théologiens d'Athènes se ressen- 
tent de l'influence du protestantisme. 

Ce n'est que par une piété traditionnelle, qui se rat- 
tache à l'époque où le christianisme leur vint de Con- 
stantinople, que les Slaves d'Orient ont une grande vé- 
nération pour le patriarcat de Constantinople; toutefois 
ce dernier est depuis longtemps sans influence marquée, 
soit sur les Slaves russes, soit sur ceux de l'Autriche. 
L'église russe, nous l'avons dit, est le centre de l'église 
orientale. Ce ne sont plus Rome et Constantinople qui 
se trouvent en présence, mais le rocher de Saint-Pierre 
à Home el Saint-Pétersbourg sur la Neva! 

Depuis vingt à trente ans le clergé russe s'est livré 
avec ardeur aux études savantes, et montre deux tendan- 
ees qui sont appelées à se combattre un jour. Les uns 
s'adonnent avec beaucoup de zèle à l'étude de la pa- 
tristique; cette tendance, digne des plus grands éloges, 
semble destinée à fortifier le principe catholique cl à 
préparer la réconciliation avec le siège de Rome. Il 
parait que celte tendance prévaut dans les académies 
tliéologiques. Les partisans de la seconde tendance 
cherchent le salut dans l'étude de la théologie occiden- 
tale, mais moins dans celle de la théologie scholasfiquc 
ou de la théologie catholique moderne (qu'ils repoussenl 
plutôt avec aversion et même avec une haine aveugle), 
que dans celle de la théologie moderne du protestan- 
tisme, en s'arrclaiil presque toujours à l'école de Schleier- 

15 



Blutai sur la Russie. Vol. III. 



BH 



_226_ 

mâcher. Ces théologiens n'oseront pas avouer que leur 
tendance doit saper tout le système des dogmes catho- 
liques- cependanl nous avons déjà trouvé quelques ec- 
clésiastiques russes qui, sur notre observation que les 
donnes de l'église catholique romaine et ceux de 1 église 
catholique russe étaient au fond identiques, nous firent 
me vive opposition, en soutenant que la messe n était 
qu'une liturgie, que quant à la doctrine de la sainte cène, 
on pourrait, la mettre en rapport avec l'opinion de Lu- 
ther ou même de l'église réformée qui n'admet que la 
présence spirituelle du Christ etc. 

De pareilles opinions ont trouvé accès dans les clas- 
ses supérieures de la société; les opinions protestantes 
y ont été introduites par les Allemands; les idées ra- 
tionalistes de l'Encyclopédie sont dues aux gouverneurs 
et aux gouvernantes d'origine française. Beaucoup de 
personnes, par l'influence de ces idées, sont entraînées a 
l'athéisme; mais toutes conservent ostensiblement le res- 
pect pour les cérémonies du culte russe, en observent 
tous les usages et toutes les têtes, se signent de la 
croix etc. Le culte de l'Eglise est pour eux un culte 
national pour lequel ils continuent à éprouver du respect 
et de l'affection, quand même il ne croient plus a sa va- 
leur religieuse et mystique. 

Ce miasme de l'Europe occidentale n'a pas encore 
ln fecté le cœur du peuple russe, dont la foi énergique 
et naïve ne se laisse pas facilement ébranler. Il se sou- 
met aux nobles, formés sur le modèle étranger, comme 
H ses seigneurs, mais il ne leur accorde pas la moindre 
influence sur sa vie intérieure et surtout sur sa vie re- 
ligieuse. Le clergé aussi n'a pas, en Russie, 1 influence 
et°la position dont il jouit dans d'autres pays. Les prê- 
tres russes, comme représentans du culte et comme dis- 
pensateurs des saints sacremens sont l'objet dune pro- 
fonde vénération, mais ils n'ont pas encore été les in- 
stituteurs du peuple. Ce que nous appelons la * 
Uule pastorale n'est guère pratiqué par le cierge lusse. 



227 



et pourtant c'est là un besoin incontestable. Le peuple 
russe n'a pas besoin d'une explication spéciale des dogmes 
et de la réfutation des opinions erronées, parce qu'il n'as- 
pire pas à la science religieuse; on commettrait un vé- 
ritable tort si l'on s'avisait de troubler ces âmes candi- 
des par de telles subtilités. Les sermons d'une tendance 
pareille font peu d'impression sur les Russes, dont le 
sentiment religieux est animé et véritablement édifié par 
les cérémonies solennelles et le mystère sublime de la 
messe. Le peuple russe aurait besoin d'être éclairé sur 
les notions du bien et du mal, du juste et de l'injuste, 
en un mot sur les questions morales, mais le clergé ne 
fait pas assez pour répondre à ce besoin urgent. Ce qui 
prouve que l'influence spirituelle du clergé russe n'est 
que très faible, c'est que les sectes ne sont jamais sor- 
ties du sein de l'oçdre ecclésiastique. Dans la plus spi- 
rituelle et la plus intéressante de toutes les sectes rus- 
ses, nous voulons parler de celle des Doukhoborzi, on 
ne trouve ni prêtres ni nobles, ni employés. Il est vrai 
que quelques prêtres ont pris part au schisme des Sla- 
roverzi, mais jusqu'ici ils ne se sont pas trouvés à la tête 
de ces schismatiques *). 



') Le troisième volume de l'édition française de cet ouvrage paraît 
un an plus tard que le volume correspondant de l'édition alle- 
mande. Dans l'intervalle, des jugemens différens se sont fait en- 
tendre sur ce livre. Aussi l'auteur a-t-il reçu de plusieurs per- 
sonnes des rectifications qui, en partie, sont d'un caractère 
semi-officiel, comme p. ex. celles qui ont trait à l'organisation mi- 
litaire. Toutes ces rectifications ont été intercalées dans les en- 
droits convenables de l'édition française. En outre, l'auteur a 
trouvé l'occasion de s'entretenir avec des ecclésiastiques russes sur la 
situation actuelle de l'église en Russie. C'est à la suite de ces conver- 
sations qu'il a cru devoir modifier quelques détails du présent cha- 
pitre. Enfin il doit à une personne très compétente et éminem- 
ment versée dans les affaires religieuses de la Russie les notes 
suivantes, qu'il reproduit en entier, parce que, bien que contraires 
aux observations de l'auteur, elles portent l'empreinte d'une con- 
viciiun sérieuse et d'une appréciation spirituelle: 

15' 



■ 



228 



Nous avons désigné plus haut la position de l'em- 
pereur de Russie, vis-à-vis du peuple russe, comme celle 



,, L'organisation extérieure, sous le rapport de laquelle l'Europe 
occidentale a devancé la Russie, a aussi imprimé son sceau aux 
institutions ecclésiastiques de la première. De là, la différence 
relevée ici par l'auteur, entre les actes des ministres de l'Eglise 
dans le reste de lEurope et en Russie, différence qui n'est guère 
qu'extérieure. Ce qui en Russie se fait spontanément et sans ap- 
prêt, suivant la circonstance, dans des formes qui sont souvent 
d'une simplicité extrême et même grossières, est revêtu dans les 
autres pays de l'Europe de formes déterminées et porte une dé- 
nomination spéciale. La charité et la philanthropie se manifestent 
en Russie sous milles faces diverses ; mais Lacordaire ne peut point 
le reconnaître, parce que, comme il dit, la Russie n'a pas pro- 
duit une seule soeur de charité, sans doute sous la forme et les 
habits, dont il est habitué à les voir revêtues en France. La même 
observation pourrait être faite au sujet et la sollicitude spirituelle 
des pasteurs; elle est imperceptible à l'oeil de celui qui cherche 
dans notre Eglise les formes reçues dans l'Occident. Jadis les 
prêtres russes, à défaut d'une éducation littéraire suffisante, ne 
prononçaient que rarement, il est vrai, des sermons de leur propre 
composition, mais en revanche ils fesaient lecture à leurs ouailles 
des oraisons des Saints-Pères, ainsi que des légendes des Saints, 
pour leur offrir des exemples dignes à suivre, et d'ailleurs le peu- 
ple n'a jamais été privé du bonheur d'entendre journellement la 
parole de Dieu dans une langue qui lui est intelligible. 

L'exemple édifiant des pieux vieillards, reclus dans les couvens, 
et qui de tout temps ont joui d'une grande vénération en Russie, 
a beaucoup contribué aussi à l'affermissement de la foi et de la 
morale parmi le peuple. L'auteur se trompe également, en avan- 
çant qu'aujourd'hui encore le clergé ne satisfait pas au besoin du 
peuple d'entendre des instructions morales. Bien qu'on ne puisse 
pas dire que des sermons soient toujours tenus dans les Eglises, 
et surtout dans celles des villages , ceux qui se prononcent 
portent de préférence un caractère moral, tandis que les prô- 
nes dogmatiques (en leur donnant, du reste, une tendance égale- 
ment adaptée à la vie morale) n'ont commencé au fond que de- 
puis la récente institution, dans les églises, des instructions cathé- 
chétiques, répandues actuellement dans tous les diocèses, et intro- 
duites même au Kamtschatka. 

C'est un fait qui doit faire honneur au clergé et non servir à 
prouver son manque d'influence sur le peuple, que les sectes n'aient 



229 



d'un chef de race et d'un père. Mais le Czar national 
des Russes, en sa qualité de grand-prince de Moscou, 
est entré dans la famille des rois de l'Europe. Déjà 
[van-le- Terrible réclama des honneurs supérieurs à ceux 
de la royauté. l'ierre-le-Grand prit le titre d'empereur, 
( |iii aujourd'hui est généralement reconnu. Cependant 
ces faits ne renferment pas la création d'une dignité 
nouvelle; on ne tendait plutôt qu'a proclamer par-Là le 
rétablissement de l'ancien empire byzantin. De même 
que l'ancienne Rome et l'empire d'Occident furent réta- 
blis plusieurs siècles après leur chute par Charlemagne, 
qui en transmit la couronne aux rois allemands , de 
même l'empire d'Orient devait être restauré et voir sa 
couronne impériale passer aux souverains russes, aux 
Czars. De même que l'église d'Occident avait trouvé 
son centre de gravité dans les peuples romano-germani- 
ques, de même celui de l'église d'Orient s'inclina vers 
la race slave et particulièrement vers la nation russe. 
Cette position n'a pas été réclamée d'une manière for- 
melle . mais on l'a suffisamment indiquée en adoptant 
l'aigle romaine à double tête comme sceau de l'Empire, 
en se posant comme protecteur de toute l'église d'O- 



jamais surgi de son sein. Du reste, les sectes créées par des idées et 
des hnmines étrangers à l'Eglise, les sectes importées du dehors, comme 
p. ex. celle des Doukhoborzi sont peu considérables, tandis que 
le schisme principal qui n'est également pas sorti du sein du 
clergé, est la suite de l'attachement inné des Russes aux traditions 
de leurs pères, sentiment que les premiers fauteurs du schisme 
ont exploité avec succès dans une affaire aussi grave que l'était 
la correction des livres, opération qui, il faut l'avouer, aurait exigé 
plus de circonspection et de graduation. 

Si finalement il n'y a dans la secte des Doukhoborzi ni prêtres, 
ni nobles, ni employés, la seule chose qu'on puisse en conclure, 
c'est que, en dépit du caractère remarquable de cette secte, elle 
a toujours inspiré de la répugnance aux classes civilisées, et n'a 
pu faire de prosélytes que parmi les esprits ignares, et cela en- 
core, non au coeur de l'Empire, mais plutôt sur les limites de la 
population russe proprement dite." 



230 



rient, etc. Il est impossible de nier que la situation ac- 
tuelle de l'Europe est telle, que l'empire russe représente 
réellement l'Empire d'Orient. 

Il Y a surtout un point à l'égard duquel l'empereur 
russe ressemble absolument aux anciens empereurs ro- 
mains, c'est dans sa position vis-à-vis de l'église. Il 
n'en est pas seulement le protecteur et le patron, comme 
l'étaient les empereurs allemands du moyen-âge, mais il 
est encore le chef séculier de son église, comme l'é- 
taient les anciens empereurs romains, malgré l'opposition 
des papes. Bien que l'empereur actuel ne se mêle pas 
des affaires purement religieuses, son influence sur l'é- 
glise russe est infiniment plus grande que ne l'a jamais 
été celle d'un empereur allemand. 

Tout esprit, impartial doit convenir que la supré- 
matie du pouvoir séculier sur l'église, a été très favo- 
rable à l'organisation intérieure comme à la tranquillité 
de la Russie. Il n'y a qu'une papauté indépendante qui 
puisse assurer le développement libre et large de l'Eglise; 
un pareil centre d'unité qui soit de force à régulariser 
et à rectifier le mouvement, des esprits, ne saurait être 
dignement remplacé par un simple patriarcat qui con- 
duit nécessairement à l'immobilité et à la stagnation, 
comme le prouve l'exemple des quatre patriarcats d'O- 
rient. L'abolition du patriarcat nous apparaît comme le 
plus grand bonheur qui ait pu arriver à la Russie. Tou- 
tes les réformes réelles dans l'organisation de l'Eglise 
comme dans l'instruction du clergé et du peuple, sont 
dues au pouvoir séculier, aux empereurs, et l'on ne voit 
aucune trace de ces réformes dans les quatre autres pa- 
triarcats de l'église d'Orient. 



Nous allons examiner à présent la position que la 
Russie occupe dans la grande famille des nations de 



231 



l'Europe et la politique qui lui est assignée par cette 
position vis-à-vis des autres états. 

Quant à son origine et à son accroissement, la 
Russie offre quelques points de comparaison avec l'an- 
cienne Rome. Ainsi que cette dernière, la Russie, fai- 
ble et obscure à son début, s'est agrandie d'une manière 
lente, mais continuelle. Cependant la tradition romaine 
commence avec deux frères qui, de concert avec leurs 
compagnons , élèvent une ville et fondent un petit 
royaume, tandis que l'histoire russe parle dans son ori- 
gine d'un peuple qui, se voyant dans l'impossibilité de 
maintenir l'ordre chez lui, et sentant le besoin d'une 
autorité suprême, appela un chef étranger et sa suite 
pour se soumettre à sa domination. Bientôt après, tou- 
tes les tribus alliées se réunirent sous le même gouver- 
nement, dont l'autorité, après cent vingt ans, s'étendait 
sur un territoire très vaste, bien que faiblement peuplé. 
La Russie adopta le christianisme et entra dès la fin 
du dixième siècle dans la famille des Etats chrétiens 
de l'Europe. Cependant des divisions brisèrent la force 
du pays, qui succomba aux invasions des Mongols et 
des Tatarcs. Pendant plus de deux siècles la Russie gé- 
mit sous le joug de ces barbares; mais ce qui prouve 
la vigueur indélébile de ce peuple, c'est qu'au lieu de 
périr comme état et comme société, et de se dissoudre, 
il parvint au milieu de l'oppression et de la misère à 
constituer son unité nationale. Ce fut la religion, à la- 
quelle tout le peuple resta attachée, avec un dévouement 
sans bornes, qui devint pour ce peuple un lien com- 
mun et un centre d'unité. Heureusement les Tatares ne 
surent pas organiser leurs conquêtes. Ils pillèrent les 
Russes, mais ils leur laissèrent leurs mœurs et leurs 
habitudes, ils ne se mêlèrent point à eux, et réveillèrent, 
par un traitement brutal et humiliant, l'énergie du peu- 
ple soumis; enfin, au lieu de faciliter et de maintenir la 
division du territoire, ils fortifièrent le sentiment de l'u- 



232 



nité nationale en favorisant la réunion de petites princi- 
pautés sous le sceptre du Grand-Prince. Alors les évé- 
nemens changèrent de face; la Russie devint assez, forte, 
non-seulement pour secouer le joug des Tatares, mais 
encore pour Soumettre à son tour les Etals de ces der- 
niers. Immédiatement après la chute de l'empire d'O- 
rient (1453), la Russie recouvra sa position d'Etat indé- 
pendant (1472). 

Depuis cette époque, la Russie s'est élevée lente? 
ment, mais continuellement et sans taire de pas rétro- 
grades jusqu'à sa hauteur actuelle; elle semble être par- 
venue à l'apogée de sa puissance extérieure, mais non 
à celle de son développement intérieur. 

Quand les Romains eurent atteint au comble de 
leur grandeur, leurs mœurs cominencèrenl déjà à se dé- 
praver; le luxe el la volupté L'emportèrent sur le senti- 
menl religieux et le patriotisme. Néanmoins les Ro- 
mains se maintinrent encore pendant des siècles à la 
tête du monde. 

Aussi la Russie parait-elle appelée à voir durer long- 
temps encore sa puissance, attendu que le peuple russe, 
bien différent îles Humains du temps d'Auguste, montre 
encore toutes les qualités d'une nature primitive ei d'une 
jeunesse vigoureuse, à savoir l'attachement à la famille 
el à la commune, l'hospitalité, la charité, la libéralité, 
un dévouement el une patience extraordinaires, des for- 
ces phvsiques exercées et corroborées par les intempé- 
ries du climat et des privations de tout genre, une toi 
vive, inaltérable et toute naïve, un respect profond pour 
l'autorité religieuse et séculière, un ardent patriotisme 
et la conscience inébranlable de sa force et de sa 
grandeur. 



233 



Les conquêtes de la Russie peuvent être rangées 
en trois catégories, appartenant à trois périodes différen- 
tes. La première catégorie comprend les conquêtes que 
la tribu principale des Russes fit sous la conduite de 
ses princes pour consolider l'unité nationale. Ces con- 
quêtes appartiennent à la période la plus reculée où les 
grands-princes de Kieff, et plus tard ceux de Moscou, 
réunirent les districts habités par les tribus russes pour 
les incorporer dans l'Etat principal. C'est dans un but 
analogue que, dans les temps modernes, la Russie a sou- 
mis ou reconquis certaines provinces très importantes; 
telles que l'Ukraine, la Russie-Blanche, la Petite-Russie 
et certaines parties de la Russie-Rouge. 

Nous plaçons dans la seconde catégorie les conquê- 
tes que le peuple russe a réalisées, poussé par le senti- 
ment instinctif de sa mission providentielle. C'est dans 
celte même classe qu'il faut ranger les guerres qui ont 
été faites pour assurer le triomphe des intérêts les plus 
élevés de l'humanité, par exemple les guerres que Cbar- 
Icmagne fit aux Saxons pour les convertir au christia- 
nisme, les croisades, les guerres de l'ordre teutonique 
en Prusse, etc. Pour ce qui concerne les Russes, il faut 
comprendre sous cette seconde catégorie les conquêtes 
qu'ils effectuèrent pour étendre leur empire jusqu'au ri- 
vage de la mer. Elles leur étaient indispensables pour 
arriver à la position qui leur avait été assignée par l'his- 
toire universelle. Autrefois la Russie n'était qu'un 
vaste continent, séparé de toutes les mers et conséquem- 
ment de la civilisation occidentale. On sait que les voies 
maritimes sont celles qui offrent le plus de facilité à 
la propagation des idées civilisatrices. Pierre I er , après 
avoir conquis les côtes de la mer Baltique, y chercha 
un point solide d'où il pût, comme un autre Archimède, 
soulever l'ancienne Russie, plongée dans les préjugés et 
dans l'immobilité, pour la mettre au niveau des autres 
pays de l'Europe. La conquête des côtes de la mer 
Noire et de la Crimée fut encore un acte de juste ven- 



234 






geance contre les Tatares, qui pendant longtemps avaient 
tenu la Russie sous leur joug de fer. 

L'occupation de la Sibérie ne peut guère être qua- 
lifiée de conquête, attendu que la Sibérie n'était quune 
res nullius. Les tribus sauvages de chasseurs qui 1 ha- 
bitaient, n'avaient pas d'institution politique et ne se 
regardaient pas comme les propriétaires du pays. La 
Russie ne les dérange nullement; mais peu-a-peu elle 
introduit le christianisme et la civilisation dans ces vas- 

tes déserts. 

La troisième catégorie comprend les conquêtes mo- 
tivées par des intérêts politiques. On a soumis et par- 
tagé la Pologne, parce que ce pays, fort et indépendant, 
a*H un voisin trop redoutable, et que sans puissance 
indépendante, il pouvait servir à un ennemi extérieur 
de point d'appui pour une invasion en Russ.e comme 
Napoléon en a fourni la preuve. On conquit la Fin- 
Jàe pour assurer la position de St.-Petersbourg et 
pour dominer dans l'intérêt de la flotte le golfe de Fin- 
hnde On occupa les provinces septentrionales de la 
Turquie jusqu'aux embouchures du Danube, pour em- 
pêcher qu'une autre puissance n'y prit P"*^*?» 
tenir la clef de la Porte, quand un ,our 1 édifice fra- 
gile de la Turquie viendrait à crouler, et que ses voi- 
Ls iraient s'en partager les débris. On a accepte la 
uronne de la Géorgie et soumis le Dagestan ainsi que 
1 \rménie. pour se rendre maitre des montagnes qui pro- 
tègen. les frontières de la Russie, et pour être en- p«- 
*L de menacer au besoin la Perse et Asie mineure. 
Enfin on a occupé quelques contrées de l'Amérique, voi- 
les de la Sibérie, pour prendre pied dans la terre de 

^"Si'dun côté, nous sommes d'avis que les deux 
premières catégories de conquêtes sont justifiées par la 
Situation et émission de la Russie, nous n essaierons 
nullement de faire l'apologie des conquêtes de la t*e* 
Le catégorie. Nous pourrions dire tout au plus que 



235 



l'Etat qui se sent pur de tout péché, jette la première 
pierre à la Russie. 

Les deux premières catégories de conquêtes ont 
été très salutaires à la Russie, en la fortifiant et en 
l'agrandissant. À l'exception des provinces de la mer 
Baltique, les pays provenant des conquêtes de la seconde 
catégorie se sont complètement assimilés à la Russie. 
Les colonies venues de l'intérieur leur ont donné une 
population russe, en sorte que les contrées voisines de 
St. Pétersbourg et toute la Russie méridionale jadis 
habitées par les Tatares, ou traversées par leurs hordes 
nomades, se sont transformées en pays russe. 

La troisième catégorie de conquêtes présente un 
tout autre caractère. C'est ici que nous constatons 
une différence essentielle entre l'ancien empire de Rome 
cl celui de la Russie. Rome sut s'assimiler ses con- 
quêtes en très peu de temps. Elle adopta les divinités 
des pays soumis, tout en y apportant ses propres Dieux 
et en identifiant les deux cultes, elle parvint à créer 
une espèce d'unité religieuse. La langue et les mœurs 
romaines s'introduisirent en peu de temps dans les pro- 
vinces étrangères par des moyens que l'histoire n'ex- 
plique pas encore suffisamment; le droit romain devint 
bientôt celui de tous les pays. Il est vrai que la civi- 
lisation de Rome était bien supérieure à celle des pays 
conquis, et qu'ordinairement une civilisation plus par- 
faite l'emporte sur celle qui l'est moins. La Grèce ne 
fut pas romanis ée, parce que sa civilisation, supérieure 
à celle de Rome, exerça même une puissante influence 
sur les mœurs des vainqueurs. Si la jurisprudence 
romaine prévalut, en Grèce, c'est que le droit romain 
était supérieur à tous les autres. 

La situation de la Russie est bien différente. La 
Russie ne saurait communiquer aux pays conquis sa 
religion et son église, qui ont un caractère essentielle- 
ment national. L'église russe est en état de donner à 
une nation homogène une organisation forte et solide? 



| ->y^** 



236 



mais un peuple étranger devrait commencer par aban- 
donner son caractère national et par adopter, sous tous 
les rapports, les mœurs russes pour subir 1 influence de 
l'éribe d'Etat. (Nous en trouvons la preuve dans 
l'exemple des Mordwines, qui adoptèrent la langue et les 
mœurs de la Russie avant d'entrer dans l'église russe.) 
La langue et les mœurs de la Russie n'ont pu s intro- 
duire dans aucun de ces pays soumis, m en Finlande, 
nl dans les provinces de la mer Baltique, ni en Pologne, 
ni même en Géorgie, bien que cette dernière contrée 
ait la même religion et la même église que la Russie. 
(Toutefois elle n'a pas la liturgie slave, mais sa liturgie 
propre, dite géorgienne.) Les pays conquis par la 
Russie possède** presque tous une civilisation supérieure 
à la sienne. Aussi ne sont-ils jamais devenus des pro- 
vinces de l'Empire russe dans le sens romain du mot; 
ils restent des élémens étrangers, des pays affilies. Le 
véritable Empire russe ne sera jamais que le pays ha- 
bité par la nation russe et soumis à l'église russe. 

I a masse de la nation russe est trop forte et trop 
homogène pour permettre que d'autres nationalités, ayant 
des institutions particulières, forment avec elle une or- 
ganisation politique, reposant sur le principe dune a bance 
réciproque, comme cela s'est pratiqué en Autriche II 
en résulte que ces pays conquis, quels que soient les 
avantages matériels qu'ils apportent à la Russie, ne de- 
viennent jamais des parties intégrantes de j l'empire; bien 
,oin d'augmenter la force réelle de la Russie ils lui 
sont même parfois à .barge. La Pologne et les pays 
du Caucase, au lieu d'accroître la puissance militaire ,1e 
l'empire, occupent une armée russe chargée de les sur. 

" Le peuple romain, à toutes les époques de son 
histoire, se montre animé du désir des conquêtes; le 
peuple russe n'a aucune trace de ce sentiment .; c est 
un peuple éminemment pacifique et industrieux, brave, 
mais nullement belliqueux. Le soldat russe peut être 



237 



compté parmi les meilleurs soldats du monde, mais il 
n'est soldat qu'à contre-cœur. 

Nous protestons de la manière la plus énergique 
contre l'opinion d'après laquelle la Russie serait appelée 
à conquérir un jour l'empire du monde et à fonder une 
monarchie universelle. 11 est vrai qu'elle dispose de 
ressources immenses et que les chances lui sont favo- 
rables pour faire la conquête du inonde, mais sa vic- 
toire amènerait sa ruine immédiate. 

Sa nous examinons par exemple l'Asie, la Russie, 
en tenant compte des conditions de climat, n'y trou- 
verait à surmonter que des difficultés de terrain; les 
populations ne lui opposeraient nulle part une résistance 
sérieuse. Quelques districts isolés, tel que le pays des 
Tscherkesses, ne sont d'aucune importance quand il 
s'agit de la conquête du tout. — Vis-à-vis de l'Europe, 
la Russie occupe une position géographique très favo- 
rable aux exigences de la guerre. Elle peut étendre ses 
opérations sur une base assez large pour attaquer l'Eu- 
rope dans toutes les directions (nous parlons de l'époque 
où le chemin de fer de St. Pétershourg à Odessa sera 
achevé, ainsi que d'autres voies de communication ac- 
tuellement projetées) et elle a en même temps une éten- 
due territoriale si immense que toute armée d'invasion 
y serait nécessairement engloutie. La conquête de la 
Russie entière n'est généralement regardée que comme 
une chimère; mais il est tout aussi positif que la 
soumission de la moindre partie de la Russie ne pour- 
rait jamais être assurée. Nous n'avons pas besoin de 
citer l'expédition de Napoléon; quiconque connaît le 
pays et la nation russe, sait que, même abstraction 
faite de l'hiver, les Français devaient être perdus. La 
Russie possède pour la guerre des ressources immenses, 
un matériel très complet, du fer et tous les autres 
métaux, de la laine, du cuir, du chanvre, du lin, du 
bois (même pour la construction des vaisseaux de 
guerre) etc. Mais, possède-t-elle le nervus rerum geren- 



238 

darum. de l'argent? — On pense généralement qu'au- 
cune puissance de l'Europe n'est en état de faire une 
guerre sérieuse sans réaliser un emprunt. Eh bien! la 
Russie vient de faire sans emprunt une expédition, courte 
à la vérité mais très dispendieuse, en Hongrie. — Nous 
ne croyons pas, il est vrai, aux immenses trésors mé- 
talliques que l'on dit être entassés dans les souterrains 
de St. Pétersbourg, mais les ressources de l'empire russe 
sont incommensurables et en cas de besoin, ou sur une 
simple sommation de la part de l'empereur, ce peuple 
s'empresserait lui faire le sacrifice de son bien et de 
son sang. Enfin quant à l'armée russe, elle est plus 
nombreuse que celle d'aucun autre Etat. 

Depuis l'époque de Catherine II on a toujours ob- 
servé, que les premières armées que la Russie fesait 
entrer en campagne étaient relativement faibles de nombre, 
mais contrairement à ce que l'on remarque dans toutes 
les autres armées, plus la guerre se prolonge, plus la 
force numérique des troupes russes augmente. En 1812, 
quand il y allait de l'existence de l'empire, la Russie 
n'avait à opposer aux armées immenses de Napoléon 
que 200,000 hommes à peine, mais vers la fin de cette 
lutte mémorable, en 1815, la Russie montrait un effectif 
de 300,000 hommes, campés sur le sol étranger. 

Depuis ce temps, toutes ces choses ont été com- 
plètement changées. Aujourd'hui la Russie possède 
réellement et non sur le papier, une armée plus forte 
que celle d'aucun autre Etat, armée qui toujours est 
prête à se battre et peut être concentrée avec une grande 
promptitude. Quand en 1849 la Russie, appelée au se- 
cours de l'Autriche, se décida d'entrer en Hongrie, on 
pensa en Europe, comme l'assuraient les journaux d'un 
ton railleur, que la Russie ne franchirait les frontières 
de la Hongrie qu'avec un effectif de 50,000 hommes au 
plus. En dépit de ces assertions elle mit sur pied une 
armée d'opération de 120,000 hommes et une réserve 
de 60,000, tous aussi complètement et aussi parfaite- 



239 

ment armés qu'on ne l'avait vu encore dans les derniers 
temps. Selon le témoignage unanime de tous ceux qui 
eurent occasion de voir ces troupes, elles étaient vigou- 
reuses et aguerries, parfaitement disciplinées et pleines 
d'ardeur militaire. Et encore faut -il observer que ce 
n'était pas une guerre nationale; c'était une guerre pure- 
ment politique, faite par ordre de l'empereur. Les Russes 
avaient beaucoup de sympathies pour les Magyars*) et 
autant d'antipathie pour les Allemands, dont ils devaient 
soutenir la cause, mais l'empereur l'avait ordonné, et 
l'armée se battit avec distinction. 

Il nous parait hors de doute, que la Russie, dispo- 
sant d'une telle armée et de ressources inépuisables, 
aurait pu, en 1848, conquérir l'Europe d'un seul coup 
jusqu'aux bords du Rhin. La France, au prix des fron- 
tières du Rhin, aurail sans doute consenti à rester pas- 
sive. La Prusse et l'Autriche étaient entièrement dés- 
organisées, momentanément paralysées et menacées d'une 
dissolution complète. Les corps-frnncs et les orateurs 
fulminans de l'église de St. Paul à Francfort, auraient 
certainement pris la fuite à la vue du premier Cosaque. 

Répétons-le: en 1848, la conquête de l'Europe au- 
rait élé facile à la Russie. Nous croyons que les chances 
sont à peu près les mêmes, si l'ordre social de l'Europe 
est incessamment ébranlé, et si les gouvernemens s'af- 
faiblissent de plus en plus comme tout semble le pré- 
sager, surtout si la France, la seconde puissance du 
continent, continue à être désorganisée par les répu- 



*) Ce fut encore un symptôme de faiblesse du panslavisme. Les Ma- 
gyars étaient les ennemis déclarés des Slaves; néanmoins les Rus- 
ses sympathisèrent avec eux par antipathie commune pour les 
Allemands. Les antipathies des nations sont puissantes et durables; 
leurs sympathies ne le sont pas. — Le panslavisme n'est que la 
devise de quelques idéologues qui obéissent à l'impulsion des ré- 
volutionnaires. Les Slaves ne se portent entr'eux que très peu 
d'affection; mais ils ont tous la même antipathie pour les Alle- 
mands. 



240 



blicains et les socialistes.*) Mais toutes ces conquêtes 
étant effectuées, quelles en seront les conséquences? — 
Nous avons déjà dit plus haut que la Russie, contraire- 
ment à l'ancienne Rouie, n'a pu s'assimiler que les peu- 
ples qui appartiennent à la même origine, au même 
idiome et surtout à la même religion. Toutes les autres 
conquêtes n'ont fait que paralyser sa force politique. 
Il n'est pas donné à la Russie de s'assimiler les pays 
civilisés de l'Europe, entre autres par la raison que la 
civilisation de ces derniers est supérieure à la sienne. 
Croit-on sérieusement qu'il serait possible à un souve- 
rain résidant à St. Pélersbourg, de gouverner Paris, 
Rome, Vienne et Rerlin, c.-à-d. de gouverner d'une plaine 
faiblement peuplée, des pays habités par des populations 
nombreuses et industrieuses, traversés par des chaînes 
de montagnes élevées et entourés par la mer? La 
Russie serait obligée de désarmer les populations de ces 
pays et d'y laisser la plus grande partie de sa propre 
armée pour réprimer tout mouvement d'insurrection, ce 
qui réagirait d'une manière très nuisible sur les propor- 
tions de population de la Russie intérieure. Enfin il 
serait à craindre que l'armée russe ne fût infectée par 
le miasme de la contagion révolutionnaire. 

La conquête de la Turquie Européenne présenterait 
un caractère bien différent. La population de ce pays 
se compose pour la plupart de Slaves, qui par le sang 
et par l'idiome sont étroitement alliés aux Russes et ce 
qui est plus important, appartiennent à la même église. 
11 est hors de doute que les Rulgares, les Rosniens cl 
les Serviens s'assimileraient en peu de temps aux Russes. 
De même les Albanais chrétiens et les Grecs de la Tur- 
quie se confondraient bientôt avec les Russes, auxquels 
ils sont déjà liés par l'unité religieuse. 

Cependant la Russie ne pourrait faire la conquête 
de la Turquie qu'après avoir soumis toute l'Europe. 



e ) Ceci est écrit en 1850. 



241 



Or, puisque la conquête de l'Europe comme nous l'avons 
vu, ne saurait être durable, la conquête de la Turquie 
appartient également au domaine des chimères. Tant 
qu'existe le système politique actuel de l'Europe (l'Au- 
triche et la Prusse se sont depuis 1849 relevées de 
l'anarchie) les puissances ne souffriraient pas que la 
Russie prit seule possession de l'empire turc. Pour 
s'opposer à une pareille entreprise, l'Europe entière s'ar- 
merait, l'Angleterre à la tête, et ce serait avec cette 
dernière que la Russie aurait à soutenir une guerre à 
outrance. Quand même la Russie l'emporterait momen- 
tanément, une pareille conquête serait précaire et ex- 
posée à des attaques incessantes, tant qu'existeraient 
les autres puissances de l'Europe. La prudence défend 
à la Russie de hasarder un jeu si grave, dont les avan- 
tages seraient encore très problématiques, attendu que 
la nécessité de gouverner la Turquie d'un point aussi 
éloigné que St. Pétersbourg, déplacerait le centre de 
gravité de l'empire russe. 

En revanche, le maintien de l'empire turc offre à 
la Russie des avantages considérables. L'unité d'origine 
et de religion, qui rattache à la Russie une grande partie 
des sujets de la Turquie, donne à cette première puis- 
sance une position tellement influente que, dans toutes 
les questions importantes, la Porte est obligée d'obéir 
à ses conseils. Tous les traités existants assurent à 
la Russie les plus grands avantages quant au dévelop- 
pement de sa marine et de son commerce. Aussi la 
Porte comprend -elle que sa conservation, étant dans 
l'intérêt de son voisin, elle peut compter sur ce dernier 
comme sur un allié sûr et fidèle qui la protégera, non 
seulement contre l'ennemi étranger, mais encore contre 
la désorganisation intérieure. Pour citer un exemple à 
l'appui de notre opinion, nous n'avons qu'à rappeler 
l'époque où l'armée de Méhmet-Ali marcha sur Con- 
stantinople. Ce ne sera que quand un jour (et ce jour 
ne nous parail pas encore prochain) l'empire turc pé- 

Eludes sur la Russie. Vol. III. ÂO 






_242_ 

rira par décomposition intérieure et qu'il sera question 
d'en partager les débris, que la Kussie réclamera sa 

part du butin. 

Depuis la chute d« Napoléon, la passion des con- 
quêtes n'est plus de mode. Le peuple russe ne montre 
,, ;i s une trace de cette passion, et son gouvernement a 
depuis vingt-cinq ans au moins fait preuve d'une modéra, 
tion à cet égard, qui doit surprendre les puissances de 1 Lu- 
ro ,,e Après des victoires très décisives, remportées sur 
les Turcs et les Persans, la Russie n'a que légèrement 
mmli ,ié S es frontières, en rendant toutes les province* 
conquise*. Lors de l'affaire de Cracovie, bien loin de 
rien garder pour elle, elle a, pour ainsi dire, force 1 Au- 
triebe de prendre possession de la ville et son territoire. 
Quand les Russes furent appelés au secours de la lur- 
quie contre L'Egypte, et à celui de l'Autriche contre la 
Hongrie, les hommes d'Etat «les esl amincis ne furent pas 
les seuls à prédire que la Russie prendrait pied dans 
ces pays. Quod non! La Russie relira son année après 
avoir concouru aux succès de son allié! 

Quelle est dans le moment présent la politique na- 
turelle de la Russie vis-à-vis de l'Europe?- 11 est vrai 
oue la Russie est essentiellement intéressée à ce que la 
révolution ne fasse pas trop de progrès et n'approche 
pas de ses frontières. Quoiqu'il ne soit pas a craindre 
L e les doctrines révolutionnaires infectent le peuple 
russe lui-même, la contagion a déjà envabi la Pologne 
et pourrait très facilement gagner les pays affilies, tels 
' h, Finlande etc. La révolution étant victorieuse 
en Europe et ayant renversé Ions les gouvernement 
la Russie ne pourrait pas rester indifférente en enten. 
dant le cri: „Tous les peuples ont déposé leurs rois ; 
suive, cet exemple!» Néanmoins, une saine politique 
recommande à la Russie de ne pas se mêler des a la- 
res intérieures des Etats européens sans y être mvriee 
Elle a reçu sur ce point une leçon assez, forte qu el e 
n'oubliera pas de sitôt. Napoléon était à 1 apogée «le 



243 



sa puissance; les efforts que la Russie avait faits en 
1805 et 1806 pour arrêter sa course victorieuse, avaient 
été infructueux; elle sembla se soumettre au nouvel or- 
dre de choses et renonça même à son alliance avec 
l'Angleterre, le dernier soutien de la vieille Europe. Elle 
n'avait pas compris que pour une puissance révolution- 
naire, comme l'était celle de Napoléon, une halte équi- 
vaut à une retraite. Aussi la Russie, malgré sa condes- 
cendance, se vit bientôt attaquée par le conquérant fran- 
çais. Ce ne fut qu'après la chute de Napoléon que l'em- 
pereur Alexandre prit la résolution de rétablir l'ancien 
système monarchique. Séduit par le succès de ses en- 
treprises, l'empereur alla trop loin; au lieu de se bor- 
ner à rétablir les anciennes limites des Etats, il inter- 
vint dans les affaires intérieures et dans les institutions 
politiques des nations. L'empereur Alexandre imposa 
aux Bourbons la charte de 1814; ce fut un malheur 
pour l'Europe et une faute, dont la Russie a ressenti les 
conséquences. 

Il pourrait bien arriver que la Russie fût appelée 
une seconde fois à faire marcher ses armées, pour sou- 
tenir les monarchies de l'Europe dans leur lutte contre 
la révolution et l'anarchie. Commettra-t-elle les mêmes 
fautes qu'auparavant? non, assurément! Sa conduite 
dans l'affaire de la Hongrie prouve, qu'elle a compris 
les principes d'une saine politique et qu'elle est décidée 
à les pratiquer. Il ne faut pas penser que la Russie 
aime à intervenir dans une pareille lutte, poussée soil 
par l'amour de la guerre, soit par le désir des conquê- 
tes; elle n'arrivera qu'à la dernière extrémité et jamais 
sans être appelée. La position imposante et sa puis- 
sance réelle offrent aux monarchies de l'Europe une 
espèce de soutien et d'assistance morale vis-à-vis de 
l'anarchie; mais elle n'accordera qu'au besoin des se- 
cours matériels de quelque importance, attendu qu'elle 
s'expose à sacrifier son argent et son sang sans avoir 
la certitude d'une indemnité quelconque, et à ne se voir 

16* 






■MH 



payée que 



d'in 



gi 



à ne pas laisser ses 



244 

titucle. Elle doit encore prendre garde 
rmées séjourner trop longtemps 



dans des pays livrés à l'anarchie 



véritable folie si, après 
elle s'avisait d'intervenir 
le développement politique des 



Enfin ce serait «ne 
avoir dompte les révolutions, 
dans les affaires intérieures et 



Etats. — 



Nous n'avons point parlé jusqu'ici de la position 



l'empire russe occupe vis-a-vis c. 



que 1 cm] 



de l'Angleterre. Elle 



différente de celle quû occupe 
vis-à-vis des autres puissances de l'Europe, et nous 
allons en présenter un exposé succinct. 

L'Angleterre est un état dont les institutions poli- 
tiques semblent, quant à présent, plus solides et plus 
assurées que celles d'ancun autre état de l'Europe. Dans 
le moment actuel, c'est peut-être le seul état européen, 
dont la puissance politique soit de niveau avec celle de 
la Russie. Voilà pourquoi ces deux états s'observent 
avec des senlimens jaloux. Ils ont eut .'eux des rapports 
innombrables et se trouvent en contact dans presque 
toutes les parties du monde; cependant ils sont places 
B une telle distance l'un de l'autre, qu'il est difficile de 
.lire sur quel point pourrait éclater entr'eux une collision 
décisive. La Russie ne saurait conquérir l'Angleterre, 
ni l'Angleterre la Russie; on peut bien se harceler et se 
Lattre, mais on ne peut pas se faire un grand mal. Une 
attitude hostile entre ces deux puissances, n est nulle- 
ment nécessaire; au contraire elles ont reçu de la pro- 
vidence une mission analogue, celle de propager le cl.r.s- 
lianisme et la civilisation en Asie, la Russie par le con- 
tinent et la Grande-Bretagne par la mer. Un jour elles 
devront s'y rencontrer, mais il n'est pas de rigueur que 
cette rencontre soit hostile. 

Le christianisme de la race slave, tel qu il se 
réalise dans l'église russe, ne sera jamais en état de se 
rallier soil l'église latine, soit le protestantisme, parce 
que ces deux 1 derniers représentent un mouvement spi- 
rituel d'un ordre supérieur. 11 en est tout autrement 



245 



quand l'église russe se trouve vis-à-vis des peuples de 
l'Asie. Non seulement les Slaves sont supérieurs à ces 
derniers par le degré de civilisation auquel ils sont par- 
venus, mais en outre les sentimens religieux, ont, sui- 
vant noire opinion, beaucoup plus de chances qu'aucun 
nutre culte chrétien de trouver accès chez, les peuples 
de l'Asie que caractérisent en même temps la sensua- 
lité et la vie contemplative. Il est donc à présumer 
que l'église russe, quand elle consacrera plus de zèle et 
de talent à la propagande de sa religion, ce qu'elle n'a 
pas fait jusqu'ici, fera faire au christianisme de grandes 
conquêtes dans l'intérieur de l'Asie. Les Anglais, sous 
ce rapport, se sont montrés complètement impuissans. 
Leurs missions ont fait des efforts immenses, mais 
stériles! Le protestantisme peut s'introduire chez, des 
peuples déjà chrétiens, mais jamais chez des nations 
païennes ou musulmanes. C'est là un fait que l'expé- 
rience surtout constate en Asie. Tandis que les mis- 
gions catholiques, malgré la modicité de leurs ressources, 
sont accueillis partout, les missions protestantes et prin- 
cipalement celles de l'Angleterre, qui disposent de tant 
de moyens, ne font presque pas de progrès. 

Les deux nations se servent du commerce pour 
introduire en Asie les produits de jleurs industries, et 
c'est par ce moyen qu'elles y font entrer les formes 
extérieures de notre civilisation moderne. Ainsi se mo- 
difient peu-à-peu les mœurs et les usages des peuples 
indigènes, pour frayer la voie aux grandes transformations 
politiques et religieuses qui doivent un jour s'accomplir 
dans l'intérieur de l'Asie. 

Partout où se rencontrent les produits de l'industrie 
de l'Angleterre et ceux de la Russie, cette dernière a 
constamment le dessous; mais ces deux industries ne 
se trouvent guère en présence, parce qu'elle ne se font 
pas concurrence. La Russie est un pays civilisateur 
quant à l'Asie, mais non quant à l'Europe. Voilà pour- 
quoi les produits ne parviennent qu'aux peuples de l'Asie 



246 



du nord et du centre, à ceux qui sont encore à l'état 
sauvage, ou à ceux, qui sont déchus de leur antique 
culture, c.-à-d. aux tribus de la Perse, de la Tatarie, de 
la Mongolie et de la Chine septentrionale. Les pro- 
duits de l'industrie anglaise au contraire, infiniment su- 
périeurs à ceux de la Russie trouvent leur écoulement 
dans les pays de l'Inde et de la Chine qui depuis un 
temps immémorial jouissent d'une certaine civilisation; là 
jamais les Russes ne pourront prétendre à une influence 
prépondérante, vu que leur supériorité n'est pas assez 

inarquée. — 

Uant de terminer ce chapitre, jetons encore un 
coup-d'œil sur la situation actuelle de la Russie et sur 
la politique qu'elle a adoptée depuis l'avènement au 
trône de l'empereur Nicolas. La politique des souve- 
rains précédents appartient à l'histoire, qui seule doit 
la juger. Elle ne pourrait rentrer dans le cadre de nos 
éludes que si par ses actes et son esprit général, elle 
exerçait encore une influeuce vive et puissante sur le 
temps présent. Or, cela n'est guère le cas. La poli- 
tique actuelle de la Russie s'est, dans tous les points 
essentiels, affranchie du système antérieur dû tout par- 
ticulièrement à l'impulsion de Catherine 11 et qui, en 
réalité, ne poursuit d'autres tendances que celles pres- 
crites par la situation de la Russie et celles que, selon 
la conviction sincère mais non infaillible exigent les 
véritables intérêts matériels, intellectuels et moraux du 
pays et des peuples qui l'habitent 

D est impossible de méconnaitre que dans le mo- 
ment actuel il s'opère au cœur de la Russie un mouve- 
ment marqué, qui tend à développer les forces maté- 
rielles et intellectuelles du pays, bien que le peuple ne 
s'intéresse à ces dernières, qu'en vue d'avantages maté- 
riels. Depuis l'époque de Catherine II, le gouverne- 
ment s'est appliqué a provoquer ce mouvement, et nous 
nous content (tus de constater ici ce fait, sans examiner si 
dans le passé on a toujours agi avec la circonspection 



247 

et la prévoyance nécessaires. Dans les derniers vingt- 
eiuq ans, ce mouvement a pris un essor immense par 
suite du nombre et du développement toujours crois- 
sants des fabriques. Le gouvernement a parfaitement 
apprécié l'importance et la portée de ce mouvement 
qu'il encourage à tous égards; mais il a compris en 
même temps que ce mouvement, pour prospérer, a 
essentiellement besoin de la paix à l'intérieur comme 
au dehors, de protection et d'encouragement en temps 
opportun, enfin d'une surveillance pleine de sollicitude. 
Le gouvernement a eu plusieurs motifs de provoquer, 
de développer et de favoriser ce mouvement économique 
et industriel; il a agi ainsi, tant pour assurer l'indépen- 
dance du pays et pour l'habituer à se passer des pro- 
duits de l'étranger, que pour réveiller et animer les forces 
intellectuelles de la nation et surtout pour la mettre en 
état de remplir la mission, que lui a donnée la provi- 
dence, de porter à l'orient la civilisation et peut-être 
un jour le christianisme. Or, la civilisation se commu- 
nique d'une manière insensible mais sûre par la voie du 
commerce. Les produits de l'industrie occidentale et les 
autres objets que le commerce russe introduit et répand 
en Orient, modifient peu-à-peu les mœurs de ces pays, 
et fraient la route à l'entrée de la civilisation moderne. 

En face de cette tendance du mouvement social de 
la nation russe, le gouvernement doit nécessairement 
pratiquer une politique de paix. Or, cette politique de 
paix, a été maintenue dans les derniers vingt- cinq ans 
malgré quatre guerres sanglantes. 

Examinons, à cet égard, la position de la Russie 
vis-à-vis des autres pays. 

C'est vers la Turquie que l'attention de la Russie 
est appelée par une foule d'intérêts matériels et de sym- 
pathies morales. Or, c'est précisément vis-à-vis de ce 
pays que la Russie a absolument changé de politique. 
Pierre I" et ses successeurs tendaient constamment à 
affaiblir la Porte. Catherine H songeant à anéantir l'em- 







■OH 



248 



pire 



lurc et à rétablir le trône chrétien de Constantinople, 
va à son deuxième petit -fils le nom de Constantin. 



leuxi 

actuell 

tous ses efforts pour assurer et pour consolider l'existence 
de la Turquie. A cet égard la politique du gouverne- 
ment s'écarte même des sympathies naturelles du peuple, 
qui voit dans les sujets chrétiens delà Porte, ses frères 
opprimés et dans le patriarcat de Constantinople la mé- 
Iropole de sa religion. 

Il est absolument faux, que la Russie ait provoqué 
«m favorisé l'insurrection de la Moldavie et de la Grèce. 
Quand les Turcs poussèrent leur fanatisme jusqu'à vou- 
loir exterminer les chrétiens grecs et assassiner le pa- 
triarche de Constantinople, tout le peuple russe entra 
dans un état d'excitation auquel le gouvernement ne put 
résister. C'est alors que Wellington se rendit à St. 
Pétersbourg pour empêcher L'intervention exclusive de 
la Hussie. On s'entendit sur les ternies d'une coopéra- 
tion, à laquelle la France s'associa plus tard. Par suite 
de l'événement de Navarin en 1827. la guerre devint 
inévitable; cependant la provocation vint de la part de 
la Turquie. Au bout de deux ans, (1828 et 1829) la 
guerre fut terminée par la paix d'Andrinople. La Russie 
rendit presque toutes ses conquêtes, et depuis ce temps, 
la Turquie n'eut pas d'allié plus sûr et plus fidèle que 
son voisin du nord. 

Quand en 1834. Ibrahim menaça Constantinople. le 
Czar, sur les instances du Sultan, envoya des troupes 
dans l'Asie mineure, en face de Constantinople et les 
retira aussitôt que leur but eut été atteint. Plus tard, 
il s'unit avec l'Autriche et l'Angleterre, (1841) pour re- 
pousser les prétentions de l'Egypte et pour empêcher 
l'établissement d'un empire arabe qui menaçait d'absor- 
ber la Turquie. 

Quand, après l'expédition de Hongrie, les chefs des 
insurrections hongroises et polonaises se furent réfugiés 
en Turquie, les empereurs d'Autriche et de Russie en 



^MH^HkMHMI^MBil 



249 



réclamèrent l'extradition ou l'expulsion, La Porte re- 
fusa. Alors le Czar ne crut pas blesser l'honneur tic la 
Russie en usant d'indulgence et en renonçant à une 
prétention d'ailleurs l'oit légitime. Certes l'occasion 
aurait été belle de s'emparer de Constantinople par un 
coup de main, et de mettre fin à l'empire des musul- 
mans. Qui, en effet, aurait pu en empêcher la Russie? 
l'Europe, fortement ébranlée par l'anarchie, n'était pas 
en état d'intervenir en faveur de la Turquie. L'Autriche 
n'aurait eu ni l'intention, ni la force de s'opposer aux 
I roupes russes, qui se trouvaient encore concentrées, et 
que la population chrétienne de la Turquie aurait ac- 
cueillies comme des libérateurs. Quant à l'Angleterre, 
ses Hottes n'auraient pu empêcher cette conquête. 

Depuis l'avènement au trône de l'empereur actuel, 
quand la Russie a-t-elle adopté vis-à-vis de l'Europe une 
attitude conquérante, agressive, hostile ou seulement 
menaçante? Après l'insurrection de la Gallicie, elle oc- 
cupa Craeovie, non pour garder cette ville, mais pour 
engager l'Autriche à l'incorporer clans ses Etals. 

Quand en 1848, l'Europe révolutionnaire prêcha la 
croisade contre la Russie, quand dans toutes les assem- 
blées populaires et les représentations nationales des 
Etats minimes de Lippe et de Meiningen, de Reuss et 
de Schleiz, les batailleurs de la tribune jetèrent leur 
défi à la Russie, quand tous les journaux de l'Europe 
l'accablèrent d'injures, de calomnies et de menaces, la 
Russie ne répondit par aucun signe de colère ou d'in- 
dignation. Elle garda un calme fier et imposant: „ elle 
se lint à l'autre bord, observant les flots et le vent." — 

Tous les intérêts moraux de la Russie sont tour- 
nés vers l'Europe. La nation russe appartient à l'Eu- 
rope, puisqu'elle se trouve à la tête de la puissante 
race slave, qui occupe plus d'un tiers du territoire de 
l'Europe. Elle est membre de cette grande famille des 
nations clnétiennes de l'Europe qui représentent la civi- 
lisation moderne dans sa plus haute expression. La 



mm 






280 

Russie a emprunté sa civilisation et son organisation 
politique à l'Europe occidentale; mais ses intérêts ma- 
tériels ne sont pas en jeu de ce côté. Elle n'apporte 
sur les marchés de l'Europe que des matières brutes; 
son industrie ne pourrait entrer en concurrence avec celle 
de l'Occident. Donc la Russie ne pourrait que con- 
quérir, mais des conquêtes ne serviraient qu'a 1 affai- 
blir 11 n'y a qu'un intérêt puissant que la Russie dmt 
sauvegarder vis-à-vis de l'Europe; elle doit faire tous 
s *es efforts pour appuyer et pour maintenir les principes 
du droit et de l'ordre existant, pareeque ces principes 
sont la base morale de sa propre existence. Si cet ordre 
était renversé en Europe, si l'anarchie remportait une 
victoire décisive, elle pourrait exercer une influence in- 
calculable sur la Russie. 

En 1830 la Sainte- alliance fut brisée; la France 
renversa le principe de la légitimité; la Belgique suivit 
cet exemple; l'Autriche et la Prusse ne firent quune 
résistance molle. La Russie seule resta scrupuleusement 
fidèle au principe de la légitimité, adopté par conviction 
et sanctionné par des traités et des sermens. Elle ne 
voulut point reconnaître Louis Philippe et pour empêcher 
le démembrement des Pays-Bas, elle aurait même entre- 
pris la guerre, si elle avait pu compter sur le concours 
L la Prusse et de l'Autriche. Elle s'est toujours tenue 
à distance du roi des Français, en dépit des avances de 
Louis Philippe, en dépit des sympathies incontestables 
qui existent entre les Russes et les Français, en dépit . d une 
foule d'intérêts matériels qui poussent vers une alliance 
entre les deux peuples. Jusqu'à ce jour, elle n a pas 
encore de représentant on Espagne, parce quelle ny 
reconnaît pas la légitimité du trône. Elle a rappelé ses 
représentai diplomatiques de la Belgique et de la Sar- 
da>ne, pareeque des officiers parjures polonais avaient 
été" accueillis dans les armées de ces deux pays; elle 
en a aci de même avec la Suisse, quand le parti radical, 
après avoir renversé les anciennes constitutions, s y em- 



251 



para du pouvoir. Cette attitude loyale, prudente et fière 
a subi dans les quatre dernières années une épreuve bien 
grave. Eli bien! la politique russe n'a pas dévié d'une 
liane de la voie qu'elle s'était tracée. Aujourd'hui 1 Eu- 
rope est en mesure de porter un jugement à cet égard. 
Nous voyons que la politique russe s'explique par la 
position de l'empire vis-à-vis de l'Europe; elle repose 
sur les véritables intérêts et les besoins du pays; elle ré- 
pond aux sympatbies de la nation russe, et s'est déve- 
loppée naturellement et conformément à ces principes ; 
mais elle doit au caractère juste, loyal et inflexible de 
I empereur, d'avoir toujours été comprise et énergique- 
menl pratiquée. Ce n'est qu'en appréciant cette poli- 
tique dans toute sa vérité et dans toute sa profondeur, 
qu'on parvient à comprendre pourquoi, contrairement 
à ce qui s'est passé dans le reste de l'Europe, les évé- 
neuiens récens n'ont servi qu'à resserrer les liens de 
confiance et d'affection qui existent entre le Czar et ses 
peuples. L'expédition même de Hongrie, qui n'était pas 
du tout populaire en Russie, n'a pas relâché ces liens, 
quand l'empereur déclara que c'était une guerre défen- 
sive contre l'anarchie, qui s'approchait des frontières de 
l'empire; que l'affranchissement de la Hongrie, amène- 
rait nécessairement celui de la Pologne, et provoquerait 
une guerre qui menacerait l'existence de la Russie, les 
paroles de l'empereur trouvèrent dans le peuple pleine 
créance et confiance entière. C'est grâce à cette atti- 
tude défensive et à ce caractère éminemment national, 
que le gouvernement russe à une époque où tout prin- 
cipe d'autorité est méconnu, voit son pouvoir plus fort 
et plus respecté que jamais. 

Qui aurait pu empêcher la Russie, en 1848, de 
fondre sur l'Europe, de se rallier les restes des armées 
prussienne et autrichienne, d'écraser les démagogues 
de Francfort et de Turin, île venir en aides aux légiti- 
mistes en France, et de dicter à Paris la paix générale 
et le nouvel ordre de l'Europe'.' Du point de vue mili- 



252 

laire. une pareille entreprise ne pouvait guère rencontrer 

de difficultés. 

Ou qui, lors de la désorganisation générale de 1 Eu- 
rope, aurait pu empêcher la Russie de s'emparer de 
toutes les provinces de la Pologne, de l'assentiment et 
môme aux acclamations des polonais,') d'écraser la Tur- 
quie et de la réorganiser en vue des intérêts slaves, et 
de préparer ainsi le grand empire universel du Pansla- 
visme! Elle n'aurait eu qu'à agir à la Palmerston, a 
stimuler les passions popnlaires pour pêcher en eau 
troubk, à procéder par insinuations et par duplicité, a 
appuyer tantôt fin gouvernement, tantôt la démagogie. 
L'affaire de SeMeswig-Holstem aurait fourni la plus belle 
occasion et le meilleur prétexte. 

\u lieu de cela, l'empereur n'a eu en vue, que les 
intérêts généraux, les grands intérêts de l'ordre du droit 
existant, de la monarchie *** *W* On peut même 
,,„,. ^à ses yeux, ces intérêts généraux l'emportent 
SBT 1rs intérêts' naturels, mais individuels et par la 
eWate* de la Russie. Selon l'ancien système de la 
confédération germanique, l'Autriche et la Prusse ny 
avaieB t été admises qu'avec nue partie de leurs posses- 
sions Si la Russie avait eu un différend avec 1 Autriche, 
p es nu sujel des embouchures du Danube, elle aurait 
pu 1^ f.aire la guerre cl conquérir la Hongrie, la Gala- 
!;,. etc sans que la confédération germanique lut en 



.) La réunie -le »o„tes les provinces de l'ancienne Pologne sous son 
sceptre est si peu dans les intentions du gouvernement russe ac- 
tl ,el que nous croyons pouvoir soutenir, ,,ue la Russ.e n accepte- 
rai, 1 aujourd'hui le Grand-Duché de Varaov.e, h elle ne le 
possédait déjà. Les frontières naturelles de l'empire russe sont 
Us pays de la peuplade russienne qui appartiennent au culte de 
1-egUM grecque. D serait dîspo.é à abandonner la Pologne à 
[•Autriche, à la Prusse ou a toute autre puissance; mats ce serait 
pour cette dernière une charge trop onéreuse et un ven.able dan- 
ger D'un autre coté, on n'a pas besoin d'une grande expérience 
politique pour comprendre que la Russie ne peut tolérer a cote 
d'elle une Pologne forte * indépendante. 



253 



cause, el obligée d'intervenir dans cette affaire. Il en 
aurail été de même, si la Russie avait en un eonflil 
«▼ec la Prusse an sujet des affaires polonaises. (On se 
rappelle qu'un cas pareil s'est présenté en 1848, oii la 
Russie déclara qu'elle regarderait certaines éventualités 
comme un casus-belli). Néanmoins, en 1850 et 1851. 
la Russie a approuvé sans hésitation les projets de 
faire entrer toutes les possessions de l'Autriche et de 
la Prusse dans la confédération germanique. On assure 
même qu'elle a appuyé les démarches que le cabinet 
autrichien fit à cel égard, parce qu'elle crut rendre ser- 
vice an principe monarchique et aux intérêts généraux 
de l'Europe, en favorisant l'agrandissement de la eon- 
fédéralion germanique qui aurail élé puissante sans pou- 
voir adopter un caractère agressif et conquérant, et qui, 
contenant une population de 70 millions d'hommes aurait 
opposé une digue insurmontable à toutes les prétentions 
possihles soit de la France, soit de la Russie. — Nous 
n'appartenons pas à la catégorie des hommes qui aiment 
à louer sans homes et quelquefois sans motif; mais 
c'est faire acte de justice que de reconnaître la grandeur 
de la pnlilique russe tant de fois et si gratuitement ca- 
lomniée. Examinons d'un autre côté la politique adop- 
tée par l'Angleterre et la France dans la même affaire. 
Elles prolestèrent contre l'agrandissement de la confé- 
dération, semèrent partout la discorde et employèrent 
Imites sortes d'intrigues pour éveiller la défiance des 
petites cours. Et par quels motifs? La France ne 
touche guère par ses frontières aux deux grandes puis- 
sances germaniques, attendu que la frontière peu éten- 
due de la province rhénane est regardée comme une 
frontière de la confédération ; mais elle envie à l'empire 
autrichien l'influence qu'il exerce en Italie, où elle vou- 
drait elle-même jouer le rôle prédominant. Or, elle 
espère bien venir à bout de l'Autriche seule, mais si 
celle puissance était soutenue par toute la confédération 
germanique, la guerre serait trop dangereuse et la Fiance 






254 

serait obligée de réprimer tous ses désirs de conquête. 
Les motifs qui ont déterminé l'Angleterre à faire sa pro- 
testation sont encore plus futiles; ils découlent de la po- 
litique mesquine d'une nation de commereans, craignant 
de voir une , si grande association d'états se mettre un 
jour d'accord sur des mesures communes par rapport au 
système commercial et douanier. 

Quelle est à présent l'attitude de la Russie vis-à- 
vis des autres étals de l'Europe? Elle entretient des 
rapporls de bon voisinage avec la Suède. Elle a pro- 
tégé le Danemarc, quand en 1848, l'Allemagne révolu- 
tionnaire attaqua ce pays, qui paraissait assez faible pour 
lui promettre un triomphe facile. Elle conserve à la 
Hollande une amitié constante et éprouvée. Elle se 
tient par système, éloignée de la Belgique, de l'Espagne, 
de la Sardaigue, et de la Suisse, sans toutefois irriter 
ou insulter ces pays. Elle couvre d'une main protec- 
trice le reste de l'Italie et la Grèce, sans en exiger pour 
récompense soit des services, soit des actes de soumis- 
sion. Quant à ce qui concerne la France, l'Empereur 
a ouvertement déclaré, qu'une monarchie constitution- 
nelle et quasi -légitime lui fesait borreur, parce qu'elle 
n'est au fond qu'un mensonge politique, mais qu'il ne 
refuserait pas d'entretenir des relations franches et même 
amicales avec une république. Voilà pourquoi il prête 
son appui moral à tout gouvernement en France qui 
tend à faire respecter l'ordre, comme Cavaignac et plus 
tard Louis Napoléon. 

Examinons au contraire la politique de l'Angleterre, 
surtout celle qu'elle a pratiquée sous la direction de 
Lord Palmerston. Partout nous avons vu le noble lord 
pêcher en eau trouble. H ne connaît que les mesquins 
intérêts de boutiquiers et c'est à cette politique égoïste 
qu'il sacrifie tout, droiture, principes, probité et honneur. 
On a dit qu'au fond du coeur, il est dévoué aux prin- 
cipes du radicalisme absolu. Nous ne lui ferons pas 
l'honneur d'admettre celte hypothèse. H ne soutient les 



255 

machinations du radicalisme qu'à l'étranger parce qu'ils 
poussent à l'anarchie et paralysent les forces politiques des 
pays. Quand elles ont ruiné l'industrie indigène, l'Angle- 
terre voit se multiplier les bénéfices de son commerce. 
Le noble lord ne tient pas à avoir la justice de son 
,-ôlé. U se fonde sur les prétentions insignifiantes et 
souvent peu justifiées de quelques commerçans anglais, 
pour user de mesures brutales et violentes contre des 
pays faibles et sans défense. Quand il se trouve vis-à- 
vis des Etats-Unis de l'Amérique, qui lui montrent con- 
stamment une attitude présomptueuse et provocante, il 
fait toujours la patte de velours et ne risque que des 
objections très modérées*). En revanche il prend pied 
dans l'Italie, ce pays infortuné et déchiré par la révo- 
lution et le socialisme. Il exploite la Sardaignc en 
faveur de l'industrie anglaise. Il est l'auteur ou le pro- 
tecteur d'intrigues et de machinations révolutionnaires 



e ) Pourquoi cette douceur vis-à-vis de frère Jonathan, qui n'est rien 
moins que poli. Tous les hommes compétens savent que la puis- 
sance maritime dos Etats-Unis est si insignifiante, qu'elle ne sau- 
rait se mesurer à peine avec celle de la Hollande, qu'en cas de 
guerre les flottes anglaises suffiraient pour mettre en cendres pres- 
que toutes les villes maritimes de ces Etats, qu'enfin une armée 
disciplinée de cinquante mille hommes pourrait traverser le vaste 
territoire de l'Amérique sans rencontrer une armée en état de li- 
vrer bataille ou toute autre résistance sérieuse. 11 est vrai qu'il 
est tout aussi impossible de garder la conquête de l'Amérique que 
celle de la Russie contre le gré des populations; la résistance- 
passive y serait d'une force immense. Mais on pourrait renverser 
le gouvernement et l'Amérique tomberait en pièces, parce qu'elle 
ne forme pas un tout homogène comme la Russie. La question 
des esclaves suffirait pour dissoudre la confédération des Etats- 
Unis, si l'Angleterre voulait sérieusement appuyer la cause des 
noirs. Cependant il y a beaucoup de raisons qui s'y opposent. 
Tous les grands établissemens industriels, les chemins de fer de l'A- 
mérique etc. ont. été créés par les capitalistes anglais. La chute 
du gouvernement et le démembrement de l'Union, en ruinant 1 in- 
dustrie et les finances de l'Amérique, entraîneraient la banqueroute 
de l'Angleterre. On préfère donc souffrir toutes les incartades de 
cet enfant étourdi, dont le châtiment coûterait trop cher. 






256 



en Sicile, à Naples, dans les Etats romains et en Tos- 
cane. Il a favorisé l'insurrection de la Hongrie pour 
affaiblir l'Autriche; il accorde sa haute protection à la 
Suisse, afin d'y maintenir un foyer d'anarchie pour toute 
l'Europe. Et les mesures brutales contre la Grèce faible 
et appauvrie, n'auraient-elles pas dû arracher un cri d'in- 
dignation à toute cette Angleterre qui se vante si forl 
de ses sentiments généreux? Au lieu de cela, la city 
se frotta les mains de plaisir et les lorys ne hasardèrent 
qu'un faible essai de blâme, après que la France et la 
Russie eurent déjà flétri une pareille politique d'une ma- 
nière franche cl énergique. — 

De même que nous avons expliqué ci-dessus com- 
ment les intérêts moraux de la Russie sont de préférence 
tournés vers l'Europe, de même aussi nous voulons main- 
tenant expliquer comment ses intérêts matériels sont, 
pour la plupart, tournés vers l'Asie. On doit ici consi- 
dérer sa position sur la limite entre l'Europe et l'Asie, 
comme une vraie mission providentielle, qui la met en 
état de transporter en Asie d'abord la civilisation de 
l'Europe, et plus tard peut-être le christianisme; non 
par la voie des conquêtes, mais par celle de l'huma- 
nité, de la sociabilité, des transactions, du commerce! 
De plus en plus le centre de gravité de l'empire incline 
vers l'Est et le Sud-Est. La grande foire de Nijni- 
Novgorod aura bientôt une plus grande importance pour 
la Russie que le commerce avec toute l'Europe. 

Depuis tantôt un siècle, le courant d'une puissante 
colonisation va de l'Ouest et du Nord-Ouest à l'Est et 
Sud-Est de la Russie! Peut-être le temps n'est-il pas 
trop éloigné où St. Pétersbourg ne sera plus le grand 
port de la Russie européenne du Nord, comme celui 
d'Odessa l'est de la Russie du Sud, et que toutes deux 
seront deux puissantes villes commerciales placées en 
vedettes du côte de l'Europe! 

Si. pour ce qui regarde l'Asie, nous avons soutenu 
que la politique de la Russie était pacifique et non con- 



257 



quérante, nous voulons essayer de justifier cette asser- 
tion dans tous les points de détail. 

Commençons par examiner le lieu où elle a fait 
une guerre incessante, c.-à-d. le Caucase. — Les monts 
du Caucase sont situés dans toute leur longueur en face 
des plaines russes. De là les peuplades guerrières et 
pillardes des montagnes se précipitent sur les plaines 
russes, dépourvues de moyens de défense, pillant et sac- 
cageant impunément, pour se retirer ensuite dans leurs 
montagnes fortifiées. Dans l'origine, on pouvait à peine 
les attaquer, elles avaient derrière elles l'Asie tout en- 
tière! Alors eut lieu l'acquisition de la Géorgie, ce fut 
une lourde charge, et elle entraîna la Russie dans une 
lutte sanglante avec la Perse et la Turquie, lutte qui 
amena la conquête du territoire situé au Sud du Cau- 
case, entre la mer Noire et la mer Caspienne. Cette 
conquête eut lieu antérieurement à l'avènement au trône 
de l'Empereur actuel. Il dut accepter cet héritage. De- 
vait-il renoncer à cette conquête et abandonner un peu- 
ple chrétien, qui s'était volontairement soumis au sceptre 
de son prédécesseur, au détestable gouvernement maho- 
métan de la Perse ou au despotisme des pachas turcs? 
C'eût été un crime de lèse-humanité, et contraire au vé- 
ritable honneur de la Russie, en sa qualité d'état 
chrétien! Mais l'Empereur actuel n'a fait que des efforts 
incroyables, pour amener la pacification, l'organisation 
et la civilisation de ce pays, au moyen d'une guerre 
défensive. 

On serait disposé à renoncer volontiers à la con- 
quête réelle des pays montagneux du Caucase, si l'on 
pouvait seulement nouer des relations pacifiques avec 
ce peuple; on y est donc forcément réduit à faire une 
guerre purement défensive. Pour le moment, on est 
partout en paix avec les Tscherkesses, on n'entend par- 
ler que de rares faits de brigandage. On leur porte 
les produits de l'industrie russe, on encourage leur com- 
merce, on leur permet le trafic des femmes, qui jadis 

Eludes sur la Russie. Vul. III. 17 










■M 



258 



était défendu, on les prot%« de toute manière, on re- 
çoit dans la garde à St. Pétersbourg leurs volontaires, 
qne l'on cajole comme des enfans gâtés, on accorde à 
leurs chefs de fortes sommes d'argent, en leur conférant 
le titre de colonel russe et en s'exposant au danger d'en- 
tendre dire: „la puissante Russie paie un tribut aux 
Tscherkesscs". Il n'y a plus guère de lutte sanglante 
maintenant qu'avec les Tsehétschen/.es et une partie des 
Letghis. H Màste dans ces contrées une nouvelle 
secte mahométane fanatique, celle des Murides, qui se 
prétend appelée à faire une guerre à mort au Gog et au 
Magog de la Bible et du Coran! ("est sans doute le 
dernier effort du mahométanisme! — Là aussi la Russie 
est la partie attaquée, et a du faire une guerre défensive! 
Depuis 23 ans, on est en paix avec la Perse. Au- 
trefois Abbas îMh/a fondit sur la Russie au milieu de 
la paix. On n'était pas du tout armé el on se vit con- 
traint d'abandonner provisoirement plusieurs provinces. 
Mais lorsqu'on eut concentré ses forces, Paskiewitsch 
fut victorieux et la Perse dut céder les pays tatares et 
l'Arménie, pays qui n'étaient point habités par des Per- 
sans et qui dans l'origine n'appartenaient pas à la Perse, 
mais qui avaient été conquis, comme ils venaient d'être 
perdus. Les habitans, arméniens chrétiens et mahomé- 
lans schiitiques. gouvernés et opprimés de la plus cruelle 
manière par le gouvernement persan, regardèrent les 
Russes comme «les libérateurs. Les frontières furent dé- 
limitées, de manière à être préservées contre des attaques 
ultérieure» «le la part des Persans. Depuis ce temps 
la Russie entretint une bonne el loyale amitié avec la 
Perse, elle encouragea son commerce, chercha à main- 
tenir et affermis son gouvernement. 

La Russie agit avec plus de bienveillance encore 
eux ers les terres de l'Asie mineure. On avait conquis 
Baiaïid, el l'on aurait bien pu pousser jusqu'à Trébisonde. 
Ce n'étaient pas non plus îles Turcs qui habitaient ce 
pays, mais des Arméniens catholiques et des Courdes 



259 



qui ne supportaient qu'à regret le gouvernement turc, 
et qui accueillirent les Russes comme leurs libérateurs. 
On a restitué la plus grande partie des conquêtes, et 
on a seulement cherché à se ménager une frontière stra- 
tégique et sûre, le long de la crête des montagnes de 
l'Anatolie; on a seulement conservé Akhalt/.ikhé, pour faire 
cesser le commerce des esclaves chrétiens, qui ne pou- 
vait être empêché autrement. (Akhaltzikhé était le plus 
ancien marché d'esclaves.) On a même laissé retom- 
ber les Arméniens chrétiens sous le joug des Turcs. 
On n'a pas conservé Batoum, le port le plus important 
de la mer Noire, qui, pour la Russie, était d'une si 
grande importance. 

Enfin à l'extrémité de l'Orient, les rapports de la 
Russie avec le plus ancien empire du centre, la Chine, 
sont établis sur un pied loyal et pacifique. Les fron- 
tières sont fixées par des conventions, dans lesquelles 
les Russes ont été dupés par les Chinois; le commerce 



est solidement organisé. 



Le gouvernement russe sur- 



veille la probité de ses marchands et ménage les habi- 
ludes nationales des Chinois. Il emporte dans ce pays 
des étoffes de laine, dites draps de Meseritz (que l'on 
imite actuellement à Moscou). — L'Angleterre de son 
côté y introduit l'opium, afin de ruiner le physique et 
le moral de la population, et quand le gouvernement 
chinois voulut s'opposer à cette importation, elle com- 
mença la plus injuste des guerres et contraignit l'empire 
du centre à s'empoisonner. 

La Russie cherche en faveur de son commerce les 
voies qui mènent au centre de l'Asie, au pays si curieux 
et si anciennement civilisé, le Thibet. Elle établit dans les 
steppes immenses de la Mongolie des stations de Cosa- 
ques, qui peut-être un jour formeront des villes à l'eu- 
ropéenne, reliées entr'elles par des voies de communica- 
tion. Est-on fondé à appeler cela des conquêtes? nous 
pensons que non. Les Mongols ont une organisation 
politique, mais point d'organisation territoriale. Ils ne 

17' 



260 



regardent, pas le sol comme leur propriété, mais en qua- 
lité de nomades, ils exploitent des pâturages qui n'ap- 
partiennent à personne. Les Cosaques, ou toute autre 
nation, auraient le même droit d'utiliser ces pâturages. 
La Russie se gardera bien de faire des conquêtes 
en Asie! Elle possède actuellement des frontières sûres 
et des territoires habités par son propre peuple. Doit- 
elle s'appliquer à conquérir des pays qui ne formerait 
toujours qu'une possession incertaine, exposée à des «t 
taqrue* incessantes, et qui ne pourraient être conserves 
qne par une forte armée de surveillance et au prix des 
plus grands sacrifices? Elle est intéressée à désirer que 
la paix règne en Àsfe, et que les empires de cette par- 
tie du monde prospèrent et deviennent accessibles a la 
civilisation de l'Europe. C'est là ce qui serait d'un grand 
avantage pour le commerce et l'industrie de la Russie. 
En comparant la situation actuelle de la Turquie, de la 
Perse, de la Chine, de Roukhara et de Thibet avec ce 
qu'étaient ces empires il y a un siècle , on doit recon- 
naître qu'ils ont noué avec L'Europe beaucoup plus de 
relations politiques et sociales qu'aux époques antérieures. 
La France est pour quelque chose dans ce résultat. 
l'Angleterre y a contribué un peu plus, mais la Russie 
en peut revendiquer la plus grande part. En tout cas. 
la Russie fait tout son possible pour appuyer et main- 
tenir les états existants en Asie. 

La Russie est accusée par toute l'Europe d être 
inspirée par la passion des conquêtes, et cependant 
depuis 20 ans, elle n'a pas conquis un seul village. 
Les conquêtes de l'Angleterre ne rencontrent pas ces 
réclamations et ces critiques, et cependant cette puis- 
sance a depuis un siècle conquis des territoires et sou- 
mis des nations, qui représentent à peu près le quadruple 
de la vieille Angleterre et de sa population. H ne se 
passe guère d'année, qu'elle ne fasse de nouvelles con- 
quêtes. 



Chapitre VI. 



Les forces militaires de la Russie*). 



Introduction. 



Résumé historique. — Situation de la Russie militaire avant Pierre I" . 

La science militaire en Russie. — Elémens de l'armée. — 

Les Strélitz. — Leur suppression. — Formation de la vieille garde. 
Recrutement. — La noblesse obligée au service militaire. — 
Premiers faits de la nouvelle armée: Azoff, Narva. Conséquen- 
ces de ces batailles pour l'armée. Pultava, Munich et Keith. 
Opinion de Frédéric second sur l'armée russe, et celle de notre 
temps. — Gross-Jâgerndorf, Zorndorf, Kounersdorf. — Souworoff. 
Esprit de ses batailles et de ses marches; 1700 et 1799. — 
L'armée russe et Napoléon. La guerre depuis 1815. L'Empereur 
Nicolas. Perfectionnemens depuis la paix de Paris. — Observa- 
tions générales sur la puissance maritime de la Russie. 

Parmi toutes les institutions remarquables qui exis- 
tent aujourd'hui en Russie, il en est peu dont l'ori- 
gine ne remonte pas au règne de Pierre I er . Il est vrai 
que plusieurs de ses créations sont restées défectueuses, 
parce qu'il les a exécutées d'une manière trop brusque 
et trop violente, et que son impatience les poussa à une 



*) Après l'expédition de la Hongrie, on a introduit dans l'organisation 
des troupes russes des modifications, sur lesquelles nous avons 
reçu des notes officielles. Nous avons intercalé ces notes dans 
les endroits convenables de l'édition française de cet ouvrage, ce 
qu'il nous paraît bon de mentionner, pour expliquer certaines dif- 
férences existant dans les deux éditions. 



I 



262 

maturité hâtive, -qui ne pouvait manquer de leur devenir 
nuisible. 11 en est d'autre cependant qu'il a cultivées 
et soignées comme le jardinier prend soin du germe 
d'un arbre; il renouvelait la semence quand elle lui 
semblait menacée de mort, et ne se lassait point dans 
ses efforts, bien qu'il dût se convaincre bientôt que la 
postérité seule verrait les immenses conséquences de ses 
entreprises. Peut-être faut-il chercher la cause de la 
puissance toujours croissante de la Russie, dans ce fait 
même, que l'homme qui en jeta les premiers fondemens, 
songeait à la postérité et travaillait pour elle à une 
époque, où dans l'Occident un souverain puissant et 
placé à la tête du mouvement politique, avait adopté 
la devise: „ Après moi le déluge!" paroles impies d'un 
homme qui n'avait pas foi dans sa mission providentielle. 
De toutes les créations de Pierre I er , c'est surtout 
la puissance militaire, et spécialement l'armée de terre 
de la Russie, qui depuis son règne a pris les dimensions 
les plus vastes. Il n'eut qu'une seule compagnie*) et 
un seul bateau, pour jeter les bases d'une armée et 
d'une Hotte sur le pied européen. Quel développement 
n'a pas pris ce faible noyau? 11 a produit un arbre qui 
étend aujourd'hui ses branches sur trois continents. 

Pierre I er , à son avènement au trône, trouva l'em- 
pire dans une situation telle, que l'idée d'une puissance 
maritime devait paraitre chimérique à tous les hommes 
politiques de courte vue. On sait que malgré cela, il 
créa cette puissance, et parvint en peu de temps à as- 
surer sa domination sur la mer Baltique. Peut-être les 
entreprises des Varègues contre Constantinople, et les 
expéditions postérieures des Cosaques s'étaient - elles 
présentées à son esprit comme un exemple encou- 
rageant. 



») C'était la compagnie d'agrément (Potiéschnie) qui tenait gar- 
nison à Préobrajensk et Ssemenovsk, villages et châteaux de 
plaisance auprès de Moscou. 



263 



Toute l'organisation militaire de la Russie n'était 
appropriée avant lui qu'à des guerres continentales. En- 
core était-elle devenue si insuffisante, que pour créer 
l'année nouvelle, il fallait commencer par supprimer les 
anciennes troupes d'élite. Tout ce que la Russie actuelle 
possède de troupes, en dehors des cosaques et des mi- 
lices analogues, c. à d. toute l'armée régulière,*) peut 
être considérée, à juste titre, comme une des créations 
de Pierre I". 

Pierre ne fut pas le premier monarque russe qui 
comprit la supériorité de l'art militaire de l'Occident, et 
qui essaya de l'introduire dans sa propre armée. Déjà 
Ivan III (1462 — 1503) avait tenté d'organiser une armée 
permanente. Dans les luttes si sanglantes avec les Po- 
lonais, on enrôla beaucoup de volontaires allemands; et 
\le\is Mikliailowitsch se servit d'une foule d'aventuriers 
militaires, toujours si nombreux parmi les peuples ger- 
maniques, pour enseigner à ses soldats les pratiques 
militaires de l'Occident. Parmi les étrangers qui ser- 
vaient dans son armée on comptait 2 généraux, plus 
de 100 colonels, et une foule de lieutenants -colonels 
et d'officiers de grades inférieurs, et bien qu'il ne con- 
fiât le commandement supérieur de ses troupes qu'a des 
boyards russes, il avait pour principe de ne nommer 
que des étrangers aux grades de colonels et de capitai- 
nes. Quand on se rappelle que Lefort, précepteur mi- 
litaire de Pierre I", et Gordon, son meilleur général, 
étaient de ce nombre, il est impossible de ne pas re- 
connaître que le système d'Alexis a servi à préparer les 
réformes de Pierre. Cependant les mœurs grossières, 
les rares relations de l'Orient avec l'Europe occidentate, 
qui ne permettaient pas à la Russie de connaître les 



*) Quelques corps de Cosaques sont déjà assez semblables aux trou- 
pes régulières; cependant leur organisation en diffère encore au 
point de nous autoriser à ne pas les comprendre sous la dénomi- 
nation de l'armée régulière. 



Ht ■ 



264 



progrès rapides que l'art militaire fesait à cette époque, 
opposèrent des obstacles sérieux aux réformes militaires 
tentées par les Cxars. 11 faut y ajouter encore, que l'es- 
prit national des Russes repousse avec une antipathie 
souvent fanatique, tout ce qui provient d'origine étran- 
gère. Or, cette antipathie trouvait son principal point 
d'appui dans l'organisation militaire alors existante. 

Le gros de l'armée russe se composait, à cette 
époque, d'un arrière- han féodal, dont l'effectif pouvait 
être porté, avec le concours des tribus de cavaliers, à 
environ 260,000 hommes. Cette armée, qui souffrait de 
tous les vices inhérens aux armées féodales, et qui avait 
encore conservé une forte empreinte des mœurs militai- 
res de l'Asie, se groupait, en temps de guerre, autour 
d'un noyau de troupes permanentes, dont la plus grande 
partie était formée par les fameux Slrélitz ou Strélzi, 
(tirailleurs). Le nombre de ces derniers doit avoir été 
porté par Alexis Mikhailowitsch, père de Pierre I er , à 
40,000 hommes. 

Les Slrélilz, non seulement dans leur organisation 
et dans leurs privilèges, mais encore dans leurs qualités 
et dans leurs défauts, offraient la plus grande analogie 
avec les janissaires. Comme ces derniers, ils formèrent 
le noyau de l'armée aussi longtemps qu'elle se montra 
brave et utile à la guerre: comme eux, démoralisés pen- 
dant la paix par leurs privilèges, ils étaient devenus une 
milice arrogante et factieuse; comme eux enfin, ils 
étaient un obstacle à toutes les réformes projetées dans 
l'Etat et surtout dans l'armée. 

On sait que Pierre I" eut à souffrir de bonne heure 
de l'impudence des janissaires russes. Il se débarrassa 
de cette soldatesque ambitieuse d'une manière sanglante, 
mais efficace, et cela au milieu de la guerre la plus 
dangereuse que la Russie ait eue à subir depuis long- 
temps. De ce faible noyau de la compagnie d'agré- 
ment, qu'il avait organisée étant encore très jeune, il 
avait déjà commencé à former, avec l'assistance de Le- 



265 



fort, une armée à l'européenne , destinée à remplacer les 
troupes asiatiques qui jusque là avaient subsisté en 
Russie. Les régimens Préobrajenski et Ssemenovski, 
formant encore aujourd'hui ce qu'on appelle la vieille 
sarde *) furent les premiers de la nouvelle armée. Ils 
furent créés au moyen d'enrôlemens volontaires, princi- 
palement de la petite noblesse (Dworiane- gentilshommes 
et Dieli-Boiarskie — enfants de boyards). Cependant 
par suite de l'esprit peu guerrier des Russes, le système 
d'enrôlemens volontaires, généralement en usage à cette 
époque dans les pays de l'Occident, ne pouvait suffire 
aux besoins de la nouvelle armée. Déjà Pierre I er in- 
troduisit le recrutement, tel qu'il existe encore au- 
jourd'hui, où il n'y a plus que les troupes finoises, et 
si nous ne nous trompons celles musulmanes et géor- 
giennes, qui soient complétées au moyen d'enrôlemens 
volontaires. L'obligation de la noblesse de servir dans 
l'armée féodale, fut appliquée par Pierre I er à l'armée 
permanente, de sorte que chacpie gentilhomme, obligé 
de servir pendant toute sa vie, n'avait que le choix de 
la troupe dans laquelle il devait toutefois entrer comme 
simple soldat. Cet usage se maintint jusqu'à Cathe- 
rine II, qui abolit l'obligation directe pour y substituer 
l'obligation indirecte, encore aujourd'hui en vigueur. 

Même avant la suppression des Slrélitz, Pierre re- 
cueillit les premiers fruits de ses réformes militaires par 
la conquête d'Azoff , et par une victoire remportée dans 
la mer Noire sur les Turcs et les Tatares. Bientôt 
après, il tenta de faire peser la puissance russe dans 
la balance de la politique européenne, et dut éprouver 
près de Narva la supériorité de la tactique occidentale. 



*) Le régiment hmaïlovski était également de ce nombre; mais 
il ne fut organisé qu'en 1730, par l'Impératrice Anne, pour con- 
tenir les vieux régiraens. Du reste, les traditions prétoriennes 
provenant des Slrélitz, restèrent encore en vigueur pendant un 
certain temps. Le mouvement avorté de 1825 prouve combien 
les choses ont changé depuis. 



266 



C'est là que 8,000 ou selon d'autres 15,000 Suédois, avec 
très peu d'artillerie, assaillirent le camp russe fortifié et 
défendu par 45 ou selon d'autres par 80,000 hommes 
avec 150 canons, et forcèrent, après une lutte sanglante, 
tonte l'armée russe à déposer les armes. On vit alors, 
connue pins lard à Zorndorf, les soldats russes furieux, 
massacrer leurs propres officiers, ce qui prouve claire- 
ment combien il était difficile de faire instruire les 
Russes par des Européens de l'Occident. 

Celte immense défaite et. les symptômes de décom- 
position intérieure qu'elle dévoila, ne découragèrent point 
Pierre I". La grandeur même de ce désastre tourna in- 
directement à son profit. Après une pareille épreuve, 
nctait-il pas permis à Charles XII de mépriser son 
adversaire russe et de voir dans les Saxons et les Polo- 
nais des ennemis bien plus redoutables? Ce n'était pas 
nue faute, comme le dit une critique superficielle, c'était 
par un arrêt providentiel (un arrêt de Rouski-Bog, Dieu 
patron de la Russie, comme le disent les Russes) que 
Charles XII laissa échapper l'occasion d'humilier la Russie 
complètement et pour tonjours peut-être. Pierre réunit 
une nouvelle armée, enrôla des officiers et apprit des 
Suédois l'art de vaincre, au prix de grandes défaites 
et de faibles succès. Neuf ans après la bataille de 
Narva. Charles XII comprit à Pultava la faute, qu'il 
avait commise à Narva. Pierre I» eut le bonheur de 
triompher de la meilleure armée de l'Europe; il est vrai 
qu'un hiver passé dans l'Ukraine, en épuisant l'armée 
suédoise, avait facilité la victoire des armes russes. 

Le jugement de L'Europe expliqua encore et non 
sans raison cette victoire, par le fait que Charles XII 
était entré dans ces déserts, au lieu de marcher direc- 
tement sur Moscou, et on en attribua la cause plutôt 
aux obstacles du terrain qu'à la valeur des armes russes, 
qu'on n'appréciait point encore assez. L'Europe avait 
encore à apprendre, que la marche d'un vainqueur sur 
Moscou ne pouvait pas non plus décider du sort de ce 



267 



vaste empire. On avait oublié, que la sauvage rudesse 
du pays formait une espèce de rempart, à l'abri duquel 
les jeunes établissemens de Pierre pouvaient s'étendre 
et prospérer. Après la mort de Pierre I er , l'armée russe 
trouva dans Mentscliikoff, et plus encore dans Munich et 
Kcith, des hommes capables de continuer l'œuvre du 
grand réformateur, même sous le règne de princes mé- 
diocres. Cependant les succès des armes russes se ré- 
duisirent longtemps à des victoires sur les Turcs et les 
Polonais, dont les troupes ne jouissaient pas d'une grande 
considération en Europe. Quoique l'assaut exécuté par 
Munich sur les lignes de Pérécop, fût un fait d'armes 
vraiment classique, l'opinion publique en Europe porta 
sur les qualités de l'armée russe le même jugement, 
qu'on entend encore aujourd'hui émettre assez géné- 
ralement. De même, que pour juger de l'effectif de 
l'armée russe, on se réfère toujours à ce qu'on a vu en 
1827, sans tenir compte des efforts et des améliorations 
qui ont eu lieu depuis, et qu'on aime à se faire illusion 
sur la puissance menaçante du voisin d'Orient, en se 
disant: qu'elle n'existe que sur le papier, de 
même le plus grand homme de son siècle, 50 ans après 
la bataille de Narva, porta un jugement complètement 
faux sur les capacités militaires des Russes, en s'ima- 
ginant que les Russes n'étaient que des barbares. Fré- 
déric-le- Grand reçut un avertissement prophétique de 
la part de Keith, qui lui écrivit avant la bataille de Zorn- 
dorf: „Pour vaincre les Russes, il faut les battre 
en brèche et les démolir comme une forte- 
resse." Keith les connaissait pour avoir longtemps servi 
parmi eux. L'opinion publique de nos jours, se trouve 
suffisamment éclairée par ce que des officiers, qui ont 
vu l'armée russe, rapportent au sujet des réformes dont 
elle a été l'objet. Du reste, le jugement de Frédéric- 
le- Grand sur l'armée russe était l'erreur d'un esprit 
hardi et fort; les expériences qu'on avait faites à Narva 
et sur le Pruth, l'administration désordonnée de Biron 






_268_ 

et d'Elisabeth, l'indiscipline des hordes cosaques, qui 
rôdaient toujours autour du gros de l'armée russe, et 
par-dessus tout le sentiment de sa propre force, donnent 
à l'erreur du grand roi l'empreinte du génie. L'histoire 
jugera-t-elle avec autant d'indulgence la légèreté qui fait 
qu'on aime chez, nous à réduire au tiers, sans rime ni 
raison, le chiffre de l'armée russe? Le pourra-t-elle après 
l'expédition de Hongrie, qui a été aussi efficace contre 
rinsurrection hongroise, qu'elle l'a été peu, comme il 
parait, quant aux erreurs d'une grande partie de la 

presse. 

La défaite de Lehwald, à Gross-Jagerndorf, s explique 
par l'inhabileté de ce général; les dévastations barbares 
que les troupes de Fermor et d'Apraxine commirent 
dans tout le paya, vinrent à l'appui de l'opinion, que la 
grande année russe ne différait guère des hordes asia- 
tiques qui, depuis Xerxès, avaient été plus redoutables 
aux bourgeois et aux paysans qu'aux armes de l'Europe. 
Mais la bataille de Zorndorf, apprit au vainqueur de 
Rossbach et de Leuthen, quel était celui de ses ennemis 
qui possédait les troupes les plus redoutables. Ces bar- 
bares grossiers s'étaient battus maladroitement, il est 
vrai mais avec d'autant plus de bravoure. „I1 ne suffit 
nos' de les battre, il faut encore les tuer", doit avoir 
dit Frédéric, quand après cette bataille sanglante, il vit 
les ennemis se retirer en bon ordre, et que, heureux 
d'en être quitte, il ne put songer à les poursuivre. 

Les Russes s'étaient battus à Zorndorf et a Kou- 
nersdorf de pied ferme, et l'Europe a gardé longtemps 
l'opinion qu'on* défensive opiniâtre était seule conforme 
\ leur caractère national, opinion qui s'est de nouveau 
généralement accréditée depuis les grandes batailles dé- 
fensives des Russes «outre Napoléon. Souworoff a prouve 
toutefois, que les armées russes, comme toutes les 
bonnes troupes, n'ont besoin que d'exercice et d un bon 
capitaine pour se signaler aussi dans l'attaque. 

Les assauts sanglants d'Ismaïl, de Praga, et d Ur- 



269 

nerloch*), heureux ou malheureux, ont prouvé au inonde 
ee «pie peul l'armée russe, quand elle est commandée 
par des SouwarolT. La marche de ce général à travers 
la Suisse, donna la mesure des opérations qu'on peut 
effectuer avec des troupes russes. 

La dernière année du XVII iémc siècle (1700) avait 
rendu l'armée russe, près de Narva, la risée de toute 
l'Europe; la dernière année du XVIIF- siècle n'était 
pas encore commencée que, après avoir acquis l'admi- 
ration de l'Europe entière, elle se retirait du théâtre de 
la «-uerre, au grand regret de ses alliés et à la plus 
grande satisfaction de ses adversaires (novemhre 1799). 

L'armée russe, comme celles des autres pays, ne 
put résister à la supériorité de Napoléon et de ses troupes; 
mais même en succombant, elle eut la gloire d'avoir 
préparé au plus grand capitaine de son temps des dif- 
ficultés plus grandes, qu'aucune autre armée de l'Europe. 
Ce n'est peut-être que des soldats anglais, que l'Empe- 
reur a eu une aussi bonne opinion, que des Russes; 
mais autant que nous sachions, il ne l'a réellement ex- 
primée qu'au sujet des derniers. 

Depuis cette époque, l'armée russe a fait de grandes 
et glorieuses expéditions, en Asie et en Europe, tandis- 
que les armées de l'Occident n'ont eu à soutenir dans 
les derniers temps, que des combats insignifiants. Un 
souverain, tout militaire, aussi énergique qu'intelligent, 
n'a épargné depuis 25 ans, ni peines, ni dépenses, pour 
fortifier et perfectionner son armée. Une foule d'abus, 
que l'on connaît à peine de nom ailleurs, se sont con- 
sidérablement diminués, grâce à ce prince instruit, actif 
et ferme. L'armée russe sous le rapport du nombre, de 
l'organisation, de l'instruction, est devenue toute autre, 
depuis qu'elle s'est battue pour la dernière fois en Alle- 



*) Dans les temps récens, l'assaut donné sur les lignes de Varsovie, 
a démontré combien les soldats russes sont aptes à exécuter une 
charge à outrance. 



■MB 






270 



magne et, même en Pologne. D'un autre côté, la bra- 
voure et la discipline des Russes sont restées les 
mêmes, comme on a tout lieu de le présumer, bien que 
le régime disciplinaire ait été sensiblement adouci. En 
attendant, l'opinion publique dans l'Europe occidentale, 
ayant foi dans la paix éternelle ou favorisant les ten- 
dances révolutionnaires, s'est appliquée à combattre le 
chiffre des forces militaires russes, et les dépenses qu'oc- 
casionne leur entretien; souvent même on a voulu trouver 
dans les années permanentes la source de toutes les 
maladies sociales, dont souffrent les pays de civilisation 
ancienne. Ce n'a toujours été qu'en dernier lieu, qu'on 
a songé aux moyens d'organiser des armées fortes et 
suffisantes. Ces opinions, il est vrai, n'ont pas été réa- 
lisées; les grandes armées de l'Europe centrale ont tra- 
versé, sans perte sensible, la crise de 1848; quelques- 
unes d'entre elles, p. ex.: celle de l'Autriche a été con- 
sidérablement augmentée. Cependant depuis la paix de 
Paris*) les forces militaires d'aucun autre pays de l'Eu- 



*) On manque de renseignemens exacts sur l'effectif des armées de 
cette époque. Ce qui parait sur, c'est que l'armée russe était 
considérablement réduite. Les bataillons russes à Leipsick ne 
comptaient guère que 200 hommes chacun. Nous avons pu nous 
procurer quelques données sur les périodes antérieures, et nous 
allons mettre en parallèle quelques chiffres relatifs aux armées 
française et russe. 

1681, L'armée française compte 446,000 hommes avec 1,630 
bouches à feu. — L'armée régulière de la Russie, alors naissante, 
et toutes ses forces militaires sont évaluées à 200 — 300,000 h. 
1702. France — 392,000 h. 

Russie — 380,000 — la plupart irrégulières, 

/ Angleterre — 104,000 h. \ 
v Brandebourg — 60,000 h. ) 
1788. France sur le papier 368,000 h. 
effectif 150,000 h. 
A partir de cette époque, jusqu'en 17 ( J8, l'effectif des troupes 
françaises s'est souvent élevé jusqu'à 600,000 hommes, car le pré- 
tendu chiffre d'un million n'était sans doute que sur le papier. 
L'armée russe a sans doute été d'une force à peu prés égale. 



271 



rope ne se sont accrues, quant au nombre et à l'atti- 
tufle des troupes disponibles, dans une aussi forte pro- 
portion que celles de la Russie. 

Le gouvernement de l'Empereur Nicolas a l'ail l'aire 
des progrès semblables à la flotte de la Russie. Si 
toutefois le développement de l'armée russe a dépassé 
les calculs les plus bardis de Pierre-le-grand , la flotte 
est restée longtemps en arrière. On a dit, mais sans 



179S. France: 380,000 hommes, dont seulement 1G0,000 sont 
disponibles pour la guerre. 

La Russie: 318,060 hommes de troupes régulières. 
60,000 Cosaques. 
total: 378JÔÔ0 homme», dont 150,000 hommes 
au plus pouvaient être mobilisés dans un délai de 3 mois, pour 
aller servir hors des frontières 

1831». France: environ 876,000 h., chiffre qui pouvait être 
porté a 500,000. 

La Russie: environ 500,000 hommes .pion pouvait porter à 1 
million, et auxquels il faut ajouter encore les Cosaques baschkirs, 
etc.; il est ù présumer qu'environ G à 700,000 hommes étaient 
disponibles. 

Il ne sera pas sans intérêt de présenter un parallèle entre les 
forces maritimes de la Russie et celle de la Suède. 

En 1700, la puissance maritime de la Suède était tele, que 
les efforts tentés par Pierre I" pour lui opposer une (lotte russe, 
passaient pour un enfantillage ridicule. Il est probable que la 
puissance maritime de la Suède ne s'est pas sensiblement modifiée 
depuis 1831. A cette époque on donnait comme disponibles: 10 
vaisseaux de ligne, 13 frégates. 111 bricks et corvettes, 28 galè- 
res, 25 chaloupes canonnières, 300 yoles canonnières, 48 bom- 
bardes, 29 goélettes et avisos. Cependant comme le total effec- 
tif des matelots ne peut être porté qu'à 23,1 "10 hommes, il est 
impossible d'armer tous ces vaisseaux. Il est vraisemblable qu'en 
temps de guerre, on ne fait point usage des vaisseaux de ligne. 
La Norwège y ajoute encore 14 bricks et 105 chaloupes canon- 
nières qui peuvent être tous armés 

La Russie compte actuellement 45 vaisseaux de ligne, dont 25 
complètement armés dans la mer Baltique, 30 frégates et une 
immense flotte de galères, dont je ne saurais préciser le chiffre. 

Nous dewms tous ces chiffres à des ouvrages savants dont, il 
est vrai, nous n'avons pas été à même de contrôler les sources. 



272 



raison, que Pierre I" a été le seul amiral, et Souworoff 
le seul capitaine qu'ait produits la Russie. Si cela était vrai, 
l'armée devrait à l'étranger bien plus de grands hommes 
que la flotte, dont les premiers succès contre les Turcs 
et les Suédois promettaient plus qu'elle n'a tenu. D'ail- 
leurs la flotte a rencontré une foule d'obstacles de toute 
espèce: l'inaptitude de la population russe au service 
maritime, l'antipathie des grands et des petits pour ce 
service, les influences du climat qui tiennent les ports 
de la mer Baltique fermés pendant une grande partie de 
l'année, enfin l'immense supériorité de la marine anglaise, 
par suite de laquelle les vaisseaux russes devaient pa- 
raître passablement insignifiants, soit comme alliés, soit 
comme adversaires. 11 en est résulté que la Russie a 
été souvcnl indifférente au développement de sa marine, 
qui pendant longtemps n'a fait que de faibles progrès, 
el même parfois des pas rétrogrades. 

Actuellement la flolle russe est, quant au nombre 
et au poids de ses vaisseaux très considérable; quant à 
sa valeur intérieure, elle est diversement appréciée. Les 
uns la représentent comme un amas de jonques chi- 
noises, les autres comme redoutable au plus haut degré. 
Un rat de terre peut difficilement démêler ce qu'il y a de 
vrai dans ces opinions. Ce qui est certain, c'est que 
la flotte russe n'a pas encore fait ses preuves d'aptitude 
pratique, c.-à-d. dans une lutte avec la marine anglaise. 
On suppose ordinairement, qu'une bonne flotte de guerre 
doit avoir pour base une flotte marchande nombreuse. 
La Russie a suivi une voie tout opposée. Jusqu'ici elle 
manque encore d'une marine marchande qui soit en pro- 
portion avec la Hotte de guerre. L'Empereur Nicolas, 
comme son illustre aïeul, parait avoir pris pour tâche 
de faire respecter le pavillon russe sur toutes les mers, 
sans avoir de marine marchande. La première guerre 
nous montrera peut-être, si les immenses efforts qui ont 
été faits dans ce but, ont eu un résultat efficace. 



Armée de terre de la Russie. 



Elé 



emens. 



L'armée de terre russe se compose de deux caté- 
gories de troupes, différant entre elles sous beaucoup 
de rapports. Ce sont les troupes régulières et les 
milices féodales*) des Cosaques etdes peuplades 
semblables, qui forment presque toujours les corps 
de cavalerie légère. Plusieurs corps, composés de ces 
derniers, commencent à prendre une forme assez régu- 
lière et leur emploi diffère peu de celui des troupes ré- 
gulières; mais leurs conditions de service les séparent 
encore très distinctement de ces dernières. 



*) Nous savons que les Russes n'ont aucune idée exacte de la féo- 
dalité germanique. Il n'y avait en Russie et il n'y a encore au- 
jourd'hui ni vassaux, ni arrière-vassaux. L'organisation des trou- 
pes cosaques est essentiellement différente de celle des armées 
féodales de l'Allemagne. Mais ce qui est sûr, c'est que les Co- 
saques, à la place de contributions, fournissent à l'Etat des hom- 
mes tout armés et équipés , et c'est sous ce rapport que ces mili- 
ces peuvent être appelées féodales. 



Kluiiej mit la RiiBsip. Vol. III. 



18 







I. I/Armée régulière. 



Première partie. 

r .•„„ oi fnrrp nnmériane. Division suivant les con- 

À r ni 'rL.ntitu.le de l'armée à entrer en campagne. 

.. . i„ û barrir du corps des grenadiers, aes ma 

position du corps de la Garde d ut I £ Récapitulation. 

gul.eres ayant une destina^ ^ ^ jn _ 

Bataillons do £""»££ ''CapU a.ion. - Récapitula- 

-rr^ate^r .'aSS^-^s g ^ra,es. 

Organisation, Formation, Force. 

Les particularités géographiques et politiques de la 
Russie se manifestent, sous beaucoup de rapports, dans 
la division de son armée régulière. 

Tandis crue dans les autres pays, la division des 
, roupe8 est basée sur les circonscriptions territoriales. 
Telles sont recrutées, en Russie les corps de troupe. 



275 



régulières n'ont, à peu d'exceptions près, aucun district 
de recrutement déterminé. En revanche, la division dé- 
pend surtout de l'emploi des troupes et de leur desti- 
nation stratégique. Cette division est ce qu'il y a de 
plus important dans l'organisation de l'armée russe, et 
elle offre d'autant plus d'intérêt pour l'étranger, qu'elle 
a été développée au plus haut degré par l'Empereur 
actuel. 

La situation géographique et politique de la Russie 
fait pressentir, qu'elle aura hesoin d'exécuter de grandes 
opérations militaires , principalement contre ses voisins 
d'Occident. En même temps, son étendue est si im- 
mense et ses moyens de communication si défectueux, 
que pour le cas d'une dispersion proportionnelle des 
troupes sur toutes les parties du pays , telle qu'elle se 
pratique ailleurs en temps de paix, elle aurait besoin 
d'un temps énorme pour concentrer sur un seul point 
des forces suffisantes. 

Depuis longtemps, on avait compris cet inconvé- 
nient, et c'est pour y obvier, qu'en temps de paix on 
avait toujours placé le centre de gravité des troupes 
russes dans les parties occidentales de l'empire. Aussi 
l'empereur Nicolas trouva déjà une division des troupes 
assez semblable à celle d'aujourd'hui. Cependant dès qu'une 
guerre éclatait, on était toujours surpris de voir, combien 
le nombre des troupes disponibles était peu en rapport 
avec les forces immenses qu'on entretenait. C'est que 
les avantages et les facilités que présente la dislocation 
des troupes en temps de paix, sous le point de vue 
administratif, avaient été estimés à une plus haute va- 
leur, que ne le comportaient les nécessités politiques. 
11 en résultait, que les forces militaires de la Russie 
arrivaient ordinairement sur le théâtre de la guerre ou 
trop faibles ou trop tard, qu'une grande partie d'une 
armée si forte et entretenue à si grands frais n'était 
guère employée dans la plupart des campagnes que comme 
troupes de réserve, et que les troupes d'ancienne for- 

18* 



MMMHHW 



J76 

mation n'entraient dans l'armée d'opération, que lorsque 
les ennemis pouvaient déjà mettre en ligne des troupes 
de formation nouvelle. Ces inconvéniens resteront en 
partie inévitables aussi longtemps, que la Russie aura be- 
soin d'une grande partie de ses troupes pour le service 
de l'intérieur. Cependant l'Empereur actuel, par le sys- 
tème de division qu'il a introduit dans l'armée, a fixé 
d'avance et de la manière la plus précise, les troupes 
qui doivent être employées aux grandes opérations sur 
les frontières occidentales, celles qui doivent servir de 
réserve et de renfort , celles enfin qui doivent faire le 
service à l'intérieur et sur les frontières où la Russie 
fait presque continuellement la petite guerre, mais où 
elle n'a pas besoin de déployer des forces imposantes. 
L'armée régulière se compose donc de deux groupes: 
A. l'armée destinée aux grandes opérations euro- 
péennes, que le gouvernement peut diriger sur 
un point quelconque de l'empire, et dont la dis- 
location ne s'opère qu'en vue d'une guerre euro- 
péenne. 
B Les troupes ayant une destination locale. 
A ces deux groupes, il faut ajouter les troupes de for- 
mation irrégulière, qui sont levées pour le service. Voi- 
là pourquoi' il ne sera guère possible de conserver, dans 
toutes les parties de notre description, la distmction que 
nous venons d'établir. 



277 



A. La grande armée ^opération. 

La séparation permanente des troupes destinées à 
la grande guerre, de tout le reste de l'armée, est d'un 
grand avantage pour la position militaire de la Russie, 
attendu que le gouvernement sait toujours avec une 
«aride certitude, combien de troupes il pourra concentrer 
dans un temps donné sur tel ou tel point de l'empire. 
Autrefois, où certains corps avaient à parcourir des dis- 
tances énormes pour arriver au but de leur destination, 
et où il était impossible de savoir si elles n'étaient pas 
retenues par des besoins locaux, cette supputation n'avait 
aucune base certaine; elle était bien plus difficile encore 
quant à l'effectif des troupes. D'un côté, leur grande 
dispersion s'opposait à un contrôle exact; d'un autre 
côté les pertes causées par de longues marches étaient 
incalculables, quand une guerre venait à éclater. Aussi, 
de tout temps, l'effectif de l'armée russe resta-t-il au- 
dessous de toute prévision, et n'atteignit souvent que le 
tiers du chiffre officiel. On n'a même pas besoin 
de mettre en compte les faits parfois scandaleux de dé- 
tournemens et de malversations, si funestes à l'adminis- 
tration de l'armée, pour comprendre qu'autrefois une 
grande partie de l'armée russe n'existait en effet que 
sur le papier, en tant qu'elle était incapable d'être em- 
ployée au dehors. 

La grande armée d'opération se trouve, même en 
temps de paix, cantonnée dans la partie occidentale de 
l'empire. Les corps principaux occupent les devants 
dans la Pologne russe, sous les ordres du prince Pas- 
kiewitsch; les autres corps, placés plus en arrière, for- 
ment la réserve. 

Les troupes de cette armée sont soumises à une 
division double, division tactique par corps d'armée etc. 



■BBMBMMH 



278_ 

dans le style des grandes armées de Napoléon, et divi- 
sion organique, en vertu de laquelle les troupes immé- 
diatement disponibles sont distinguées dans chaque ré- 
giment de celles qui sont destinées a la réserve etc. 
Les premières sont désignées sous le nom de troupes 
actives (Déislvouiouschlschiia) , les autres sous celui de 
troupes de réserve (Sapasniia). 

Chaque régiment contient un certain nombre de 
bataillons ou d'escadrons actifs, destinés à faire partie 
d'un corps d'armée organisé, et un autre nombre de ba- 
taillons de réserve ou de dépôt, qui, —souvent fort 
éloignés de l'état -major de leur régiment — doivent in- 
struire les recrues ou former, à l'instar de la Landwehr 
prussienne, des cadres pour une grande partie des vieux 
sol «lai s et officiers licenciés et exerçant une profession 
civile. De même l'artillerie se compose aussi de batte- 
ries actives et de batteries de réserve. 

A ces grands corps d'armée destinés aux grandes opé- 
rations, sont attachés en outre d'autres troupes, appar- 
tenant aux garnisons locales ou aux milices irrégulières. 
Au nombre des premières appartiennent les troupes mo- 
dèles et celles «l'instruction, les invalides et d'autres corps 
semblables, qui tantôt sont attachés à une division d'ar- 
mée et tantôt à un régiment. 

Il faut encore remarquer, qu'une grande partie des 
troupes destinées à la guerre du Caucase se joignent 
par leur organisation et leur numérotage aux divisions 
de la grande armée, dont elles forment ainsi une espèce 
de continuation. Si les circonstances permettaient une 
réduction de l'armée du Caucase, ce serait avant tout 
ces troupes, qui seraient appelées à renforcer la grande 

armée. 

La division de la grande armée d'opération est, 
comme nous lavons déjà dit, réglée sur le système de 
Napoléon: cependant on doit remarquer, que les idées 
du général de Bismark paraissent avoir exercé une grande 



279 



influence 
valerie, 



sur le mode adopté pour la division de la ea- 



Les corps qui forment la grande armée sont com- 
plètement organisés, pourvus de leur états -majors, de 
troupes du génie, d'équipages du train, de parcs d'ar- 
tillerie, et jusqu'aux attelages, tout se trouve dans un 
état qui rendrait facile une prompte entrée en campagne; 
en général le pied de paix de cette grande machine ré- 
pond parfaitement aux besoins de la guerre. 

Il n'y a aucune armée au monde, où les troupes 
soient si complètement préparées pour être mises sur 
pied de guerre, que les corps de la grande armée russe. 
.Si une guerre vient à éclater, le supplément de chevaux 
dont on a besoin, est infiniment plus faible qu'ailleurs 
et plus facile à réaliser. Voilà pourquoi on peut affir- 
mer (|ue, à l'exception de l'armée autrichienne en Italie, 
il n'y avait jusqu'en 1848 aucune armée si bien pré- 
parée pour enlrer immédiatement en campagne, que celle 
de la Russie. 

Les corps de l'armée russe sont désignés d'une 
manière un peu différente de celle usitée dans d'autres 
pays. On compte, outre le corps de la garde qui com- 
prend toute la garde, un corps de grenadiers, six corps 
d'infanterie et deux corps de cavalerie de réserve. 

Un corps d'infanterie est à peu près ce que l'on 
entendait, sous Napoléon, par un corps d'armée, c.-à-d. 
un corps composé de toutes les armes, mais dont l'in- 
fanterie forme la plus forte partie. Les corps de cava- 
lerie de réserve, ressemblent aux corps de cavalerie de 
Napoléon, ils se composent de cavalerie et d'artillerie à 
cheval. Le second de ces deux corps, uniquement com- 
posé de dragons, forme une réserve particulière à l'ar- 
mée russe. L'empereur Nicolas a remis en vigueur un 
vieux système, d'après lequel les dragons étaient appelés 
à faire en même temps le service de l'infanterie et celui 
de la cavalerie, système que l'on avait partout aban- 
donné par ce que l'organisation d'un pareil corps occa- 



280 



sionnait des frais peu en rapport avec les services que 
rendaient les dragons de cette époque. C'est qu'on s'ob- 
stinait à ne former ces troupes que dans un sens ou 
dans l'autre, d'où il résulta que leurs services devinrent 
illusoires, soit comme fantassins soit comme cavaliers. 
L'empereur Nicolas a eu l'idée de faire du corps de 
dragons un corps de réserve pour toutes les 
armes, ayant l'agilité de la cavalerie et prêt 
à servir tout simplement comme corps de ca- 
valerie. Au moyen de ce corps, on est en état de 
lancer avec une grande promptitude 8 bataillons de 
600 hommes chacun avec 48 pièces de canon sur les 
points les plus éloignés.*) C'est un puissant instrument 
dans la main d'un capitaine, qui sait habilement tirer 
parti des troupes de réserve dans ses opérations straté- 
giques. Mais une pareille formation n'est peut-être pos- 
sible qu'en Russie, car nulle part le service de la ca- 
valerie n'est d'aussi longue durée ni si peu coûteux. 

Le corps de la Garde et celui des grenadiers sont 
des troupes d'élite, qui contiennent le même nombre de 
bataillons. L'organisation de ce dernier est entièrement 
conforme à celle des corps d'infanterie. Le corps de la 
Garde comprend toutes les troupes de la Garde et une 
partie des troupes irrégulières. Aussi a-t-il beaucoup 
plus de cavalerie et un peu plus d'artillerie que le corps 
des grenadiers. Cependant on peut supposer, qu'au mo- 
ment d'entrer en campagne, les \ de la cavalerie et de 
l'artillerie iraient se joindre à toute la cavalerie de ré- 
serve, ce qui rendrait le corps de la Garde assez sem- 
blable à celui des grenadiers. 

Tous les corps d'infanterie, le corps de la Garde 
et celui des grenadiers, sont pourvus de troupes du génie, 
dont l'instruction est placée sous la surveillance du corps 
du génie. Le corps des dragons (second corps de ca- 



*) II dispose encore de forces bien plus considérables, quand il s'est 
adjoint toutes ses réserves. 



281 



valerie de réserve) et la cavalerie de réserve de la Garde, 
ont même des troupes du génie à cheval; ce sont en 
quelque façon, les équipages de pontonniers à cheval, 
dont on doit la création si utile à l'empereur Nicolas. 

Au corps de la Garde sont encore attachés les 
troupes modèles et d'instruction, les vétérans et les in- 
valides, ainsi qu'un bataillon de garnison et un bataillon 
d'équipage de la Garde (Marine), qui appartiennent à 
l'organisme de ce corps, mais qui, en campagne, ne font 
point partie de la grande armée. 

En résumé, on voit que les corps particuliers de 
l'armée destinée aux grandes opérations, sont affectés aux 
buis suivans : 

1) les 6 corps d'infanterie sont destinés à former le 
gros de l'armée que la Russie veut mettre en cam- 
pagne; 

2) le corps de la Garde et des grenadiers , ainsi que 
le corps de la cavalerie de réserve sont destinés à 
former la grande armée de réserve; cependant il 
parait que les autres corps cèdent également une 
partie de leurs forces aux grandes réserves de l'ar- 
tillerie. 

La Russie possède donc des plans pour la forma- 
lion de grands corps de troupes qui ailleurs, pour la 
plupart, n'existent en temps de paix que sur le papier*), 
cl dont l'exécution, au moment d'une guerre, occasionne 

*) Il est vrai que l'armée prussienne est divisée en corps d'armée 
permanens, divisions, brigades etc. ; mais ces corps de troupes, à 
l'exception du corps de la Garde, n'ont qu'une base territoriale 
très limitée. Il en résulte qu'ils ne peuvent déployer la force de 
véritables corps d'armée que lorsque la Prusse mobilise toute sa 
Landwehr du premier ban; il en résulte encore que quand il s'a- 
git de la mobilisation de quelques corps d'armée particuliers, les 
provinces ou ceux-ci sont cantonnés, ont à supporter des charges 
que n'ont point à subir les autres provinces. C'est ainsi qu'en 
1848 — 49, où quelques corps d'armée prussiens furent mis sur 
pied de guerre, on vit toujours des corps, des divisions et même 
des brigades de formation nouvelle. 



i^HBB^H^^B 



MH^HMB 



282 



ordinairement tant de peines et de difficultés. En Rus- 
sie disons-nous, ces plans sont déjà réalisés en pleine 
paix et presque jusque dans les plus petits détails. 

Depuis 1848, sans aucun doute, toute cette année 
a été portée sur un pied de guerre complet. On n'a 
point su comment, depuis cette époque, la dislocation 
de ces troupes s'est effectuée Avant cette époque, elle 
répondait à peu près au système suivant: 

Quatre corps d'infanterie, appelés l'armée active, 
formaient sous le prince Paskiewitsch, dans la Russie 
polonaise, ce qu'en Europe on a l'habitude de désigner 
sous le nom d' armée polonaise. 

Le 5 ; ' mc corps d'infanterie se trouvait au Sud, près 
de la mer Noire. Il pouvait, au besoin, être réuni, en 
Asie à une partie de l'armée détachée du Caucase, ou 
être employé facilement dans les environs du Danube 
(ce qui eut' lieu, en Transylvanie, pendant l'année 1849). 
Le G imt corps d'infanterie se trouvait dans les envi- 
rons de Moscou, et pouvait, au besoin, servir à ren- 
forcer l'armée polonaise ou celle de la mer Noire. 

Le corps de la Garde et celui des grenadiers te- 
naient garnison à St. Pétersbourg et à Novgorod. _ 

Les corps de cavalerie de réserve se trouvaient, 
pour la plus grande partie, dans les colonies militaires 
de Kherson et Kharkoff. 

La force de ces corps en troupes actives et mo- 
biles consistaient: 



A. 



Le corps de la Garde. 



a I nfanterie. En 3 divisions d'infanterie delà Garde, 
6 brigades de 2 régimens chacune et en outre le 
bataillon finois des tirailleurs de la Garde, le 
bataillon des sapeurs des gardes-du-corps; en gé- 
néral 9 régimens de grenadiers, 3 de chasseurs a 
3 bataillons, 1 bataillon de tirailleurs etc. lotal 



■msmiHHH 



283 



37 bataillons d'infanterie et un bataillon de sa- 
peurs; ainsi donc: 

Infanterie Génie 

bataillons. bataillons. division. 
37 1 — 

b. Cavalerie. En 3 divisions, fortes de 6 brigades, 
composées chacune de 2 à 2 régimens \, aux- 
quelles il faut ajouter la division des pionniers à 
cheval de la Garde; en tout 4 régimens de cui- 
rassiers, 1 de grenadiers (assez semblables aux 
dragons), 1 de dragons, 2 de lanciers, 2 de hus- 
sards, 2 de cosaques chacun à 6 escadrons; de 
2 divisions de cosaques à 2 escadrons, d'un es- 
cadron de Tatares et d'un demi-escadron de gen- 
darmes; ainsi 24 escadrons de cuirassiers, 12 de 
grenadiers et dragons, 24 de lanciers et hussards 
et 17 escadrons \ de cosaques etc. avec génie 
compris. 

escadrons de troupes 

régul. irrégul. division à cheval. 

60 17.| 1 

c. Artillerie.*) En une division de 3 brigades à 
pied et de 4 batteries à cheval: G batteries de 
grosse et 3 de légère artillerie à pied ; 1 batterie 
de grosse artillerie et 4^ d'artillerie légère à cheval 
( une batterie -| d'artillerie légère à cheval y com- 
pris la division des cosaques attachée à la bat- 
terie de la Garde du Don, sont des batteries de 
Cosaques) ayant chacune 8 pièces; il faut y ajou- 



*) Les batteries légères russes ont des pièces de 6 livres et des li- 
cornes d'un quart de pond ; la grosse artillerie a des pièces de 
12 et des licornes d'un demi-poud. Les licornes sont une espèce 
d'obusiers très longs, particuliers à l'artillerie russe. C'est la même 
chose pour la grosse artillerie à cheval, 



■■■Mi^W 



284 



1er une batterie de fusées à la Congrève, ainsi sans 
celte dernière batterie: 

72 à pied- à cheval. 




56 de grosse artillerie; 60 de légère. 



B. 



Le corps des grenadiers. 



a Infanterie. En trois divisions, à 2 brigades: 9 
régimens de grenadiers, 3 de carabiniers (chasseurs 
d'élite) de 3 bataillons chacun; auxquels sont joints 

1 bataillon des grenadiers tirailleurs et 1 bataillon 
de sapeurs; en tout: 

Infanterie Génie, 

bataillons bataillons 

37 1 

I, Cavalerie. En une division composée d'une bri- 
' gade do lanciers et d'une brigade de hussards a 

2 régimens, de chacun 8 escadrons, ou 4 régi- 
mens avec: 

Cavalerie Génie 

escadrons de troupes régulières 

32 - 

c artillerie. En une division de 3 brigades d'ar- 

' tillerie à pied et une à cheval: 6 batteries de grosse 

artillerie et 6 de légères à pied (en temps de 

paix on ne compte que 3 batteries légères à pied)*) 

et 2 batteries légères à cheval, de chacune 8 pièces: 

72 à pied. 16 à cheval. 




48 grosse artillerie, 40 légère 



•) Les numéros 2, 4 et G appartiennent à la réserve permanente de 
l'artillerie à pied des corps de la Garde et des grenad.ers. 



■■IHH^^^H 



285 



C. Les 6 corps d'infanterie. 

a. Infanterie. Chaque corps est formé de 3 divi- 
sions, composées chacune d'une brigade de mous- 
quetaires et d'une brigade de chasseurs à 2 régi- 
mens ; en tout 6 régimens d'infanterie et 6 de chas- 
seurs à 4 bataillons , et de plus un bataillon de 
tirailleurs et 1 de sapeurs ; ce qui donne pour un 
corps d'infanterie : 

49 bal ons d'inf ric 1 bat " de sapeurs, 
et en y ajoutant pour 

5 autres corps 245 „ „ 5 „ „ „ 

Total: 294 bat ons d'inf" 6 6 bat ons de sapeurs. 

Infanterie Génie 

bataillons bataillons 

294 6 

b. Cavalerie. Chaque corps est formé comme dans 
le corps des grenadiers, de 

32 esc dr °" s réguliers de lanciers et de Iras s ards 
et en y ajoutant 
pour 5 autres 

corps 160 „ „ „ ., 

Total : 192esc' ir0 " s derég mens delanciersetdehussards. 

Cavalerie 
escadrons de troupes 
régulières — irrégulières 
192 ? 

c. Artillerie. Chaque corps forme une division de 
3 brigades à pied et 1 à cheval, de 4 batteries de 
grosse artillerie et de 8 batteries d'artillerie légère 
à pied, ainsi que de 2 batteries d'artillerie légère 
à cheval: 



■^^■■■■■■H 



MHi^^^nM 



286 _ 

32 bat. de grosse artill., 80d'artiil.légèreou%à p. 16àch. total 112 pièces. 

en y ajoutant pour 5 autres corps: 
1 60 pièces de grosse art. 40 d'artill. lég ou 480 „ 80 „ „ 560 „ 
mbat.degrosseartill. 480d'art.légère ou 576àp. %àch. total 672 pièces. 
576 à pied 96 à cheval 




192 grosse artillerie 480 art. légère. 



D. Les corps de cavalerie*). 

a. Cavalerie. Le 1" corps de cavalerie de réserve, 

consistant en 1 division de cuirassiers et 1 de 

lanciers, à 2 brigades, de chacune 2 régimens, de 

6 escadrons: 

o - • . .>.,„,. 48 escadrons 

8 régimens avec 

de même le 2 d corps de cavalerie de r éserve 48 

Total: 9b escadrons. 

En outre, le corps des dragons avec 2 divisions, 4 

brigades, 8 régimens de dragons à 10 escadrons, 

ave"c 1 division de pionniers à cheval composée 

de 2 escadrons; en tout: 

80 esc. de cavalerie régulière et 2 esc. de troupes du génie 

ajoutons comme ci-dessus: 

96 ,. „ cavalerie 

176 esc. de cavalerie régulière et 2 esc. de troupes du génie. 



») Tar suite des modifications introduites en 1852 dans la cavalerie 
de réserve, celle-ci se trouve actuellement composée comme il suit: 

Le 1 er corps de cavalerie deréserve. 
2 divisions de cuirassiers et 1 de lanciers de réserve, chaque di- 
vision à 4 régimens, les régimens de cuirassiers ont 6 et ceux de 
lanciers 8 escadrons; en tout 48 escadrons de cuirassiers et 32 
de lanciers; ce qui donne pour tout le premier corps un total de 
80 escadrons. 

2 J corps de cavalerie de réserve. 
2 divisions de dragons, chacune de 4 régimens à 10 escadrons; 



287 

( avalerie Génie 

escadrons de troupes régulières escadrons 

176 2 

b. Artillerie*). Le 1" corps de cavalerie de réserve 
avec 1 division à cheval, formée d'une batterie 
de grosse artillerie et de 3 batteries légères, en 
tout : 
4bat. Sfièees de grosse? art. 24p.d'art.lég.; demêmele se- 
cond corps de cav.de rés.: 



S 



4 ,. 8 



24 p. d'art. lég.; et en y ajoutant 
pour le corps de dragons : 
24 pièces d'artill. légère. 



12 bat. 24 pièces de grosse ail. 72 p. d'art, lég. = 96 pièces. 



en tout ce corps comprend donc SU escadrons et 1 division du 
génie (pionniers) composée de 2 escadrons. 

Division de cavalerie légère de réserve. 
Composée de 2 régimens de lanciers et de 2 de hussards, dont cha- 
cun contient G escadrons: donc en tout 24 escadrons. 

Le total de la cavalerie de réserve s'élève donc à 184 escadrons 
et 2 escadrons de troupes du génie. 
*) Actuellement au premier corps de cavalerie de réserve est atta- 
chée une division d'artillerie à cheval composée de 6 batteries, 
dont 2 grosses et 4 légères; ce qui fait: 

16 pièces de grosse et 32 de légère artillerie 

en tout 48 pièces. 

La division d'artillerie à cheval attachée au corps des dragons 
se compose des mêmes élémens et compte également: 
16 pièces de grosse et 32 de légère artillerie 

en tout 48 pièces. 

Enfin l'artillerie à cheval de réserve, attachée à la division de 
la cavalerie légère de réserve contient 

3 batteries légères = 24 pièces. 

Le total est donc : 

32 grosses pièces et 88 légères 

120 pièces. 



■■ 



■■^^■^■i 



00 

00 



Récapitulation 

des divisions de troupes actives composant la grande armée. 

(D'après les données de 1852.) 





Corps d'armée. 


Infanterie. Cavalerie. 


Artillerie. 


Troupes 
du génie. 


Observations. 




Corps de la Garde 


en 

C 

o 
'S 
*> 

g 


ai 

c5 


ai 

3 
CU 

S 

'S 

•eu 

se 


en 

c 

O 

'es 
ce 

M 


C 
*> 

5 


en 

CU 

es 
M 

« 


ai 
S 
CD 

E 

'Eé 
*cu 

se 


Escadr. 

■M f 
«> ; ï 


en 

a 

' w 
'> 

s3 


en 
eu 

C8 

ap 
M 


.S 

CÛ 


Pièces 


CU 
-3 

o eu 

es 

03 


-eo 

en ; 

C ces 

O > 

^ ° 

^ -3 
eu ej 

eu w 

en 

w 


On doit encore 
mentionner, comme 
non combattant, par 
chaque corps une 
brigade du train. 

Les troupes du 
génie restent en liai- 
son organique avec 
les brigades du gé- 
nie. 

Des régimens de 
Cosaques et leurs 
batteries étaient mê- 
me en temps de paix, 
incorporés dans l'ar- 
mée polonaise; mais 
leur nombre est va- 
riable. 




es 

> 


•a 

"Si 
-C3 


en 

O 

b. 


eu 

b 

.» 
c»I> 


es 
O 
E- 




3 
3 

18 


6 

6 
36 


12 
12 

72 


37 
37 
294 


3 
1 

6 

3 
2 
1 


6 

2 

12 

6 

4 

2 


12 

4 
24 

12 

8 
4 


GO 

32 

192 

80 
80 
24 


17| 


1 


5 


154 


44 
16 
96 

48 

48 

24 


72 
72 
576 


56 

48 
192 

16 

16 


60 
40 
480 

32 

32 

24 


116 

88 
672 

48 

48 

24 


1 


2 




Corps des grenadiers 


1 


4 


14 


1 

6 


— 




Corps d'infanterie 


6 


24 


84 


— 




I e corps de Caval. 
de réserve 

2 e corps de Caval 
de réserve 


j 1 


— 


6 


— 


— 




1 
1 


— 


6 


— 


2 




Division de cavalerie 
légère de réserve 


— 


3 


■ — 




Total 1U corps. 


24 


48 


96 


36n 


16 


32 


64 


468Jl7| 


11 


33 


128| 


276 


720J32S|668|9B6 


8 


4 





289 



Il résulte de cet exposé que la Russie est en état 
de figurer dans une guerre européenne, avec 368 batail- 
lons, 468 escadrons de troupes régulières et 996 pièces 
d'artillerie*) — les troupes de réserve non comprises — • 
sans avoir de grands efforts à faire pour effectuer leur 
mobilisation et sans avoir besoin de recourir aux trou- 
pes locales destinées au service des places fortes et à 
celui de l'intérieur. Si le gouvernement se décidait à 
réduire l'armée du Caucase, il pourrait ajouter à la grande 
armée 3 divisions d'infanterie, et 1 brigade d'infanterie 
d'élite (brigade des grenadiers du Caucase), qui sont 
pourvues de tout le matériel de guerre, nécessaire à 
un corps d'armée mobilisé"), et dont l'organisation est 
parfaitement conforme à celle des troupes sus -men- 
tionnées. * 

Il faut encore faire observer expressément que les 
troupes ne contiennent ni recrues, ni vieux soldats. 

Ce qu'il est plus difficile de constater que la divi- 
sion des troupes, c'est leur force numérique réelle. Dans 
chaque armée, le nombre des troupes qui entrent en 
campagne, reste au-dessous du chiffre des listes officiel- 
les; mais l'armée russe a été particulièrement discrédi- 
tée dans toute l'Europe***) à cause de la différence énorme 
qui existait entre son état officiel et son état effectif, et 
ce n'est pas à tort qu'on a cherché la cause de cet in- 
convénient dans les vices de l'administration civile et 



*) Nous avons compris dans ce chiffre la batterie des Cosaques de la 
Garde; mais nous manquons de rcnseignemens précis au sujet des 
batteries de Cosaques qui, antérieurement à l'année 1848, étaient 
attachées à l'armée polonaise. Si l'on y comprend ces dernières, 
le total des pièces dépasse le chiffre de 1,000. 

**) Cette division n'a qu'un seul régiment de cavalerie régulière (le 
9">e d e dragons). 

"*) Et ce ne fut pas tout-à-fait sans raison. Mais l'expédition de 
Hongrie a prouvé que cette raison n'existe plus aujourd'hui. Mal- 
heureusement nous ne sommes pas en étal de le démontrer en 
détail, mais les autorités les plus compétentes, affirment que ce 
résultat est irrécusable. 

Eludes sur la Russie. Vol. III. \Q 



il 



290_ 

militaire de la Russie. On connaît assez, en Europe ce 
cancer de la Russie; on croit même le mal plus grand 
qu'il ne l'est en effet. 

Vient-on à apprendre qu'une armée russe de 100,000 
hommes se trouve sur tel ou tel point; aussitôt la plu- 
part de ceux qui sont au courant de la littérature du 
jour, avec ses mystères dévoilés, ses révélations etc. 
U prenant à sourire. „Oui, disent-ils, mais sur le pa- 
pier " La littérature du jour aime à rechercher les taits; 
'■•est là son élément et sa mission. On peut hlâmer ce 
procédé, mais non l'empêcher. Quant à ce qui concerne 
la Russie, cette littérature est obligée de flatter les an- 
tipathies existantes: si elle voulait approfondir la ma- 
tière, au lieu de faire du bel esprit, entrer dans la vente 
à force d'études sérieuses, au lieu de l'effleurer, elle ne 
serait plus la littérature du jour. Il est très facile au 
moyen de quelques anecdotes vraies ou fausses, que 1 on 
se raconte tout bas dans les cercles de St. Pétersbourg 
ou de Moscou, ou qu'un touriste aventureux a recueil- 
lies, de se former un jugement général, dont on n hé- 
site pas à proclamer le résultat avec l'aplomb le plus 
imperturbable, en disant: «L'armée russe n'existe que 
su. le pâmer. Il faut réduire les chiffres officiels au 
tiers. L'agent destiné pour les \ des troupes qui 
figurent sur les listes, mais qui n'existent pas de tait, 
se trouve dans les poches des employés civils et nu. - 
taires " Il est vrai que le public le plus superficiel de 
L'Occident, n'a qu'un sentiment vague de la puissance 
de la Russie. Tout homme de quelque instruction 
ne peut méconnaître aujourd'hui, que cet empire de- 
puis 150 ans, de l'état d'un pays insignifiant et barbare, 
est passé à celui d'une grande puissance européenne, h 
plus considérable même du continent; que cet empire 
a résisté, il y a 40 ans, à la puissance d'un homme 
qui avail humilié toute l'Europe, à l'exception de l An- 
gleterre, qui toutefois ne dut son salut qu'à Ses mu- 
railles de bois; que depuis cette époque enfin, en dépn 



291 






des déclamations des rhéteurs de l'Occident, les armes 
de la Russie ont fait trembler la Turquie, écrasé la 
Pologne, et dompté la Hongrie. Le mot de Napoléon 
sur l'avenir de l'Europe dans 50 ans (à présent dans 
30 ans environ), produit un effet d'autant plus profond, 
que tout le monde attribue à cet homme extraordinaire 
la faculté de porter, dans cette matière, un jugement 
compétent, sinon prophétique. Ainsi donc l'Europe se- 
rait livrée à la démocratie ou aux Cosaques. Or, puis- 
que le système républicain est en décadence évidente, 
n'est-on pas amené à penser que nous sommes menacés 
de voir se réaliser la seconde moitié de cet oracle! 

En face de ces prévisions et de leurs conséquences 
fatales, on éprouve une sorte de consolation à se repré- 
senter la Russie, dont il est impossible de nier la gran- 
deur, comme un géant qui ne peut se servir de ses 
membres, et son armée comme un colosse aux pieds 
d'argile ou pour employer la locution généralement en 
faveur, à pieds de papier. Il est naturel que la presse 
périodique, tenant compte de ces sentimens, accumule 
anecdotes sur anecdotes, et ne cesse de citer Custine 
cl Golovine, pour prouver que l'armée russe n'existant 
pas de fait, ne saurait être redoutable. Ce n'est que 
par la raillerie, l'épigramme et l'ironie, par les repro- 
ductions de ce qui plait à l'opinion régnante et de ce 
qui flatte les sympathies et les antipathies existantes, 
que l'on trouve des lecteurs et des auditeurs. Mais ces 
armes, bien que tranchantes et incisives, seront impuis- 
santes contre la vérité, quand dans un moment néfaste, 
elle se fera sentir à nous dans toute sa force. Un ra- 
soir est bon pour couper une barbe, mais non pour 
fendre un bouclier. 

D'ailleurs tout homme impartial conviendra, que les 
récits qui ont cours en Occident, au sujet des malver- 
sations et fraudes des employés russes, ne sont pas 
toujours exagérées quand il s'agit du passé. On raconte 
encore en Angleterre, (pie les officiers russes vendirent 

19* 



m, 

les cordages de tous les vaisseaux, qui avaient, été placés 
sous la surveillance de l'Angleterre. On sait très bien 
en Allemagne, de quelle manière certains généraux russes 
effectuaient les fournitures destinées à l'armée; et l'on 
affirme, en Russie même, qu'un jour on trouva dans 
l'arsenal de St. Pétersbourg, les canons d'une frégate 
sur le naufrage de laquelle il avait été fait un rapport 
officiel II est hors de doute que souvent les plus hauts 
dignitaires de l'empire, hommes parfois très distingués, 
n'ont pas eu honte de tromper leur souverain pour s en- 
richir Tous les empereurs et toutes les impératrices 
ont eu connaissance de ce mal. Quelques-uns d'entr'eux 
l'ont combattu; d'autres, parmi lesquels on cite même 
Catherine II, l'ont toléré. On dit qu'Alexandre l'a regarde 
comme incurable, et s'y est soumis avec une doulou- 
reuse résignation. C'est à l'empereur Nicolas que re- 
vient l'honneur d'avoir combattu ce mal, avec plus d'é- 
nergie qu'aucun autre de ses prédécesseurs. Quiconque 
examine ses efforts avec une attention impartiale, ne 
saurait méconnaître, que ce prince s'est constamment 
appliqué avec une fermeté et une persévérance inflexibles, 
avec une activité infatigable et une intelligence supé- 
rieure à en détruire les symptômes et a en extirper les 
ruines Le souverain qui viendrait à bout d'une pa- 
reille tâche, mériterait d'être placé à côté de St. Georges. 
le patron de la Russie; car ce mal est le ver rongeur 
le plus funeste à la Russie. L'empereur Nicolas du 
moins ne la jamais perdu de vue; il l'a combattu par- 
tout où il l'a trouvé, mais une génération d hommes 
suffira-t-elle pour anéantir ce monstre? Les successeurs 
,1e l'empereur Nicolas hériteront -ils avec sa couronne 
de son énergie et de sa volonté noble et ferme? Ce 
sont là des questions, dont la solution décidera du pro- 
cès ou de la ruine de la Russie. Pour ce qui con- 
cerne la situation présente de la Russie, beaucoup d écri- 
vains oublient que l'empereur Nicolas règne depuis 27 ans; 
ils oublient, en citant toujours l'état excessivement m- 



293 



compta dei araéee russes en 1827 et même en 1830 ; 
mue ces iiicoiivénit'iis n'ont point échappé à l'attention 
de l'Empereur, cl mie depuis cette époque il a fait des 
efforts incroyables pour y remédier. 

Pari ont en Russie, on peut voir les traces de l'ac- 
tion immédiate de l'Empereur: partout où il a pu le faire, 
il est intervenu lui-même, et quand il s'agit de réprimer 
un tort ou une injustice, il ne se laisse arrêter par au- 
cune considération de personnes ou de condition. Les 
exemples de la justice inflexible qui a frappé le prince 
Dadian, un de ses aides-de-camps, ne sont aucune- 
ment rares, bien qu'ils ne parviennent pas toujours à 
la connaissance du public. 

Si de pareils faits prouvent, que l'Empereur actuel 
sé\il avec une rigueur inexorable contre toute espèce 
d'exactions, ils démontrent en même temps combien il 
est nécessaire que l'Empereur voie et connaisse tout par 
lui-même, pour faire respecter les lois. Quoique l'or- 
ganisation militaire et la législation de la Russie con- 
tiennent bien des eboses qui s'opposent à l'extirpation 
de ce mal (nous signalons à cet égard les traitemens 
insuffisants et le luxe démesuré*) de la noblesse placée 
dans l'administration, la réunion entre les mains d'un 
même chef, du commandement et de la gestion finan- 
cière d'un corps de troupes etc.), ces inconvéniens, bien 
que formant obstacle à la répression des abus, n'en sont 
point la cause première, et ils disparaissent vis-à-vis 
des causes morales, dont découlent les vices de l'ad- 
ministration russe. 

On a fait l'observation que le caractère national des 



*) Du reste, il faut distinguer le corps des officiers russes de l'armée 
des fonctionnaires. Ces premiers ne se rendent presque plus cou- 
pables de ces énormes fraudes, qu'on signalait si fréquemment au- 
trefois. Le sentiment du devoir, et même le point d'honneur, se 
répandent de plus en plus parmi eux , et l'esprit de corps est 
assez fort déjà, pour amener l'exclusion du régiment de tout offi- 
cier mal famé. 



-i'-iy-xi»*.- ■ * 



294 



peuples slaves diffère cssenliellcinenl de celui des peu- 
ples germaniques, en ce qu'il ne connaît pas ce culte 
chevaleresque de l'honneur, qui distingue la civilisation 
de l'Occident et qui même a survécu à la piété chré- 
lienne, à la quelle il devait son origine. Il ne faut pas 
s'imaginer que le Slave en général n'a pas de point 
d'honneur; au contraire, plusieurs tribus slaves sont 
eapables du plus vif enthousiasme pour ce qu'elles 
croient toucher à l'honneur ; mais leurs notions sur 
l'honneur diffèrent essentiellement de celles des autres 
peuples germaniques. 

La manière de voir que prescrit le point d'honneur 
des peuples germaniques , par rapport au duel et au 
moyeu de se procurer certains avantages matériels, pa- 
rait avoir été étrangère au caractère primitif des nations 
slaves. Pour ce qui concerne le duel, c'est un lait 
général et irrécusable;*) quant au mépris du point 
d'honneur dans les relations sociales, il ne se manifeste 
que dans une grande partie des classes moins cultivées. 
Les mœurs russes, sous ce point, ressemblent plutôt 
à celles des peuplée classiques, qu'au romantisme de 
la civilisation germanique (ressemblance qu'on a souvent 
lieu de constater, quand on étudie la situation de la 
Russie et surtout son organisation militaire). Rome et 
Athènes ont -elles connu te duel, et ont-elles flétri leurs 
grands citoyens pour avoir acquis des richesses par des 

voies iniques? 

Nous avons déjà dit. en parlant de l'artisan et du 
marchand russes, que ces classes font prouve de l'habi- 
leté la plus raffinée dans l'art de tromper, de flatter et 
de persuader, quand il s'agit de duper un chaland. Nous 
avons déjà mentionné qu'elles ne connaissent pas la noble 



*) Quand on voit des gentilshommes russes se battre en duel, cela 
ne prouve rien contre noire thèse. Le duel n'est qu'une impor- 
tation, et il est aussi opposé à l'esprit russe que le frac au ca- 
fetan. 



295 



fierté do l'industriel allemand, qui se glorifie de sa droi- 
ture en affaires. Au contraire, elles traitent toutes les 
affaires d'une façon que, dans les pays d'Occident, on 
pardonne tout au plus dans le commerce des chevaux. 

De même que le marchand russe ne dédaigne pas 
les artifices frauduleux du trafic, de même le véritable 
russe, — à moins qu'il ne soit absolument transformé 
par la civilisation de l'occident, — ne reconnaît pas comme 
fonctionnaires d'Etat, ces fiers et délicats scrupules par 
suite desquels, en Angleterre et dans une grande partie 
de l'Allemagne, les contrôles établis pour l'administration 
financière semblent destinés plutôt, à satisfaire la con- 
science des employés et à garantir la bonne renommée 
de leur corps, qu'à sauvegarder les intérêts du trésor 
public. 

C'est avec intention que nous avons dit, une par- 
tie de l'Allemagne, car quiconque a passé par les 
mains des douaniers autrichiens , sait que des mœurs 
corrompues, des habitudes relâchées, et peut-être même 
un mélange d'élémens slaves, ont exercé une influence 
funeste sur le caractère des employés. Nous n'avons 
pas cité la France, mais c'est à son influence surtout 
qu'il faut attribuer ce fait, que depuis Pierre I er les 
fonctionnaires russes, au lieu de se défaire des vices in- 
hérens au caractère national, les ont laissés se dévelop- 
per dans une proportion incroyable, bien qu'on ait tout 
fait pour les dénationaliser. 

Quelque susceptibles que soient nos voisins si po- 
lis d'outre-Rhin sur le point d'honneur, il est facile de 
prouver par leur propre littérature, qu'ils ont été les 
premiers à répudier la probité allemande, qu'ils avaient 
héritée de leurs ancêtres germaniques f comme un pré- 
jugé ridicule et. contraire aux jouissances raffinées, dont 
le goût venu de Paris, s'est répandu sur toute l'Europe 
comme une contagion pestilentielle. 

Pierre I", grâce à la perspicacité qui le caractérisait. 
B sans doute reconnu dans les mœurs de la cour de 



I H 



296 



Louis XIV ce germe fatal qui s'est développé sous la 
régence, sous Louis XV et enfin sous Robespierre. 11 
a dû comprendre que les Français apprendraient aux 
Russes plus de choses nuisibles qu'avantageuses. Il est 
sur au moins, qu'à une époque où toutes les cours de 
l'Allemagne attiraient chez elles des Français, et où tous 
eux qui prétendaient briller, ne faisaient que singer cette 
nation, il ne donna à ses sujets que des maîtres qu'il 
faisait venir de l'Allemagne, de la Hollande et de l'An- 
gleterre. Ce fut un véritable bonheur pour les Russes, 
qui ne sont déjà que trop enclins à suivre les principes 
philosophiques que les coryphées de la France moderne 
ont pratiqués si constamment et d'une manière si écla- 
tante, sous le régime des monarchies légitime et illégi- 
time, absolue et constitutionnelle, tout aussi bien que 
sous celui de la république.*) Par malheur, de tous 
les successeurs de Pierre-le-Crand, ceux qui montrèrent 
le plus de sympathie pour le caractère allemand, étaient 
disposés à prendre des hommes bornés pour des hommes 
honnêtes; par malheur aussi, le personnage le plus 
distingué par l'esprit et le caractère, qui depuis Pierre 
fut appelé au trône de la Russie, rendit à la frivolité 
française l'hommage le plus éclatant. Catherine II, alle- 
mande de naissance, se crut intéressée personnellement 
à tenir loin de sa cour tout ce qui était allemand. C'est 
alors que l'éducation à la française donnée à la noblesse, 
l'emporta complètement sur l'éducation à l'allemande qui, 

«) Ceux qui depuis ta publication de YEsprit des lois s'attachent à 
faire tout dépendre de la forme gouvernementale, prétendent que 
l'absolutisme a corrompu les Français et les Russes. Ceux qui 
raisonnent dans le même sens, bien qu'appartenant à une autre 
opinion politique, font un reproche analogue à la monarchie con- 
stitutionnelle ou à la république, quand il s'agit delà France mo- 
derne. Mais qu'est-ce qui a corrompu les républicains romains? 
qu'est-ce qui a maintenu l'intégrité du caractère allemand en Prusse, 
sous le régime absolu de Frédéric Guillaume I"? Qu'est-ce qui 
a produit le même effet en Hesse et dans l'Angleterre constitu- 
tionnelle? 



297 



regardée comme moins élégante, perdit les sympathies 
de la cour. Les principes français, pour ce qui con- 
cerne les moyens d'arriver à la fortune et au pouvoir, 
rencontrèrent un sol favorable dans le caractère national 
des Russes, et la théorie qui enseignait de faire oublier 
par la profusion des richesses, la manière dont elles 
avaient été acquises, trouva des partisans dociles et 
empressés. Le luxe et la prodigalité multiplièrent les 
besoins, mais sans augmenter le traitement des em- 
ployés. C'est depuis cette époque, que ,,1'art des mains 
creuses" fit des progrès incroyables; il parvint à son 
apogée sous le règne de Catherine II, au moins dans 
les classes supérieures de la société. 

Il est évident que cet esprit pervers de la bureau- 
cratie devait causer à l'empire les préjudices les plus 
considérables, et que l'adresse et l'audace, à l'aide des- 
quelles l'employé russe sait couvrir d'un vernis trompeur 
les vices de son administration, doublent encore les dan- 
gers de ses malversations. Du reste, l'audacieux et 
spirituel Potemkine, qui osa tromper son impératrice par 
des décorations représentant des villages et leurs popu- 
lations, semble avoir atteint au plus haut degré de 
hardiesse, en fait de supercheries. Les successeurs de 
Catherine ne furent plus trompés d'une manière si gé- 
nérale ni si grossière; ils connaissaient les abus, mais 
ils ne parvinrent pas à en découvrir les sources. Paul 
ne fut sans doute pas favorable à de pareils abus, mais 
malgré sa bonne volonté et ses efforts, il ne fut pas 
assez, fort pour venir à bout de les supprimer. Le 
caractère noble, mais trop souple d'Alexandre, ne pos- 
sédait pas non plus l'énergie et la rigueur nécessaires 
pour les combattre avec succès. Il mourut, dit-on, le 
cœur brisé du regret de n'avoir point réussi. Néan- 
moins depuis la mort de Catherine, l'esprit de corrup- 
tion de la bureaucratie russe a constamment perdu du 
terrain, surtout sous le gouvernement de l'Empereur 
actuel qui, non content de punir et d'épouvanter la 



: 



298 

, orruption, exerce une influence très salutaire par des 
récompenses, des encouragemens et par l'exemple de 
ses nobles sentimens. 

Il serait éminemment injuste de vouloir induire de 
ce qui précède, que l'empire russe manque d'employés 
intègres et irréprochables; certes leur nombre est grand, 
m toga et sago. Il existe dans la noblesse, dans l'ar- 
mée et dans les services civils, beaucoup d'hommes 
dont l'austère probité ferait honneur à des officiers prus- 
siens ou anglais. Encore faut-il remarquer, que les exem- 
ples cités pour caractériser le mal, se rapportent ordi- 
nairement à des faits éclatants et souvent isolés, qui 
se rencontrent parfois dans les corporations les plus 
honnêtes des autres pays. On doit être très circonspect, 
pour ne pas piger ce sujet avec trop de sévérité. Ce- 
pendant c'est un fait incontestable, que le nombre des 
hommes délovaux est très grand dans la classe des 
employés russes, depuis l'homme puissant qui élude 
les lois pour servir des projets ambitieux, jusqu au misé- 
rable qui trompe ses chefs dans un but de cupidité. 

Pour ce qui regarde l'influence de ces abus sur 

l'effectif de l'armée, elle s'étend aussi bien sur le nombre 

une sur la valeur physique et morale du soldat, sur la 

qualité et la quantité du matériel etc. Elle s'exerçait 

partout où il était possible de tromper ou de suborner 

ou d'éluder toute espèce de contrôle. Quand on pense 

( ,ue souvent les fonctionnaires les plus élevés ont ete 

notoirement concussionnaires, alors on comprend que les 

empereurs russes son. obligés d'exercer le contrôle par 

eux-mêmes, e.-à-d. de tout examiner et de tout con- 

naitre Cest à cause de cela que le règne prolonge d un 

prince, tel que l'Empereur actuel, est un bienfait immense 

pour l'état, par ce qu'il doit contribuer puissamment 

l hâter la solution du grand problème. Après quelques 

années de règne, l'Empereur fut à même de choisir 

parmi ses serviteurs des hommes éprouvés, auxquels U 

put confier une partie de sa tâche. Disons le, en 1 bon- 



299 



neur du nom allemand, ce sont surtout les Allemands 
des provinces de la mer Baltique, qui ont fourni un con- 
tinrent nombreux de ces agents capables. La noblesse 
russe, qui n'aime pas les allemands, leur a toujours 
témoigné de la jalousie. Si la noblesse russe est em- 
ployée plus fréquemment par l'empereur Nicolas, cela 
prouve sans doute qu'elle s'est améliorée dans le sens 
ci-dessus indiqué; il est certain que depuis longtemps 
le gouvernement avait le désir, assurément légitime, d'em- 
ployer la noblesse indigène. 

D'ailleurs il est impossible de constater en détail 
les effets que produit l'improbité des fonctionnaires sur 
le nombre et sur la valeur de l'armée. Il ne suffit pas 
de mentionner, que dans quelques garnisons éloignées, 
les officiers pour s'enrichir du travail de leurs soldats, 
négligent leur instruction militaire. Il est arrivé autrefois 
que durant de longues années, ils ont porté en compte 
des frais d'entretien d'hommes qui manquaient au corps; 
envoyé leurs chevaux dans des pâturages, pour s'ap- 
proprier l'argent destiné aux fourrages, fait des écono- 
mies sur l'entretien et l'habillement des troupes et aug- 
menté par là le chiffre des malades, des invalides et 
des morts, qu'ils ont gardé vers eux les sommes desti- 
nées à réparer et compléter le matériel, qui naturellement 
se trouvait détérioré avant le temps, et que toutes ces 
économies entrèrent tout simplement dans la poche de 
ceux qui étaient chargés de l'administration financière. 
On n'a pas nié que de pareils faits ne fussent arrivés, et 
même en grand nombre; la division et la dislocation de 
l'armée, introduites par l'empereur Nicolas, ont été, et se- 
ront un moyen très efficace pour paralyser ces influences 
dans la grande armée d'opération, aussi longtemps que 
régnera l'empereur Nicolas, ou un prince versé comme lui 
dans toutes les branches de l'administration militaire. 
Car cette partie de l'armée est placée de manière que 
l'Empereur peut l'inspecter très facilement et à l'impro- 
viste. Il est donc permis d'admettre que la grande ar- 



300 



,néc d'opération atteint la force numérique indiquée dans 
ses états officiels, autant que le comportent les pertes 
assez, considérables occasionnées par la mortalité et les 
maladie*, pertes qu'il est plus difficile de réparer eu 
Russie que dans tout autre pays. _ 

Nous ne saurions dire si les anciens abus subsistent 
encore dans les troupes cantonnées loin de St. Pétera, 
bour- Nous manquons à cet égard de renseignemens 
précis. Ce qui est sur, c'est que les employés concus- 
sionnaires courent de plus grands risques qu'autrefois, 
attendu que l'empereur Nicolas voyage rapidement, arrive 
souvent à l'improviste, connaît parfaitement les personnes 
et les choses, et qu'il punit toute espèce de traude avec 
une sévérité inexorable. 

' Les Iroupes actives de la grande armée ont sou- 
venl été visitées dans leurs camps par des officiers eu- 
ropéens qui, a côté de quelques abus isolés, ont tou- 
jours trouvé le nombre et la tenue des troupes, ainsi 
L e leur matériel de guerre dans le meilleur état. Nous 
^ croyons donc autorisé à dire, que les données sui- 
vantes sur l'effectif de l'armée sont très près de la vente. 
La force numérique des corps, en état de paix, est 
( |i versement réglée, depuis que l'Empereur a étendu e 
système des congés aux troupes actives. Depuis cette 
é Loue, une partie de ces troupes, pour être mises sur 
1( ! pfed de guerre, auraient à rappeler leurs vieux solda s 
en congé Or, comme ces permissionnaires sont tous natifs 
des contrée* orientales de l'empire, il en résulterait que 
dans le cas d'une guerre subitement déclarée, ils ne 
pourraient être compté* que comme une sorte de réserve. 
1 Da n 8 le moment actuel, il est inutile de s appesantir 
s tir ce fait particulier, altemlu que dans l'année 1848 
t0U s les permissionnaires oui été rappelés et que, autant 
tenons sachions, depuis ce temps bien loin d accorder 
Z congés, on a effectué de fortes levées. On est donc 
fondé à présumer, qu'en dépit des ravages causes par 
e choléra et les fièvres, en Hongrie et en Transylvanie, 



301 



les troupes actives ont actuellement la force complète 
du pied île guerre. 

Cependant puisqu'on doit s'attendre à ce que la 
paix fasse revivre les anciens réglemens sur les congés, 
nous essaierons de constater la force numérique des 
troupes actives de l'armée d'opération en temps de paix, 
après avoir préalablement mentionné l'état projeté poul- 
ie pied de guerre et celui pour le pied de paix. 

Déduction faite d'un grand nombre de non com- 
battants (environ 50 soldats du train et hommes de ser- 
vice etc.) des musiciens, et des officiers supérieurs, 
chaque bataillon d'un régiment d'infanterie russe doit 
compter 1000 à 1002 combattants, c.-à-d. soldats et 
sous-officiers; les bataillons de tirailleurs n'ont chacun 
que 658 hommes. Le nombre des officiers est de 22 
environ par bataillon, celui des musiciens (abstraction 
faite du corps de musique proprement dit, qui très 
nombreux dans certains régimens, est ordinairement de 
25). Comme il y a 8 bataillons de tirailleurs, la grande 
armée compte pour le pied de guerre complet: 
360 bataillons d'environ 1050 h. chacun = 378,000 h. 
8 - - 700 - - = 5,600 - 

Total des combattants de l'infanterie 383,600 h. 
En temps de paix, on accordait 50 congés par 
bataillon de la Garde, et 150 par bataillon d'autres 
troupes.*) 

Lors d'une entrée précipitée en campagne, il aurait 

fallut déduire de ces 383,600 h. 

51,500 - 



restent: 332,100 h. d'infanterie 



*) Ces congés n'étaient pas répartis entre les 4 bataillons qui n'ap- 
partenaient pas à la Garde; tous les congés étaient donnés dans 
un seul bataillon, pour conserver les 3 autres au grand complet. 
A ce compte, on aurait peut-être retenu dans les forteresses etc. 
84 bataillons faibles sur 7 corps, pour y pouvoir adjoindre plus 
tard les permissionnaires. 


















■■■■■i^H 



I I 



302 

qui formeraient l' effectif des troupes présentes 
sous les drapeaux, en temps de paix. 

Dans cet état il n'a pas encore été tenu compte 
des déductions à faire pour les morts, les libérés, les 
déserteurs etc. Un homme très compétent sur cette 
matière affirme, que les bataillons de troupes actives, 
en temps de paix, ne comportent jamais moins de 700 com- 
battons. Il en résulterait le chiffre de 260,000 hommes 
comme minimum des combattants de l'infanterie. 

Un escadron de cavalerie contient, en moyenne, 
190 combattans en temps de guerre, donc en tout 
460 escadrons de troupes régulières, de chacun 

190 h. = 87,400 h. 
10 par escadron étant en congé — 4,600 „ 

restent: 82,800 h. 
de cavalerie régulière, qui à tout instant, et même en 
temps de paix, devraient être prêts à marcher. 

On serait sur de ne pas donner des chiffres trop 
élevés en admettant, que les escadrons arriveraient à la 
frontière avec une perte d'environ 27 à 28 hommes et 
autant de chevaux. Alors le chiffre de 70,000 serait le 
minimum de la cavalerie régulière, dont l'armée d'opé- 
ration pourrait disposer immédiatement. 

Le nombre des pièces d'artillerie, n'est susceptible 
d'aucune réduction; il augmente au contraire par l'ad- 
jouclion des batteries de Cosaques. 



Si, en 1848, la Russie s'était trouvée engagée dans 
une guerre contre l'Allemagne, l'Empereur après avoir 
résolu de faire marcher les corps de réserve vers la 
Pologne, aurait pu opérer en Allemagne et en Hongrie 
avec" une armée forte au moins de 260.000 hommes 
d'infanterie, 70,000 hommes de cavalerie et 25,000 ar- 
tilleurs, avec 996 pièces de canon ; c.-à-d. en tout 
355.000 hommes, sans dégarnir une seule forteresse, 



■M 



303 



sans affaiblir l'année du Caucase et sans rappeler un 
seul permissionnaire. Encore faut-il remarquer que nous 
n'avons porté en compte ni la cavalerie irrégulière avec 
son artillerie, ni les troupes du génie, ni les non-com- 
battans de toutes sortes, au moyen desquels l'armée 
atteindrait facilement le chiffre de 400,000 hommes. 

Aujourd'hui (à la fin de 1850) on peut admettre 
que 380,000 hommes d'infanterie, 87,000 hommes de 
cavalerie et plus de 1000 pièces de canon se trouvent 
prêts à entrer en campagne, sans compter 100,000 h. 
de troupes, formées sur le mode de la landwehr , qui 
ont été appelés sous les drapeaux, depuis 1848.*) 

En y ajoutant les Cosaques, il est permis d'ad- 
mettre que la Russie, dans le cas d'une guerre euro- 
péenne, est en mesure d'opérer avec 500,000 hommes 
en dehors de son territoire, sans se mettre à découvert 
du côté du Caucase, ou vis-à-vis de la Suède et de 
l'Angleterre. 

L'empereur Nicolas a appliqué à la Russie quel- 
ques idées, qui ont servi de base à l'organisation de la 
landwehr et de la réserve de guerre prussiennes. Nous 
avons déjà dit qu'une partie des troupes actives ob- 
tiennent en temps de paix un congé indéfini. Ce sont 
les soldats originaires des contrées orientales de l'em- 
pire qui, après 15 ans de bon service, ont droit au 
congé. S'ils en font usage, ils retournent sans solde 
à leur profession civile, jusqu'à ce qu'ils soient rappe- 
lés pour entrer en campagne, ou complètement libérés 
après 25 ans. 

Quant aux soldats originaires des provinces occi- 
dentales de l'empire, ils obtiennent le même droit après 
10 ans de service. S'ils en font usage (et c'est presque 



*) Conformément à un édit de 1848, 60,000 permissionnaires sont 
rentrés dans les troupes actives et 90,000 dans celles de la ré- 
serve. Ces 90,000 li. sont rentrés dans les cadres qui représen- 
tent un minimum de 10,000 h. 



1 



304 



toujours le cas) ils sortent des cadres actifs des batail- 
lons, escadrons et batteries, et sont adjoints aux ba- 
taillons etc. de réserve qui, presque toujours, sont sé- 
parés de leurs régimens et dont les numéros suivent 
immédiatement ceux des bataillons , etc. actifs. Ces 
bataillons etc. de réserve n'ont, en temps de paix, que 
de faibles cadres sous les drapeaux; les officiers, qui 
ont obtenu un congé indéfini, et qui, pour la plupart, 
appartiennent à la noblesse campagnarde, sont de ce 
nombre. Du reste, les permissionnaires des troupes de 
réserve, contrairement à ceux des troupes actives, sont 
tenus, même en temps de paix, de se rassembler à des 
intervalles déterminés sous leurs drapeaux pour s'exercer 
dans les manœuvres.*) 

On voit par la que le système des congés appli- 
cable aux soldats des provinces orientales a beaucoup 
d'analogie avec l'organisation de la réserve de guerre 






*) Telle est l'organisation d'après les décrets officiels. Un homme 
très compétent s'étayant des expériences de 1848 et 1850, sou- 
tient que les choses sont tout autres. Selon lui les troupes de 
réserve se composeraient: 

1» De celles qui, originaires des provinces orientales, ont 15 
ans de service. 

2» De celles qui, originaires des provinces occidentales, ont 

10 ans de service. 

3<> D'anciens permissionnaires dont la plupart sont des sol- 
dats mariés et établis. 

Toutes ces catégories formeraient de fait une même classe, qui 
se trouverait jusqu'à la 25= année de service à la disposition du 
gouvernement. On en disposerait selon les besoins généraux et 

locaux: 

1<> pour compléter les corps de troupes actives, 
2° ou pour former les troupes exclusives de réserve ( Sa- 
pa snii a). 

[Jans certains cas les 4 ièmM bataillons des régimens d'élite et 
les 5 mes bataillons des régimens de ligne, formeraient la réserve 
des 3 et respectivement des 4 bataillons de troupes actives. lien 
serait de même pour la cavalerie et pour l'artillerie. 

Les officiers rappelés de leur congé, seraient répartis entre les 
troupes suivant les ordres du gouvernement. 



305 



on Prusse, et que les troupes de réserve sont assez 
semblables à la landwehr prussienne. Du reste, l'orga- 
nisation des bataillons de réserve, qui servent en même 
temps de bataillons de dépôt pour l'instruction des re- 
crues, approche de celle en usage dans les petits états 
allemands, dont les troupes se composent ordinairement 
de cadres de recrues et de permissionnaires. 

Ces institutions ont été réglées conformément aux 
exigences ordinaires du fisc, de l'économie sociale, du 
but militaire; cependant elles répondent aussi à certains 
besoins d'économie, de discipline et d'hygiène militaire, 
dont nous parlerons plus tard. 

L'état général de toutes les troupes de réserve se 
compose de deux grandes levées, qui présentent les 
chiffres suivans: 

l" e levée: 9 bataillons de grenadiers; 3 bataillons de 

carabiniers; 86 bataillons d'infanterie de ligne 

et 36 bataillons de chasseurs; ainsi en tout, 

134 bataillons d'infanterie; 52 escadrons et 

24 batteries à pied; présentant un total de 

98,000 hommes et 192 canons.*) 

2 llf levée: 12 bataillons de la Garde; 12 bataillons de 

grenadiers et de carabiniers; 72 bataillons 

d'infanterie de ligne et de chasseurs ; en tout 

96 bataillons d'infanterie, 62 escadrons, 24 

batteries à pied, 11 batteries à cheval et 

2 bataillons \ de sapeurs, présentant en 

chiffres ronds, un total de 115,000 hommes 

avec 280 canons. 

("es chiffres sont ceux de l'état officiel. Il serait 

intéressant de savoir si les résultats des levées de 1848 

ont été conformes aux projets officiels. Avant qu'on ne 

possède ce renseignement, il est impossible d'établir un 

calcul exact de l'effectif de ces troupes de réserve. 

) Nous n'avons pu savoir d'une manière précise, si les bataillons de 
tirailleurs, ne jouissent pas du système des congés, ou si leurs 
permissionnaires sont répartis dans les autres bataillons de réserve. 

Elude» sur la Russie. Vol. III. 20 



306 



Un système de réserve très analogue existe pour 
l'année du Caucase qui, par sa formation, ressemble a 
un corps d'infanterie de la grande armée, et dont les 
régimens viennent par leurs numéros immédiatement 
après ceux de cette dernière. 

Les troupes de réserve dans leur ensemble ne sont 
pas formées en temps de paix par divisions et par bri- 
gades Il paraît donc qu'on a l'intention, suivant les 
circonstances, de les incorporer dans les corps de l'ar- 
mée active, ou de les réunir aux troupes de formation 
nouvelle, ou de les employer comme corps détachés. 

En récapitulant les chiffres représentant les troupes 
régulières, qui composent l'armée d'opération, on trouve 
d'après l'état officiel, le résultat suivant: 
Armée disponible . . . 486,000 h. avec 996 pièces d'art. 
i"° levée de réserve . 98,000 „ „ 192 „ » 

2«« levée „ „ ■ • • 115,000, „ 280 „ 

Total 699,000 h. avec 1468 pièces d'art, 
à quoi il faut ajouter encore les troupes du génie, celles 
du train et les corps irréguliers de la cavalerie légère. 



SUD 

• 



'PI 

ml 



B. Troupes régulières ayant une destination 

locale. 

Tandis que dans les autres pays de l'Europe con- 
tinentale, les troupes destinées à former l'armée d'ope- 
ration font, en temps de paix, la plus grande partie 
du service intérieur qui, en cas de guerre, est conte 
aux gardes nationales ou à d'autres milices bourgeoises. 
ce service est fait, en Russie, par une armée spéciale 
de troupes régulières, auxquelles les Cosaques founus- 



307 



sent le complément nécessaire de cavalerie et même 
d'artillerie. 

Ces troupes sont chargées du service des forteresses 
et des villes, de la garde de certaines contrées turbu- 
lentes situées sur les frontières de l'empire, de l'admi- 
nistration civile et militaire, des ateliers etc. 

Ces troupes ne sont pas destinées, en cas de guerre 
européenne, à faire partie de l'armée d'opération; mais 
comme leur nombre s'élève à 200,000 hommes, dont la 
plus grande partie est très apte à faire la guerre, il est 
hors de doute, qu'en cas d'une guerre importante, elles 
pourraient en grande partie être mobilisées plus rapide- 
ment que les troupes de la seconde levée. 

Parmi ces troupes locales, il faut, mentionner d'a- 
bord les bataillons de garnison, qui forment ce qu'on 
appelle „la garde de l'intérieur." Chaque chef- lieu de 
gouvernement de la Russie européenne (la Finlande el 
la Caucasie exceptées) possède un et quelquefois deux 
de ces bataillons. Leur nombre, y compris le bataillon de 
garnison de la Garde, s'élève à 50 qui sont répartis entre 
10 districts. En Sibérie, 2 bataillons \ sont charges de 
la garde intérieure. Arkhangel forme le poste le plus 
avancé dans le Nord. Quelques-uns de ces bataillons 
font le service des forteresses, mais la plupart d'entre 
eux sont cantonnés, en temps de paix, dans les villes 
ouvertes; ils contiennent dans leurs rangs un grand 
nombre de vétérans. 

En dehors de ces bataillons on distingue différais 
groupes de bataillons de ligne, dont le nombre s'élève 
en totalité à 84. 

47 forment le gros des troupes régulières et locales 
de l'armée du Caucase (voir plus bas). 

12 bataillons de ligne finlandais, formant la 22 iml ' divi- 
sion d'infanterie, font le service de la Finlande. 

10 d'Orcnbourg, formant la 23 mc division d'infan- 
terie, font le service d'Orcnbourg. 

15 bataillons sibériens, pourvus en partie de pièces 

20' 



^^BMHMi 



308 



(l'artillerie, font le service 



de la Sibérie. Dans relie 



vaste étendue de territoire, on ne compte que 15 b; 



gutiè 



res ! 



taillons de troupes ré 

Il faut y ajouter les corps des vétérans et des in- 
valides, ainsi que les corps des ouvriers militaires qu. 

forment: . 

1) 552 compagnies de vétérans de 1 infanterie, aflec- 
lécs au service des villes de districts et d'étapes, 
des châteaux impériaux etc. 

2) 138 compagnies d'invalides ayant la même desti- 
nation. . 

3) 115 compagnies de vétérans et d'ouvriers artilleurs, 
affectées au service de l'artillerie de forteresse, des 
ateliers d'artillerie, des fabriques de fusils, des 
moulins à poudre etc. 

4) 105 compagnies de vétérans, d'ouvriers et de sol- 
dats disciplinaires du corps du génie. 

Ensuite il faut mentionner le corps de la gendar- 
merie, c-à-d. un corps de cavalerie policière de 3000 
hommes, qui se trouve reparti entre toutes les villes 

de l'empire.*) 

Enfin nous avons à parler de l'armée du Caucase. 

Pour pousser avec vigueur la guerre dffficile et 
sanglante que la Russie est obligée de faire aux peu 
plades sauvais du Caucase, elle emploie, outre un 
n„ m brc considérable de Cosaques, plusieurs corps de 
troupes régulières, qui forment ensemble le corps d ar- 
mée détacbé du Caucase. Le noyau de ces troupes 
régulières est formé par 3 divisions d'infanterie (numé- 
ros 19, 20, 21) et par la brigade des grenadiers de 
réserve du Caucase qui, avec les bataillons des t.rail- 



•) Pour ceux qui croiraient que ce nombre de gendarmes est trop 
feible pour un si vaste empire, je dois rappeler qu'en Russ.e, les 
Cosaques font une grande partie du service de la pol.ee. La po- 
lice militaire ne fonctionne que dans les villes; on n'a pas reconnu 
le besoin d'organiser une police pour les campagnes, excepte dans 
quelques localités où les Cosaques en sont chargés. 



309 



leU rs et du génie, pourraient être regardées comme con- 
stituant un VIP- corps d'infanterie, si la d.visnm d ar- 
tillerie, qui leur est adjointe, n'avait pas une organisa- 
tion appropriée au théâtre de la guerre, et si toute leur 
cavalerie ne consistait pas dans un seul régiment de 
dn-ons. Ces particularités s'expliquent par la nature 
spéciale du théâtre de la guerre, et des peuples contre 
lesquels on doit opérer, ("est que, dans ces circon- 
stances, il faut renoncer à l'emploi de grandes masses 
de troupes, comme aussi aux opérations régulières de 
la cavalerie, et rendre l'artillerie propre aux exigences 
d'un sol montagneux. 

Cette partie de l'armée du Caucase compte: 
I Troupes actives dans les régimens. 
1 Infanterie: 3 divisions à 2 brigades, chacune 
de 2 régimens d'infanterie ou de chasseurs à 4 ba- 
taillons, de plus 1 bataillon de tirailleurs, en tout 
49 bataillons; en outre une brigade de 2 régimens 
d'infanterie d'élite (grenadiers et carabiniers) à 3 ba- 
taillons; total 55 bataillons.*) 

2. Cavalerie. 1 régiment de dragons à 10 esca- 
drons et un escadron de réserve. 

3. Artillerie. 1 division à 4 brigades, ayant 4 bat- 
teries de grosse artillerie et 6 de légère à pied, 
avec 6 batteries d'artillerie de montagne. Ces 
batteries étant composées respectivement de 12, 
8 et 14 canons, le nombre total des canons est de 
180 (24 mortiers, 108 licornes et 48 canons de G). 

Total général (sans les troupes du train et du gé- 
nie en 2 bataillons): 55 bataillons d'infanterie, 
10 escadrons et 180 canons.") 



*) En 1852, les régimens du corps détaché du Caucase se compo- 
saient de 5 bataillons et ceux de la brigade de grenadiers de 4 
bataillons; ce qui fait avec 1 bataillon de tirailleurs et 2 baladions 
de sapeurs, un total de 71 bataillons. 

**) En 1852, l'artillerie se composait de 5 batteries de grosse artille- 
rie, 7 de' légère et 4 batteries de montagne, en tout 16 batteries 



-■■ 



310 



[I. Troupes de réserve en 2 levées, à 

2 bataillons d'élite, 16 bataillons d'infanterie et de 
chasseurs et 1 escadron; ainsi pour les 2 levé» 
36 bataillons et 2 escadrons, dont la moitié (18 
bataillons et 1 escadron) est restée continuellemenl 
sous les armes pendant les dernières années*). 
A quoi il faut encore ajouter les 47 bataillons de 
ligne (géorgiens, tsebernomors et caucasiens) **). 

L'armée du Caucase compte donc en troupes régu- 
lières: 

I. Toujours prêtes à marcher: 

120 bat " 5 , 10 escadrons et 180 pièces d'artillerie*"). 

En réserves: 
18 bataillons et 1 escadron, auxquels il faut ajou- 
ter encore les réserves des bataillons de ligne. 
Ces troupes (les 5""'' bataillons des régimens d'é- 
lite, les 6 m " des régimens de ligne et les réserves 



II. 



ayant 112 licornes, 60 canons et 16 mortiers: en tout 188 pièces 
d'artillerie. 

Le total était donc de 71 bataillons, 11 escadrons et 188 piè- 
ces d'artillerie. 
*) En 1852, les pi*»" bataillons des régimens du Caucase et 3 ba- 
taillons de ligne de réserve formaient, en 15 bataillons, la division 
de réserve de l'armée du Caucase. 
**) En outre il faut ajouter à l'infanterie 10 bataillons de troupes ir- 
régulières, formées par les milices, les Cosaques Tschemomors (de 
la mer Noire) et les Géorgiens. 
***) Enfin, on compte aussi comme toujours prêtes à marcher les trou- 
pes irrégulières suivantes: 

Les Cosaques de ligne du Caucase: 18 régimens de 
cavalerie, 1 bataillon d'infanterie et 3 batteries d'artillerie à che- 
val ayant 21 pièces. 

Les Cosaques Tchernomors: 12 régimens de cavalerie, 
9 bataillons d'infanterie et 3 batteries d'artillerie à cheval, ayant 
24 pièces. 

2 bataillons de milices et le régiment de cavalerie irrégulière 
du Daghestan. 

Total général: 12 bataillons, 31 régimens de cavalerie et 48 
pièces d'artillerie. 



Jll 

des bataillons .le ligne) forment les réserves de 
l'infanterie du Caucase et sont cantonnées près 
de Rostoff sur le Don. Les soldats après avoir 
été exercés dans ces contrées, passent dans les 
bataillons actifs. 
Le total de l'armée du Caucase est donc environ de 
138 bataillons, 11 escadrons et 180 pièces. 

La récapitulation des troupes régulières destinées 
au service local donne le résultat suivant*): 

1. Troupes actives. 

Infanterie Cavalerie Artillerie 

Bataillons Escadrons Canons 

Régimens de troupes ac- 
tives du Caucase ... 55 10 180 

Bataillons de ligne du 
Caucase 48 

Bataillons de la Garde in- 
térieure environ ... 50 

Bataillons de ligne fin- 
landais 12 

Bataillons de ligne d'O- 

renbourg • 10 

Bataillons de ligne sibé- 

15 — 12 

riens • • lo 

Total: 190 10 192 

ou environ 198,000 h. auxquels il faut ajouter: 
2. Réserves, Invalides etc. 

26,000 h. de réserve, 22,000 vétérans de l'infan- 

») Pour l'année 1852, il faut substituer les chiffres suivants, sous les 

rubriques sus-indiquées: 

Bataillons Escadrons Canons 

71 10 188 

47 — - 

52| — — 

12 — — 

10 - — 

15 ~ H_ 

' Total 'Z07Ï ÏÔ" 200 



■MMMMBflBBHI 



WKÊËHÊÊÊBB 



312 



teric (savoir 552 compagnies, chacune d'environ 
40 ]).), 13,800 invalides de l'infanterie (savoir 
138 compagnies, chacune d'environ 100 homme»), 
40,000 h. de l'artillerie et du génie, vétérans, 
ouvriers etc. (savoir 220 compagnies, chacune de 
150 à 200 hommes. 

Total 299,800 hommes. 
Si l'on y ajoute les réserves des bataillons de ligne 
composées de plus de 15,000 h. , on arrive au chiffre 
rond de 315,000 hommes. 

Nous avons vu plus haut que le chiffre des troupes 
mobiles est de 699,000 hommes. H résulte donc de là 
que l'organisation militaire est, en Russie, de nature à 
pouvoir fournir au delà d'un million de troupes 
régu lier es. *) 

C'est une autre question que de savoir dans quelle 
mesure ce chiffre pourra être atteint par des troupes 
simultanément réunies sous les drapeaux. Ce chiffre 
répond à l'état officiel, et si l'on a compris les ouvriers 
des fabriques de l'état dans les 40,000 vétérans de l'ar- 
tillerie etc., on doit faire observer qu'en revanche les 
troupes du génie et du train, dont le nombre est sans 
doute beaucoup plus considérable, n'ont pas été portées 
en compte dans le total général. 



") Depuis 1798, toutes les armées de l'Europe sont allées en aug- 
mentant, mais peu d'entr'ellcs se sont accrues dans des propor- 
tions aussi considérables que l'armée régulière de la Russie qui, 
sous le règne de l'empereur Paul, ne comptait d'après Gaudy que: 

16 régimens de cuirassiers, 1G de dragons, 2 de Cosaques 
réguliers, et 8 de hussards, en tout environ 43,500 hommes de 
cavalerie; 

13 régimens de grenadiers, 62 de fusiliers et 20 de chasseurs, 
en tout 95 régimens, ou 190 bataillons avec environ 177,000 h., 
et de plus 104 bataillons de garnisons, avec environ 96,000 h. à 
pied. Cela forme un total de 317,000 h. dont toutefois, selon 
Gaudy, 150,000 au plus pouvaient être employés hors du pays. 

Sous l'empereur Nicolas 355,000 h. sont, même en temps 
de paix, prêts à entrer en campagne. 



313 



En effet un officier prussien, parfaitement informé 
de tout ce qui concerne l'armée russe, estime, qu'en y 
comprenant les Cosaques, dont la mobilisation peut 
s'effectuer avec une grande promptitude, l'armée russe, 
dot suite de l'organisation qu'elle doit à l'empereur Ni- 
colas, est en état de fournir pour le cas d'une grande 
guerre: 1 million de combattants avec 1800 pièces de 
canon attelées. 

Enfin nous avons encore à mentionner la dénomi- 
nation et le numérotage des troupes. 

Le système de la dénomination particulière de chaque 
régiment, si favorable à l'esprit de corps, a été main- 
tenu, comme en Autriche; cependant la Russie jouit 
encore de l'avantage, que ses régimens ont, comme en 
Angleterre, des noms permanents presque toujours em- 
pruntés aux provinces ou aux villes. Il est vrai que 
quelques régiments ont des chefs ou propriétaires, dont 
toutefois ils ne portent les noms qu'à côté de leur dé- 
nomination permanente. D'autres, comme p. ex. le régi- 
ment des grenadiers de Fana go r, le 9 èmo , que comman- 
dait le prince Souvoroff, continuent à porter les noms de 
leurs chefs, même depuis la mort de ces derniers, usage qui 
honore en même temps le chef et le régiment. Parmi les 
régimens de grenadiers, on trouve ceux de l'empereur 
François et du roi Frédéric-Guillaume III destinés, comme 
les régimens de grenadiers d'Alexandre et de François 
dans la Garde prussienne, à rappeler le souvenir de 
l'époque glorieuse des guerres de l'indépendance. Beau- 
coup de régimens ont conservé les noms que Pierre- 
le-Grand leur a donnés lors de leur formation; dans ce 
nombre se trouvent les régimens de Préobrajenski et 
de Ssemenovski de la vieille Garde. On sait que ce sys- 
tème vient de l'Occident, et même si nous ne nous 
trompons de la France; mais l'usage français rencontra 
en Russie l'habitude consacrée de désigner les centu- 
ries (sotni de sto, cent; c'est le nom que portent en- 
core aujourd'hui les compagnies de Cosaques, dont le 



■■■■HM 



314 



commandant s'appelle sotnik c.-à-d. centurion) de l'armée 
féodale , d'après les localités où elles s'organisent. Ce 
système fut repoussé par la révolution française, comme 
étant trop aristocratique, parce qu'il impliquait l'idée 
d'une gloire héréditaire. Le chiffre dont la sécheresse 
n'agit point sur Famé et qui, variable à chaque trans- 
formation de l'armée, ne permet pas de fixer des sou- 
venirs historiques, succéda à des noms sonores tels que 
Koyal-allemand et Auvergne. Les armées françaises 
étaient victorieuses, et les petits -maîtres parmi les tac- 
ticiens allemands s'empressèrent naturellement de ré- 
pudier des usages, il est vrai, très salutaires, mais qui 
n'étaient plus à la mode. C'est à cette époque que dispa- 
rurent, en Prusse, les noms et les traditions des régi- 
mens qu'on aimerait à voir rétablis aujourd'hui. Mais 
il est très difficile de poursuivre les fils historiques à 
travers toutes les transformations et les fusions de noms 
et de chiffres qu'ont eues à subir ces régimens dans 
les périodes si embrouillées de 1807 à 1813. Sous quel 
numéro faudrait -il chercher le régiment de Schwerin 
qui, en 1757, montra tant de bravoure à Prague? Où 
trouverait-on le régiment du Prinee-de-Prusse dont 
les recrues moururent si glorieusement en Moravie (1758)? 
Les régimens prussiens ont, pour la plupart, perdu la 
partie la plus glorieuse de leur histoire. Ceux de nou- 
velle formation, venant des provinces rhénanes, n'ont 
aucune connaissance de la gloire des anciennes troupes 
qui devraient leur servir de modèles, et ces troupes des 
vieilles provinces n'ont aucune conscience de leur propre 
gloire, qu'elles devraient prendre à tache de perpétuer. 
La Russie, comme l'Angleterre et l'Autriche, a le 
mérite d'avoir maintenu ce que les vieux usages avaient 
de bon; mais tout en respectant l'individualité des pe- 
tits corps , elle a introduit dans la grande armée un 
système de numérotage, qui a puissamment facilité la 
classification des différens corps, d'après les besoins de 



315 



la stratégie. Dans la grande armée il est presque gé- 
néralement en usage, que la désignation du régiment 
indique son nom particulier, tandisque son numéro 
répond à la place qu'il doit occuper dans l'ordre de 
bataille. 

Le système de numérotage se trouve réalisé de la 
manière la plus simple dans les troupes à pied; mais 
d'abord il faut observer que les régimens de la Garde 
n'ont pas de numéros et que par conséquent ils n'ap- 
partiennent pas à ce système. De plus, les autres ré- 
gimens d'élite, y compris les troupes de formation ana- 
logue du corps Caucasien, ont un numérotage à part 
et d'après leur arme. On distingue à cet égard les ré- 
gimens de grenadiers, qui sont au nombre de 10, et ceux 
de carabiniers, au nombre de 4. 

Dans la Garde, comme dans le corps de grenadiers, 
on combine toujours 3 régimens de grenadiers avec un 
régiment de chasseurs de la garde ou de carabiniers, 
pour former une division de 2 brigades, de sorte que le 
régiment de troupes légères est toujours le dernier. A 
ce compte, il est toujours facile de classer chaque ré- 
giment de grenadiers ou de carabiniers dont on sait le 
numéro: par ex. le 9 me régiment de grenadiers est le 
3 me régiment de la 3 me division de grenadiers et le 1 er 
régiment de la seconde brigade de cette division. Le 
2 mc régiment de carabiniers est le dernier régiment de 
la 2 rae division de grenadiers. Remarquons cependant 
que le 10 me de grenadiers et le 4 me de carabiniers (c.-à-d. 
les 2 derniers numéros de l'infanterie d'élite) forment la 
brigade d'élite de l'armée du Caucase. 

Dans la troupe de ligne, la combinaison est encore 
plus simple. Deux régimens, soit d'infanterie soit de 
chasseurs, forment une brigade, ces 4 régimens en- 
semble forment une division d'infanterie, et 3 divisions 
forment un corps. Les numéros des divisions de l'in- 
fanterie se suivent dans toute l'armée. On compte en 
tout 42 régimens d'infanterie et 42 de chasseurs répar- 



mmHB^HB 



iBHHH^H 



316 

tis dans les divisions. Conformément à ce que nous 
avons dit, chaque division contient 2 numéros de régi- 
mens; on divise le chiffre du régiment (en comptant les 
fractions comme des unités) par 2, pour trouver le chiffre 
de la division; ce chiffre (les fractions toujours comptées 
comme unités) étant divisé par 3, donne le numéro du 
corps d'infanterie. Alors la place du régiment n'est 
plus difficile à trouver. S'il s'agit, p. ex. de trouver la 
place du 15 tmc régiment d'infanterie, on fait le calcul 
suivant: 

15 : 2 = 7| 



+ 



== 8 



Le 15" régiment appartient donc à la 8' division 
d'infanterie; c'est le 1" régiment de la 1" brigade; de 
même que le 15 p de chasseurs est le 1" régiment delà 
2 ™c brigade de cette division. Pour trouver le numéro 
du corps d'infanterie, on fait le calcul suivant: 



•>-- 



8:3 = 2. 
+ I 



I 



Donc, la S'"" division d'infanterie est la 2 im "du 3*" 

corps d'infanterie. 

Les numéros des bataillons de tirailleurs correspon- 
dent a ceux des corps. Si l'on obtient, connue résul- 
tat, le numéro 7, il faut mettre à la place de ce chiffre: 
armée du Caucase. 



Quant à la cavalerie, il ne faut pas oublier que, 
outre la division des cuirassiers de la Garde, et les 2 
divisions de la cavalerie légère de la Garde avec leurs 






317 

régimens, individuellement désignés, on distingue 4 sor- 
tes de divisions ayant un numérotage à part: 

1° 2 Divisions de cuirassiers et 1 division de lanciers 
de réserve. Les premières contiennent les 8 régimens 
de cuirassiers de ligne, la dernière contient les 4 der- 
niers régimens de lanciers de ligne, qui en tout sont au 
nombre de 18, donc les régimens 15- à 18«- de lanciers. 
Les 2 divisions de cuirassiers appartiennent au 1" corps 
de cavalerie de réserve. 

2" 2 divisions de dragons, chacune de 4 régimens et 
contenant les 8 premiers régimens de dragons (le 9' se 
trouve à l'armée du Caucase). 

3° 7 divisions de cavalerie légère, qui contiennent 
les autres régimens de lanciers et les régimens de hus- 
sards, qui se trouvent réunis en brigades de lanciers ou 
de hussards formées chacune de 2 régimens. Les pre- 
mières 6 divisions sont attachées aux 6 corps d'infante- 
rie; la 7 ème est adjointe au corps de grenadiers. 

' Donc, tous les régimens de cuirassiers, ceux de 
dragons, le 9 e excepté, et les 4 derniers régimens de 
lanciers appartiennent aux deux corps de cavalerie de 
réserve, et sont réunis dans les divisions de cuirassiers, 
de dragons et la division de lanciers de réserve; leur 
place est donc facile à trouver. 

Tous les régimens de hussards appartiennent aux 
corps de l'infanterie et des grenadiers. On n'a besoin 
que de faire un calcul analogue à celui que nous avons 
présenté plus haut, pour trouver le numéro de la divi- 
sion et du corps, p. ex. le 12 e régiment de hussards est 
le 2 d de la brigade de hussards de la 6 e division de ca- 
valerie légère, appartenant au 6 e corps d'infanterie. Le 
11 e régiment de lanciers est le 1 er de la brigade de lan- 
ciers de la même division. 

L'artillerie compte 6 divisions , ayant chacune une 
brigade d'artillerie à cheval et 3 brigades d'artillerie à 
pied, dont les numéros se suivent. Les numéros de ces 
divisions, comme ceux des brigades d'artillerie à clieval, 



HBMMHMMHI M9MMMM 



318 



correspondent à ceux de leurs corps d'infanterie. La 
3 e division d'artillerie contient donc la 3 e brigade d'artil- 
lerie à cheval, avec les 6 e , 8 e et 9 e brigades d'artillerie 
à pied, et elle appartient au 3 e corps d'infanterie. L'ar- 
tillerie à pied du corps des grenadiers est appelée ar- 
tillerie des grenadiers et a un numérotage à part. La 
brigade a cheval de ce corps porte le numéro 7, comme 
la division de la cavalerie légère, tandis que la Garde 
conserve sa position à part. 

En outre, il existe 3 divisions d'artillerie à cheval, 
qui correspondent aux corps de la cavalerie de réserve. 
À cette division, comme à celle des compagnies et 
des bataillons dans les régimens, répond un système 
d'insignes appliqués sur l'uniforme, ainsi que cela se 
pratique dans l'armée prussienne. Quelque semblables 
que paraissent à la première vue tous les soldats de 
l'infanterie, celui qui est initié au système des numéros 
et des insignes saura déterminer la place qu'occupe cha- 
que soldat dans cette immense organisation militaire. 
Convenons-en, ce mécanisme est parfaitement imaginé. 
S'il est bien exécuté, si ses parties ont assez de vigueur 
intérieure (car ce n'est pas l'éclat extérieur qui leur man- 
que), si les ressorts fonctionnent bien, si les rouages et 
les cylindres sont bien adaptés, si la chaleur suffisante 
n'y manque pas, cette machine énorme n'a besoin que 
de l'impulsion légère d'une main habile, pour fonction- 
ner avec une rapidité et une force immenses. 

Nous disons ail Ces questions auxquelles des 
ignorants de l'Occident ont souvent répondu si dédai- 
gneusement, ont déjà trouvé une solution partielle dans 
ce que nous avons dit plus haut. Nous espérons men- 
tionner dans ce livre encore quelques mesures propres 
à faciliter une solution plus complète. Les événemens 
seuls pourraient se charger d'une réponse catégorique. 
Ces événemens s'accompliront-ils un jour? Les aberra- 
tions de l'esprit humain s'abstiendront-elles de mettre à 
l'épreuve cette force encore mystérieuse? Cette puis- 



319 

santé armée disparaîtra-t-elle satisfaite «le la gloire d'à. 
voir, par son influence morale seulement, maintenu la 
paix' à une époque si agitée, ou scra-t-elle appelée à 
ajouter à l'histoire des souffrances et des erreurs hu- 
maines de nouveaux monumens de meurtres, d'incendies 
et de ruines? Voilà des questions qui se présentent aux 
esprits prévoyants; qui sait si l'avenir qui doit y ré- 
pondre, n'est pas déjà prochain! le poète dit*): 

„L'avenir arrive à pas lents; 

„Le présent s'envole avec la rapidité de la flèche; 

„Le passé reste éternellement immobile.' 1 

Puisse l'Europe, quand l'avenir prochain sera de- 
venu le passé immobile, ne pas accuser ceux de ses 
fils qui ont impatiemment précipité leur pas. en estimant 
trop leurs propres forces, et pas assez celles de leurs 
voisins ! 



*) Schiller, dans: ,,Les paroles de Confticius". 



Fin de la première partie du troisième vnlume 



■■H^^HHUIH 



>! 



la: 



ETUDES 



sur 



la situation intérieure, la vie nationale 
et les institutions rurales 



de la 



RUSSIE 



par 



ff faron JUtppt* Dr gorttjatifen. 



EDITION FRANÇAISE. 

TROISIÈME VOLUME. 
^éme p ar ti ei 






BERLIN, 

LIBRAIRIE B. BEHR 

Oberwallslrasse 12 cl 13. 



PARIS, 

LIBRAIRIE D'AMYOT 



6, rue île la Paix. 



18 5 3. 






■ 



Seconde partie. 



Système de recrutement. Notices ethnographiques sur les élémens de 
l'armée. Observations générales. Moyens employés pour com- 
pléter les corps des officiers et sous-officiers. — Système des 
Cantonnistes, considéré sous les rapports humanitaire et militaire. 
Le recrutement ordinaire. Influence des différences des noms de 
régimens. — ■ Les Russes, en général, n'ont que peu de sympa- 
thie pour le service militaire; le caractère pacifique des Russes 
comme une, des causes de la conscription. Exemptions. L'exemp- 
tion antérieure de la noblesse. Organisation de la conscription. 
Le choix des recrues. Condamnation au service militaire. VA- 
khotnilt. Exemptions par suite de certaines relations de famille. 
Résultats delà conscription. Les opinions de l'Allemagne sur la con- 
BCrtptH i. Lcs'l catégories de conscription. Condition des recrues. Le 
transport; la première époque du service militaire; changement de 
costume et de genre de vie. Ronnes dispositions des Russes; influence 
du sentiment religieux; aptitudes physiques et morales. — Réparti- 
tion des recrues; durée du service. ■ — Système des congés; 
principes, relations des congédiés avec l'armée. Influence de ce 
système sur l'effectif de l'armée; sur l'état de santé; ses condi- 
tions économiques. — Uniformité du service et de la discipline. 
Le bâton. Exemption du hàton. — ■ Soldats mariés. — Système 
d alimentation. — L'Ârlel; alimentation en nature; solde; amé- 
lioration du règlement d'alimentation: 1. par rapport au can- 
tonnement des troupes chez les paysans; 2. par rapport au ca- 
sernement; 3. dans les colonies militaires; 4. par rapport aux 
concentrations. Fourrages. Air languissant des soldats. — Etat 
de santé; statistique des maladies et de la mortalité dans 1 année. 
Comparaison avec les colonies anglaises. — Uniformes, armement 
et équipement; compression du corps par l'uniforme; couleurs, 
armes, chevaux. Système d'artillerie. Comment on se procure 
le matériel; la fabrication. Economie militaire; abus, leur ré- 
pression; leur influence sur l'armée. — Position du soldat vis-à- 
vis de l'officier; alliance de la familiarité et de la subordina- 
tion. — Pratique du culte dans l'armée. — Les décorations et 
les titres honorifiques. Le Latour-d Auvergne de la Russie. Pri- 
vilèges de la Garde. — Les charges d'officiers, leur solde. Les 
écoles des Cadets, comme pépinière du corps des officiers. Au- 
EtuJcs sur lii Russie. Vol. III. 21 






322^ 

très moyens de compléter ce corps. Degré d'instruction des of- 
ficiers russes; I école pratique de la guerre et les grandes ma- 
noeuvres. Retraites des officiers et leur admission dans d autres 
emplois. Le congé indéfini. Dégradation des officiers. 

La différence qui existe entre les troupes régulières cl 
irrégulières de l'armée russe, à l'égard de leur destina- 
tion dans les diverses opérations de la grande et de la 
petite guerre, esl peut-être ce qui, après 1" uniforme, frappe 
le plus l'attention des étrangers. Cette différence est 
en effet la plus importante, quant à la position de la 
Russie vis-à-vis de l'étranger; mais sous le rapport des 
relations économiques de l'empire et de l'état moral «le 
ses troupes, il est beaucoup plus intéressant d'examiner 
le mode de recrutement de chacune de ces deux armées. 
Si quelque symptôme semble indiquer que la première 
de ces différences disparaîtra avec le temps, la seconde 
paraît destinée à durer aussi Ion-temps que la Russie 
aura besoin de défendre ses frontières des steppes, au 
moyen d'une population guerrière. 

Le recrutement pour les troupes régulières s'effec- 
tue de plusieurs manières. 

Le corps des officiers et celui des fonction- 
naire s supéri eu r s d e l' armé e se forment, en grande 
partie, de jeunes nobles qui entrent au service comme vo- 
lontaires, après y avoir été préparés, soit dans les instituts 
des Cadets, soit comme enseignes dans les régimens; en 
pailie de sous-officiers qui, après 12 ans de services irré- 
prochables, et après avoir subi un examen, ont le droit 
de prétendre au grade d'enseigne. Du reste, les ensei- 
gnes et les cadets doivent également passer un examen 
scientifique avant d'être nommés officiers. 

La classe des sous-officiers, des soldats, 
des musiciens, des aide-chirurgiens et des 
contre- m aï très se complète de trois manières: 
1° par la conscription, 
2° par les Cantonnistes, 
3" par l'enrôlement volontaire. 






323 



Autrefois la plus grande partie de l'aimée était for 
mée au moyen de l'enrôlement volontaire. Les régi- 
niens de la vieille Garde étaient composés d'enrôlés pres- 
que toujours nobles. Quelques régimens de lanciers se 
sont recrutés jusqu'à la guerre avec la Pologne par les 
volontaires de la Schliachla polonaise, dont les membres 
ont été depuis soumis, comme Odnodvorzi, à la circon- 
scription militaire. Actuellement il n'y a que les trou- 
pes finlandaises et géorgiennes qui soient complétées par 
l'enrôlement. Quant aux premières, leur organisation re- 
pose sur des privilèges garantis au grand-ducbé de Fin- 
lande lors de son acquisition par la Russie, en 1809. 
En vertu de ces privilèges, la Finlande possède un bud- 
get militaire spécial, dont les fonds sont destinés à 
former en temps de paix, au moyen d'enrôlemens effec 
tués dans le pays même, un bataillon finlandais des ti- 
railleurs de la Garde et un équipage de marine. En 
1830, l'empereur Nicolas imposa aux Finlandais cette 
obligation, en licenciant les ti bataillons de chasseurs 
qu'ils avaient du fournir jusque là. 

Les Cantonnistes sont des enfans de soldats, et par 
Suite de l'usage adopté en Russie, des soldais nés; car 
chaque enfant né d'un militaire au service actif et qui 
n'a pas le grade d'officier, est par le fait même de sa 
naissance obligé au service de l'armée. La maxime: 
Paler est i/aern nupliae dcmonslrant, est appliquée à cet 
égard avec une telle rigueur, que même les enfans adul- 
térins des femmes de soldats, qui souvent sont séparées 
de leurs maris durant des années entières, ne sont point 
exceptés de la règle générale; les enfants illégitimes 
des filles et des veuves de soldats sont soumis à la 
même obligation. Cependant chaque veuve de soldat 
a le droit de réclamer l'exemption du service militaire 
pour un de ses fils. 

Bien des usages russes , que l'observateur étranger 
accuse de barbarie, au premier aspect, se trouvent avoir 
un caractère de nécessité ou même d'humanité, quand 

21* 



324 

il les soumet à un examen approfondi. Cette obseï 
vation s'applique parfaitement à la loi en question. En 
effet, plus de la moitié des soldats russes proviennent 
de la classe des serfs. La servitude cesse avec l'entrée 
dans l'armée, el ce fait constitue plutôt un acte àe 
justice à L'égard du propriétaire, qu'un acte de libéw 
lité à l'égard du serf, car il serait par trop injuste de 
maintenir les obligations du seigneur vis-à-vis d'un sert 
dont l'état profite. Les enfants d'un père affranchi cessent 
également d'être la propriété du seigneur. L'état s'en- 
gage à entretenir et à élever ses enfants, mais en re- 
vanche, il se réserve le droit de leur donner la destination 
qu'il juge la plus avantageuse pour lui et pour eux. 
L'étranger se trouve blessé par cet usage, qui supprime 
toute liberté individuelle; mais le Russe n'en a pas le 

sentiment. 

Même en regardant ce cliangemenl de condition 
comme appartenant à la catégorie des cessions d'ames. 
qui s'opèrent si fréquemment en Russie, on sera porté 
à juger ce fait sous un point de vue plus favorable; 
mais^ il apparaît comme une institution vraiment bienfai- 
sante par le développement que le gouvernement a donné 
au système des Cantonnistes. 

D'abord ce système offre un grand avantage aux 
antres parties de la population soumise au service mili- 
taire, en allégeant pour elles la charge si lourde de la 
conscription. Cet avantage est d'autant plus considé- 
rable que l'état, pour accroître l'utilité de ce système, 
encourage et facilite les mariages des soldats. 

Ceux qui n'aiment pas à reconnaître à l'administra- 
tion russe des sentimens bienveillants et de la sollicitude 
pour le bien-être des hommes, n'ont même pas besoin 
d'expliquer l'encouragement des mariages militaires par 
l'intérêt que le gouvernement porterait au bien du soldat. 
Ils n'ont qu'à y voir l'intention de multiplier et damé 
liorer la production des recrues. Eh bien! nonobstant 
cela, cette institution est un bienfait vraiment considérable, 



J325_ 

,.,, comparaison du système adopté dans les autres états de 
l'Europe, où les mariages des soldats sont excessivement 
restreints soit par la loi, soit par la force des circon- 
stances. Qu'on aille demander au soldat anglais s'il ne 
sérail pas très content de se marier, à la condition de 
vouer ses enfants au service militaire, si d'un autre côté 
létal, se chargeait du soin non seulement de les préser- 
ver de la misère physique et morale du prolétariat le 
plus affreux, mais encore de leur donner une honne 
éducation. 

Orgueilleux habiteras de l'Occident, qui vous glorifiez 
de ce que votre état civilisé ne traite pas, à l'instar de 
la Russie, les soldats et leurs enfans, comme une pro- 
priété semblable aux bestiaux*); allez donc visiter un 
port de mer de cette libre Angleterre, et entendre quand 
un régiment anglais s'embarque pour les colonies, les la- 
mentations des malheureux, qui ont été assez honnêtes 
pour épouser une femme au lieu de la séduire, ou faire 
quelque chose de pis encore. Voyez cette femme et 
ces enfants rester sur la plage en proie au plus violent 
désespoir! Ce n'est pas la séparation seulement qui pro- 
duit ce désespoir .... Ou allez faire le relevé des ma- 
lades atteints de la syphilis parmi les soldats allemands, 
auxquels les gouvernemens défendent si paternellement 
de se marier! allez compter les enfants illégitimes et 
les filles séduites ! Faites le total de ces prolétaires issus 
de la soldatesque et que les états civilisés , par mesure 
d'économie, refusent d'élever pour "en faire des soldats 
et des sous-officiers. Faites cela, et puis essayez de re- 
procher encore à la Russie la barbarie de son système 
des Cantonnistes. 

Si l'état revendique le service des enfants de troupes, 
en revanche il remplit, dans de larges proportions, le 



*) On trouve une comparaison pareille, dans un article d'ailleurs mo- 
déré, de l'un des premiers journaux militaires de l'Allemagne, 










326 



devoir <[iii en résulte pour lui, de les entretenir ei de 
les instruire. 

Et en premier lieu, L'état facilite l'établissement du 

familles de soldais, il leur fournil dans presque tons 
les eorps <|iii ont des canlonneniens fixes, le logement 
et souvent aussi le mobilier. Dans les casernes, on 
trouve souvent toute une suite de chambres destinées 
à cet usage, et chaque pièce est occupée par plusieurs 
familles*). Dans les colonies, les soldais mariés oui 
des maisons particulières. 

ensuite Pétai prend soin de l'entretien, de l'habil- 
lement et de L'instruction des enfants, soit au moyen 
de subventions accordées aux parents qui les gardent 
auprès d'eux, soit en s'en chargeant tout à tait, du con- 
sentcmcnl îles parents. 

En 1830, on comptait dans cette dernière catégorie 
24.000 enfans, qui étaient élevés aux fiais de l'étal, pom 
devenir sous-olïieiers. musiciens elc. Depuis lors, cette 
institution a pris un développement considérable, (le 
soile qu'en 1842, on comptai! environ 36,000 enfans de 
,-ellc classe, ('es enfans élevés par l'état, forment une 
petite année composée de 25 bataillons, de 20 escadrons 
et de 5 batteries avec des canons de bois; elle ne co» 
lient presque que des garçons de 12 à 17 ans; cepen- 
dant il existe aussi des maisons d'orphelins destinées 
;uix enfans d'un âge plus tendre. Parvenus à un àgf 
plus avancé, ces garçons, en sortant îles corps des Cnn- 
tonnistes, enlrenl dans les Iroupes .renseignement où S 
bataillons de carabiniers, 1 escadron d'écuyers, 3 halle 
ries et un bataillon de sapeurs, sont destinés à les 
recevoir, OU dans des écoles spéciales, ou directe- 
ment dans les rangs de l'armée même. Les troupes 



; | 

i ■ 



») L'arrangement de ces logemens à St. Pétersbourg est presqu'éle- 
gant. Les lits des famille* sont séparés par des rideaux verts; en 
dehors desquels les espaces sont destinés à l'usage commun. Il 
n'y a que les Russes dont les habitudes pacifiques puissent se prê- 
ter à de tels arrangemens. 



327 



d'instruction et l'armée en font de bons sous-officiers 
d'excellens comptables, des musiciens etc.; les écoles 
spéciales forment les contre-maîtres des troupes techni- 
ques, les aide - chirurgiens , les vétérinaires, les topo- 
graphes etc. 

On voit que cette classe des Cantonnistes est, pour 
les grades subalternes de l'armée, ce que les corps des 
Cadets sont pour les grades supérieurs. Tous les genres 
d'exercices militaires sont portés par les Cantonnistes à 
un haut degré de perfection. Les relations publiées sur 
la grande réunion de troupes à Wossnesensk, eu 1837, 
parlent d'un corps de garçons, qui manœuvrèrent de- 
vant l'Empereur avec leurs sabres et leurs canons de 
bois. Ils formaient 3 régimens et une batterie, dont 
tous les chefs n'étaient que des enfans. Ils se montrèrent 
parfaitement familiarisés avec toutes les évolutions, les 
signaux etc. 

Il est naturel qu'une éducation pareille souffre de 
tous les défauts inhérents à toutes les institutions d'en- 
fans militaires, qu'elle affaiblisse les sentimens de famille 
et leur influence salutaire. Mais d'un autre côté, elle 
offre l'avantage d'habituer les enfans, dès leur plus tendre 
enfance, à l'état pour lequel ils sont destinés. On af- 
firme que ces garçons forment une classe de sous-offi- 
ciers pleins d'ardeur et de capacités, et l'on assure que 
le gouvernement a l'intention d'abréger, en leur faveur, 
le temps de service des sous-officiers, qui jusqu'ici de- 
vaient passer 12 ans sous les drapeaux, avant d'obtenir 
les épaulettes. Cependant il ne faut pas passer sous 
silence, qu'on reproche à ce système d'éducation, de 
cultiver plus l'esprit que le cœur des enfans. Souvent 
dit-on, la dépravation morale des enfans et la frivolité 
de leur caractère — vices si habituels aux enfans éle- 
vés en dehors de leurs familles — entravent leur avance- 
ment, tandis que leurs connaissances qui, bien que super- 
ficielles, sont en disproportion avec une position subal- 
terne, ne servent qu'à favoriser leurs mauvais penchants 






328 



<|U 



à les empêcher de s'en corriger. 
nd il s'agit de nommer un sous-o 



oila 



V 

fficier 



)OUI 



III 



on 



<|U 

réfère 



souvent un honnête el simple fils de paysan, pour peu qu'il 

ail du coût et. de l'aptitude pour le service. Mais dans 
les emplois qui exigent quelques connaissances, ne fùl- 
ee (pie de savoir écrire cl compter, les Cantonnistes sont, 
en Russie, d'une valeur inestimable. En outre les meil- 
leurs d'entr'eux servent à l'armée de contrepoids, contre 
certains éléinens non-militaires, qu'elle est obligée d'ac- 
cueillir comme nous le verrons plus lard. 

Les Cantonnistes d'une autre catégorie, restent dans 
leurs familles jusqu'à leur 20""" année. L'état contri- 
bue à leur éducation, en leur accordant des rations 
de pain, des \élemens et renseignement gratuit dans 
les écoles élémentaires. A l'âge de 20 ans, il entrent, 
dans L'armée comme simples soldats; les enfants faibles 
sonl donnés en apprentissage chez des artisans et en- 
voyés ensuite dans les colonies militaires, où ils réa- 
lisent parfois quelque petite fortune. Ces Cantonnistes, 
comme ceux de la l" c catégorie, sont habitués à re- 
garder l'armée comme leur patrie; cependant, leur ni 
struction militaire n'est pas aussi complète que celle 
desautres, L'Encyclopédie militaire évalue le to- 
tal des Cantonnistes, en l'année 1842, à 292,990, àtfà 
71,900 servaient déjà dans l'armée, 35,450 étaient éle- 
vés dans les établissemens publics, el 185,640 étaient 
encore chez, leurs païens. Le chiffre de 71,900 ne pa- 
rait pas comprendre les enfaus faibles qui étaient em- 
ployés dans les bureaux de l'administration civile ou 
comme artisans dans les colonies militaires. 

Quelqu'opiniou qu'on ait de la Statistique russe, les 
chiffres précités fournissent la preuve, que le système 
des Cantonnistes donne à l'armée une quantité très con- 
sidérable d'élémens utiles, dont le manque, sans cette 
institution, serait bien plus sensible en Russie que 
partout ailleurs, et qui allègent pour le pays, les charges 
de la conscription. Il ne faut pas oublier que sous 






329 

Vautres conditions, ces entons, pour la plupart, ne se- 
raient pas nés, ou n'auraient été pour le pays qu'une 
véritable calamité. 

Les enfants île troupes ont existé partout où il 
v avait des armées permanentes, où les soldats étaient 
astreints à un temps de service très long. Tandis 
qu'ailleurs on les regardait comme un fardeau dont on 
s'empressa de se débarrasser, lors de l'organisation des 
modernes armées de recrues, les conditions particulières 
de I armée russe ont donné à ce système un dévelop- 
pement jusqu'ici salutaire. Nous ne sommes pas en 
mesure de décider, si la récente réduction du temps de 
service a diminué le nombre de ces enfants. Comme 
les fils des permissionnaires sont soumis aux obligations 
des Cantonnistes, on est fondé à supposer le contraire. 
Cependant abstraction faite de ces derniers, les sous-of- 
ficiers, les vétérans, et les invalides russes fourniront 
toujours à l'état un nombre d'enfants assez considérable. 
Si l'accroissement des Cantonnistes se maintenait 
toujours dans les mêmes proportions, la Russie serait 
en train de former une caste de soldats; ainsi que sa 
noblesse constitue déjà en quelque sorte une caste d'of- 
iciers. H faut se demander seulement, si le dévelop- 
pement de ces casles entraînerait pour l'empire les con- 
séquences nuisibles, que l'on attribue généralement au 
système des castes, ou si le Dieu de la Russie, la 
préserverait de ce danger et de bien d'autres. Ce qui 
justifie des appréhensions sérieuses, c'est qu'on entend 
si souvent parler dps vices des Cantonnistes. Le vieux 
dicton: qui proficit in litteris et déficit in moribus, plus 
déficit qmm proficit, trouve en Russie, grâce aux précep- 
teurs et aventuriers français une application beaucoup 
plus fréquente que partout ailleurs. Du reste, ceux qui 
appliquent les notions de l'Occident à la critique de la 
situation de la Russie, seront amenés par des études 
plus sérieuses, à se laisser convaincre par des faits in- 



HBMHHHB 



, 



330 

contestable», de la vérité de celle sentence: Duo si 
faciunt idem, non est idem. 

Si le système des Cantonnistes fait entier dans l'armée 
russe une classe nombreuse de jeunes gens qui, habi- 
tués dès le berceau à l'uniforme et à la discipline mili- 
taires, sont familiarisés dès leur plus tendre enfance avec 
les armes et les exercices de guerre, qui regardent l'ar- 
mée comme leur patrie, el le service militaire comme 
leur vocation, et dont les âmes naïves ont été nourries 
de récits enchanteurs sur les victoires et les hauts faits") 
des armes russes, en revanche, la grande masse des 
recrues que reçoit l'armée russe régulière forme avec 
ces premiers un contraste des plus frappants. Il est 
de l'ail (pie la différence entre les Cantonnistes et les 
recrues, est d'une importance beaucoup plus grande poul- 
ies nuances ethnographiques des soldats russes que les 
différences de tribus. 

Les nuances de Irihus sont en effet facilement ef- 
facées par la supériorité morale et numérique de la tribu 
do Grands-Russes, au moins quand à l'extérieur; car 
les idées religieuses et primitives du peuple, se trans- 
mellenl difficilement à des hommes qui ont été élevés 
avec des notions différentes. On a souvent cru trouver 
un symptôme d'une profonde politique de russification 
dans le fait, que les régimens russes n'ont pas de di- 
stricts déterminés de conscription et d'enrôlement. Quoique 
nous ne refusions pas d'admettre que le gouvernement 
russe tend à effacer dans l'empire et surtout dans l'ar- 
mée les différences existant entre les tribus, ce fait 
s'explique tout simplement par la raison, que les diffé- 
rences dans les conditions de service entraînent des 



*) Soit le caractère naturel des Russes, soit conséquence de leur édu- 
cation à la française, tous les récits guerriers en Russie sont rédi- 
gés dans le style ampoulé des Français. C'est un fait regrettable 
pour la philosophie de l'histoire, mais qui ne manque pas de pro- 
duire son effet sur l'esprit vaniteux des Russes, comme sur celui 
des Français. 



331 



disproportions ('normes dans le chiffre de ceux qui quittent 
le service; s'il était nécessaire de compléter les rétiniens 
dans des districts déterminés, on n'y parviendrait (pie 
difficilement et les charges ne pourraient être réparties 
d'une manière équitable. Les troupes provinciales de la 
Prusse seraient, dans le cas d'une grande guerre, égale- 
ment forcées de se compléter par des éléinens 1res 
disparates. 

Il en résulte que les régimens russes ont, à la vé- 
rité, presque tous des dénominations territoriales, mais 
qui n'indiquent aucunement la nature des éléinens 
dont ils sont composés; p. ex.: il ne faut pas croire 
(pie le régiment de Praga ne soit composé nue de sol- 
dats polonais, et que celui de Daghestan les exclue ab- 
solument. Il est positif que l'infanterie et l'artillerie se 
composent presque en entier de (.'rands-llusses, landisque 
l'élément des Petits-Russes ne se fait remarquer que 
dans la cavalerie, pareeque le gouvernement trouve bon 
de les incorporer dans celle arme. Du reste les cou- 
lingents de races non russe sont si faibles, l'organi- 
sation militaire est si forte, que les éléinens étrangers 
s'assimilent bientôt à la masse prépondérante des Grands- 
Russes, surtout pour ce qui 



■eearde les choses exté- 



ricures. 



Il est difficile quelque fois de distinguer entre les 
40 tribus, qui sur les 85 de l'empire, fournissent 
les contingents des troupes régulières, des différences 

Nous allons consigner ici les renseignemens qui 
nous sont parvenus à cet égard, et qui, dans les cir- 
constances indiquées, ne pouvaient pas être d'une grande 

portée. 

Les Grands-Russes sont dociles et ont beaucoup 
d'aptitude naturelle pour l'arme de l'infanterie. Leur 
conduite, à leur entrée au service, doit être ordinaire- 
ment très mauvaise, pareeque habitués aux ehàtimens 
corporels, ils ne se laissent pas retenir par la peur des 



■■^■■■§■■1 RBMMHHMMBHi 



832 

punitions; mais avec Le temps, ils deviennent de boM 
soldats. La mâle énergie de leur caractère, ainsi que 
la vigueur et la souplesse de leurs corps, sont cause 
mie le corps îles officiers ei «les sous-officiers est es- 
sentiellement composé de Grands-Russes. *) 

Les Russes-Blancs passent pour être grêles de corps, 
jusqu'à ce qu'ils aient pris de l'embonpoint par suite de 
bonne et abondante nourriture. 

Les Leltes n'ont rien gardé de l'esprit belliqueux 
de leurs ancêtres; ils passent pour une race abrutie, 
lâche el perfide; mais après être entrés dans l'armée, 
ils adoptent les mœurs russes et le plus souvent aussi 
la confession russe. Alors ils ont l'habitude de se piquer 
de leurs manières russes. 

Le> I'. douais, ou plutôt les Sarmatcs — car ces 
derniers ne forment pas la majorité de la nation polo* 
Baise— sont peiil-èlre, outre les Talares. la seule tribu 
qui aime naturellement le métier des armes. On sait 
en Europe que le Sarmate est né soldat et particulière* 
ment lancier. Les soldais polonais de l'armée russe en 
fournissent la preuve. La position politique des Sar- 
mates appartenant, pour la plupart, à la Scbliacbta 
est connue; mais on sait aussi que le Sarmate, ainsi 
que le IMadjiare, poussés par la passion de la guerre, 
oublient facilement pour qui ils se battent. Depuis 
l'année 1831, on aime à les envoyer dans le Caucase, 
où ils désertent fréquemment (ce qui actuellement n'ar- 
rive que rarement de la part .les Russes). Du reste on 
en trouve aujourd'hui dans toutes les parties de l'armée 

russe. 

Les Petits-Russes sont regardés comme très propres 
pour la cavalerie. Suivant un préjugé très répandu en 



*) Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que nous faisons ici 
abstraction des Allemands, car ta prédominance des élémens alle- 
mands est relativement très considérable dans le corps des of- 
ficiers. 



333 

Europe, les Russes passent pour être une espèce de 
peuple de cavaliers; cette opinion est absolument er- 
ronée et provient uniquement de ce que l'on confond les 
Puisses avec les Tatares et les Cosaques. Le Russe 
proprement dit ne monte presque jamais à cheval, mais 
il est très habile à conduire des voitures. Aussi la ca- 
valerie régulière de la Russie a-t-elle été peu appréciée 
par les militaires d'autrefois; ce qui toutefois doit être 
attribué en partie à la petitesse de la race chevaline 
russe, qui sous Paul I", obligea les cuirassiers, à tirer 
leurs remontes du llolstein.*) Les Petits -Russes font 
d'assez bons cavaliers, ce qui est d'autant plus curieux, 
qu'étant presque tous des paysans, ils n'ont jamais eu 
à conduire que des bœufs. Leur conduite est bonne 
dès leur début dans le service. 

Les Mordwines, les Tsehérémisses, les Tschouvaches 
et les Tatares passent pour ressembler aux Petits-Russes 
sous le rapport de la conduite: la peur du châtiment 
corporel agit plus efficacement que sur les Grands-Russes, 
sur ces peuples qui n'y sont pas habitués. Tous sont 
estimés comme de bons cavaliers; mais surtout la masse 
des Tatares qui forme encore un peuple de cavaliers 
proprement dit. 

Parmi les autres tribus iïnoises, on signale quelques 
tribus de chasseurs qui, contrairement à toutes les autres, 
se montrent très habiles dans le maniement des armes 
à feu, et deviennent de bons tirailleurs, mais leur nombre 
n'est que très restreint. 

Les Finlandais proprement dits, n'étant pas soumis à 
la conscription, il n'en peut être question ici. Ils four- 
nissent des tirailleurs adroits. Ce sont encore les seuls 
bons matelots de l'empire. 

Les juifs obligés au service, en Russie, depuis 1827. 
en Pologne depuis la révolution, fournissent, dit-on, 



s ) Annales de l'art et «le la science militaires Tom. f>2, 8. 136. Gandy 
y parle comme témoin oculaire. 



■ 







334 



d'excellens ouvriers militaires à la flotte et à l'armée de 
terre; on prétend même que, outre les Grands-Russes 
d'Arkhangel, les Fiuois, les Grecs et les Cosaques 
Tschernoinors, ils forment les meilleurs matelots de la 
flotte russe. Quelque faible que soit leur nombre, ces 
deux faits, s'ils sont exacts, offrent un grand intérêt 
Sous ce rapport, la Russie présenterait une fois de plus, 
une exception à tout ce que dans l'Occident on consi- 
dère comme une règle invariable. Serait-on trop injuste 
envers les juifs de l'Occident, en regardant un artisan 
juif comme invraisemblable et un matelot juif comme 
absolument impossible? et ce que nous venons de men- 
tionner fournit-il la preuve que les juifs ont de l'apti- 
tude pour quoi que ce soit, ou que les Russes sont 
encore de plus mauvais ouvriers et de plus pitoyables 
matelots que les juifs? Du reste, on n'estime guère les 
juifs comme soldats. Au contraire on sait si bien que, 
par suite de leur éducation et de leurs mœurs, ils sont 
même physiquement peu propres au service militaire 
quand ils y entrent dans un âge déjà avancé, que ré- 
cemment on leur a permis d'envoyer des enfants dans 
les bataillons de Cantonnistes pour qu'ils puissent y re- 
cevoir une bonne éducation militaire. Mentionnons aussi 
que ces enfants sont élevés dans leur religion; mais que 
pour ce qui regarde le service, on ne tient aucun compte 
du sabbat el. des autres pratiques religieuses des juifs. 
On dit que ces enfans juifs deviennent presque toujours 
de bons et courageux soldats. 

Sur les 65 à 70 millions d'hommes, qui obéissent 
au sceptre russe, 40 à 45 millions dont 34 millions de 
Grands-Russes, sont soumis à la conscription. D'après 
ce que nous venons de dire, il suffit d'examiner le ca- 
ractère des Grands -Russes sous les rapports ethnogra- 
phique et militaire, pour avoir une idée exacte du sol- 
dat russe en général. 

Il est un fait commun à toutes les tribus qui sont 
soumises à la conscription, c'est leur peu de penchant 






335_ 

belliqueux et leur crainte excessive du métier de soldat. 
Il n'y a peut-être que les Sarmates, les Tatares cl les 
Caucasiens qui fassent exception à cette règle. 

La tribu prédominante et la grande majorité de 
celles qui lui sont alliées, semblent destinées par la 
nature à former plutôt une nation pacifique de commer- 
çants, d'industriels, de paysans et de pâtres qu'une 
nation militaire appelée à dominer sur le monde. Aussi 
il serait difficile de découvrir dans l'histoire russe des 
exemples, si fréquents dans celle de l'Occident, servant 
à prouver que ce pays n'a fait la guerre que par amour 
pour la gloire militaire. Les expéditions russes semblent 
toujours tendre à un but déterminé, quelle qu'en soit 
la nature ou sublime, ou vulgaire. Les conflits des 
Russes avec les Polonais et les Tatares, démontrent 
clairement que les premiers ont été incités à prendre 
les armes, non par humeur guerrière, mais par leur 
sentiment religieux et national, qui avait été violemment 
blessé par leurs voisins belliqueux; plus tard la poli- 
tique conquérante et commerciale s'en mêla. 11 est vrai 
que cette politique était celle des CzatS et non celle du 
peuple, les Cosaques exceptés; mais puisqu'on sait que 
le Czar n'est que l'incarnation de la volonté nationale, 
on peut dire encore que cette politique conquérante 
n'était pas inspirée par une ambition guerrière, mais par 
la nécessité qu'avait reconnue le Czar de donner au pays 
une frontière maritime. La guerre n'était donc qu'un 
mal nécessaire et non une affaire de goût. N'est ce pas 
comme une justice poétique que les Tatares et les Po- 
lonais, ces deux peuples qui autrefois ont fait aux Russes 
des guerres si continuelles et si injustes, sdht actuelle- 
ment soumis aux armes de ces derniers, et que les 
tribus guerrières obéissent à la tribu pacifique. 

Cent traits servent à prouver l'esprit pacifique qui 
caractérise ce peuple, que nous qualifions si souvent de 
grossier, cruel et barbare, et qui est animé des senti- 
mens les plus délicats. 



336 



D'abord le Russe n'a point l'humeur querelleuse: 
même dans l'ivresse il n'a que des larmes et des ca- 
resses, et ne provoque jamais aucune rixe. Il est vrai 
que les coups se donnent fréquemment en Russie, mail 
alors c'est un châtiment que le maître inflige à son es- 
clave et le père à son fils; quelquefois c'est une espèce 
de plaisanterie dans les familles. Des voies de fait qui. 
en Allemagne, semblent un accessoire indispensable de 
toute fête populaire, sont excessivement rares en Russie. 
Aucun Russe ne porte des armes, à moins qu'elles n'ap- 
partiennent à sa condition; le Russe connaît aussi peu 
l'orgueil que cause au Turc, à l'Arabe, au Polonais et 
même au garde- bourgeois Allemand le yatagan, l'épée 
ou le fusil, que la joie féroce d'un spadassin espagnol 
qui cache son poignard sous son manteau. 11 est 
vrai que la noblesse a emprunté la mode du duel à 
l'Allemagne et à la France, comme elle a adopté le 
frac et le menton rasé; mais cette mode n'a pu s'in- 
troduire dans les moeurs du peuple, qui admet tout 
au plus une espèce de boxe, comme spectacle, et non 
comme moyen de vider une querelle. 

On ne connait pas en Russie les combats d'ani- 
maux, quoique le pays possède des ours et des loups: 
on n'entretient pour son agrément que des pigeons. 

Rref, le Russe ne comprend pas que le combat par 
lui-même, les dangers, les querelles et les rixes, puissent 
avoir quelque chose d'attrayant. Il n'y a rien de plus 
opposé au caractère russe (pie de porter les armes pat 
amour du métier; il n'a pas la moindre envie de de- 
venir soldat. 

Toute*; ces observations se trouvent confirmées par 
le système de recrutement russe. Remarquons d'abord 
que Pierre 1 er , qui avait appris en Europe le métier de 
la guerre, établit la conscription obligatoire à une époque 
où les tacticiens de l'Occident adoptaient l'enrôlemenl 
volonlaire, comme le système de recrutement le plus 
convenable, au point de vue politique et militaire. Quelle 



337 



différence entre les Allemands et les Russes! Les pre- 
miers ont fourni des mercenaires d'élite, non seulement 
aux armées de leur pays, mais encore à celles des 
princes étrangers. Les mœurs de la Russie n'étaient 
pas favorables à l'institution des lansquenets. La Russie 
despotique adopta dès la lin du XViïI ème siècle la con- 
scription, système qu'à la fin du XIX émc les jacobins 
crurent avoir inventé ou renouvelé des Romains, et qui est. 
proclamé actuellement dans l'Europe continentale comme 
l'attribut principal des nations libres. 

La loi de recrutement de Pierre I er forme encore 
aujourd'hui la base essentielle de la conscription russe. 
A cette époque, ou un peu plus tard, la noblesse fui 
exemptée du service, partout où elle y avait été obli- 
gée antérieurement. De nos jours, elle est libre de 
toute obligation, mais il existe une contrainte indirecte 
qui la pousse à entrer dans le corps des officiers ou 
dans l'administration civile. Tout noble qui ne parvenait 
pas au premier grade d'officier, ou à la XIV emc classe 
des emplois civils , restait mineur (Nêdorosl). Tout fils 
de gentilhomme, dont le père et le grand-père n'ont pas 
atteint à ce grade, perd ses titres de noblesse et rentre 
dans la classe des Odnodvorzi; alors il ne peut plus pos- 
séder d'âmes, il est obligé de vendre celles qu'il a re- 
çues en héritage ou de les céder à l'état, dans un dé- 
lai déterminé. L'usage qui permet que de tels Odnod- 
vorzi et leurs descendants, s'ils entrent volontairement 
au service, en justifiant de leur origine, recouvrent leurs 
privilèges de noblesse, ne fait qu'atténuer la contrainte 
sans la faire disparaître. Outre la noblesse, il y a encore 
certaines classes de bourgeois qui sont exemptes de la 
conscription ainsi que certaines colonies, comme le pays 
des Cosaques, les provinces transcaucasiennes, le Caucase, 
la Finlande, la Bessarabie, toutes les tribus nomades de la 
Sibérie, les Tatares de la Crimée etc. Certaines relations 
de familles entraînent aussi des exemptions personnelles. 
La conscription s'effectue d'une manière très origi- 

F.ludcs sur In Russie. Vol. 111. 22 



338 



iwle. Elle prend d'abord pour base le chiffre des Ame* 
de révision c.-à-d. le total des contribuables qui, lors 
de la plus récente révision, se sont trouvés faire partie 
d'une seigneurie etc. Elle peut être regardée comme un 
prélèvement de tant et tant d'àmes sur chaque millier 
d'Ames de révision. Selon les besoins, le contingent 
A prendre sur chaque millier d'Ames est plus ou moins 
considérable. Donc, s'il est ordonné une levée de 5 
recrues sur mille Ames, un seigneur qui, lors du der- 
nier recensement possédai* 2000 Ames, devra fournir 
10 recrues; la même régie s'applique aux Voloslt (com- 
munes des pavsans de la couronne, composées chacune 
d'environ 3000 Ames). Des fractions qui en résultent 
sont compensées à la conscription suivante. L'armement 
est effectué au moyen d'une taxe pécuniaire, qui jadis 
,,'élail évidemment 'qu'une prestation en nature. Actuel- 
lement celte taxe est fixée à 33 roubles et l'état se 
charge de l'armement. 

Il n'est point nécessaire que les recrues fassent 
partie de la commune qui les fournit: l'état n'en ré- 
clame qu'un nombre déterminé qu'il reçoit sans ditfi- 
culté, pourvu qu'ils possèdent les qualités physiques 

convenables. . , . 

Autrefois les Seigneurs-propriétaires avaient le droit 
de désigna ceux de leurs pavsans qu'ils voulaient livrer 
A la conscription; naturellement ils choisissaient de pré- 
férence ceux qui leur paraissaient faibles, débauchés ou 
intraitables. C'étaient «les sujets qui procuraient bien 
peu ( |c prolits à leurs maîtres et dont la cession pou- 
vait parfois être considérée comme un véritable avan- 
tage. Il ne faut pas nier non plus que beaucoup de 
propriétaires cupides et pervers ne se soient servis de 
ce droit, pour exercer toutes sortes de vexations, d ex- 
actions, de cruautés et d'iniquités. Aujourd'hui les meil- 
leurs propriétaires ont adopté le tirage au sort que le 
^vernemçnt « introduit dans les Volosti et qui devait 
^ enéraliser de plus en plus. Mais, chose étonnante, 



339 



on prétend que le sort est toujours assez prévoyant pour 
désigner les paysans, dont, le propriétaire aime à se dé- 
barrasser. Les individus qui semblent devoir donner le 
plus faible Obrock, sont ordinairement choisis pour être 
soldats. On use de procédés analogues chez les Ve- 
losli; seulement ici la conscription frappe de préférence 
les familles qui possèdent le plus grand nombre d'âmes. 
Un système à peu près analogue se pratiquait, en 
Prusse, du temps de l'ancienne constitution cantonnale; 
il s'est maintenu en Autriche jusqu'à nos jours. En 
Angleterre, ce sont surtout les vauriens qui entrent dans 
l'armée, et les remplaçants français (80,000, dit-on, sur 
environ 400,000) ne sont pas non plus les meilleurs cito- 
yens; et cependant tous ces soldats passaient et passent 
encore pour être exeellens. Si les codes militaires de 
l'Occident prononcent comme punition d'une foule de 
délits, la défense de porter la cocarde nationale et de 
servir désormais dans l'armée; un grand nombre de dé- 
lits qui, en Allemagne, entraînent la détention dans les 
forteresses, ne sont punis, en Russie, que par l'obli- 
gation de porter l'uniforme militaire. En un mot, en 
Russie, il y a des condamnations au service mi- 
litaire. Auparavant, les régimens recevaient ainsi 
beaucoup de grands criminels; aujourd'hui ces derniers 
sont envoyés d'abord dans les compagnies de discipline 
du ressort de l'arme du génie, ce qui équivaut à la dé- 
tention dans les forteresses et dans les bagnes. Ce- 
pendant il y a encore beaucoup de délits qui entraînent 



pour 



leurs auteurs l'obligation de servir. 



Nous n'en- 



tendons pas parler ici de la dégradation des officiers, 
mais de certaines contraventions aux règlemens de po- 
lice, le vagabondage, la filouterie, la débauche éhontée 
etc. fournissent aux régimens une foule de mauvais su- 
jets, entr'autres des Bohémiens. 

Les hommes de 17 à 30 ans, qui se rendent cou- 
pables de ces crimes et délits et de quelques autres 
encore sont envoyés à l'armée; et même immédiatemenl 

22* 



nuoilMi 






340 

après la constatation du fait. A la conscription sui- 
vante, on déduit do chiffre des recrues qu'ont à fournir 
les seigneurs et les Volosti le nombre des sujets en- 
voyés à l'armée, dans les circonstances sus -mention- 
nées. On voit donc par là tpie l'armée russe, abstrac- 
tion faite de sa lâche militaire, réalise encore un sys- 
tème pénitencier. 

Il faut encore mentionner une autre catégorie de 
recrues, celle des remplaçons ou volontaires (akholnik); 
ces derniers sont chèrement payés par les paysans riches 
que le sort a désignés pour devenir soldats. Du mo- 
ment où on pareil marché est conclu, jusqu'au jour de 
l'enlrée au service, le remplaçant se fait souvent le 
tyran des paysans qui l'ont acheté. 11 les menace de 
s'enfuir, et les paysans emploient tous les moyens de 
séduction pour le retenir près d'eux. Ils lui amènent 
des filles, le conduisent aux promenades, et le comblent 
de toutes sortes de cajoleries. Jusqu'au jour du départ 
le remplaçant vit in dulcijubilo, dépense presque tou- 
jours son argent et cherche à s'esquiver. Ces merce- 
naires sans conscience désertent souvent de leur régiment 
et se réfugient au-delà de la frontière ou près des Sta- 
roverzi La comtesse Novosil/off, née Orloff, s'était 
chargée du soin de régler ces sortes d'affaires pour le 
compte de ses pavsans. Le prix étant fixé à 2,500 roo- 
hles, le remplaçant n'en touchait qu'une petite partie; 






ne autre partie était versée dans 
pagine, pour lui faire une petite ren 
aux lombards, pour 



la caisse de la com- 
te. Le reste était placé 
lui être remis avec les intérêts, a 



^expiration de son temps de service. La comtesse re- 



cul un ordre, en re 
eouvernement imita. 



compense de cette institution, que 



II 



avança 



vo 



lont 



ure 



iiu se 



somme par le pi 



goùU 



i; 



usse n 



it 2,500 roubles pour tout 
lentait, et se faisait rembourser cette 
êmier paysan qui avait besoin d'un ren* 

océdé a été peu 
lime ni à se faire soldat, ni à voir 



plaçant. Cependant il parait que ce pr 



son argent entre les mains des en 



nployés 



Cette insti- 



341 



hl i; on _ c'est là le point principal — .supprima ce qui 
attirait autrefois les mauvais sujets dans les rangs de 
l'année, C.-à-d. le plaisir de toucher une forte somme 
d'argent; elle suppose donc des remplaçons honnêtes et 
ménagers, ce qui est une contradiction in adjecto. 
Dans l'Ouest et le Nord de la Russie, ce ne sont que 
les Polonais et les Finlandais qui font le métier de 

remplaçons. 

Certaines conditions entraînent l'exemption de ser- 
vice. Quand une famille n'a qu'une âme mâle, celle-ci 
ne peut être soumise à la conscription. Des individus 
sans familles, comme p. ex. des orphelins, des enfans 
trouvés etc. n'y sont pas soumis non plus, et c'est là 
un eexceplion dont nous ne pouvons comprendre le motif. 
Tout père qui a 3 enfans, est également exempt du ser- 
vice; et cette raison contribue essentiellement aux ma- 
riages précoces qui sont si fréquens en Russie. Quel- 
quefois ces mariages ne font qu'aggraver les malheurs 
qu'entraîne la conscription, attendu que les pères qui 
ont moins de 3 enfans, sont impitoyablement arrachés à 
leur famille. Ce ne sont que les enfans qui naissent 
après cette époque qui sont élevés comme Cantonnistes 
aux frais de l'Etat. Les enfans nés antérieurement, ap- 
partiennent au Seigneur du village ou restent dans les 
Volosti. La femme du soldat peut se remarier, quand 
elle n'a pas de nouvelles de son mari pendant 3, ou 
selon d'autres pendant 5 ans. Si une femme met au 
inonde un fils avant l'expiration de ce terme, fut-ce 
deux ans après le départ du mari, ce fils appartient à 
l'Empereur comme Cantonniste. 

Quels sont donc les élémens que la conscription 
fournit à l'armée? D'abord des malfaiteurs, des vaga- 
bonds*), des mauvais sujets; puis dp s individus stupides, 



*) Les hommes d'expérience, en Allemagne, savent très bien ce que 
je ne mentionne ici que pour des jeunes théoriciens, c'est que 
ces deux catégories d'individus peuvent, grâce à une bonne disci~ 



342 



paresseux cl faibles; enfin et en dernière ligne seulement 
de bons ouvriers. La conscription ne fait qu'cnlevi i 
l'écume du pays pour la jeter ensuite clans l'année. 
Mais tous ces élémens se ressemblent sur un point . 
c'est qu'ils n'ont pas le moindre goût pour la carrière 
îles héros. Autrefois la conscription était ordinairement 
accompagnée de scènes de violence et de désespoir. 
Des hommes qui se croyaient menacés, se réfugiaient 
dans les forêts ; les paysans et les soldats armés de bà- 
lons et de cordes se mettaient à leur poursuite, et alors 
les collisions sanglantes n'étaient pas rares. Les con- 
vois de recrues étaient gardés avec plus de soin que 
nos convois de criminels; dans les temps les plus re- 
culés, il était rare que ces recrues arrivassent au dépôt 
sans être enebainées. Depuis ce temps, beaucoup de 
refermes oui été réalisées; la condition du soldat s'est 
améliorée, le temps de service a été abrégé, et l'esprit 
militaire commence à s'éveiller dans le peuple. Cepen- 
dant les édita sévères*) publiés contre ceux qui cachent 
des recrues coupables de désertion, prouvent sulfisain- 
ment que le peuple a encore beaucoup d'antipathie pour 
l'état militaire, et qu'il est toujours disposé à prendre 
parti pour les déserteurs. Les infirmités simulées sont 
partout fréquentes, mais l'abus qu'on entait, en Russie, 
dépasse toute croyance, et prouve en même temps la 
finesse naturelle de ce peuple. H n'est pas rare qu'un 
individu désigné pour la conscription, soit porté devant 
la commission militaire accompagné de toute sa famille 
et tout enveloppé de couvertures de lit, comme un mo- 
ribond. Une demi-heure après, nous le retrouvons en 
bonne santé et à demi-nu, par suite de la visite des mé- 
decins, assis dans la neige et pleurant sur son nouvel 



pline, produire d'excellens soldats; en Russie, elles fournissent 
même les meilleurs soldats. 
*) Une famille qui cache une recrue en doit fournir deux, si elle n'a 
paa des individus propres au service, les deux plus coupables de 
ses membres sont envoyés en Sibérie. 









343 

état qu'indique son beat rasé. Gtot que le médecin 
( .l ni ,é de L'inspection des recrues, ne s'est pas la.sse 
tromper par tout l'appareil de cette maladie feinte - 
on dit que parfois des raisons d'argent sont plus effica- 
ces pour prouver l'infirmité d'un individu - ; il a tait 
g0 rtir le robuste garçon de son entourage de couvertu- 
res l'a trouvé bien conformé, et le terrible mot lob (le 
|nml) n 'est pas plutôt prononcé, que cet ordre* est 
aussitôt mis à exécution. En peu de mois, le faux mo- 
ribond est devenu le plus superbe troupier qui ait ja- 
mais marché au bruit du tambour. Mais d'abord le gar- 
çon pleure sur son sort; son père, sa mère, ses frères 
et ses sœurs, souvent même sa femme et ses enlans, 
prennent congé de lui comme d'un mourant et les fem- 
mes font entendre les mêmes lamentations dont elles ont 
coutume d'entourer les cercueils de leurs parens. A 
Moscou, on montre une pierre où les recrues prennent 
pour toujours congé de leurs femmes. Aussi assure-t-on 
que les fruitières qui y sont si nombreuses, appartiennent 
toutes à la catégorie de ces veuves. 

Un pareil système de recrutement est en pleine 
contradiction avec tout ce que les théoriciens de l'Alle- 
magne moderne exigent de l'individu, dont l'école de 
l'armée doit faire un guerrier. C'est à peine s'il fournit 
des hommes d'un physique convenable, cependant, a cet 
égard, les inconvénients sont moins grands qu'on ne 
pourrait le supposer, pareeque la race des Grands-Russes 
est en général fortement constituée. Quant aux qualités 
morales, il paraît qu'en Russie, on n'attache guère de prix 
à la moralité générale des recrues, et qu'on abandonne a 
une discipline sévère, et armée des moyens de correction 
les plus énergiques, le soin de maintenir la moralité 
spéciale nécessaire dans l'état militaire. Il est vrai qu'en 
Russie, personne ne songe à considérer le service mi- 
litaire comme un honneur du plus grand prix. Au 
contraire, les hommes exemptés du service trouvent leur 
position aussi honorable que pleine d'agrémens. 



344 



En (in de compte, les Russes sont-ils de mauvais 
soldais? L'histoire nous autorise à admettre le contraire. 
Du reste, on n'a pas même besoin de connaître l'histoire 
russe pour comprendre que le système sus-énoncé ne 
produit pas nécessairement de mauvais soldats. Le tiers 
des étrangers enrôlés dans l'armée de Frédéric-le-Grand, 
se composait de vagabonds; (on dit même que dans la 
guerre de sept ans, la moitié de l'armée était formée de 
pareils élémens) et d'abord les communes et les seig- 
neurs -terriens ne livrèrent à la conscription que les 
individus qui leur étaient à charge. 11 existe un pro- 
verbe allemand qui dit: „ Jean-Pierre n'est bon à rien, 
donc il sera soldat;" et les fables de Cellert font foi, 
que de son temps, les pères imposaient à leurs mau- 
vais sujets de fils l'obligation de servir dans l'armée 
comme avant.- dernier moyen de correction; le dernier 
venait immédiatement après, c'était de leur faire épouser 
de méchantes femmes. Si en effet, le conscrit russe 
lient le milieu entre le misérable qui est envoyé en Si- 
bérie pour cause de crimes graves et l'individu fortuné 
que son maître ou sa commune ne veut pas laisser 
partir, le mode de recrutement adopté en Angleterre, 
bien que différent de celui de la Russie, donne à peu 
près les mêmes résultats. Il est vrai que dans l'armée 
de Frédéric-le-Grand le bâton et le fouet étaient en usage, 
comme le cal o'nine dans l'armée anglaise, et le bâton 
(comme on aime à s'exprimer en Allemagne d'une ma- 
nière très inexacte, le knout) dans celle de la Russie. 
On voit donc par là que la Russie et l'Angleterre ont 
tout simplement maintenu le système disciplinaire et 
économique de nos ancêtres. On n'y tient pas compte 
des considérations que la théorie allemande fait valoir, 
pour compenser les inconvéniens du système prussien, 
qui soumet à la conscription des hommes dont les ser- 
vices, dans un emploi civil, fourniraient à l'état les 
moyens suffisans pour entretenir trois soldats à leur place; 
on pense dans ces pays qu'un mauvais citoyen peut, à 



345 



l'aide d'une discipline rigoureuse, devenir nn bon soldat. 
H est impossible de nier que les deux états n'aient fait 
des expériences qui justifient leur opinion. „Mais", 
disent les théoriciens allemands, „Iéna et l'histoire de 
1813 confirment la nôtre." Mon Dieu! que de consé- 
quences ne veut-on pas tirer en Allemagne des événe- 
mens de 1806 et de 1813. Un Allemand a déjà quelque 
peine à suivre ces raisonnemens ; que peut- on attendre 
d'un Anglais ou d'un Russe? Soyons équitables et met- 
Ions ces erreurs sur le compte de leur peu de dis- 
positions philosophiques; c'est la pratique qui abuse 
ces nations ignorantes et retient leur esprit dans les 
chaînes du préjugé! 

Autrefois la conscription annuelle s'opérait simul- 
tanément dans toute l'étendue de l'empire, ce qui était 
incommode sous plus d'un rapport. La population est 
si faible dans certains districts, que les commissions 
militaires et les convois de recrues avaient à faire de 
longs trajets avant que de parvenir à réunir une poignée 
d'hommes. Voilà pourquoi, en 1834, l'empereur Nico- 
las partagea l'empire en deux moitiés, qui ne devaient être 
soumises qu'alternativement à une conscription bisan- 
nuelle; d'abord on distingua une moitié septentrionale 
et une méridionale; mais depuis 1839, la ligne de sé- 
paration passe entre les parties orientale et occidentale 
de l'empire. On avait l'intention de lever tous les deux 
ans cinq hommes sur mille dans chaque moitié. Depuis 
que l'empereur Nicolas n'a pas seulement augmenté le 
chiffre de l'armée, mais qu'il s'attache surtout à main- 
tenir l'effectif au grand complet, les charges de la con- 
scription, dit-on, pèsent plus lourdement sur les popu- 
lations. Il est vrai que l'établissement des réserves a 
fait accroître le chiffre de la conscription, dans une pro- 
portion supérieure à celle des bons ouvriers, qui se 
forment, grâce à cette institution. D'un autre côté la 
guerre du Caucase coûte beaucoup d'hommes. 

11 est positif que la proportion de 5 sur 1000, n'a 



346 

pas toujours été observée depuis 1836. Aussi les Ou 
kases de conscriplion sont-ils ordinairement précédés 
d'un préambule explicatif et en quelque sorte justificatif. 
Les deux moitiés sont ainsi divisées: 

Moitié orientale. 
Wologda, kostroma, Jaroslaff, Wladimir, Moskwa, 
Kalouga, Toula, Riiisan, Tamboff, le pays des Cosaques 
du Don, le Caucase, Astrakhan, Ssaratoff, Pensa, Nijni- 
Novgorod, Samara, Ssimbirsk, Kasan, Wiâtka, Perm, 
Orenbourg, Tobolsk, Tomsk, Jéniseisk, Irkoutsk. 
Moitié oecidentale. 
Arkhangel, Olone/., Pétersbourg, Novgorod, Twer, 
Smolensk, Pskoff, Esthonie, Livonic, Courlande, Wilna, 
Ôrodoo,*) Minsk, Witepsk. MohilefT, Volhynie, Kieff, 
Podolic, (herson, la Tauride, Jckateiinoslaff, Poltava. 
Tschernigoff, Orel, Koursk. Kharkoff. 

L'oukase impérial qui fixe le chiffre du contingent 
est ordinairement publié en été; la conscription com- 
mence en novembre et doit être terminée au 1" janvier 
suivant. Quelquefois des gouvernemens sont dispensés de 
fournir leur contingent, par suite d'une mauvaise récolte; 
le chiffre du continrent qu'ils auraient du fournit leur 
est porté alors en débet pour les levées futures; mais ces 
dettes ne sont pas toujours acquittées. Les colonies 
militaires du sud fournissent tous les deux ans 8 hommes 

sur 1000. 

Les levées ordonnées par le gouvernement ont ete: 

en 1836. Pour les 2 moitiés de l'empire à la fois (ce 

qui n'est qu'une exception) sans la Géorgie 

et la Bessarabie . 5 sur 1000 h. 

1837. Pour la moitié méridionale. . 5 sur 1000 h. 

1838. Pour la moitié septentrionale 6 sur 1000 h. 

1839. Pour la moitié occidentale . . 5 sur 1000 h. 

1840. Par exception, pour les deux 

moitiés à la fois et cela: 



*) Bialystok appartient actuellement à Grodno. 



347 



pour 25 gouvernemens .... 6 sur 1000 h. 
22 '' „ 5 sur 1000 h. 

4 nouvernemens étant dispensés pour cause de mau- 
vaise récolte, la moyenne a été de 5 sur 1000 h. 
On voit donc que chacune des deux moitiés a 
fourni tous les 2 ans 7 hommes et i environ sur 1000 
hommes, au lieu de 5 sur 1000 comme l'indiquait le 

projet: 

Par suite des fréquens mouvemens de troupes qui 
oui eu lieu pendant les années 1848 et 1849, à cause 
des expéditions en Hongrie, en Valachie, en Transylva- 
nie et surtout du choléra, on a dû effectuer en 1849, une 
levée de 8 sur 1,000 dans la moitié occidentale, et de 
4 hommes sur 1.000 dans la moitié orientale, dont ce 
n'était pas le tour. 

De pareils oukases répandent toujours le deuil et 
la consternation; la noblesse subit de grandes pertes 
(les Sehéreméteff, les Demidoff et les Orloff ont sou- 
vent à fournir plusieurs centaines de recrues; les famil- 
les perdent leurs meilleurs ouvriers, leurs pères et leurs 
hères. Le nombre des mauvais sujets, qui possèdent les 
qualités physiques nécessaires pour entrer au service, 
n'est pas assez, grand pour réaliser le chiffre de troupes 
demandé par l'Empereur. 

Dès que le conscrit a les cheveux tondus et la 
barbe coupée, il est considéré comme séparé de sa fa- 
mille. On ne le met plus aux fers comme cela se pra- 
tiquait jadis, mais on risquerait beaucoup à le renvoyer 
provisoirement dans ses foyers , comme en Allemagne, 
pour le rappeler plus tard. La tentation serait trop forte 
pour les Russes, qui trouvent partout de l'occupation 
ou souvent les moyens de se cacher, d'autant plus que 
ces hommes, tout en aimant leur patrie, n'ont pas le 
moindre attachement à leurs foyers. 

Les premiers temps du service sont les plus durs 
pour le conscrit, et le désespoir s'empare souvent du 






348 



jeune soldai. Il est vrai que le bâton n'est pas assez 
terrible pour le Grand-Russe , pour que son éducation 
puisse se faire sans une quantité considérable de coups; 
mais beaucoup d'officiers m'ont affirmé que les Russes, 
après avoir fondu en larmes, lors de leur entrée au corps, 
se résignent bientôt assez gaiment à leur nouvelle con- 
dition. On doit encore savoir que les Russes pleurent 
avec plus de facilité que les Allemands. Ce qui con- 
tribue encore à aggraver la situation du conscrit, c'est 
qu'il doit adopter un genre de vie tout-a-fait nouveau. 
La chevelure et la barbe, l'orgueil et souvent l'objet de 
la vénération des Grands-Russes, tombent sous le rasoir; 
il n'y a que la moustache militaire qui reste, le cafetan 
doit céder la place à l'uniforme étroit et à la capote; 
et tout cela se passe au milieu de la saison rigoureuse. 
Quant à la nourriture, qui du reste n'est pas mauvaise, 
elle ne parait, .meilleure qu'aux Russes-Blancs, aux Let- 
tes, aux Estlioniens et à d'autres peuplades qui se 
nourrissent très misérablement: le Grand-Russe est ha- 
bitué à une meilleure nourriture que l'ordinaire des trou- 
pes. Il faut encore ajouter qu'il est dans le caractère 
de la nation russe de ne pas prendre soin de la santé. 
Aussi les immenses proportions de mortalité observées 
chez l'enfance, ne doivent pas être expliquées, par un 
manque d'affection, mais par une insouciance fataliste. 
Or, quand des parens russes négligent leurs enfans, com- 
ment l'officier russe devrait-il se soucier de la santé des 
recrues? Il ne faut donc pas s'étonner que la mortalité 
fasse tant de ravages parmi les nouvelles levées de trou- 
pes. D'après des ouvrages militaires, qui toutefois ne 
nous paraissent pas complètement dignes de foi, cette 
mortalité autrefois a du, dans la première année, frap- 
per la moitié de toutes les recrues; actuellement encore, 
elle atteindrai! le tiers: cependant cette dernière asser- 
tion nous paraît fausse et exagérée. L'empereur Nico- 
las, accordant à cet objet une sollicitude toute particu- 



349 

Hère'), est parvenu, par des mesures d'hygiène, à dimi- 
nuer sensiblement les proportions de mortalité.' Récem- 
ment encore, on a lu dans les journaux que l'opération 
de la coupe des cheveux ne doit plus être d'un usage 
aussi général qu'auparavant. Ceci prouve que la solli- 
citude de l'Empereur est infatigable et nous donne 
lieu d'espérer que cette énorme consommation d'hom- 
mes") diminuera de plus en plus. La sagesse de l'Em- 
pereur peut réaliser encore bien des réformes dans cette 
matière, en habituant les officiers à porter plus d'intérêt 
à la santé de leurs soldats, et eu donnant plus de soin 
à la composition du personnel des chirurgiens militaires 
et officiers de santé. 

Jusqu'ici on a dit peu de bien de la pâte dont, en 
Russie, on forme des héros. Quand, en fin de compte, 
elle est bien levée et qu'elle produit des hommes meil- 
leurs sous le rapport de la moralité, il ne suffit pas 
d'attribuer ce fait à ce qu'elle a été pétrie par des mains 
impitoyables, qu'elle a été mise dans des formes solides 
et que le boulanger ne s'est pas soucié de laisser lom- 



•) L'empereur Nicolas a donné une attention particulière au recru- 
tement en général et particulièrement à la situation des recrues 
dans la première période de leur service. A l'époque de la con- 
scription, un aide-de-camp de l'Empereur est envoyé dans chaque 
gouvernement pour surveiller toute cette opération, accueillir les 
réclamations, et empêcher toute espèce d'ahus et de malversation 
de la part des autorités locales. 

Les recrues reçoivent actuellement un ordinaire plus fort et 
meilleur que les soldats. En marche, on leur donne par exception, 
une fourrure et de bonnes chaussures. 

*«) On pense communément que cette énorme consommation d'hommes 
est générale dans toute l'armée; mais cette supposition trouve beau- 
coup de contradicteurs, qui soutiennent que la mortalité dans l'ar- 
mée russe — le Caucase excepté — n'est pas plus considérable 
qu'ailleurs. Nous aurons plus tard occasion d'examiner ce point 
plus en détail. Un homme très compétent dans ces matières et 
qui a parcouru notre ouvrage , affirme que le chiffre des pertes 
ci-dessus mentionné, même pour les temps antérieurs, est beau- 
coup trop élevé. 






350 



ber les uns dans la cendre et de laisser brûler les autres. 
On aurait certainement tort d'attribuer au bâton seul tous 
les bons résultats de l'éducation militaire russe, soil 
qu'on le fasse par antipathie ou par prédilection pour 
cet instrument d'une importance incontestable. C'esl 
que les Russes apportent dans l'armée non seulement 
certaines aptitudes physiques, mais encore des sentiment 
élevés et des instincts profonds, qui donnent à la 
grandeur militaire d'un peuple une base beaucoup plus 
sure que L'humera fantasque des nations prétendues 
rières. 

Avant tout, il faut mentionner ici les qualités du 
peuple russe qui découlent du sentiment religieux. L'u- 
nion intime des idées de Dieu, du Czar et de la patrie 
qui existe dans l'esprit d'un peuple, dont le sentiment 
religieux n'a pas été égaré par les prédications de sec- 
taires, produit dans les troupes un enthousiasme d'une 
profondeur, d'une force et d'une durée, qui auraient fait 
honneur aux soldais de Mahomet. Si le Russe ne se 
bat point par inspiration chevaleresque, il se bat par 
obéissance pour le Czar ou pour Dieu, par amour pour 
la Sainte Russie et la nationalité russe. Comme autre- 
fois les juifs, les Russes ont la conviction religieuse, 
d'clre le peuple élu de Dieu. Le calme stoïque que 
montre le soldat russe au moment du danger, provient 
de sa foi profonde dans sa mission, et dans la récom- 
pense céleste qui l'attend. 

Ces sentimens religieux et le caractère de la natio- 
nalité slave, produisent encore une antipathie très mar- 
quée pour toul ce qui est étranger, antipathie qui con- 
tribue sans doute à fortifier l'esprit militaire. 

L'élasticité slave, l'opiniâtreté, la vanité, l'adresse. 
la souplesse et l'esprit d'association des Russes — quelle 
base pour l'esprit de corps! — doivent encore être 
portés en compte. 

Enfin il faut rappeler les aptitudes physiques des 
Russes, la vigueur de leurs nerfs, de leurs os, et de leurs 



351 



muscles: ce dernier point sert à expliquer la passion 
,1c tous les Russes de faire de longs voyages, passion 
à laquelle ils satisfont dans de si vastes proportions, 
que l'anatomie constate chez les Russes un développe- 
ment des jambes et des poumons beaucoup plus fort 
que celui des bras. Voilà donc un peuple de la plaine, 
,lonl les habitudes sont celles, que les tacticiens de l'Oc 
rident savent si bien apprécier dans les recrues tirées 
«les montagnes. Tous ceux qui savent ce qu'il coûte 
de peine, dans les armées allemandes, pour habituer à 
la marche les habitans des plaines, et combien souvent, 
une course précipitée a causé des bémorragies aux 
hommes les plus robustes, seront d'autant plus portés 
à apprécier du point de vue militaire ces aptitudes des 
Russes qu'ils cherchent, comme le maréchal de Saxe, 
la cause de la victoire dans les jambes. 

11 sera encore question dans cet ouvrage de la ma- 
nière dont on développe les dispositions morales et phy- 
siques des soldats russes, pour les approprier aux exi- 
gences du service militaire. 

La répartition des recrues dans l'armée s'opère d'après 
des considérations toutes militaires. On commence par 
constater les besoins des régimens, et une sorte de recru- 
tement territorial n'a lieu qu'autant que l'on dirige les 
recrues sur les dépôts les plus voisins des localités où 
s'est fait le recrutement. Par suite de la mobilité de l'ar- 
mée, ce système produit déjà un mélange de natio- 
nalités différentes. Les régimens de la Carde et après 
eux les autres corps d'élite (grenadiers, cavalerie, cui- 
rassiers, dragons,) prélèvent les individus les plus grands 
et les plus robustes"), en sorte que la Petite-Russie 
fournit principalement des hommes pour la cavalerie. 
Du reste, on n'est pas très scrupuleux quand il s'agit 



') Tanski affirme que ce prélèvement ne s'effectue pas directement, 
c.-à-d. que les (iardes se recrutent dans les grenadiers, mais ef- 
fectivement ce recrutement s'opère dans la ligne. 



:..*..•--■. 



E 



352 



d'assigner aux individus les places qu'ils doivent occuper; 
on ne tient aucun compte de leurs goûts ou de leurs 
dispositions. D'ailleurs, de pareils égards sont superflus 
vis-à-vis des Russes qui, habitués qu'ils sont à recevoir 
d'en haut toutes leurs inspirations, et sûrs de leur apti- 
tude à toutes choses, attendent tranquillement qu'on leur 
dise ce qu'ils ont à faire. C'est ainsi qu'après une in- 
spection très superficielle, on fait celui-ci tambour, celui 
là hautbois, un troisième grenadier ou mousquetaire, 
un quatrième chasseur ou soldat du train, sans leur de- 
mander s'ils ont des connaissances musicales, s'ils savent 
tirer, ou conduire une voiture. La maxime de Pierre 
I er , que l'homme est propre à tout, est justifiée de la 
manière la plus évidente par l'armée russe. On assure 
à la vérité que les exercices du tir ne présentent pas des 
résultats satisfaisans, mais peut-être doit-on en attribuer 
la faute à la méthode d'instruction et non aux recrues. 
Les trajets que les recrues ont à faire pour rejoindre 
leurs régimens sont parfois très longs; cependant quand 
les lettres militaires, dans l'Ami des soldats, parlent d'une 
durée d'un an et demi, de pareilles assertions sont évi- 
demment exagérées. 

Les sections actives des différens corps ne reçoivent 
de recrues que quand ces dernières ont passé par les 
exercices de la section de dépôt; cependant elles les 
reçoivent souvent directement. 

Le temps de service est de 22 ans pour la Garde, 
de 25 pour les autres troupes, et de 20 ans pour les 
conscrits des colonies militaires. Autrefois le soldai 
devait passer tout ce temps sous les drapeaux; on don- 
nait beaucoup moins de soins qu'à présent au bien-être 
des troupes, et il parait qu'une bien faible partie de ceux 
qu'on avait enlevés à leurs familles, revoyait leurs 
foyers. La plus grande partie succombait avant l'expi- 
ration du temps de service; le reste incapable d'exercer 
une profession quelconque entrait dans les corps des 
invalides ou des demi-invalides, ou cherchait à gagner 






353 



son pain par les industries plus on moins misérables 
qui s'exercent dans les grandes villes, et qui consistent 
à passer la plus grande partie dn jour à attendre des 
commissions; quelquefois, ils se faisaient portiers, agcns 
de police etc. — Le retour dans les foyers, présente 
encore de grandes difficultés, quand le soldat libéré a 
jadis appartenu à la classe des serfs. Le propriétaire 
est obligé d'entretenir un serf pauvre et incapable de 
Bftffner sa vie; mais il est exempt de toute obligation 
envers un soldat libéré. En revanche, on accorde cer- 
tains avantages à ces soldats, quand ils veulent s'établir 
dans les communes des Odnodvorzi et dans celles des 
paysans de la couronne; un certain nombre d'entr'eux 
sont envoyés dans de nouvelles colonies et dans celles 
des Cosaques, principalement dans celles de l'Ou- 
ral, de la ligne du Caucase et des lignes du Danube. 
Le gouvernement perçoit une taxe extraordinaire de 6 
roubles, en faveur de chaque recrue levée dans une com- 
mune libre, pour en former un capital qui doit servir 
plus tard à l'établissement du soldat libéré dans la même 
commune. Enfin les nombreux établissemens de bien- 
faisance et les couvents sont obligés d'accueillir les 
soldats libérés qui ne pourraient être placés dans les 
établissemens des invalides, dont le nombre s'est con- 
sidérablement augmenté dans les derniers temps. Le ser- 
vice des palais, des hôtels des cadets etc. est presque 
toujours confié aux invalides de la Garde. D'autres in- 
valides sont répartis dans tout l'Empire, par petites 
sections qui sont adjointes à la Garde de l'intérieur 
ou mises à la disposition des commandans d'étapes ; 
quelquefois ils doivent escorter des recrues et des pri- 
sonniers, servir d'ordonnances etc. Dans les salines, 
on trouve aussi des piquets d'invalides chargés de la 
police. 

La condition des soldats a été essentiellement mo- 
difiée par suite du système des congés indéfinis, in- 
troduit de 1833 à 1840 par l'empereur Nicolas. Nous 

EluJts sur la Riiisic. Vol, III. 23 



354 

avons déjà dit plus haut que ce système a donné nais- 
sance à certaines formations de la réserve et de la Land- 
wehr. Voici les principes de ce système relativement 
aux individus. 

Le congé indéfini est un droit et non une obliga- 
tion pour certaines catégories de soldats, de sous-offi- 
ciers et même d'ofliciers. 

Quant à ce qui concerne les soldats, ceux-là seuls 
ont droit au congé qui ne sont pas entrés au servie.' 
par suite d'une condamnation et qui. pendant la durée 
du service, n'ont commis aucun crime grave. En re- 
vanche, chaque condamnation pour crime, entraine 
l'obligation de rester encore 25 ans dans le service 

actif. , 

On ne mentionne que les troupes actives et les ba- 
taillons de ligne, comme ayant droit au congé. Il pa- 
raît donc que les corps, formant ce qu'on appelle la 
Garde intérieure, en sont exclus. Aussi se recru- 
taicnl-ils autrefois, comme les vieux bataillons de gar- 
nison, de soldats qui ne paraissaient plus suffisamment 
propres au service de campagne. 

Le droit au congé diffère suivant que le soldat 
appartient à la moitié occidentale ou à la moitié orien- 
tale de l'empire et aux colonies militaires. Les indivi- 
dus de la l" e catégorie obtiennent ce droit après 10 ans 
de service, ceux de la seconde après 15 ans. Il résulte 
do là que les permissionnaires des colonies militaires ap- 
partiennent encore à l'armée 5 ans après avoir reçu leur 
con-é, ceux de la moitié orientale 10 ans après, et ceux 
de Fa partie occidentale 15 ans après. Quand ils font 
partie de la Garde, ce terme est réduit de 3 ans. Cette 
répartition si inégale des charges du service trouve une 
compensation dans le fait, que les permissionnaires de 
la moitié occidentale et des colonies, sont encore de 
temps en temps convoqués pour participer aux manœu- 
vres des troupes de réserve, tandisque ceux de la par- 
lie orientale ne sont rappelés sous les drapeaux, que 



355 



si l'armée est mise sur pied de guerre. Dans ce cas, 
ils font partie des 3 ira " et 4 ôn,cs bataillons des troupes 
aclives. — Les recrues de la moitié orientale peinent 
obtenir leur congé après six ans de service, en raison 
de graves intérêts de famille. 

Pour décider la question de savoir, si tout ce sys- 
tème de réserve répond à l'intention de pouvoir disposer, 
en cas de guerre, d'un plus grand nombre de troupes 
exercées que l'on n'en entretient en temps de paix, il 
faut attendre l'épreuve d'une guerre. Un rapport présenté 
par le ministre de la guerre, en 1839, constate que 
168,000 individus de cette catégorie exercent dans tout 
l'empire des professions civiles. Depuis cette époque, 
leur nombre a encore augmenté et parait devoir dépasser 
le chiffre que l'on avait fixé auparavant. D'un autre 
côté tout le monde sait, que les relevés des troupes 
existantes en temps de paix, contiennent toujours un 
grafld nombre d'individus qui sont impropres au service 
de campagne. Il est vrai qu'en 1848 une partie de 
la réserve (peut-être la l ére levée?) appelée sous les 
drapeaux, a fourni 60,000 h. à l'armée active, et 90,000 h. 
à la réserve. Les pertes ne peuvent être constatées que 
quand les 2 levées*) sont convoquées simultanément, 
et pour un temps de service prolongé. Avant qu'une pa- 
reille épreuve ait eu lieu, il est impossible de porter un 
jugement exact sur la valeur de cette organisation. Il y a 
bien des personnes, surtout parmi les militaires fran- 
çais et anglais, qui ne partagent pas toute la confiance 
que l'on met dans la Landwehr prussienne, pour le cas 
d'une guerre sérieuse. Tout ce qu'on peut dire pour 
ou contre cette dernière institution, peut aussi s'appliquer 



") Les deux levées ensemble fournissent 213,000 h. à la grande armée 
d'opération. 

Autant qu'on en peut juger par cette convocation partielle de 
1849, ce système a été couronné d'un succès éclatant; cependant 
il n'aura à subir une épreuve sérieuse, que lorsque la convoca- 
tion sera générale. On voit qu'il y manquait encore 63,000 h. 

23* 



_356_ 

plus ou moins à l'armée russe. Ce qui es! certain, c'est 
qu'on ne se mettra pas de sitôt d'accord sur la théorie: 
d'un autre côté, il n'est |>as moins sur, qu'on se presse 
trop en Allemagne de trouver dans certains événemens 
récens la solution satisfaisante de eette question; il fau- 
drait pour cela des preuves plus manifestes. 

H est un point sur lequel tous les hommes eom- 
pétens sont d'accord, c'est que le système des congé* 
eQ Russie, a exercé une influence très salutaire sur l'état 
de sauté de l'armée. Une décroissance importante des 
cas de maladie, constatée depuis cette époque, est gé- 
néralement attribuée tant aux autres réformes réalisées 
par l'empereur Nicolas, qu'aux congés qui permettent 
aux soldats de prendre plus de soin de leur santé. 

Quant au coté économique de cette institution, on 
doit se demander combien de bons ouvriers ce système 
enlève à l'industrie du pays, question éminemment inv 
portanle parce que, en Russie, les travailleurs sont plus 
demandés que le travail. 11 est naturel que ce système, 
destiné à augmenter le nombre des soldats exercés, en- 
traîne nécessairement nue augmentation du nombre des 
rtcrues exigé en temps de paix; quand il s'agit de la 
■M.erre là question devient pins compliquée. Ce qui 
est évident, c'est que depuis l'adoption de ce système 
les charges «le la conscription, malgré l'accroissement 
,| ( . la population en Russie, sont devenues plus lourdes, 
,., l,. contrôle sévère que fait exercer l'Empereur sur 
l'effectif de l'armée, n'a pas peu contribué à ce résultat. 
Evidemment celle augmentation du chiffre de la con- 
scription .«'est pas la conséquence du système lui-même, 
mais ,1,. l'intention que l'on a eue d'augmenter l'armée 
e „ vue d'une guerre, et il est positif que le système 
des congés a réalisé cette intention avec moins d'incon- 
véniens, que ne l'aurait fait une augmentation directe de 
Tanné,' permanent,-. De ce point de vue il est incon- 
testable, que chaque soldat qui rentre 13 ou 15 ans plus 
tôt dans ses foyers, pour se vouer à une profession m- 



357 

duslriellc, constitue an véritable avantage pour le pays. 
Cet avantage devient plus grand encore par suite des 
soins que, comme nous l'avons dit déjà, les soldats 
peuvent prendre de leur santé. 

Du reste, les opinions étaient très partagées sur 
l'utilité de ce système, considéré sous le point de vue 
économique. Les uns soutenaient qu'il ne rendait au 
pays que des individus, qui n'avaient plus ni aptitude ni 
goût pour le travail, et qu'il lançait sur les campagnes un 
prolétariat, qui jusqu'ici n'avait été connu que dans les 
grandes villes. Il est certain que les premiers congés 
ont fait rentrer dans le pays une niasse de vieux mili- 
taires, ce qui d'abord a dû produire une impression peu 
favorable. Aussi dans les dernières années l'opinion 
publique s'est sensiblement modifiée à ce sujet, et il y 
a des personnes qui affirment que les mécontents ap- 
partenaient toujours à la classe des fabricants, parce 
que les permissionnaires étaient impropres au travail des 
fabriques, tandis qu'ils pouvaient être utilement emplo- 
yés à la campagne. Ainsi plusieurs propriétaires leur 
ont donné de petites portions de terres et du travail, 
qui leur permettent de se créer une existence assurée. 
Les mêmes personnes ajoutent, que la démoralisation 
des troupes, causée par une si grande quantité de crimi- 
nels, n'est pas aussi grande qu'on le suppose générale- 
ment, et que, grâce à la discipline militaire, les soldats 
contractaient toutes sortes de bonnes habitudes. Il est 
difficile de démêler ce qu'il y a de vrai dans ces asser- 
tions-, mais d'un côté l'empressement avec lequel, en 
1848 les conscrits sont venus, au 1" appel, se ranger 
sous les drapeaux, et de l'autre le petit nombre de dé- 
lits et de crimes dont les permissionnaires se sont ren- 
dus coupables, semblent militer en faveur de ce système. 
Il est naturel qu'un grand nombre d'officiers se plai- 
gnent que les régimens ont beaucoup perdu, en prétendant 
que la durée du service est trop courte, pour pouvoir 
faire d'un Russe un bon soldat, et que l'esprit de corps 



^■H^H 



i 



358 



souffre par suite de l'augmentation des jeunes soldats*) 
Bien qu'il soit vrai, que le Slave a besoin d'un plus 
long temps de service que le militaire d'origine romane 
et germanique pour sortir de l'état de recrue (c'est un 
fait reconnu même en Autriche); bien qu'on n'ait pas 
lieu de partager l'opinion si généralement répandue en 
Allemagne et en Suisse, sur la durée de l'instruction 
militaire, on peut admettre que 10 à 15 ans suffisent 
pour achever l'apprentissage militaire des Russes, qui 
sont si souples à la discipline. Du reste, on sait que 
de pareilles critiques ne manquent pas à toutes les in- 
novations, et qu'elles ne se résignent pas à attendre 
l'épreuve de l'expérience. On n'a point oublié sans doute 
qu'en Angleterre les Martinets se prononcèrent contre 
la réduction à 10 années du temps de service, tandis- 
qu'aujourdhui on s'accorde à reconnaître, que cette ré- 
duction a servi à améliorer les élémens de l'armée. En- 
core n'avait-on pas besoin dans ce pays de se préoccu- 
per de la réserve. 

On sait assez, généralement que le service, en Rus- 
sie, est soumis à des formes disciplinaires d'une rigueur, 
qu'on ne connaît plus en Allemagne depuis la mort du 
premier électeur de Hesse; mais il est moins connu que 
ces formes sévères et rigides ont été originairement em- 
pruntées à l'Allemagne. Les formes plus faciles et plus 
souples que la France moderne a introduites dans le 
monde militaire, se sont immobilisées sous l'influence 
des vieilles coutumes, quoique la tactique militaire russe 
ait subi, comme ailleurs, une transformation complète. 
Dût-on retrouver dans l'armée russe certaines traces du 
pédantisme, qui jadis régnait dans toutes les armées de 
l'Europe: il est certain que l'armée russe a été préser- 
vée de tous les essais, faits pour introduire sous le pré- 



*) Du reste, cette augmentation ne peut être très considérable, puis- 
que la moitié des permissionnaires reste dans le régiment, à l'état 
de réserves. 



359 



texte de réformes ingénieuses des manières eyniques et 
contraires à la bonne discipline, essais qui ont été faits 
m Allemagne par des novateurs, que nous voudrions dési- 
gner comme pédans dans un sens opposé*). L'opinion 
d'après laquelle les habitans des pays septentrionaux, 
pour devenir de bons soldats, doivent être assujettis à 
des formes qui font disparaître jusqu'aux signes exté- 
rieurs de leur caractère individuel, ont encore beaucoup 
de partisans parmi les officiers allemands. Eh bien! ce 
système se trouve complètement appliqué en Russie, 
soit pour des raisons de théorie générale, soit pour îles 
motifs qui s'expliquent par le caractère national. 

Il résulte de la souplesse et de l'obéissance em- 
pressée des Russes, ainsi que du maintien rigoureux de 
la discipline, qu'il est impossible de rien voir de plus 
uniforme que les troupes russes. La moindre partie de 
l'habillement, la démarche, les manières, l'expression 
même des physionomies semblent être les mêmes chez 
tous les soldats. Ce phénomène est plus saillant en- 
core dans les régimens de la Garde, où l'on réunit par 
compagnies les soldats ayant des cheveux blonds et. des 
yeux bleus, et ceux ayant des cheveux et des yeux 
bruns; mais en dehors même de cet arrangement, les 
faits ne laissent pas que d'être très surprenants. Il n'y 
a que l'empire de la mode qui pourrait amener, en Oc- 



*) Ordinairement on entend par pédanlisme militaire un excès d'exac- 
titude et de rigueur dans l'observation des formes disciplinaires. 
Des militaires de quelqu'expérience comprendront facilement ce 
que nous voulons dire par pédanlisme dans le sens opposé. En 
effet, des gens qui ayant entendu dire, que tel ou tel militaire 
distingué a négligé telle ou telle forme, qui s'opposait à ses in- 
tentions, croient faire preuve d'esprit, en repoussant toutes les for- 
mes disciplinaires, qu'ils qualifient de minuties, de farces et de 
vieilleries militaires, tandis qu'ils sont tout simplement trop bornés 
pour apprécier les avantages de ces institutions , et infectés de la 
contagion du pédantisme; car il faut se rappeler que ce mal, 
comme tous ceux qui attaquent l'esprit ou le coeur, se manifeste 
sous différentes formes. 



360 

rident., une uniformité aussi complète dans L'expression 
des figures, que celle produite dans les troupes russes 
par les formes disciplinaires. Il y a conformité abso- 
lue dans la manière, dont Ivan et Alexis portent la main 
à leur casquette, relèvent la tète en arrière, raidissent 
les jambes, tendent les muscles du visage, lèvent les 
s eux, pour l'aire le salut militaire. Ils n'ont tous qu'uni 
manière unique de répondre à l'ordre qu'ils reçoivent, 
leur slouschawus („j'obéis!" comme les Prussiens disent: 
„à vos ordres" — ZU Befehl). Du reste, cette confor- 
mité repose sur le caractère national. Les Grands-Rus- 
ses se montrent dans toutes les relations de la vie or- 
dinaire, comme une race parfaitement homogène ; le lan- 
gage de ces 34 millions d'âmes, à quelques légères nuan- 
ces de dialectes près, est le même au Nord et au Sud, 
à l'Est et à l'Ouest, dans les classes supérieures comme 
clic/, le peuple. 

Le service militaire, en Russie, exige une obéissance 
absolue et empressée, telle <pic bien que prescrite en 
théorie, elle n'a pas été réalisée depuis l'époque des Ro- 
mains. Le caractère national des Russes s'y prête mer- 
seilleusement, par suite du respect profond que chacun 
porte à l'autorité établie. Ce peuple si ingénieux exé- 
cute tous les ordres qu'on lui donne, sans songer à en 
l'aire la critique; le soldat, moins que tout autre, n'ose 
s'enquérir du pourquoi. ,.C'est l'ordre (prikas)," est la 
réponse invariable, que donne tout soldat russe, quand 
on lui demande pourquoi il se trouve a tel ou tel poste, 
pourquoi il fait ceci ou cela. On cite une foule d'aner- 
dotes pour prouver, que celte obéissance passive con- 
fond souvent., d'une manière ridicule, la lettre d'un or- 
dre avec son esprit. S'il ne s'agissait pas de soldats 
russes, on serait, souvent tenté de penser à cette sub- 
ordination dérisoire des Ecossais, qui portèrent leurs cu- 
lottes au bout de leurs bayonnettes , parce qu'on leur 
avait ordonné de porter des culottes. On raconte qu'un 
jour un vaisseau, ayant à bord beaucoup d'officiers, ve- 



' 



361 



iianl à sombrer sur la Neva, l'ordre fui donné aux sol- 
dais de sauver l'équipage. Alors comme on leur avait 
dit: „ Sauvez d'abord les officiers de la Garde" ils 
demandèrent à cbaque individu qu'ils voyaient s'en- 
foncer: „Etes - vous un officier delà Garde?" L'eau 
qui déjà pénétrait dans la bouche de ces malheu- 
reux, les empêcha de répondre, et on les laissa se 
noyer. — Une autre fois , par un temps de sécheresse 
et de poussière, la place d'exercice à St. Pétersbourg 
devait être arrosée pour une revue. Il survint une 
pluie torrentielle, mais les soldats continuèrent d'arro- 
ser, car „ c'était ordonné." On entend répéter partout 
ces anecdotes et beaucoup d'autres de ce genre; mais 
il ne faut pas jurer qu'elles sont vraies. Car si il y a à 
St. Pétersbourg beaucoup de gens d'esprit, le nombre 
de ceux qui aiment à entendre des récits piquants, est 
plus grand encore. Ces traits toutefois portent une em- 
preinte caractéristique. Les hommes de l'Occident se 
rient de ce pédanlisme. Mais quand on apprend qu'un 
soldat russe, lors d'une inondation, ne quitta point son 
poste, bien que l'eau lui montât jusqu'au menton, et 
qu'il y périt bravement, parce qu'il n'avait pas été relevé, 
on commence à se douter de la force immense contenue 
dans l'obéissance des Russes. On cite une foule de ces 
traits caractéristiques ; nous n'en citerons que deux, qui 
nous sont garantis d'une manière authentique et nous sem- 
blent éminemment propres à caractériser l'esprit des soldats 
russes. Pendant le siège de Varsovie, deux grenadiers 
étaient en faction. L'un, récemment entré au service, s'a- 
dressant à l'autre qui était un vieux troupier, et lui mon- 
trant les redoutes des Polonais: „Que penses-tu, frère? 
lui demanda-t-il, prendrons-nous cette redoute?" — „Je ne 
le pense pas, répondit l'ancien, elle est trop forte." „Mais, 
objecta l'autre, s'il nous est ordonné de la prendre?" 
■ — „Oh! alors, c'est autre chose, si cela nous est or- 
donné, nous la prendrons." — Lors de l'incendie du 
palais -d'hiver, un prêtre s'élance à travers les appartc- 



362 

mens embrasés, qu'il traverse et se dirige vers la cha- 
pelle pour sauver le saint ciboire. Il réussit à s'en em- 
parer et s'en retourne précipitamment, quand il aperçoit 
à travers la fumée, un soldat de garde dans le corridor: 
„ Viens avec moi, lui crie-t-il, ou tu vas périr." — 
„Non, répond le soldat, je suis de garde, mais donne- 
moi la bénédiction." Il demeure inébranlable dans sa 
résolution, le prêtre lui donne sa bénédiction, et ne 
parvient à se sauver qu'à grande peine. Quant au sol- 
dat, on n'en entendit jamais plus parler. Cette sou- 
mission du soldat russe n'a-t-elle pas quelque chose du 
caractère antique? Chaque officier de quelque expérience 
sera disposé à tolérer les petits inconvéniens d'une telle 
ohéissance, au prix des immenses avantages qu'elle peut 

produire. 

Si le caractère national des Russes est la source d'une 
soumission si dévouée et qui rappelle les temps des lé- 
gions romaines, le bâton de son côté joue en Russie 
on rôle encore plus important qu&le sarment"), qui autre- 
fois dans son alliance avec la fierté romaine, produisit 
la bravoure des Romains (virtusj. Nous avons déjà dit 
qu'on calomnie la bravoure des soldats russes, quand on 
ne l'attribue qu'au bâton, mais c'est faire une injure 
encore plus grave au bâton, que de le considérer comme 
le destructeur de toute vertu militaire. 

Il se peut que l'emploi du bâton cause de grands 
inconvéniens dans les pays où les classes soumises à 
la conscription, se trouvent portées par leur éducation 
à regarder ce châtiment comme une flétrissure. L'hon- 
neur est essentiellement une affaire de sentiment, par- 
tout c'est une notion variable et relative. Si le bâton 
anéantit tellement le sentiment de l'honneur chez les 



On 



») C'était l'instrument qui servait à châtier les soldats romains 
voit done que les Romains n'avaient nullement l'opinion que le 
bâton pût corrompre l'armée. C'est ce qui peut consoler les Rus- 
se» du mépris des moralistes allemands. 



363 



soldats, qu'après un pareil châtiment, ils ne font plus 
que végéter dans un état d'abrutissement et de désespoir; 
si le point d'honneur des bons soldats ne leur permet 
pas de servir avec les mauvais sujets qui ont reçu des 
coups mérités, alors en effet, il vaut mieux renoncer à 
l'application de ce châtiment. Les Français sous le mi- 
nistère du comte de St. Germain, prétendent avoir fait 
cette expérience; et ils ont abandonné depuis ce temps un 
moyen de correction qui, outre la peine de mort, semble 
être le seul qui puisse, dans des circonstances critiques, 
répandre une terreur salutaire et ramener à la discipline 
une soldatesque démoralisée. Il est curieux de constater 
que la révolution française, tout en faisant preuve de 
dédain pour les mœurs romantiques et de respect pour 
les institutions romaines, sous le rapport de la discipline 
militaire, a pris pour modèle la licence des temps che- 
valeresques. On sait que l'expérience de la guerre et 
}a sagesse de quelques généraux distingués ont dicté 
plus tard les lois pénales de l'armée française, écrites 
avec du sang et exécutées avec une rigueur inexorable. 
Gouvion de St. -Cyr n'hésite pas à reconnaître, que la 
suppression du châtiment corporel, a laissé dans le sys- 
tème pénal tle l'armée française une lacune regrettable. 

Les idées de la révolution française, répandues dans 
tout l'Occident, ont amené la suppression complète du 
châtiment par le bâton dans quelques-unes des armées 
allemandes. 11 en résultera nécessairement, que pour main- 
tenir la discipline, on sera bientôt forcé, comme nos 
voisins de l'Ouest, de punir par le hagne et le boulet 
en temps de paix, et par la fusillade en temps de guerre, 
des crimes que nos aieux, certainement moins avancés 
que nous, punissaient de 100 coups de verge. Les hom- 
mes les mieux intentionnés parmi les abolionistes, n'ont 
pas compris que l'alternative, à proprement parler, n'était 
pas posée entre battre ou ne battre pas, ou battre ou 
réprimander, mais entre battre ou fusiller. 

En Russie, les idées modernes n'ont trouvé accès que 



B^^^HHHBHi 



364 



clic/, quelques nobles, qui ont reçu une fausse éducation. 
et elles se cachent depuis la panique de 1825 et de 1830. 
Si déjà en Allemagne ceux qui connaissent les habitudes 
des basses classes, regardent comme une absurdité que 
des hommes, qui sont accoutumés de mêler à tous leurs 
plaisirs l'assaisonnement des coups qui, étendant l'appren- 
tissage ont eu occasion de se familiariser avec le bâton 
de leurs maîtres, tandisqu'ils considèrent la détention 
dans une maison de correction comme une flétrissure 
ineffaçable, que ces mêmes hommes, disons-nous, apyfc 
avoir endossé l'uniforme soient, sous prétextes d'hurat- 
nité et de point d'honneur, condamnés aux travaux for- 
cés, au lieu de recevoir une bonne volée de coups, il est 
sûr qu'une pareille méthode appliquée à l'année russe, 
serait le comble du ridicule. Nous avons déjà yu que 
l'armée, à certains égards, représente une institution pé- 
nitencière; mais eu outre on ne trouve dans le carac- 
tère national russe aucune trace de la fiction senlimen- 
lale, en vertu de laquelle les hommes de l'Occident 
trouvent plus d'agrément à recevoir un coup d'épée ou 
une balle, qu'un coup de bâton. - Le Russe du peuple 
ne voit dans des coups que des coups, rien de plus, 
rien de moins. Parmi les Grands -Russes tout pouvoir 
social fait respecter son autorité par des coups, qui du 
reste, n'altèrent en rien ni les affections, ni l'amitié. 
Tout le monde donne des coups, le père bat son fils, 
le mari sa femme, le seigneur territorial ou son inten- 
dant les paysans, sans qu'il en résulte de l'aigreur ou 
de la rancune. Le dos même des Russes est habitué 
aux coups et pourtant le bâton est encore plus sensible 
aux nerfs de leurs dos qu'à leurs âmes; les coups leur 
sont douloureux, ils servent à les amender, quand ils 
sont appliqués avec justice. Tous les officiers affirment, 
que le bâton finit par corriger les vauriens les plus en- 
durcis: c'est donc absolument le contraire de ce qu'on 
débite en Occident sur les effets du bâton. La déser- 
tion, en présence de l'ennemi, est punie ailleurs par la fu- 






365 

sillade et en Russie par le passage, trois fois renouvelé, 
sens les baguettes de tout un bataillon; ce qui parfois peut 
faire un total de 3000 coups. La robuste constitution 
des Russes leur fait supporter ordinairement ce rude châ- 
timent; encore faut-il observer qu'en Russie, on frappe 
beaucoup, mais pas trop fort*). Il est hors de doute 
que le Russe, si on lui en laissait le choix, préférerait 
le maximum de ce châtiment à la peine de mort, ou 
même à dix ans de travaux forcés d'après le système 
allemand. Voici une anecdote caractéristique, dont on 
a garanti l'authenticité à l'auteur de ce livre: un officier 
d'origine allemande avait condamné deux soldais à recevoir 
chacun 50 coups. Ce châtiment fut appliqué au premier, 
qui était un mauvais sujet. Quand arriva le tour de 
l'autre, qui était un soldat d'une conduite jusqu'alors ir- 
réprochable, l'officier lui adressa ces paroles: „vois-tu 
bien, Ivan, tu as bien mérité les 50 coups, mais comme 
tu t'es toujours bien conduit jusqu'ici, je te ferai grâce, 
en me contentant de te faire sentir encore une fois la 
o-ravité de ta faute." — „Eh mais, Batiouschka, répliqua 
le soldat, fais-moi plutôt donner les 50 coups?" 

Le knout, qui forme comme on sait, aux yeux de 
certaines gens la quintessence de la Russie, n'a jamais 
été employé comme châtiment militaire, même avant qu'il 
fût entièrement supprimé. A quelques exceptions près, 
il n'était infligé qu'à de grands criminels avant leur dé- 
part pour la Sibérie, et pour des crimes qui, antérieu- 
rement au mouvement abolitioniste de nos jours, au- 
raient été punis de mort partout ailleurs. On sait que 
depuis quelque temps, il est tout à fait supprimé. 

Il paraît que l'ame sensible de ce peuple, qu'on se 



*) Autrefois, en Angleterre, 999 coups de cal o'nine formaient le 
maximum du châtiment, qui était regardé comme équivalent de la 
peine de mort et entraînaient presque toujours les plus graves in- 
firmités. Il est vrai que les coups de baguette ne sont pas aussi 
dangereux que des coups consciencieusement appliqués au patient 
placé sur un échafaudage. 






366 



pliât à nous représenter comme grossier et barbare, a 
de tout temps senti pour la peine de mort une aversion 
beaucoup plus grande que les nations germaniques et 
romanes. On n'y a recours que pour le crime de haute 
trahison qui, dans un pays où les idées de Dieu, du 
Casai et de la patrie se confondent si intimement, consti- 
tue naturellement le plus abominable de tous les forfaits. 
Si jusqu'ici nous nous sommes appliqué à défendre 
l'usage du bâton en Russie, nous ne saurions approuver 
l'extension qu'on lui a donnée. Cet usage est encore 
aussi général en Russie, que dans les anciennes arnaées 
de la Prusse et de la liesse, contre lesquelles le poëte 
allemand Se urne a fait une satire mordante, bien qu'in- 
juste sous certains rapports*). L'application de ce châ- 
timent est, même dans de vastes proportions, laissé à la 
discrétion des simples officiers. Un simple lieutenant 
peut ordonner 150 coups, un colonel peut aller jusqu'à 
500; dans cet état de choses, il n'est pas impossible que 
la passion ou la mauvaise humeur ne sévisse contre 
de prétendus crimes, qui n'ont pas été commis. 

Il est vrai que cet inconvénient est moins sensible 
en Russie que partout ailleurs, par suite du respect tout 
filial que le Russe accorde à ses supérieurs, officiers ou 
seigneurs territoriaux; de plus de pareils inconvéniens 
paraissent plus nuisibles en théorie, qu'ils ne le sont en 
réalité. Néanmoins les hommes de l'Occident ne peu- 
vent pas ne pas considérer cet arbitraire comme un véri- 
table mal. 

On dit que l'empereur Nicolas est du même avis ; 
mais il sait qu'en dépit de sa toute puissance, il est 
dangereux de modifier de vieilles habitudes. 11 faut con- 
naître à fond la situation de la Russie, pour pouvoir dé- 
cider dans chaque cas particulier, si la suppression d'un 
abus, n'en entraîne pas un plus grave. Ce sont peut- 



*) „Da stehst du Mensch mit deinem Bayonnette 
„Voll eingefuchleller Vermessenheil." 



367 



être ces considérations, qui ont fait hésiter l'Empereur 
à ne laisser appliquer ce châtiment qu'en vertu d'un 
arrêt judiciaire. La nouvelle d'une pareille réforme a 
été souvent répandue par la presse, et un journal ordi- 
nairement bien informé, l'Ami du soldat, la donne comme 
positive. — H est sur que, si l'empereur Nicolas a or- 
donné cette réforme, il saura la réaliser, pourvu que Dieu 
lui conserve la vie. Alors le châtiment du bâton serait 
appliqué en Russie d'après le même système qu'en An- 
gleterre; et si nous ne nous trompons pas, les plus judi- 
cieux parmi les militaires de l'Allemagne, n'hésiteraient 
pas à placer le système pénal de l'armée russe au-dessus 
de celui usité en France, ou même de celui nouvellement 
introduit en Allemagne. 

Du reste, on est autorisé à douter que cette réforme 
puisse avoir, sur les soldats russes, une influence analogue 
à celle qu'elle exerce sur les troupes anglaises, quand 
on apprend que les officiers allemands sont précisément 
détestés par leurs soldats, par la raison qu'ils font ap- 
pliquer les coups d'après un certain système, tandisque 
les officiers russes ne le font que dans des accès d'hu- 
meur et d'emportement. Un soldat anglais ou allemand 
aurait certainement supporté un seul coup arbitrairement 
donné avec moins de patience, qu'une douzaine de coups 
mérités et appliqués en vertu d'une sentence judiciaire. 

D'ailleurs l'usage du bâton devient de plus en plus 
rare, non seulement en vertu des nouveaux règlemens, 
mais encore par suite des changemens introduits dans 
les mœurs. On n'applique plus ce châtiment que pour 
cause d'inconduite, et non pour de légers délits, et c'est 
justement à cause de cela que la crainte du bâton est 
devenue plus grande. 

L'influence des immigrations venues de l'Occident, 
se manifeste clairement dans les exemptions de la peine 
du bâton, qui sont admises dans l'armée russe. Il était 
impossible de soumettre des officiers de l'Occident, dont 
on avait besoin, à la pénalité du bâton. Aussi l'ordre 



^■^^^■■■■■M 



368 



entier des officiers, comme toute la noblesse, est dis- 
pensé de tout châtiment corporel, la peine de mort ex- 
cepléc. On dit (pie sous le règne de Pierre, les Boyard- 
firent encore souvent connaissance avec le bâton impé- 
rial, et l'on sait que parmi les officiers des Cosaquo. 
chez lesquels les anciennes ino'urs se sont mieux con- 
servées que dans l'armée régulière, des réprimandes ap- 
puyées de voies de fait, étaient encore assez, fréquenl ce- 
pendant les guerres de l'indépendance; il se peut que 
cet usage n'ait pas encore complètement disparu de 
nos jours. 

Aucun noble ne peut être battu, soit qu'il porte les 
épaulelles ou qu'il occupe une autre fonction dans l'ar- 
mée (par suite de la dégradation, les nobles servent 
nsse/. souvent comme simples soldats). Les gentilsbom- 
mes ne deviennent passibles du bâton, qu'après avoir 
été dépouillés de leurs titres de noblesse par des con- 
damnations judiciaires qui sont assez, fréquentes. En 
outre des officiers, il y a encore des classes de son* 
officiers et de soldats qui jouissent de l'exemption de 
ce châtiment. H existe donc dans l'armée russe, comme 
dans celles de l'Allemagne, une espèce de classe disci- 
plinaire, qui seule est soumise à la pénalité du bâton, 
avec la seule différence, qu'en Russie les soldats de 
cette catégorie forment la règle, tandis que les exemp- 
tés ne sont que l'exception. 

(Quelques-unes de ces exemptions ne sont dues qu a 
l'Empereur actuel. Pour prouver que ses ordres ne sont 
pas toujours consciencieusement exécutés, mais qu'il est 
fermement décidé à faire respecter les lois, on n'a qu'à 

citer l'exemple du général A qui, il y a quelques 

années, fut traduit devant un tribunal de guerre, pour 
avoir fait infliger le châtiment corporel à des personnes 

affranchies. 

Nous avons déjà parlé, à l'occasion des Cantonms- 
tes, des mariages de soldats. Nous avons dit que le 
gouvernement, loin de les empêcher, les favorise même 



369 



en se chargeât!* en tout, ou en partie du logement et 
de l'entretien des familles. Naturellement ce système 
ne saurait être appliqué aux troupes qui sont continuel- 
lement en mouvement; et pour un grand nombre de sol- 
dats, qui ont pris des femmes avant, d'entrer au service, 
le mariage devient entièrement sans effet. Les femmes 
restent dans leurs foyers et il y a quelques années, on 
comptait 165,000 de ces veuves de convention. Il n'y 
n que les soldats de la Géorgie, de la Sibérie el des 
colonies militaires, qui soient fondés à exiger que leurs 
familles les suivent aux frais du gouvernement : en Géor- 
gie, ce droit s'étend même aux enfans qui sont nés an- 
térieurement à l'époque de la levée, et le gouvernement 
est obligé de racbeter les enfans serfs moyennant une 
somme fixée. Mais alors ces familles sont soumises à 
la discipline militaire, et il y a des gens qui affirment, 
que ce système n'est nullement favorable à la moralité. 
Le gouvernement accorde pour chaque garçon un demi- 
paiok (la ration mensuelle de farine el de gruau); depuis 
l'âge de 14 ans un paiok entier, et l'babillemenl en sus. 
L'entretien des troupes russes est fort décrié en 
Europe, moins à cause de la qualité de l'ordinaire pres- 
crit, qu'à cause des réductions arbitraires que se per- 
mettent les employés de l'administration. Cette opinion 
dut-elle être justifiée par des faits antérieurs, serait as- 
surément injuste, si on voulait l'applique* au temps pré- 
sent. L'auteur de ces Eludes a eu l'occasion d'examiner 
à l'improviste la nourriture des soldats dans diverses 
localités, et il s'est convaincu qu'elle était aussi saine 
qu'abondante. Il ne l'a trouvée mauvaise que dans cer- 
tains lieux du Caucase; mais là l'entretien des troupes 
est très difficile et le C/.ar très loin. 

L'organisation du système des subsistances pour les 
troupes russes offre des particularités, qu'il est impossi- 
ble d'apprécier convenablement, si l'on n'est pas fami- 
liarisé avec YArlel. On désigne par ce mot un fonds. 
appartenant en commun à tous les sous-officiers et sol- 

Elndcs sur la Russie. Vol. III. 24 






DHmMSHnMBMBBi 






370 



dats d'une compagnie, et qui est formé par des retenues 



<l( 



1. 



gouvernement el 
de l'argent que gagnent les soldats par des travaux extra 
ordinaires, travaux qui non seulement sont permis, mais 
même favorisés dans eertaines localités. Tout le pro- 
duit de ces Ira vaux est versé dans YArtel. 

C'est au moyeu de VArlel qu'on fournit aux soldats 
les légumes, le sel, quelques poudres à polir, des char- 
rettes cl des chevaux*) pour le transport des approvi- 
sionnemens de la compagnie. Ce n'est qu'à l'époque 
de sa sortie de la compagnie, que chaque soldat reçoit 
de VArlel la part qui lui revient et qui, dit-on, s'élève 
parfois à 150 roubles. En vertu d'un nouveau règle- 
ment, VArlel est divisé en 2 caisses, dont l'une pourvoit 
aux besoins généraux des soldats pendant la durée du 
service, tandis que l'autre sert à payer les sommes dues 
aux soldats, à l'époque de leur sortie. 

L'administration de ces caisses est confiée à des 
sous-officiers et à des soldats, nommés à la majorité 
des voix. Toute cette institution porte la vive empreinte 
de l'esprit d'association des Russes, mais elle offre aussi 
un moyen très efficace de produire, d'entretenir et d'é- 
lever l'esprit de corps militaire. Originairement issue 
,| u caractère national, elle a été acceptée par le gouver- 
nement, qui la favorise et l'apprécie à sa juste valeur. 
Les fournitures s'effectuent par mois; on compte 

par chaque soldat: 

2 Tscbclvéïik de farine de seigle ou 0,95 du bois- 
seau de Prusse, 
Il Garnit/, de gruau ou 0,09 du boisseau de Prusse, 



») Cette manière de pourvoir à une grande partie du train, repose 
sur une institution très ancienne. Elle avait et elle a encore l'in- 
convénient d'augmenter considérablement le train, mais elle offre 
l'avantage d'être plus favorable à la conservation des chevaux du 
train. Ceux qui connaissent la manière dont les soldats du tram 
ont coutume de traiter les chevaux du gouvernement, sauront ap- 
précier cet avantage. 



371 






12 Vesek d'eau de vie, 

10 livres de viande ou 8,76 livres de Prusse. 

Les compagnies russes cuisent elles-mêmes leur 
pain dans des fours particuliers, que les soldats savent 
construire avec une grande promptitude près des ruisseaux 
et des fleuves, où ils trouvent l'argile nécessaire à la 
construction et l'eau dont ils ont besoin, et pour la con- 
struction et pour la cuisson. De cette manière, l'état 
épargne les frais de transports pour les fours de cam- 
pagne; cependant pour le cas d'opérations très rapides, il 
fournit aux soldats une sorte de pain bis, nommé soukari. 

La ration quotidienne de viande est donc seulement 
de | de livre de Prusse, et c'est de la viande fraîche. 

Le sel est fourni aux compagnies par le gouverne- 
ment au prix de revient. 

La ration journalière de pain est de 4 livres, en 
tant que toute la quantité de farine est employée dans 
la cuisson (1 boisseau de Prusse contient 105,82 émcs de 
livres de farine de seigle; donc 2 Tscbetvérik équiva- 
lant à = 0,95' ;n " : d'un boisseau prussien, donnent = 100.53 
de farine, en y ajoutant \ = 125,661. de pain de seigle)*). 

Comme on a coutume de regarder \ de livre de 
viande comme équivalant à 1 livre de pain, il est évi- 
dent que l'ordinaire prescrit en Russie, dépasse en quan- 



") Le soldat prussien reçoit en campagne par jour: 
j livre de viande ou £ de lard; 
6 onces de riz ou 8 onces d'orge, ou 16 onces de pois secs, 

ou de farine, ou £ de mesure de pommes de terre; 
2 onces de sel. 
Vô de quart d'eau de vie. 
En revanche il subit chaque mois, une retenue de solde de 1 écu %. 
En temps de paix, il reçoit 1 livre \ de pain, en campagne 2 livres. 
Le soldat anglais, dans les colonies, reçoit du gouvernement par jour: 
1 livre de pain de froment ou \ de livre de biscuit; en 
marche, 1 livre \ de pain, ou 1 livre de biscuit. 

Il livre de boeuf ou de porc frais ou salé. 
Le reste est fourni par l'administration du régiment, con- 
tre une retenue en argent sur la solde. 

24* 



, • 


i- 


<D 


OJ 


Js 


{fi 


S-* 


EU, 






o 


13 




"3 




ss 


— 


Im 




1) 


> 


3 

■rr 


i 3 


*H 


■O 


-o 



■■■■MHmi 



372 

lil,' celui des troupes prussiennes et pourrait être con- 
sidéré comme égal à celui «les troupes anglaises, s'il ne 
fallait pas prendre en considération que plus le climat est 
rigoureux, plus il exige que la nourriture soit abondante. 
C'est ainsi par exemple, qu'un paysan de la Russie- 
Blanche peul consommer journellement jusqu'à 7 livre* 
de pain - 6 livres de Prusse - - sans que cela paraisse 
profiler beaucoup à son développement physique. 

D'ailleurs il est impossible de méconnaître, que te 
soldai russe par l'exiguilé de sa solde, est moins en 
état d'aider à son entretien que le soldat prussien; car 
le" premier ne récit en temps de paix que 3 jusqu'à 6 
r(U !blcs 60 Upeks en argent par an*). (Les troup* 
d'élite reçoivent la solde la plus élevée), ce qui tait en- 
viron 1 à 2 francs par mois. Déduction faite des rete- 
nues sus-mentionnées, il résulte que le soldat russe ne 
touche parfois pas un seul kopek de sa solde. ( epen- 
dant, en campagne et dans des circonstances extraordi- 
naires, la somme est portée au double et parfois même 
au triple. Comme on doit présumer que les soldats rus- 
ses ne reçoivent pas de secours de leurs familles (ava# 
tace dont jouissent si fréquemment les soldats prussiens), 
0? comprend que la nourriture des soldats russes, res- 
treinte à l'ordinaire prescrit, doit être fort maigre, sans 
que les employés de l'administration se rendent coupa- 
bles d'aucune fraude à cet égard. 

Néanmoins un homme très compétent assure, que 
le soldat russe vit dans l'abondance, et il justifie celte as- 



•1 Autrefois le soldat russe recevait 12 roubles en papier; ma>s tous 
les traitemens étaient payés en argent, des que les troupes étaient 
en pays étrangers ou dans le Caucase, de manière qu'on leur 
pavait environ 39 francs par an. 

Déjà sons Pierre I", la solde était de G roubles. Le soldat a 
donc subi, en Russie, le même sort qu'en France; son état ne s es. 
pas amélioré en raison de l'abaissement de la valeur Claire. 

Le soldat prussien reçoit une solde annuelle de 31,4 thalers 
(118 francs), le soldat français de 135 à 230 francs. 



373 

serlion par des raisons, qu'il emprunte aux quatre situa- 
lions différentes dans lesquelles peuvent se trouver les 
troupes russes; à savoir: 

1) quand elles sont logées chez les paysans; 

2) quand elles habitent les casernes ou des demeu- 
res fixes; 

3) quand elles sont cantonnées dans les colonies 

militaires du Sud. 

4) quand elles sont concentrées dans de grands 

corps d'armée. 

La majeure partie des troupes actives, surtout les 
6 corps d'infanterie, se trouve presque toujours prête à 
marcher, et logée chez les paysans, qui sont chargés 
de nourrir les soldats, en échange de leurs rations. On 
sait généralement que le soldat n'en souffre pas aussi 
longtemps que le paysan possède encore des provisions, 
qui ne viennent à manquer que très rarement. Aussi 
par de fréquents changemens dans les cantonnemens, 
évite-t-on de trop épuiser les mêmes localités. 

Le corps de la Garde, celui des grenadiers, les 
troupes de garnison et de ligne et les troupes du Cau- 
case, habitent des casernes ou des logemens perma- 
nens. Presque tous les soldats de cette catégorie possè- 
dent de grands jardins potagers, qu'ils cultivent eux-mêmes 
et qui leur rapportent tant de produits, qu'on est géné- 
ralement d'avis que lès soldats russes sont plutôt en 
position de vendre que d'acheter des légumes. Ceci est 
d'autant plus important que la soupe aux choux (Schtschi) 
forme le mets obligé de tout repas russe. Dans les con- 
trées éloignées, le gouvernement permet que les soldats 
travaillent pour le service des particuliers, à la condition 
que le produit de ce travail soit versé dans l'Arlel. 
Quelques garnisons très nécessiteuses ou affligées par 
des maladies, reçoivent des secours de la couronne; c'est 
ainsi que le gouvernement accorde des secours en vin, 
en tabac et en café à certaines garnisons du Caucase. 
En temps de paix, 8 divisions de cavalerie avec 



^^■■■^^■^■■■^■■■^■■■OT 



■■ 



374 



leur artillerie sont cantonnées dans les colonies militai- 
res de Kharkoff el de Khcrson. Leur entretien est a 
la charge des colonies, et ne laisse rien à désirer. 

Les troupes concentrées pour les exercices, manœu- 
vres ou autres opérations, jouissent en partie d'un sup- 
plément de solde, et toutes d'une ration extraordinaire 
de viande, de légumes et d'eau de vie. 

Il est à la connaissance de tout le monde, que les 
officiers de l'Occident qui ont assisté aux grandes ma- 
nu'uvres, et ceux même dont les rapports n'ont été rien 
moins que favorables, s'accordent à constater que l'entre- 
tien des troupes était, très satisfaisant. 

Quant aux besoins de fourrages, le gouvernement 
y pourvoit, soit en les fournissant en nature, soit en 
allouant les fonds nécessaires à cet effet. 

On aurait tort de conclure de l'air languissant des 
soldats russes, qu'ils manquent d'une nourriture suffisante. 
Il est vrai que le soldat, avec son habit étroit et sa 
vilaine capote grise, offre un contraste avec le paysan 
barbu, vêtu d'un superbe cafetan, et l'on doit regretter 
l'impossibilité où l'on croit se trouver de ne pas former 
une armée à l'européenne, avec un costume russe.*) Il 
est vrai encore que le soldat est ordinairement maigre, 
mais il ne faut pas en chercher la cause exclusive dans 
une insuffisance d'alimens, dans des vices, ou dans des 
maladies. On doit se rappeler qu'aucun soldat au monde, 
n'est exposé, même en temps de paix, à plus de fati- 
gues que le soldat russe; alors le connaisseur appréciera 
cette maigreur, comme le Sportsman sait apprécier celle du 
cheval de course, en le qualifiant souvent de good condition. 
On débite des choses fabuleuses sur les maladies 



*) D'ailleurs la capote montre que le climat l'a emporté sur la mode 
Elle est aussi longue que le cafetan et plus longue que la capote 
française ; néanmoins elle forme le costume favori des soldats, l'ha- 
bit ne leur sert guère que d'uniforme de parade ou de gilet. — Pour 
pouvoir marcher avec leur capote, les soldats en attachent les bouts 
à leur havresac. 



375 



qui régneraient dans l'armée russe, mais en effet, ce ne 
sont guère que des fables. Autrefois la situation était 
plus fâcheuse qu'à présent; aujourd'hui la condition des 
soldats est encore assez dure, mais on s'occupe davan- 
tage d'étudier leurs besoins depuis que l'Empereur exa- 
mine avec une grande sollicitude les rapports sanitaires. 
Le personnel des chirurgiens militaires a été sensiblement 
amélioré, et les soldats eux-mêmes peuvent donner plus 
de soins à leur santé, grâce surtout au système des congés. 
Personne ne conteste en Russie que dans l'armée 
du Caucase et particulièrement sur les bords marécageux 
du Kouban et du Terek, comme aux alentours de la 
mer-Noire, les miasmes pestilentiels et les fatigues du 
service, produisent une foule de maladies, qui déciment 
les rangs de l'armée. Bien loin de nier ces faits, on 
les exagère même et dans tous les cercles de la bonne 
société on maudit la guerre du Caucase, parce que les 
officiers n'aiment pas à aller dans ces contrées. 

La Gazette universelle d'Augsbourg a publié, en 1848, 
un article qui se fonde sur les listes des hôpitaux, pour 
calculer les proportions de mortalité dans l'armée active. 
Mais d'abord ce journal porte l'effectif de l'armée trop 
bas, en l'évaluant à 220,000 hommes, puisque suivant 
des communications authentiques de 1833, elle n'est 
jamais restée au-dessous du chiffre de 350,000 hommes. 
Il prend pour base les listes des hôpitaux, sans distin- 
guer si les malades des troupes sédentaires qui ont été 
traités dans ces hôpitaux, ont déjà été déduits du chiffre 
total. D'ailleurs les assertions de ce journal fussent- 
elles justes, il en résulterait que dans une période de 
14 ans, il y aurait eu chaque année en moyenne 140,000 
hommes malades traités dans les hôpitaux, sur un total 
de 220,000, et que la 2G i; " ,e partie des malades aurait 
succombé. (Le dernier chiffre est d'accord avec les 
renseignemens qui ont été fournis à l'auteur de ce livre, 
au sujet des hôpitaux de Moscou). A ce compte, la 
mortalité serait de 6£ par an. Ce chiffre est sans con- 



376 



tiédit, infiniment exagéré*), vu qu'il ne renferme même 
pas les recrues. On a donné à l'auteur, comme la nu. 
venue approximative des pertes annuelles, le chiffre de 






ou 



-K du total; ce chiffre répondrait à peu près à 



v 



ilirit 



eelui donné par la Gazette lïAugsbourg, si 1 on recline 
le chiffre principal. Quant à la signification de ce chiffre 
on l'appréciera, en le comparant avec les pertes que 
subissent les troupes anglaises dans les colonies"): 
Nouvelle -Galles du Sud, Cap de honne Espérance, 

Malle = 1-41 jusqu'à 1. 87 -Jf par an. 

Canada, Gibraltar = 2. „ 2. 21 „ „ 

Maurice = 3. „ » » 

Bombay = 5. 5 „ „ „ 

Jamaïque = 14. 3 „ „ h 

Sierra-Eeone . . . = 48. 3 ,, „ » 

Comme des soldats affectés de maladies chroniques 
sont souvent renvoyés en Angleterre, on voit que la 
moyenne du chiffre de mortalité donné pour la Russie, 
est à peu près égale à celle de Bombay ou de l'Islc 
Maurice, selon qu'on adopte un chiffre plus élevé ou 
pins bas. C'est toujours encore une perte considérable 
pour un pays où la mortalité est en général assez peu 
élevée parmi les adultes. Espérons que la sollicitude 
de l'Empereur parviendra à obtenir, à cet égard, des ré- 
sultais de plus en plus satisfaisants. 

En 1849, le choléra semble avoir fait de grands 
ravages dans les troupes qui se trouvaient alors en Va- 
lachie, en Transylvanie et en Hongrie, ravages qui, 



*) L'air des casernes est très pernicieux au soldat russe; aussi les 
troupes cantonnées dans les campagnes jouissent-elles en général 
d'une bonne santé. Les malades des hôpitaux de Moscou, à l'ex- 
ception des individus grièvement malades, viennent presque tous 
des casernes. Il est donc vraisemblable que le chiffre de la mor- 
talité a été exagéré. 

**) Nous avons fait choix des troupes anglaises pour celte comparai- 
son, parce que sous les rapports de leur composition et du temps de 
service, elles ont beaucoup d'analogie avec celles de la Russie. 



377 



comme nous l'avons dit déjà, onl nécessité de fortes 
levées. Les contrées du Danube et. de la ïheiss ont 
souvent servi de tombeau à des armées entières. Les 
insurgés et les Autrichiens ont également essuyé des 
pertes énormes, c'est donc un cas tout exceptionnel, 
qu'il n'est pas permis de porter en compte. 

Quant à l'ophthalmie granuleuse qui, depuis la cam- 
pagne d'Egypte, a infecté toutes les armées européen- 
nes, elle a attaqué un grand nombre de soldats russes, 
niais elle n'était pas d'une grande intensité. 

Il faut constater encore un fait qui, quelqu'étrange 
qu'il paraisse, n'est que très naturel en Russie, c'est 
que le scorbut fait de grands ravages parmi les équi- 
pages de la flotte de la mer Baltique. 11 est vrai que 
ces marins passent 5 mois à terre chaque année, et que 
cette maladie ne se produit ordinairement que sur des 
vaisseaux qui font de longs trajets; mais il faut obser- 
ver qu'elle se déclare très souvent même à terre, du- 
rant les longs hivers du Nord, qui ne permettent de 
consommer des légumes frais que pendant une courte 
période de temps. D'un autre côté, le long séjour à 
terre que font les marins russes, explique pourquoi ils 
souffrent beaucoup plus fréquemment des poumons que 
les marins des autres pays. 

L'uniforme adopté dans l'armée russe , est malheu- 
reusement celui des troupes européennes. C'est de 
Pierre I er que date l'imitation des modes européennes. 
11 faut supposer qu'un si grand homme n'a combattu 
dans la barbe russe que l'opiniâtreté du caractère natio- 
nal, qui s'opposait à toutes les réformes, parce qu'elles 
venaient de l'étranger. Comme on sait que la barbe, 
en campagne, ne fait que favoriser la malpropreté, les 
hommes de l'Occident, ne la regrettent pas aussi vive- 
ment que les Grands-Russes, mais il est impossible de 
comprendre pourquoi le superbe cafetan bleu ; ce vête- 
ment aussi commode qu'imposant, a dû céder la place 
à l'habit vert si étroit et à l'horrible capote grise, avec 



378 



toute* ses affreuses nuances de couleur! et pourquoi la 
casquette russe a été remplacée par le schako. Ce n'est 
évidemment que parce que l'empire de la mode l'a em- 
porté sur le bon goût et sur les vues d'utilité. 

Thielke rapporte que l'armée russe, sous le règne 
d'Elisabeth, portait encore un costume plus national, 
qui offrait certains avantages sur l'uniforme des armées 
française et prussienne. Pierre III dans son engouement 
aveugle pour Frédéric II, ne fit que l'imiter servilement 
à cet égard. Cependant Caudy raconte, que Paul avait 
encore trouvé certaines traces d'un costume national 
plus approprié au climat, et plus agréable au soldat que 
l'uniforme prussien. Naturellement ces innovations provo- 
quèrent dans l'armée de cette époque une antipathie qui 
n'existe plus de nos jours. Depuis ce temps, on a été 
souvent dans le doute, si les modes militaires de la 
Russie venaient de Berlin, ou si celles de la Prusse 
venaient de St. Pétersbourg; il parait qu'on se copie 
alternativement. Il va sans dire qu'il n'est question que 
de la coupe, car quant à l'étoffe celle des uniformes 
russes est beaucoup plus épaisse que celles des unifor- 
mes prussiens; bien qu'elle n'ait été choisie qu'en vue 
d'un climat rigoureux, elle a été trouvée également utile 
dans les pays plus chauds. 

Autrefois l'habitude de trop serrer l'uniforme a été 
assez, répandue pour produire une foule de maladies de 
foie et d'yeux; mais elle est beaucoup moins générale 
aujourd'hui. Du reste cette habitude n'a pas pris dans 
l'armée les proportions que lui attribue l'étranger , qiu 
ne juge que sur l'apparence. C'est que la taille fine 
des Grands -Russes, et la construction vigoureuse de 
leurs épaules et de leurs poitrines, peuvent facilement 
faire croire aux étrangers qu'ils portent des corsets. 

Chacun sait que la couleur des uniformes dans l'ar- 
mée russe est en général d'un vert-foncé; mais ceux 
des cuirassiers sont blancs, ceux des hussards bleus etc. 
L'armement de l'infanterie consiste en un simple 



379 



mousquet. Le fusil à percussion n'est pas encore d'un 
usage général, il n'y a que peu de bataillons qui aient 
{les armes rayées. En général on n'attache pas au tir, 
en Russie, autant de prix que partout ailleurs. — Les 
bulïleteries sont d'une grande beauté, et se fixent au corps 
par leur souplesse, sans y être retenues par des bou- 
tons. Aussi les soldats se les attachent en un clin- 
d'œil, ce qui permet aux bataillons de pouvoir déposer 
souvent leurs armes pendant les courts intervalles des 
exercices. L'armement de la cavalerie russe diffère de 
celui adopté dans les autres pays, en ce que le I er rang 
des cuirassiers, depuis la guerre contre les Turcs porte 
des lances, que les dragons pour répondre au but de 
leur institution ont des fourreaux de bayonnettes et que 
chaque cavalier, conformément au système inventé par 
l'empereur actuel, porte toutes ses armes (le pistolet, 
le sabre etc.) sur son propre corps, et. ne les attache 
pas à la selle. 

Les chevaux de la grosse cavalerie et de la cava- 
lerie de ligne sont, après ceux de l'armée anglaise, les 
plus grands et les plus beaux de l'Europe. Autrefois 
il n'y avait que de petits chevaux en Russie, et Lord 
Sommerset rapporte, qu'en 1815, les chevaux de la ca- 
valerie russe étaient encore plus petits que ceux de la 
cavalerie prussienne. Le même général revit ces deux 
armées en 1837, et fut surpris de voir que les rôles 
étaient intervertis. On assure que la Garde à che- 
val possède des chevaux d'une taille si imposante, 
qu'on n'en saurait trouver de pareils que clans les régi- 
uiens anglais. Du reste le prix des chevaux indique 
encore aujourd'hui la différence des ressources, dont dis- 
posent les divers pays pour la remonte. Sous le règne 
de Paul, on lirait encore du Holstein tous les chevaux 
pour les cuirassiers. On paie aujourd'hui les chevaux 
pour la cavalerie légère et l'artillerie à raison de 60 rou- 
bles en argent (240 francs), et ceux pour les cuirassiers 
de ligne à raison de 120 roubles. Dans le Hanovre, les 



380 



chevaux de la cavalerie légère coûtent 21 pistoles (440 frs.), 
ceux pour les cuirassiers 25 pistoles (525 frs.) et pour- 
tant les premiers sont plus grands que ceux de l'armée russe. 
On sait que les régimens de cavalerie et les bat- 
teries ont des chevaux de la même couleur, ce qui pro- 
duit un très bon effet. On aurait donc l'occasion de 
recueillir d'intéressantes observations sur les rapports 
que l'on prétend exister entre le poil et le tempérament 

des chevaux. 

L'organisation de l'artillerie est très originale quant 
aux pièces, leur attelage et leur harnachement offrent 
presqu'un caractère national. Ce sujet a été traité déjà 
dune manière plus approfondie et plus détaillée que je 
ne pourrais le faire ici. 

La remonte de la grosse cavalerie vient de Tam- 
l.olY et Woronèje, celle de la cavalerie légère est 
tirée de la Petite-Russie et des steppes, celle de l'ar- 
tillerie s'opère dans toutes les parties de l'empire. Les 
achats de chevaux que les régimens effectuaient autre- 
fois, contre une indemnité fixée d'avance, seront faits 
dorénavant par les agents du gouvernement. 

Les armes, la poudre, l'habillement, les buffleteries 
de toute espèce, sont confectionnés avec des matières 
brutes et souvent dans les manufactures de la couronne; 
ces matières sont pour la plupart des produits indigènes 
et en partie d'un prix très modique, comme p. ex., le 
bois, le cuir etc. Le gouvernement, en tirant de la 
Petite-Russie la plus grande partie du salpêtre dont il a 
besoin, s'est affranchi à cet égard de toute dépendance 
des Indes orientales. 

Les prix, comme nous l'avons dit, sont presque 
toujours modiques: 1 paire de bottes coûte 70 kopeks. 
l'archine de drap militaire 95 kopeks; l'archme de toùe 
pour chemises 9 kopeks. 

Voici les pièces composant l'uniforme du soldat 
russe: 1 habit d'uniforme, 2 pantalons, un pour l'été, 
l'autre pour l'hiver, 1 manteau, 1 cravate, 3 chemises, 



381 



• 



3 paires de bottes et 1 casquette. Toutes ces pièces en- 
semble coûtent au gouvernement 11 roubles 80 kopeks 
en argent, ou 7 roubles par tête chaque année; elles 
restent la propriété du soldat. La coiffure (autrefois le 
schako, actuellement le casque) semble être considérée 
comme une pièce faisant partie de l'armement. 

Mais ces dépenses atteignent un chiffre plus élevé, 
si l'on tient compte de ce que tous les objets d'équipe- 
ment sont confectionnés par les ouvriers militaires, d'où 
il résulte que les chiffres sus -indiqués ne portent que 
sur les étoffes. Si ces travaux ne remplissaient que les 
heures de loisir des soldats, dont l'instruction est déjà 
complète, on pourrait voir dans cet usage une véritable 
économie. Mais il parait que le chiffre si considérable 
du personnel du train, (50 hommes par bataillon) doit 
être affecté en partie à cet usage. Si ce système est 
maintenu en temps de guerre*), il est à supposer que ces 
travaux, en occupant un trop grand nombre de militaires, 
diminuent considérablement le chiffre des combattants. 

L'auteur de ces Etudes a déjà exprimé l'opinion, que 
le système des manufactures de l'état repose, en Russie, 
sur une fausse appréciation de l'économie nationale; et 
il s'est appuyé pour en fournir la preuve, tant sur des 
principes généraux que sur des argumens empruntés à 
la situation spéciale de la Russie. Il serait injuste de 
porter le même jugement sur les manufactures d'armes 
et de poudre, attendu qu'on peut alléguer des raisons 
d'un autre ordre en faveur de ces établissemens. — 
Quant aux ateliers de fabrication des régimens, il faut 
les juger sous le point de vue des besoins de l'armée 
russe. On a pour but de rendre les régimens aussi in- 
dépendants que possible") sous le rapport de l'industrie, 



*) Ceci a lieu à l'armée du Caucase; où le service offre un carac- 
tère si particulier que la même main doit s'armer alternativement 
de l'aiguille et du fusil, sans que le travail ou le service aient à 
en souffrir. 
**) C'est d'après un système pareil que le gouvernement tend à af- 



I 



382 



parceque leurs garnisons se trouvent quelquefois très 
éloignées des centres industrieux de l'empire. L'Angle- 
terre aussi a des stations fort éloignées, et cependant 
elle juge convenable d'abandonner à l'industrie privée la 
confection de tous les objets d'équipement. D'un autre 
côté, il ne faut pas oublier que l'Angleterre peut se servir 
des voies de communication par mer, qui lui sont moins 
coûteuses que les voies de terre que doit employer la Russie. 
Autrefois l'administration des affaires des régimens 
se trouvait exclusivement entre les mains des colonels. 
On sait qu'une telle alliance du commandement et de 
la comptabilité n'a jamais été favorable au bien du ser- 
vice, et que dans les armées de l'Occident elle a été 
abandonnée où notablement restreinte. Les abus qui en 
sont la conséquence ordinaire, étaient plus fréquents en 
Russie que partout ailleurs; cependant ils n'ont jamais 
été aussi considérables qu'on le prétend en Occident. 
L'Empereur actuel les a combattus par le contrôle le 
plus sévère, que facilite la division actuelle en brigades, 
divisions, inspections etc. permanentes. Les colonels ont 
été rendus responsables, sur toute leur fortune, du nom- 
bre et de la bonne qualité des objets confiés à leurs 
soins, et des inspections fréquentes ont assuré la réali- 
sation de ces principes. Naturellement lors d'un chan- 
gement de chef, le contrôle exercé par le nouveau titu- 
laire sur l'administration de son devancier, devait être 
encore plus sévère; et c'est par suite de ces mesures 
que les abus sont devenus plus rares. On a dit récem- 



franchir l'armée entière de toute espèce de dépendance. L'armée 
ne doit pas vivre de réquisitions; et voilà pourquoi elle est tou- 
jours suivie d'approvisionnemens immenses. — Aussi le nombreux 
train de fourgons que nécessite cet usage, est-il cause que les 
troupes russes réunies en grands corps ne peuvent marcher quà 
petites journées. C'est donc à tort qu'on a dit que le soldat russe 
ne peut pas marcher, puisque les troupes russes ont parfois fait 
des marches qui, en fait de célérité, peuvent être comparées auv 
plus célèbres. 



383 



ment que l'Empereur aurait ôté l'administration aux co 
lonels, pour la confier à des employés d'intendance mi- 
litaire. Ce serait en effet le moyen le plus sûr de re- 
médier aux abus, mais ce fait a besoin d'être confirmé. 
Du reste, quelle que soit l'influence des abus sur 
l'effectif et la santé de l'armée et sur la qualité des ob- 
jets d'équipement, on doit constater que cette influence 
n'est pas aussi grande sur le moral des troupes russes, 
qu'elle le serait sans doute dans les armées de l'Occi- 
dent. Il résulte de ce que nous avons déjà dit à cet 
égard, que les Russes ne sont pas aussi sensibles à ces 
abus que les Anglais et les Allemands etc.; les opinions 
de ce peuple sur des richesses acquises par des voies 
injustes n'ont pas la précision et la sévérité des nôtres, 
et quelques légères atteintes portées aux lois de la pro- 
priété, n'encourent pas le mépris général. D'ailleurs les 
idées communistes, qui servent de base au système de 
la propriété foncière, prouvent que ce peuple envisage 
la propriété en général sous un autre point de vue que 
les Allemands. Nous avons vu que le raffinement des 
mœurs françaises et le caractère national des Russes ont 
fait cause commune, pour reléguer la vieille probité alle- 
mande dans le domaine des sentimens romanesques ou 
bourgeois. Il ne faut donc pas supposer, qu'un régiment 
russe n'obéisse qu'à contre cœur à un commandant d'une 
loyaulé équivoque en fait de comptabilité, attendant avec 
impatience l'occasion de s'en débarrasser, comme le fe- 
rait un régiment anglais ou prussien ; ce serait mécon- 
naître la situation de l'armée russe. Puisque le Russe 
s'apitoie sur le sort des criminels frappés par la justice, 
au point de ne les qualifier que de „ malheureux"; il 
n'est que trop naturel, qu'il accorde la même indulgence 
à ceux que la justice sévère de l'Empereur châtie pour 
cause d'infidélité commises dans la gestion des finances 
militaires; c'est ainsi que ces abus ne portent aucune 
atteinte à la discipline et à la subordination. 

On sait que la subordination des soldats russes est 



■■^■■■■iM^^lHi 



384 



encore plus absolue que celle des soldats anglais. Mais 
quelle que grande que soit la distance entre l'officier et 
le soldat, la classe des officiers n'est pas aussi rigoureu- 
sement séparée des sous -officiers et des soldats qu'en 
Allemagne et surtout en Angleterre. D'abord un grand 
nombre de lieutenants sont sortis de la classe des sous- 
officiers; mais ce qu'il faut surtout signaler, c'est que la 
familiarité, dans l'armée russe, ne porte aucune atteinte à 
la subordination. En Angleterre et en Allemagne, si l'of- 
ficier hésite à converser avec ses subalternes, ce n'esl 
pas toujours par orgueil aristocratique, mais pareequ'il 
craint que les habitudes de familiarité ne nuisent à l'o- 
béissance qu'on lui doit. 11 n'est pas question de cela 
en Russie. On sait que Souworoff s'est livré aux plai- 
santeries les plus bouffonnes avec ses soldats; c'est là 
le type du vrai Russe. Batiouschka! ("est ainsi que les 
soldais appellent leurs officiers quand, en marche, ils les 
apostrophent dans leurs chansons grivoises. ..Votre Sei- 
gneurie" est le titre de rigueur en usage dans le service. 
Le même soldat qui vient d'aborder son chef, en le sa- 
luant avec une cordialité toute narre du nom de ,, petit 
père-' recevra un instant après, dans l'attitude du respect, 
les ordres de ce même officier, en lui répondant hum- 
blement: „.T'obéis à votre seigneurie." On ne se trom- 
perait pas en admettant que la haine profonde, que ren- 
contrèrent autrefois les officiers étrangers, résultait en 
partie de ce qu'ils ne voulaient pas se prêter à cette 
habitude russe. On raconte qu'à Narva et à Zorndorf 
les officiers étrangers ont été massacrés par leurs propres 
soldats, au milieu du carnage général. Les choses ont 
bien changé depuis; tout officier qui n'est pas russe, 
cherche à passer pour tel. 

Il faul encore mentionner les mobiles religieux qu'em- 
Pi 



oie le gouvernement; bien 1 



oui de gêner la 



fo 



i naïve 



des Russes, il la favorise de toutes manières. De même 
que chaque soldat possède des amulettes et des images 
de Saints, de même chaque régiment est richement doté 



385 



de popes et de tous les objets servant au culte; on se 
réunit à des heures fixes 'pour réciter des prières en 
commun et accomplir les actes religieux. A l'exemple 
de l'Empereur, tous les officiers, croyants ou esprits* 
torts, s'empressent de donner l'exemple devant Dieu. Le 
jour de Pâques, l'Empereur sort de ses appartemens, em- 
brasse selon l'usage russe la sentinelle qui se trouve à 
sa porte et lui dit: „Le Christ est ressuscité!" à quoi 
le soldat répond: „oui, vraiment il est ressuscité." On 
sait qu'un jour un factionnaire répondit avec un scepti- 
cisme impassible: „oui, c'est ce qu'on dit." C'était un 
Tatare qui, par le hasard de la conscription, avait été in- 
corporé dans un régiment de la Garde. Depuis ce temps, 
le poste du palais n'est confié qu'à des Russes orthodoxes. 
Les Grands, en s'humiliant ainsi devant Dieu comme 
le peuple et les soldats, bien loin de compromettre leur 
dignité temporelle, ne contribuent au contraire qu'à la 
consolider encore davantage. Le Russe sert Dieu par 
l'obéissance qu'il montre pour ses chefs et surtout pour 
le C/.ar. Il combat, il souffre, il meurt pour lui, pour 
l'amour de Dieu. Il repousse les usages étrangers, qu'il 
regarde comme entachés d'hérésie et de sacrilège, il ré- 
pudie surtout ces opinions philosophiques, au moyen des- 
quelles les libéraux de l'Occident espèrent vaincre la 
Russie par les Russes. On se rappelle avec quel suc- 
cès Souworoff fit promettre à ses troupes les récompen- 
ses les plus attrayantes du ciel ; on se rappelle l'effet ma- 
gique que produisit en 1812 „la Sainte-mère de Moscou." 
Ebranler les sentimens religieux des troupes russes à la 
manière de Frédéric-le-Grand, serait donc non seulement un 
sacrilège et une faute sous le point de vue du fisc, qui 
trouve la promesse d'une récompense future moins coû- 
teuse qu'une gratification matérielle, mais ce serait sous 
le rapport politique une véritable témérité, un crime! 

Parmi les mobiles moraux d'une catégorie moins 
élevée, il faut citer surtout les honneurs extérieurs, qui 
viennent immédiatement après les motifs religieux: „ln- 

EliiJcs sur la Russie. Vol. III. 25 






BR^HH^B^BH 



386 

voqnc-A Dieu, c'est lui qui envoie les victoires et les mi- 
rarles. Que Dieu nous conduise! Dieu est notre chrf. 
Mettrez en l'honneur de la Sainte Vierge Marie, de votre 
mère (l'Impératrice) et de toute la famille impériale. L'é 
-lise prie pour ceux qui ont succombé, des honneurs et 
des récompenses attendent ceux qui survivront." Ces 
paroles classiques de Souworoff servent à caractériser 
l'esprit de l'armée russe, pareeque Souworoff connaissait 
les soldats mieux que personne ne les connut, avant ou 
après lui. On sait que François II, en ordonnant d'in- 
troduire en sa présence les généraux russes qui se trou- 
vaient à Paris, s'exprima ainsi : „Faites entrer le soleil, la 
lune et les étoiles." Depuis ce temps on s'est beaucoup 
moqué en Europe de la manie des Russes pour les pé- 
rorai ions; ce qui du reste, n'a pas empêché de les imi- 
ter Cependant il faut constater que les décorations rem- 
plissent en Russie, mieux que dans l'Europe occidentale, 
le but qu'on s'est proposé en les créant. Dans les pays 
de l'Occident, tous ceux qui ne sont pas décorés se 
donnent L'air de mépriser les signes d'honneur, et beau- 
coup d'entr'euK le font sérieusement. Souvent même les 
décorés, pour ménager leur réputation de bel esprit, se 
Ctoient obligés de parler avec ironie de leurs croix et 
de leurs rubans, à moins qu'il ne s'agisse de certains or- 
dres rares et très considérés. Il en est tout autrement 
en Russie; tout le monde, petits et grands, sont prêts 
à tout sacrifier pour obtenir ces signes honorifiques et 
8e trouvent très Haltes de les porter. C'est une ré- 
compense que tout le monde se dispute à l'envi, sans 
en exeepfcW les hommes les plus capables; tandisque 
( |,„s les pays de l'Occident, ce sont souvent les incapa- 
cités qui cherchent avec le plus d'ardeur à se couvrir 
de ces rubans. D'ailleurs une foule innombrable d ordres 
avec tontes sortes dedegrés, les grandes et les petites croix. 
, VC e ou sans couronne, avec ou sans rosettes etc. et en 
oulre <les médailles, des marques honorifiques, des sa- 
lues d'honneur pour la bravoure etc. etc., ont pour re- 



3S7 



guètat que chaque décoration, malgré le grand nombre 
,le distributions, ne fait qu'éveiller le désir d'en méri- 
ler une d'un ordre plus élevé. Du reste, nous n'enten- 
dons pas soutenir qu'une décoration russe soit toujours 
le signe du mérite; elle est due à la faveur tout aussi 
souvent qu'en Allemagne; mais personne en Russie, ne 
songe à contester le prix d'une pareille marque de 
distinction. 

("est ainsi que l'on voit les officiers comme les sol- 
dats porter avec la même fierté les décorations, dont 
parfois toute leur poitrine est couverte, et regarder 
celle des autres avec le même respect que l'on a dans 
l'Occident pour la Croix de fer, l'ordre de Marie-Thérèse 
et l'ordre pour le mérite. Il existe en Russie des or- 
dres et des médailles d'honneur conférés à des corps 
de troupes entiers, et qui rappellent l'époque de leur 
créalion, les noms de leurs fondateurs, et les faits dont 
ils ont été la récompense. Autrefois on en trouvait de 
pareils dans les armées française et allemande; de nos 
jours encore on en rencontre en Autriche et en Angle- 
terre et dans un petit nombre de régimens prussiens. 
En Russie, où les régimens se sont conservés depuis 
Pierre I er , il a été possible de perpétuer visiblement le 
souvenir de leurs services. Le régiment de Tschernigoti 
obtint le privilège de pouvoir seul porter des bas rou- 
ges, parce que à la bataille de Pultava, il avait marché 
dans le sang jusqu'aux genoux. Malheureusement ces 
particularités vont disparaître par suite de l'adoption des 
nouveaux uniformes. Le régiment de Novoginsk possède 
le drapeau de St.-George depuis la bataille de la Trebbia 
et le passage des Alpes, sous Souworoff (1799); il pos- 
sède en outre des trompettes d'honneur en argent, en 
mémoire du passage du golfe de Botnie gelé sous Ra- 
diation (1807), et un fort nommé Novoginsk, dans le 
Caucase, perpétue le souvenir de faits d'armes récents. 
Beaucoup de régimens ont de ces signes honorifiques; 
qui, en apprenant aux jeunes soldats l'histoire de leur 

25* 



■mn^B^^ 



388 

régiment, les incite à se rendre dignes des ancienne 
distinctions données à leurs prédécesseurs et à en mé- 
riter de nouvelles; tandis qu'ils inspirent aux jeunes ré- 
gimens le désir «le rivaliser par leurs mérites avec leurs 
aines. Un autre usage servant à honorer d'une manière 
éclatante les services d'un seul homme, et qui a été 
adopté par Napoléon, semhle être imité des habitudes 
romaines; de même que Rome avait Scipion l'Africain, 
de même la Russie s'honore d'un Souworoff llalinski, 
d'un Diebitsch Sabalkanski et d'un Paskiewitsch Eli- 
wanski. Depuis quelques années, il existe en Russie, 
une imitation du premier grenadier de France. Archippe 
Ossipoff qui, en 1840, fit sauter le fort Mikhaïloff. 
menacé d'être pris par les Caucasiens, est perpétuelle- 
ment maintenu, comme premier grenadier sur les listes 
de la première compagnie du régiment d'infanterie de Ten- 
ginsk (Nro. 37.). A l'appel de son nom, le second sol- 
dai doit répondre: „Mort pour l'honneur des armes rus- 
ses, dans le fort Mikhaïloff." 

Parmi tous les privilèges accordés aux divers corps 
de troupes, il faut citer en première ligne ceux des 
Cardes, qui forment une troupe d'élite composée de bel 
1rs recrues . mais non de soldats distingués comme la 
Garde .le Napoléon, qui leur a servi de modèle sous 
beaucoup de rapports *). Il est curieux de voir que, par 
rapport aux privilèges de la Carde, les armées anglaise 
et russe présentent une certaine analogie. L'une et l'au- 
tre contiennent dans leur corps d'officiers les hommes les 
plus riches et les plus nobles; ces officiers sont de 



») Selon Tanski, les régimens de la Garde devraient se recruter 
parmi les grenadiers; mais par suite des difficultés qui s'opposaient 
à ce système, ils se sont vus forcés de prendre leurs recrues dans 
tous les autres régimens. Du reste, cela est assez indifférent, fl 
l'on ne s'attache qu'à choisir les plus beaux hommes. Il est sur 
que ce ne sont pas les services rendus sur le champ rie bataille 
qui fixent les choix, comme cela se pratiquait dans la vieille garde 
de Napoléon. 



889 

deux grades supérieurs à ceux de la ligne (de sorte 
qu'un capitaine de la Garde, est l'égal d'un lieutenant- 
colonel de l'armée), leur personnel comme leur matériel 
sont d'une beauté extraordinaire, leurs soldats sont des 
modèles de discipline, d'habileté, bien qu'en comparai- 
son de la plupart des troupes de ligne, ils ne se soient 
signalés que par peu de services de fraîche date. La 
Garde russe s'est battue pour la dernière fois en 1831, celle 
,1e l'Angleterre en 1815. Depuis ces époques, et par- 
fois même avant, ce sont les troupes de ligne qui ont 
occupé les postes les plus dangereux. Cependant on 
assure qu'en Russie il y a peu d'officiers de la Garde, 
qui ne se soient point battus pendant une année ou 
deux à la guerre du Caucase, où l'Empereur les envoie 
comme à une école de guerre, tandis que dans la Garde 
anglaise (the household brigade), le corps des officiers 
semble ne se composer que de Martinets, qui n'ont fait 
leurs preuves qu'au feu des cartouches à poudre des 
revues, ou au feu des yeux des belles dames de l'aris- 
tocratie. 

D'ailleurs, si les privilèges dont jouissent les offi- 
ciers de la Garde russe sont tels qu'ils pourraient deve- 
nir dangereux à l'esprit des officiers des armées alle- 
mandes, ce danger n'existe point pour la Russie, comme 
cela s'explique facilement par le caractère de la nation. 
D'un autre côté, pour apprécier sainement la valeur de 
ces privilèges, il ne faut pas méconnaître que la Garde 
russe remplit non seulement une tâche militaire, mais 
aussi une mission politique d'une haute importance. 11 
n'y a pas longtemps que les Boyards étaient un vérita- 
ble danger pour la couronne; longtemps encore après 
la mort de Pierre I er , cette riche aristocratie resta dans 
Moscou, où elle s'obstina avec une aigreur ostensible à 
s'attacher aux anciennes mœurs russes. Cette position était 
dangereuse pour les Czars qui voulaient civiliser le pays 
à la manière européenne, et la conspiration d'Alexis en 
a fourni la preuve. Nous avons déjà dit que Pierre et 



Vm^^BI^^BB ■^HHBMMBHH^^M 



390 

Catherine imposèrent à la noblesse l'obligation de sa 
vir. Le système du premier portait l'empreinte d'une 

volonté absolue; le procédé de Catherine fut moins vin 
lent. Les privilèges accordés à la Garde, le luxe et la 
splendeur qui distinguaient ces régimens de la cour, sont 
de nature à réconcilier la noblesse avec le service mili 
taire et peut-être aussi à diminuer les fortunes colos- 
sales des Grands. La Garde impériale, en Russie, ré 
pond au même but qu'avait en France la maison du roi, 
C'est de mettre les Frondeurs dans la dépendance de la 
Cour. Du reste, la Garde n'a de commun avec les trou- 
pes d'élite françaises, que le luxe qui l'environne, mais 
non le sybaritisme et la molle discipline qui a discré- 
dité les troupes françaises dans la guerre de 7 ans. An 
contraire le service russe est rigoureux pour tout le 
monde, une subordination minutieuse et sévère n'admet 
d'exception pour personne, pas même pour les princes 
et les Nababs, et le climat se ebarge de les aguerrir. 

Dans l'hiérarchie militaire de la Russie, on retrouve 
à peu près les mêmes titres et grades que partout ail- 
leurs ; seulement on y rencontre quelques dénominations 
russes telles que Polkovnik (commandant de régiment 
de Polk régiment) au lieu de Colonel, Podpolkovnik 
au lieu de Lieutenant-colonel etc. Les enseignes et les 
cornettes sont classés parmi les officiers. 
Voici les soldes des différens grades: 
Lieutenant-général . . 1116 roubles d'argent, par an. 
Général-major .... 838 „ ,; » » 

Colonel 502 jusqu'à 560 rbl. d'arg. p. an. 

Lieutenant-colonel . 419 „ '■ „ » » 

Major 336 „ ! „ „ » 

Capitaine ...... 307 „ 419 „ „ •, 

Capitaine en second 282 „ 336 „ „ „ 

Lieutenant 238 „ 307 ,, ,, „ 

Sous-lieutenant . . . 224 „ 282 „ ,, „ 

Enseigne, Cornette . 209 „ 238 „ „ „ 

Sous-officier .... 10 „ 123 „ „ „ 



Table 

de la solde des officiers et sous-officiers dans quelques étals de l'Europe, en partie d'après les notes 
des années 1830 — 40, en Prusse et en Russie d'après les chiffres actuels. 



Grades. 


En 
Prusse. 


En liesse 

Electorale. 


En 

Bavière. 


En 

Nassau. 


En 
Angleterre 


En 
France. 


En 
Russie. 




Thalers 

d^Ti^ 


Thalers 

dcT| "a 


Thalers 
dè~ | ""à 


Tha 
de"" 


lers 


Thalers 

dT~| "T 


Tha 


lers 
à 


Thalers 
'de~"| 1 




Maréchal, G al d'infanterie ou de Cavalerie . • 


9444 
5032 


250(1 
2500 

151 


352 1 

2500 
1900 
1548 
1448 
1000 
672 
444 

324 


— 


4570 
2860 
19G4 
1514 
1455 

1 


— 


3238 
1886 
1343 
1228 

780 
400 

331 


914 

485 


2086 

1627 

12S8 

777 
777 
G44 


3784 
3325 
1900 

879 
879 
675 


8000 

4000 

2667 

1333 

1147 

960 

640 

533 

387 

360 

320 

52 


1800 

1520 
1300 
800 
693 
507 
453 
360 
304 


1205 
905 
542 
453 
363 
332 
305 
257 
242 
226 
11 


605 

453 
363 
332 
305 
257 
133 






2500 
1800 

isoo 

1200 
600 
300 

24(1 
32 




























II e Lieutenant, sous-Lient 1 , enseigne (officier) 





NB. Ces calculs sont établis d'après les réductions suivantes: 100 roubles d'argent = 108 thalers de Prusse; 105 florins = 
60 Th.; 30 francs = 8 Th. — Nous avons laissé dos lacunes, là où nous manquions de renseignement 

D'après cet exposé, un lieutenant-général russe reçoit autant qu'un capitaine prussien de 1 e classe; l'enseigne anglais le plus mal 
payé reçoit autant que le colonel russe le mieux rétribué; le sous-officier français le mieux payé, reçoit autant qu'un capitaine 
russe de II e classe. Mais on ne saurait par ces données juger des moyens d'existence. 



CD 



392 



Il est donc évident que la solde des grades subal- 
ternes n'est pas trop faible, quoiqu'elle ne soit pas très 
considérable pour la garnison de St. Pétersbourg et 
surtout pour la Garde. 

Le traitement des officiers supérieurs, à partir du 
grade de capitaine, est à la vérité très modique en com- 
paraison de celui payé dans les autres armées ; mais 
à partir de l'officier supérieur on ajoute encore à la 
solde (pour le Tschin, le grade) une rétribution pour le 
service, qui parfois dépasse la solde elle-même, quand 
le major etc. commande un bataillon etc. Du reste le>. 
officiers en disponibilité touchent également le traite- 
ment pour le Tschin. 

Comme toute la noblesse qui se trouve au service 
de l'état, les officiers semblent se permettre un luxe qui 
dépasse leur traitement. Il est vrai que les officiers 
instruits, braves et chaudement recommandes obtiennent 
un avancement rapide; et cela arrive moins par des cas 
de mort et de maladie, que par l'habitude qu'a la no- 
blesse opulente, de regarder les grades de l'armée comme 
une transition aux postes les mieux rétribués de l'ad- 
ministration, ou de n'embrasser cette carrière que pour 
conserver ses titres de noblesse et se retirer plus tard 
dans ses terres. C'est encore là une des causes, pour 
lesquelles la noblesse allemande des provinces de la 
mer Baltique prédomine dans les grades supérieurs, et 
ces faits prouvent que l'aristocratie allemande choisit le 
métier des armes par goût, tandisque les Russes ne s'y 
livrcnt que pour d'autres raisons. 

Nous avons déjà indiqué la manière dont se recrute 
le corps des officiers. Le nombre des fils de gentils- 
hommes élevés dans les corps des Cadets a pris un ac- 
croissement énorme dans ce siècle, et semble aller tou- 
jours en augmentant. 

Quoi qu'on puisse alléguer contre l'institution des 
corps de Cadets, elle forme, en Russie, Tunique moyen de 
rendre l'armée indépendante de l'Occident, pour tout ce 






393 



qui concerne la science militaire, el cela est d'autant 
plus important pour l'armée russe crue sa fierté natio- 
nale, son antipathie pour les étrangers et la difficulté 
de la langue 'sont autant d'obstacles pour les officiers 
étrangers, que le soldat russe est enclin dans des cir- 
constances critiques à s'insurger contre ces derniers, et 
qu'il n'a jamais déployé plus de qualités excellentes et 
mêmes brillantes que sous le commandement de bons 
officiers indigènes. 

Pierre I er , par la création de ses compagnies dites 
d'agrément, a donné la première impulsion à l'éducation 
militaire de la jeune aristocratie; en outre il a fondé, 
à Moscou, une sorte d'école spéciale pour les armes de 
l'artillerie et du génie. Munich créa la première école 
militaire sous le titre de: école des officiers, dans la- 
quelle il fit entrer 180 jeunes gens nobles, originaires 
de la Grande-Russie, et 50 de l'Esthonie et de la Li- 
vonie; puis en 1743, il fonda l'académie de marine. 11 
est vrai que ces établissemens furent agrandis et mul- 
tipliés, mais on se vit toujours dans la nécessité d'en- 
gager un grand nombre d'officiers étrangers, jusqu'à ce 
que l'enseignement militaire eût pris un large dévelop- 
pement sous l'empereur Alexandre. Pendant le règne 
de ce prince la noblesse, animée par le souverain et 
par le goût militaire qui commençait à se manifester, 
se mit, elle-même à créer de pareils établissemens pour 
l'éducation de ses fils. Celui de Toula fondé en 1801, 
fut le premier de ce genre, et celui de Tomboff le second 
(en 1802). Cet esprit d'émulation encouragé par l'empereur 
Nicolas, et favorisé plus que jamais, n'a fait que s'ac- 
croître. Quelques gentilshommes fondèrent des établis- 
semens qu'ils dotèrent richement; le comte Araktsché- 
jeff légua à la couronne une forte somme destinée à la 
fondation d'un corps de cadets qui porte son nom. 
En 1835, le colonel de Bakhtine*) offrit dans ce but 



*) Pour récompenser cette oeuvre patriotique, l'Empereur accorda à 



394 



toute sa fortune consistant en 1,600,000 roubles en 
espèces et 2,700 âmes, dont il ne se réserva que 
l'usufruit; en 1836 le colonel Tschertikoff donna la 
même somme; en attendant le gouvernement continuait 
à agrandir les anciens établissemens et à en créer de 

nouveaux. 

Suivant Y Encyclopédie militaire, il existe actuelle- 
ment en Russie 28 établissemens consacrés à l'instruc- 
tion des officiers, dont un pour ceux de la flotte. Le 
nombre des élèves est d'environ 10,000, dont chaque 
année 1000 entrent dans le service. 11 paraît que sur 
ce chiffre 8 à 900 environ entrent dans l'armée de terre. 
Les 27 institutions destinées à l'instruction des officiers 
de terre, sont divisés en plusieurs catégories. 

Elles diffèrent d'abord sur le rapport de la dotation; 
car les services des pères servant presque toujours de 
litres aux enfans pour leur admission, et l'éducation 
étant aux frais du gouvernement, les établissemens des- 
tinés aux fils de généraux, sont plus élégants que ceux 
qui reçoivent les fils des autres officiers. 

En outre on divise ces instituts selon le degré 
d'instruction qui y est donné, et selon la destination 
spéciale des élèves. 11 faut donc (hstinguer: 

1) Le Corps d'Alexandre, établissement situé près 
de St.-Pétersbourg, destiné à 400 enfans, jusqu'à leur 
douzième année (surtout à des orphelins). 

2) 17 établissemens, qui existent dans les différais 
eouvernemens, reçoivent des enfans d'officiers ou de 
gentilshommes de l'âge de 12 à 18 ans. Cependant on 
y trouve quelques sections réservées à des orphelins 
plus jeunes, ou à des enfans de parens très pauvres. 

3) Le Régiment de la noblesse, à St.-Pétersbourg, 
contenant 1000 élèves, forme la classe supérieure de ces 
17 établissemens et prépare aux examens d'officiers. 



cet officier invalide le titre de général, et lui exprima publique- 
ment sa reconnaissance. 



395 



4) 5 établissemens à St.-Pétersbourg sonl consa- 
crés aux études plus élevées. 

5) 3 établissemens pour les armes spéciales (le gé- 
nie et l'artillerie). 

6) L'Académie militaire, destinée à l'instruction des 
officiers de l'état-Major. 

L'enseignement dans les instituts qui ne sont pas 
affectés à une arme spéciale, se divise en 3 cours: le 
cours préparatoire, le cours général et le cours supé- 
rieur. Le cours supérieur comprend l'enseignement de 
la science militaire, tandisque les deux autres répondent 
au besoin d'instruction générale, en faisant une large place 
à l'étude des langues vivantes. Tous ces cours sont 
combinés avec des exercices pratiques. 

L'enseignement dans le corps des cadets d'Alexandre 
et dans un seul des Corps des cadets du gouvernement 
se borne au premier cours; celui des 16 autres aux 
deux premiers; et celui du régiment de la noblesse, au 
giéme. j es Corps des cadets de la Capitale embrassent les 
trois cours. 

Toutes les écoles militaires , y compris les établis- 
semens des Cantonnistes, dépendent de la même admi- 
nistration générale, dans laquelle rentrent encore quel- 
ques écoles militairement organisées, mais destinées à 
l'enseignement civil, comme l'institut des ponts et chaus- 
sées, le corps des mines, celui des forestiers, le lycée de 
C/.arskoe-selo etc. 

Quoique les établissemens des Cadets fournissent 
annuellement un grand nombre d'officiers, ce nombre 
est bien loin encore de répondre aux besoins de l'armée. 

Si l'on compte en moyenne un officier pour 40 h., 
la Russie aurait besoin d'environ 25,000 officiers, si elle 
voulait mettre sur pied toutes ses troupes régulières 
dont nous avons évalué le chiffre rond à 1 million 
d'hommes. 

Or la Russie a sous les drapeaux plus de 16 à 
17,000 officiers, pour les cadres des troupes de ligne 



_396_ 

en garnison, et pour ceux des troupes de réserve, qui 
ne se recrutent annuellement que pour la 20 iémc partie 
de Cadets régulièrement instruits. Il reste donc un dé- 
couvert d'autant plus grand, que la noblesse opulente 
sort de bonne heure de l'armée active, soit pour quitter 
définitivement le service, soit pour entrer dans la ré- 
serve avec un congé indéfini. 

Ce déficit est couvert par les enseignes nobles des 
régimens ou par des sous-officiers qui, en cette qualité, 
ont bien servi pendant 12 ans. Ces derniers, quand ils 
sont élevés au grade d'officier, sont presque toujours en 
voyés dans les troupes de garnison. Du reste, toutes 
les voies d'avancement sont ouvertes aux sous-officiers. 
Mais le fait, que des primes considérables sont accordées 
aux sous -officiers qui ayant droit au grade d'officier, 
ne font pas valoir leurs titres à cet avancement, sert 
à prouver que le besoin d'officiers est de plus en plus 
couvert par des jeunes gens qui ont été élevés pour 
l'état d'officier. 

Il n'est guère à supposer que les officiers russes 
égalent les officiers prussiens sous le rapport des con- 
naissances scientifiques; mais on peut dire hardiment, 
que cette égalité existe dans les grades supérieurs, OÙ 
une pareille instruction est surtout indispensable. 

D'un autre côté, les officiers russes ont joui de- 
puis 35 ans d'un enseignement bien supérieur à celui 
que répandent les chaires des théoriciens; c'est qu'ils 
ont eu l'expérience de deux grandes guerres et d'une 
petite guerre incessante et soutenue sur une vaste échelle. 
Celle dernière, la guerre du Caucase, occasionne sur- 
tout une grande perte d'officiers, parce que les Tscher- 
kesses attachent trop de prix à la poudre, pour ne pas 
s'en servir exclusivement contre les officiers. Ceux 
de ces officiers qui survivent sont d'autant plus aptes 

au service. 

11 faut encore mentionner que la concentration con- 
tinuelle de troupes nombreuses exerce les états -majors 



397 



dans le maniement de grandes masses militaires. Une re- 
vue de 40,000 hommes est quelque chose de très ordi- 
naire à St. -Pétersbourg; en outre les corps d'infanterie 
sont exercés chaque année dans les grandes ma- 
nœuvres. Il importe peu d'examiner si, comme le pré- 
tendent certains critiques militaires, ces exercices ne 
sont en partie que des parades d'apparat. Il est certain 
que l'officier russe apprend ce qu'il faut de temps el 
d'espace pour faire manœuvrer de grandes masses mili- 
taires et puisque il apprend ces choses, non par les 
livres et des calculs, mais par des expériences fréquem- 
ment renouvelées, il sait en tirer parti quand le moment 
vient de les mettre en pratique sur le terrain. 

Les vieux officiers sont admis dans le corps des 
invalides ou reçoivent une pension, dont l'importance 
diffère d'après le grade, le nombre des années de ser- 
vice et la cause ou le degré des infirmités (blessures, 
maladies etc.) 

Un grand nombre de ces officiers se retirent de 
bonne heure, contents du grade auquel ils sont parve- 
nus, ou dans la vue d'obtenir une place élevée dans 
l'administration civile. Une grande partie de la première 
catégorie est obligée d'entrer dans les troupes de réserve; 
car la retraite n'est pas aussi facilement accordée que 
le eon°-é indéfini. Pour pouvoir prétendre à ce congé, 
on doit justifier de 5 années de service (avec une cam- 
pagne), et faire valoir de graves intérêts de famille. 
Ceux qui obtiennent leur congé sont classés dans les 
bataillons de réserve, mais ils ne semblent soumis à 
aucune çêne dans le choix de leur résidence, si ce n'est 
qu'ils sont tenus de la faire connaître aux autorités. 
Ils ne reçoivent point de traitement tant qu'ils ne sont 
pas rappelés sous les drapeau*, et le temps du congé 
ne leur est pas compté, quand il s'agit de constater 
leurs droits à la pension, à l'ancienneté, aux décorations 
(l'ordre de St. George etc.). 

Il faut encore mentionner la dégradation, comme 



398 



une institution toute particulière à l'armée russe; elle 
paraîtrait impossible dans les armées d'Occident, tandû 
qu'en Russie, elle provient d'une nécessité indispensable. 
Pour apprécier cette observation, il faut se rappeler que 
Pierre I er et Catherine II ont jugé nécessaire de con- 
traindre la noblesse russe au service militaire, tandis- 
qne la noblesse de l'Occident a toujours recherché 
avec empressement le métier des armes. Voilà pour- 
quoi la destitution ou la cassation est aux yeux des 
officiers de l'Occident la punition la plus grave après 
la peine de mort; or, il est permis de se demander 
si cette punition, à des époques antérieures, n'aurait 
pas pu avoir pour effet, d'inciter la noblesse russe à 
commettre toutes sortes de crimes. Au lieu de destituer 
ou de fusiller l'officier, comme en Occident, on le dé- 
grade en Russie, en le faisant descendre au rang de 
simple soldat. Autrefois ces dégradations avaient lieu 
fréquemment sur un simple ordre du Czax, et, sous le 
règne de Paul, parfois pour des peccadilles dans les 
exercices, quand ce monarque, d'ailleurs si généreux, en- 
trait dans ses accès de noire mélancolie. Ce cpii élail 
encore plus fâcheux pour le corps des officiers, c'était 
la réhabilitation d'individus qui avaient été dégradés et 
destitués pour des crimes infâmes. 

Depuis longtemps tout cela est complètement changé. 
La dégradation, entraînant presque toujours la perte des 
titres de noblesse et la destitution, ne sont plus infligées au- 
jourd'hui qu'en vertu de l'arrêt d'une cour militaire, ar- 
rêt qui, pour être exécuté, doit être pourvu de la sanc- 
tion de l'Empereur. Du reste ces arrêts, en général, ne 
sont prononcés que pour des crimes très graves; cepen- 
dant la dégradation est appliquée parfois pour cause 
d'homicide en duel. Si la dégradation a été encourue 
pour des crimes non infamants, elle n'entraine pas la 
perte des titres de noblesse; aussi dans ce cas, la ré- 
habilitation ne rencontre point d'obstacles, et si l'officier 
dégradé se signale par des services éclatants dans la 



399 



guerre, il peut remonter assez promptement»au grade 
qu'il avait occupé auparavant dans la hiérarchie mili- 
taire. Encore, dit-on, que les officiers s'empressent d'al- 
léger le sort de ces malheureux. Souvent l'Empereur 
commue les sentences de dégradation etc. en un exil 
perpétuel, accompagné de la perte du grade, du titre de 
noblesse etc. Ceci a surtout lieu quand l'Empereur veut 
empêcher que des officiers qui ont commis des crimes 
flétrissans, ne regagnent leurs épaulettes. On voit aussi 
par là que les mesures de l'Empereur actuel sont toutes 
inspirées par la pensée d'éveiller et d'encourager en 
Russie, les sentimens chevaleresques. 

Du reste, il est évident, que la dégradation des of- 
ficiers en Russie, n'est pas une punition aussi grave qu'on 
se l'imagine en Occident, et qu'elle a même quelque 
chose de clément, en comparaison de l'expulsion usitée 
dans nos armées. Pour prouver en outre, que ce ne sont 
pas seulement les duellistes malheureux ou des jeunes 
gens que la passion a fait sortir des règles de la disci- 
pline, qui obtiennent de l'avancement, nous n'avons qu'à 
mentionner que plus de 30 des conjurés du 14 décem- 
bre 1825, et plus de 300 gentilshommes polonais, ont 
pu dans le Caucase regagner leurs épaulettes qui leur 
avaient été ôtées par la dégradation. — Les hommes 
de l'Occident ont jeté les hauts cris au sujet de la dé- 
gradation de ces malheureux! En Occident, et surtout 
en Prusse, on les aurait fait fusiller, ou on leur aurait 
accordé la grâce d'un exil misérable. - De quel côté est 
donc l'indulgence? 



II. l.es troupes irrégulières. 



Définition et division. 



» Les Cosaques. Origine des Cosaques et des Tscherkesses. — 
Elémens divers qui se joignent aux Cosaques. Les Cosaques ne 
forment pas une tribu à part. Elémens étrangers qu'ils accueillent 
encore aujourd'hui et qui paraissent indispensables à la prospé- 
rité des associations cosaques. La suppression des privilèges des 
Cosaques mise en parallèle avec la suppression des franchises 
féodales. — Les Cosaques sont des Russes, malgré les elémens 
divers, qui composent leurs communautés: l'armée régulière a 
rendu 'fidèles les troupes irrégulières. — Résumé de l'histoire 
des Cosaques. Observations sur l'origine des moeurs cosaques. 
Caractère russe des Cosaques. Les deux branches principales. 
A les Cosaques petits-russes; leur origine et leur posi- 
tion sous la suzeraineté de la Pologne. Etienne Bathory. Les 
Cosaques Zaporogues et de l'Ukraine Insurrection contre la Po- 
logne Bo^dan Chmielnicky. Le traité de Zboroff. Les Co- 
saques passent aux Russes. Les régimens Slobodes. Nouveaux 
troubles en Ukraine. Attitude incertaine des Cosaques. La paix 
de Radzine. Mazeppa. Chute des Cosaques petits-russes et sur- 
tout des Zaporogues. Nouveaux régimens cosaques, 1830. — Co- 
saques du Danube. Division actuelle des Cosaques petits-russes. - 
B Les Cosaques grands-russes. Leurs origines; aperçu 
général. Ivan IV et les Cosaques. Les Cosaques du Wolga, les 
Cosaques d'Astrakhan. L'expédition de Mouraschkine et ses ré- 
sultats. Conquêtes de la Sibérie et d'Azoff. Leur importance. 
Stenko Rasine. Troubles continuels. Troubles du Jaik: Pouga- 
tschef y _ Ramifications des Cosaques du Don. La ligne du Cau- 
case Mission de cette ligne. Les moeurs Tscherkesses des Co- 
saques de ligne. Les éléments dont ils sont formés. La lance ou 
le sabre ' Les Cosaques de la Sibérie et d'Azoff. Les Cosaques de 
la Garde — Organisation actuelle des Cosaques. Noblesse co- 
saque; exemption d'impôts. Services des Cosaques. Division des 
Cosaques sous le rapport du service. Système de remplacement. 
Transformation des Cosaques en troupes régulières. - Artillerie 
des Cosaques. Réflexions sur leur avenir. Le droit du Car de 
récler la constitution des Cosaques est formel. Privilèges des 
Cosaques. Leurs chances de durée. - Effectif des troupes 
cosaques. Leur disponibilité pour une guerre européenne. 
2° Les corps formés d'après le système cosaque de peu- 
pi a d es non-russes. Notices générales. Réunion de ces corp= 



401 



avec les armées des Cosaques. Résumé des troupes qu'ils ont à 
fournir: a) les Tatares de la Crimée; b) les Tscherltesses, les 
Tschetschenzes, les Nogaïs, les Lesghis etc.; c) les Baskirs et 
Melschériaques ; d) les Buriatcs et les Toungouses. Leur dispo- 
nibilité pour la guerre. 
3° Le service dans l'armée. Notices générales. Le service de 
sûreté. Célérité de ces troupes. Le cheval du Cosaque et son 
traitement. Mode d'équitation et d'entretien du cheval. Ac- 
cord entre le cheval et son cavalier. Manière de combattre des 
Cosaques; leur ambition et leur superstition. Jugement général 
sur les troupes irrégulières. 

L'Allemagne, depuis le temps de Frédéric-le-Grand, 
et la majeure partie de l'Europe continentale, depuis l'é- 
poque de Napoléon, savent que le gros de l'armée ré- 
gulière russe est entouré d'essaims de cavaliers, que 
l'on a coutume de désigner en Europe sous le nom gé- 
néral de Cosaques. On verra que les corps russes, que 
nous avons réunis sous la dénomination commune de 
troupes irrégulières, ne consistent pas exclusivement en 
Cosaques, et ne méritent pas, sans exception, la dési- 
gnation sous laquelle nous les comprenons ici. Il y a 
des Cosaques qui sont parfaitement réguliers, et il y a 
des troupes irrégulières qui ne sont point composées de 
Cosaques. 

On serait fondé à nommer ces corps de troupes 
russes des milices, mais puisqu'il paraît exister dans 
certaines villes des provinces de la mer Baltique une es- 
pèce de milice bourgeoise, que l'on ne saurait ranger 
au nombre des corps militaires, et puisque l'on compte 
parmi les troupes irrégulières quelques corps formés au 
moyen de l'enrôlement, cette dénomination ne saurait 
être généralement appliquée. 

Du reste, la différence la plus caractéristique entre 
l'armée régulière et ce que nous appelons les troupes 
irrégulières, se manifeste effectivement dans la manière 
de rassembler le personnel et le matériel nécessaires aux 
deux catégories. Sous ce rapport, l'organisation de la 
majeure partie des troupes irrégulières est telle qu'on 
a toute raison de leur donner le nom de milices. 

Nous l'avons déjà indiqué: la plus forte partie des 

Eludes sur la Russie. Vol. 111. 26 



402 __ 

troupes irrégulières de l'armée russe est formée par les 
Cosaques. Le reste se rallie, sous le rapport de l'orga- 
nisation et de la destination stratégique, aux corps des 
Cosaques, dont il se distingue toutefois par la nationa- 
lité le mode d'armement, les mœurs et surtout sous le 
rapport de la loyauté et de la fidélité. 11 parait que 
ces derniers élémens ont été adjoints à l'armée des Co- 
saques, moins pour réaliser une formai ion homogène que 
par mesure de police générale. C'est à cause de cela, 
que nous examinerons chacune des deux catégories sé- 
parément. Ajoutons encore que, d'après l'usage général, 
bien qu'un peu inexact, nous nous servirons parfois du 
nom de Cosaques, pour comprendre sous une dénomi- 
nation générale, la cavalerie légère et irrégulière de l'ar- 
mée russe. Nous espérons que le sens, qu'il faut atta- 
cher à ce mot dans chaque endn.il en particulier, s'ex- 
pliquera suffisamment par la liaison. 



I. Les Cosaqnes. 

Le nom de Cosaques appartenait-il originairement à 
une nationalité déterminée, ou n'a-t-il désigné de tous temps 
qu'une certaine manière de vivre? Est-il d'origine tatare 
ou slave? Ces questions ont soulevé des controverses, 
dont nous abandonnons la solution aux savans. C'est 
M. Houpel qui, autant que nous le sachions, a jusquici 
donné sur ce sujet les renseignemens les plus complets 
(Miscellanées du Nord, 24*™ et 25*" livrions: Sur les 
Cosaques), auxquels ou n'aurait peut-être à ajouter que 
certains érlainissemens, dus aux progrès que lety 
mologie a faits depuis ce temps (1790). Comme d ail- 
leurs l'ouvrage précité commence à devenir rare, nous 
croyons rendre service à nos lecteurs, en reproduis.*! 
ici textuellement les explications données à ce sujet pai 
M. Houpel {page 26 et suivantes). 



403 



„D'après ce que nous apprennent Mueller et Bue- 
scbing, l'historien polonais Okolski rapporte à l'occasion 
d'une expédition entreprise par les Cosaques contre les 
Turcs, en 1516, qu'à cette époque le nom de Cosaques 
a élé entendu pour la première fois en Pologne. — 
Quelquefois des Polonais fesant le métier de la guerre 
se donnaient le nom de Cosaques; c'est ainsi qu'il est 
question des Cosaques lithuaniens (en 1579) et des 
Cosaques lissovicns qui, sous leur chef Lissovsky, gen- 
tilhomme lithuanien, parcoururent toute la Russie et 
entrèrent plus tard, à l'époque de la guerre de trente 
ans, au service de l'empereur Ferdinand I er *). Suivant 
Okolski, il est très probable que le nom de Cosaques 
n'a été adopté par ces tribus qu'à cette époque. — L'em- 
pereur grec, Constantin-Porphyrogénète fait mention au 
neuvième siècle d'une contrée nommée la Cosaquie et 
située aux pieds du Caucase. Suivant les Annales de 
la Russie, on a fait, en 1021, la guerre à un peuple 
nommé Cosagi II parait que dans les deux cas, il est 
question de la même tribu. La langue tatare désigne 
sous le nom de Cosaque tout soldat légèrement armé, 
qui cherche à nuire aux ennemis plutôt par des escar- 
mouches que par une attaque régulière, tout soldat qui 
se laisse enrôler pour de l'argent, enfin tout soldat qui 
à la tète tondue. Ces significations s'appliquent toutes 
aux Cosaques tatares et pour la plupart aussi à ceux 
de la Russie. Il est certain que longtemps avant l'in- 
vasion des Tatares en Russie, il existait un peuple tatare, 
qui portait le nom de Cosaques. D'après les Annales de 
la Russie, ce peuple vint de la Kabardah (dans la Cir- 



*) Antérieurement déjà les Cosaques Zaporogues s'étaient battus 
contre les Turcs avec les armées de l'empereur Rodolphe II. — 
Lissovsky fut un chef de condottieri à l'instar d'Albert de Bran- 
debourg et du comte de Mansfcld; il ravagea la Russie pendant 
les troubles, qui aflligérent le pays dans l'intervalle qui sépara 
l'extinction de la dynastie de Ruric et l'avènement au trône de la 
maison des Romanoff. 

26* 






■■Hi^MHH 



404 



cassiez s'établit sur les bords du Don, du Volga etc.; et 
fut soumis, en 1021, par le Grand-prince Mstislaff, qui 
s'en servit, en 1023, pour faire la guerre à son frère le 
Czar JaroslalT. Il parait que cette tribu, après s'être 
affranchie de la domination russe, fat de nouveau sou- 
mise en 1064 et 1065 par le prince russe Jaroslafl, qui 
s'était rendu maître de la forteresse de Temrouk a„- 
j 0U1 ,V| m i nommée Taman et qui se trouve en face de la 

ville de Kertscb. # # 

Aussi longtemps que les Tatares maintinrent leur 
domination dans les parties méridionales de l'empire 
russe, il ne fut pas question de Cosaques russes. Ces 
derniers ne commencèrent à se former, que lorsque ces 
provinces secouèrent le joug des Tatares, et précisément 
dans les contrées qui avaient été soumises a leur do- 
mination. Les Russes qui s'établirent dans les anciennes 
habitations des Cosaqucs-Tatares et adoptèrent un genre 
de vie analogue à celui de ces derniers, devaient natu- 
rellement recevoir la même dénomination. Lhistoir* 
russe fait mention de Tatares (ou de Cosaques- ratares) 
sous le règne du grand prince Ivan Vasdiévitsch (Ivan III, 
Vasiliévitsch f 1505). Son fils Vasib IvanOvitsch (Va- 
sili IV Ivanovitsch f 1534) avait pris à son ser- 
vice des Cosaques -Tatares, dont une partie fut en- 
voyée en Crimée. (Autrefois on avait l'habitude dont il 
reste encore quelques traces aujourd'hui, de design», 
SOUS le nom de Cosaques, des personnes engagées au 
service de particuliers.) Les Cosaques-Tatares se com- 
posaient de Cosaques-Ordinski (Cosaques de la grande 
Lde, établis sur les bords du Volga) et des Cosaques 
dizoif'. qui habitaient près d'A/.off. 

Ces deux tribus formaient, pour ainsi dire, le dernier 
reste' de ce peuple Tatare qui, pendant plusieurs siècles 
^Û causé Ltde mal. la Russie. Elles dispaniren 
peu à peu, soit qu'elles furent exterminées, soit quêtes 
lurent dispersées ou confondues avec .'.'autres peuplades, 
surtout avec les Cosaques du Don. 






405 

11 est donc de toute probabilité, qu'au commence- 
ment du seizième siècle les Cosaques russes ont em- 
prunté ce nom, qui désigne un peuple indépendant et 
guerrier, aux Cosaques -Tatares habitant sur les bords 
du Volga et près d'A/.off, parce que non- seulement ils 
s'étaient établis dans les anciens pays de ces derniers 
et s'étaient confondus avec leurs débris, mais encore 
parce qu'ils avaient adopté leurs institutions et leurs 
habitudes guerrières. Grâce à ces institutions, ils furent 
en état de défendre leur pays contre les attaques et le 
brigandage des peuples voisins. Aussi ces institutions, 
favorisées par les souverains, paraissaient-elles si attrayan- 
tes au reste de la population russe que les Cosaques, 
qui, dans le début, ne se composaient que de quelques 
poignées de fuyards, s'élevèrent en peu de temps par 
un °rand nombre de nouvelles immigrations aux propor- 
tions d'une grande tribu." — 

Il a déjà été dit ailleurs, que les Cosaques eux- 
mêmes se donnent le nom de Tscherkesses; leurs an- 
ciennes résidences s'appellent encore aujourd'hui Tscher- 
kassi ou Tscherkask. Quelques personnes ont voulu ar- 
gumenter de ce nom que les Cosaques tirent leur ori- 
gine des peuplades homonymes du Caucase. Houpel 
prétend que ce nom provient d'un de leurs chefs, ap- 
pelé Tscherkass. D'ailleurs le nom de Tscherkesses était 
le terme général; le nom de Cosaques n'était donné qu'à 
la classe domestique. 

Le fanatisme des Mahométans, Tatares et Turcs, 
celui des catholiques romains en Autriche et en Po- 
logne, et celui des catholiques grecs de la Grande-Rus- 
sie, depuis la réforme du patriarche Nicon, ont fait en- 
trer dans les tribus des Cosaques une foule de membres 
orthodoxes et hétérodoxes (raskolniki) de l'église grecque 
(encore aujourd'hui les Raskolniki comptent leur plus 
grand nombre d'adhérens parmi les Cosaques.) L'établis- 
sement du servage, et antérieurement déjà la suppres- 
sion de la liberté de transmigration des paysans, furent 



406 



cause que, sous le règne deBorisGodounoff, leurs centiuio 
se multiplièrent par un grand nombre de fuyards. Dans 
la période agitée des taux Démétrius, leurs tribus se 
grossirent par des milliers d'individus , qui aimèrent 
mieux piller eux-mêmes que de se laisser piller. ( g 
furent surtout les Cosaques Zaporogues, connus parleur 
tolérance religieuse, sinon par leur indifférentisme, qui 
accueillirent les aventuriers guerriers de toutes les 
nations. 

Quoiqu'il soit difficile de constater quelle est l'ori- 
gine du nom de Cosaque, il est certain que les Cosaques 
Russes ne formaient pas primitivement une tribu parti- 
culière. Nous fesons abstraction des Kirghix - Tatares, 
parce qu'ils n'ont jamais été rangés au nombre des Co- 
saques proprement dits. Les Cosaques n'ont été, et ne 
sont encore aujourd'hui, que des associations démo- 
cratiques formées dans un but de guerre ou si 
l'on veut, de brigandage. Us ont toujours accueilli 
dans leur communauté et accueillent encore au besoin 
des individus de toutes les nations, même des ennemis 
captifs; seulement par; suite des changemens qui se sont 
accomplis dans leur situation, ils n'éprouvent plus aussi 
fortement qu'autrefois le besoin de se renforcer par de 
nouveaux élémens. Il est même caractéristique pour l'as- 
sociation des Cosaques, que du moment où les condi- 
tions de leur existence ont été tellement modifiées que 
l'adjonction d'étrangers forts et belliqueux ne leur pa- 
rut plus désirable, les bases naturelles de leur organi- 
sai ion commencèrent à s'affaisser. 

La véritable association des Cosaques, pour se 
maintenir et pour prospérer, a besoin de deux mobiles: 
le danger et le butin. Défendre et enrichir leurs foyers 
par la force des armes, attaquer et détruire les habita- 
tions des ennemis voisins, c'étaient là constamment les 
buts que se proposaient les Cosaques. Aussi sur les 
frontières de l'empire où cette défense est nécessaire et 
où ces attaques peuvent être utiles, les associations des 



407 



Cosaques maintiennent leur caractère primitif, tout en of- 
frant plus de garanties au gouvernement; elles s'agran- 
dissent, se multiplient même et se régénèrent toujours par 
des forces nouvelles. Là on accueille volontiers des étran- 
gers courageux, et l'on ne demande pas de quelle mère 
est né l'homme au bras et au cœur de fer, qui désire 
partager les dangers, les fatigues et le butin des Co- 
saques. Là le pays perd plus de combattans par la mort 
et par la captivité qu'il n'en produit. Chaque victoire 
agrandit leur territoire et augmente leurs biens, tandis 
que chaque défaite les diminue. On admet donc comme 
rè°-le, que plus il y a de combattans, plus le butin est 
grand et sur. C'est au milieu d'une vie pleine de dan- 
gers et de combats, que grandissent ces natures mar- 
tiales, ces véritables Cosaques dont les services com- 
pensent suffisamment les privilèges que l'état accorde à 
leurs associations. 

Plus ces relations ont perdu leur caractère primi- 
tif et plus les associations des Cosaques peuvent se 
passer de nouveaux renforts. Il est vrai qu'en même 
temps elles commencent à former de plus en plus des 
tribus isolées, en sorte que le terme de Cosaque perd 
sa valeur caractéristique dans le langage militaire, et que 
l'état qui jusqu'ici a maintenu les privilèges des Co- 
saques par des raisons politiques, ne les respecte plus 
(c'est une vérité incontestable) que comme un droit tra- 
ditionnel. Dès que les Cosaques ne sont plus forcés de 
se défendre contre les attaques continuelles des enne- 
mis, les privilèges particuliers de ces associations de- 
viennent pour l'état un obstacle ou même un danger. 
Dans le premier de ces deux cas, le gouvernement 
cherche à réduire peu à peu ces privilèges pour trans- 
former les Cosaques en sujets ordinaires; tel est le sort 
qu'ont déjà subi les Cosaques Slobodes, du Volga, de 
Tschoueouïeff et en partie de l'Ukraine, et qui semble se 
préparer pour ceux du Don et peut - être même pour 
ceux de l'Oural. Dès quelles offrent à l'état un danger 



408 



réel, ces associations sont entièrement supprimées; les 
Cosaques qui en fesaient partie sont alors envoyés dans 
d'autres provinces ou réduits à la condition A'Odnod- 
vorzi. C'est ainsi qu'on en usa vis-à-vis d'une grande 
partie des Cosaques de l'Ukraine et particulièrement des 
Zaporogues. 

Dans l'Europe occidentale, où l'on n'hésite pas à 
supprimer les droits des états et des corporations qui 
remontent au temps de la féodalité, et où à l'aide de ces 
deux maximes: „salus patriae, summa lex u et: „ autres 
devoirs, autres droits- on justifie les violations les plus 
éclatantes des privilèges historiques, quand même il se- 
rai! difficile de prouver, soit que ces changemens sont 
indispensables au salut public, soit que les obligations 
auxquelles se rattachent les anciens privilèges, ont cessé; 
dans l'Europe occidentale, disons -nous, on s'est plu à 
considérer la suppression des privilèges de l'Ukraine et 
la restriction des autres Cosaques, comme le résultat 
d'une politique de despotisme. Parce que l'on sait que 
les associations des Cosaques possédaient une espèce 
de constitution démocratique, on n'a pas voulu voir 
qu'elles représentent vis-à-vis des autres Russes une 
aristocratie privilégiée; parce que les Cosaques ont rendu 
jadis d'importants services contre les Turcs et les Ta- 
tares, on a oublié que par leur infidélité et leurs bri- 
gandages ils ont exposé la civilisation et la chrétienté 
aux plus grands dangers et que leurs services sont 
pavés trop cher par les privilèges qu'ils s'arrogent. 
Cnles, quand on étudie l'histoire sans prévention, on 
doit se convaincre cpie les Cosa< pics Zaporogues et ceux 
de l'Ukraine ont cent fois mérité leur sort, et que le 
gouvernement russe a laissé aux autres Cosaques et sur- 
tout à ceux du Don, beaucoup plus de franchises et de 
privilèges, que ne leur en aurait, maintenu un Etat libé- 
ral de l'Europe occidentale. Bien plus, si la Russie se 
voyait dotée aujourd'hui d'une charte en tout point con- 
forme à la théorie constitutionnelle, et si ses deux cham- 



409 



bres ne se trouvaient remplies que de libéraux de la 
nuance la plus pure, ou pourrait être assuré qu'en peu 
de mois une majorité immense pousserait le gouverne- 
ment à supprimer les franchises et les privilèges des Co- 
saques, en commençant par ceux du Don et de la Si- 
bérie. 11 résulterait donc de là que les privilèges des 
Cosaques n'ont pu se maintenir si longtemps et dans 
de si vastes proportions, que sous une autocratie telle 
que celle de la Russie. 

Nous savons à la vérité, que depuis longtemps les 
Russophages dominent tellement toute la littérature oc- 
cidentale, que nous n'espérons pas de voir ces vérités 
et quelques autres de ce genre généralement reconnues 
et appréciées; cependant nous croyons devoir les sou-' 
tenir et nous ne doutons pas que tôt ou tard elles ne 
parviennent à se faire accepter. 

S'il résulte de ce qui précède que les Cosaques se 
composent d'éléments hétérogènes, et que quelques-unes 
de leurs associations se recrutent encore aujourd'hui 
d'un nombre considérable d'étrangers, il ne faut pas in- 
duire de Là qu ils soient de mauvais Russes. Au con- 
traire, le caractère de ces associations, mêlées d'éléments 
tatares, turcs, polonais, serviens et autres encore, atteste 
éminemment l'élasticité et l'énergie de la nationalité russe 
que nous avons signalées à plusieurs reprises. Par leurs 
qualités morales, ce sont de véritables Russes et malgré 
la tolérance qui règne en Russie, ils appartiennent à la 
religion grecque, bien qu'ils ne fassent point partie de 
l'église orthodoxe, sous le rapport des opinions poli- 
tiques, ils sont à présent d'excellents Russes. Même les 
Zaporogues, aujourd'hui appelés Tschernomores, en quit- 
tant leurs habitations aux cataractes du Dniepr , ont 
perdu l'esprit d'indiscipline et l'inconstance qui autrefois 
leur étaient propres comme à tous les Cosaques. Les 
armées polonaises, tatares et turques ont fait cause com- 
mune avec les Cosaques russes contre la Russie; les 
Cosaques furent de tous temps les soutiens empressés 



410 



des prétendans, sans lesquels une insurrection de quelque 
étendue serait impossible dans un pays si fortement mo- 
narchique que la Russie, et c'est peut-être à son ar- 
mée régulière et organisée à l'européenne, que la Russie 
est redevable de ne pas avoir péri sous les coups des 
Cosaques, ('es intrus allemands que le véritable Russe 
déteste aussi passionnément qu'un enfant mutin déteste 
son maître, ces institutions étrangères dont l'importation 
a failli conter la vie à tant de Czars et même à Pierre I e ', 
ces réformes imposées par la force et à cause desquelles 
les Russes ont immolé tant d'étrangers, auraient-ils pré- 
servé la Russie de la ruine, comme ils l'ont élevée au 
faite de la grandeur? Assurément les Russes ont raison 
de se fier au Dieu de la Russie, qui a mieux fait les 
choses qu'ils ne l'ont entendu et désiré eux-mêmes. 

Depuis que la Russie possède une armée perma- 
nente et régulière, depuis que le gouvernement, en quit- 
tant Moscou, s'est rendu indépendant des passions d'une 
populace fanatique, les tentatives faites pour détrôner les 
Czars au moyen d'une insurrection des Cosaques ont 
perdu de leur importance, et paraissent à l'heure qu'il 
est être devenues impossibles. La rébellion de Pouga- 
tscheff, dans les années 1772 à 1775, fut la dernière qui 
atteignit de larges proportions. 

Il n'est pas dans notre intention d'écrire ici l'histoire 
des Cosaques. Il est vrai que l'histoire des Cosaques, 
qui forment sous le point de vue ethnographique et ro- 
mantique le corps de troupes le plus curieux de la Rus- 
sie et peut-être de la chrétienté entière, renferme une 
foide d'aventures extraordinaires et d'événemens remar- 
quables; mais elle n'a pas été consignée aussi complète- 
ment qu'on pourrait le désirer. On connaît encore un 
peu mieux que le reste, l'histoire des Cosaques de 
l'Ukraine et des cataractes du Dniepr, qui ont joué dans 
l'histoire de l'Europe un rôle plus important que les Co- 
saques du Don et ceux qui leur sont alliés de près. On 
en trouve une histoire assez complète dans l'ouvrage 



411 



de Karamsin et dans l'ouvrage historique de Strahl et 
Hermann. 

En renvoyant ceux de nos lecteurs, qui désirent de 
plus amples détails sur ce sujet, à ces ouvrages et aux 
Miscellanées de Houpel (livraison 24 iime et 25 irme , Riga 
1790) nous nous contenterons de mentionner ici les faits 
les plus remarquables de l'histoire des Cosaques, et, sur- 
tout ceux qui nous semhlent indispensables pour faire 
comprendre leur caractère parliculier et leur situation 
actuelle. 

Pour ce qui concerne les habitudes particulières 
aux Cosaques, nous devons faire remarquer que, à part 
quelques modifications dues à la nationalité, elles sont 
aussi anciennes que le contact de peuplades civilisées 
avec des tribus barbares, que la rudesse de leur pays, 
la grossièreté de leurs mœurs et la simplicité de leurs 
besoins, défendent contre la tactique supérieure des na- 
tions civilisées. Comme à l'époque où tsmaêl ..demeura 
..dans les déserts, et devint un jeune homme adroit u li- 
vrer de l'arc" (Genèse I., chap. 21, v. 20). et vit s'accom- 
plir la prophétie contenue dans le passage suivant: 

„L'angc de l'Eternel lui dit aussi: Voici, lu as 
,, conçu et tu enfanteras un iils que tu appelleras Ismaél; 
„car l'Eternel a entendu ta voix dans ton affliction. 

„Et il sera semblable à un âne sauvage: il lè- 
„vera sa main contre tous, et tous lèveront la main 
„contre lui: et il dressera ses lentes aux yeux de tous 
„ses frères!" (Genèse I, chap. 16, v. 11 et 12). Comme 
depuis ce temps les descendants d'Ismaël et de son ne- 
veu et gendre Esaii ont vécu dans les déserts de l'A- 
rabie et de la Numidie selon l'exemple de leurs ancêtres, 
comme les Parthes résistaient aux Romains et connue 
les Bédouins de nos jours savent se soustraire à la do- 
mination française, de même il parait que les peuples 
Scythes dans les steppes et les montagnes situées à l'Est 
du Bosphore avaient déjà, au temps de C'y ru s, un genre de 
vie parfaitement semblable à celui des premiers Cosaques 



HHBHMMBBBMi 



PMMmBN 



412 



russes et une manière de combattre, que l'on trouverait 
encore aujourd'hui absolument conforme à celle des Co- 
saques. 

Cependant tout en comparant les Cosaques aux Bé- 
douins et aux Scythes anciens ou modernes, nous de- 
vons signaler comme différences essentielles, outre leur 
caractère russe, deux faits importants; c'est que les Co- 
saques ont abandonné facilement la vie nomade, si 
toutefois ils l'avaient adoptée, et qu'ils se sont donné une 
constitution politique et militaire, reposant sur une base 
démocratique. 11 se peut que ces faits doivent être sur- 
tout attribués au caractère russe; les véritables Russes 
ne possèdent point les habitudes nomades des peuples 
mongols et tatares; ils sont très peu enclins aux ten- 
dances aristocratiques de la race germanique, mais ils 
ont un fort instinct d'association. Ces deux faits parais- 
sent en même temps renfermer l'explication de leur his- 
toire. En choisissant des habitations fixes, en fondant 
des colonies, et en se donnant une organisation, ils par- 
vinrent à augmenter leur puissance et leurs richesses et 
à rendre tributaires ou à expulser leurs ennemis noma- 
des; mais en même temps ils commencèrent à offrir un 
point d'attaque à la stratégie des peuples civilisés qui 
ne fait que tirer des coups en l'air, quand elle combat des 
nomades. D'un autre côté les Cosaques, commençant à 
jouir de leurs biens en tout calme et en toute sécurité, 
cessent plus ou moins d'être un peuple indépendant, 
belliqueux et aguerri. Ils ont à subir le sort qui fut 
prédit à Issachar en ces termes: 

„Issachar est un âne gros et fort, qui se tient cou- 
„ché entre les barres des étables. 11 a vu que le re- 
„pos était bon, et que le pays était délicieux; il bais- 
sera son épaule pour porter, et il s'assujettira à payer 
„les tributs" (Genèse I, chap. 49, v. 14 et 15,). 

Autrefois une grande partie des Cosaques se sou- 
mit à la suzeraineté des Polonais, des Turcs et des Ta- 
tares. Aujourd'hui ils doivent être heureux d'appartenir 



413 

à l'empire russe pour lequel ils ont toujours éprouvé 
un sentiment d'affection, quoique leurs passions les aient 
souvent poussés à l'attaquer. 

L'histoire des Cosaques prouve d'abord qu'ils se 
composent essentiellement de deux tribus principales, 
dont les autres Cosaques bien que mêlés parfois d'élé- 
mens étrangers se sont détachés, soit comme colons, 
soit comme expulsés, pour fonder de nouvelles associa- 
tions et de nouveaux établissemens. Nous distinguons donc 
les Cosaques Petits-Russes et les Cosaques Grand-Russes. 
La patrie primitive des premiers était près du Dniepr, 
celle des derniers près du Don. Voilà pourquoi on en- 
tend quelquefois par Cosaques du Dniepr et Cosaques 
du Don ces catégories générales, outre la signification 
particulière attachée à ces deux noms. Les contrées 
près du Don sont encore aujourd'hui un pays de Cosa- 
ques, ceux près du Dniepr ne le sont plus. 



A. Les Cosaques Petits-Russes. 

Il faut chercher les origines des Cosaques Petits- 
Russes dans ces temps malheureux pour la Russie, où 
cette nation, aujourd'hui si puissante, paraissait devoir 
succomber à l'Est sous les invasions des Mongols et 
des Tatares, et à l'Ouest sous les attaques des Sarma- 
tes et des Polonais. Les îles situées près des catarac- 
tes du Dniepr offraient un excellent asile aux membres 
malheureux d'une nation, pleine de patriotisme et de /.èle 
religieux, qui voyaient leur patrie courbée sous le joug 
des païens, des Mahométans ou d'hommes faisant partie 
d'un peuple détesté, quoique de race slave, qu'ils regar- 
daient comme des hérétiques. Ainsi que des patriotes 
dispersés de l'ancienne Italie s'étaient, avant la grande 
migration des peuples, réunis dans les lagunes pour for- 
mer un état nouveau, de même les îles au-delà (sa) des 
cataractes (porogie) du Dniepr, servirent d'asile à une par- 



H^H|^^H|| HH^^H 



■^^^^^^^■^^■w 



414 



tie de ces patriotes russes qui, après la chute de l'an- 
cienne métropole de Kieff, aimèrent mieux être des Russe, 
pauvres et libres dans le désert, que d'être les escla\e> 
des étrangers dans un pays riche et fertile. Il faudrait 
donc classer l'origine des Zaporogues entre l'époque des 
expéditions de Balu-khan, dans la première moitié du 
treizième siècle, et celle de la conquête de Kieff par les 
païens de la Lithuanie, dans la première moitié du qua- 
torzième siècle. Les premières associations des Cosa- 
ques Petits-Russes doivent avoir été formées par des 
fuyards et des émigrés venus de la métropole de l'an- 
cienne Russie et de la Russie -Rouge (Galicie). Ceci 
explique pourquoi, malgré les élémens étrangers qu'ils 
accueillirent, leur idiome, leur religion et leurs mœurs 
portent éminemment l'empreinte du caractère russe. Les 
invasions continuelles des Tatares, ainsi que l'oppression 
exercée par les gentilshommes polonais et lithuaniens, 
poussèrent constamment une foule de Russes à aller 
partager l'existence aventureuse et libre des Cosaques, 
en se joignant aux corps francs des des du Dniepr. Sans 
perdre ce caractère primitif, ils devinrent en même temps 
le rempart de la Pologne contre les Tatares et les Turcs. 
Le roi Casimir, en réunissant la Lithuanie et la Pologne, 
fit des Cosaques du Dniepr les vassaux réguliers de la 
couronne et les plaça au niveau de la noblesse polo- 
naise. C'est à cause de cela que leurs descendants de 
l'Ukraine s'intitulent encore aujourd'hui les Cosaques 
de la véritable noblesse. Le nom de Petite-Russie 
donné aux contrées .lu Boug et du Dniepr date pro- 
bablement de cette époque. Les Cosaques devinrent 
pour la Pologne les défenseurs domiciliés du pays des 
frontières ( l'kraina). 

Ce tut sous Etienne-Bathori que les relations des Co- 
saques avec la Pologne eurent le plus d'intimité et d'éclat. 
Ce grand prince, en les rattachant à sa cause, sut tirer parti 
dans ces guerres de leurs forces considérablement ac- 
crues, il leur conféra despriviléges étendus et leur donna, 



415 

avec une constitution basée sur leurs institutions pri- 
mitives, presque tout le pays situé près du Dniepr et 
du Boue,-. (Voir pour de plus amples détails l'histoire de 
Hermann, tome 3.) 

Dans les armées d'Etienne-Balhori et de son allié, 
le Khan de la Crimée, ils formaient un corps de cava- 
lerie légère, bien semblable aux troupes qui, dans notre 
siècle, ont abreuvé les chevaux du Dniepr et du Don 
dans les eaux de la Seine. Quand Etienne, avant de 
commencer le siège de Pskoff (1581), fit la revue de 
ses troupes, il avait deux espèces de cavalerie, les hus- 
sards aux grosses armures et les Cosaques aux armes 
légères. Quiconque toutefois serait induit par là à clas- 
ser les Cosaques comme une arme spéciale, telle que la 
forment de nos jours les hussards et les lanciers, mé- 
connaitrait étrangement le caractère des Cosaques d'alors, 
comme de ceux d'aujourd'hui. Ainsi que les Cosaques 
de nos jours, qui sont tantôt bateliers, tantôt fantassins 
et tantôt artilleurs, ceux d'alors avaient déjà leur petite 
forteresse et sur leurs bateaux légers infestaient au 
quinzième siècle les côtes de la mer-Noire, dont ils sont 
restés longtemps les flibustiers; tandis que leurs hères 
exerçaient le même métier sur le Don, le Volga et la 
mer-Caspienne. 

Etienne-Bathori avait voulu, qu'en temps de paix, 
quelques milliers d'hommes seulement fissent le service 
des iles du Dniepr. L'esprit d'association, particulier 
au caractère russe, en fit une communauté à part, qui 
se renforça par des contingens venus de l'Ukraine. Ces 
Cosaques, les Zaporogues, si fameux dans l'histoire russe, 
se donnèrent une constitution qui, bien que semblable 
à celle des autres Cosaques, présentait cependant cer- 
taines particularités. Ils imposèrent le célibat à tous les 
membres de leur association, accueillirent tous ceux qui 
voulaient se soumettre à leurs usages et permirent à 
chacun de sortir de la communauté sans notification 
préalable. Tantôt ils choisissaient leur helman, tantôt il 






I 



416 



leur était imposé; mais selon leurs usages, ils ne le 
choisissaient toujours que pour une année, à l'expiration 
de laquelle il redevenait simple Cosaque. La position 
des officiers était analogue. Si les Cosaques n'avaient 
pas été des brigands entièrement étrangers aux idées 
chevaleresques, on serait tenté de les appeler les Che- 
valiers de St.-Jean slaves. L'association des Zaporogues 
présenta, peut-être aussi par suite de leur vie célibataire, 
tous les caractères d'une république de guerriers indé- 
pendants qui, dans des vues intéressées, prêtèrent leur 
service tantôt à la Pologne, tantôt à la Russie, tantôt 
au Khan de la Crimée, tantôt au Sultan. Quand le 
Hetman-Schach, pour avoir de son propre chef fait la 
guerre à la Moldavie, fut, par ordre d'Etienne-Bathori, 
décapité à Léopol en 1578, plusieurs milliers de ses 
partisans allèrent, se joindre aux Cosaques du Don; ce- 
pendant les forces des Cosaques de l'Ukraine prirent 
un accroissement considérable, grâce à l'égoïsme im- 
prévoyant de la grande république polonaise. Les ré- 
gimens polonais, licenciés à la fin de la guerre de Ba- 
thori contre la Russie, leur fournirent de nombreux 
renforts de soldats courageux. Bientôt il s'éleva des 
disputes au sujet des individus échappés des propriétés 
polonaises; et les colonies habitées en commun par la 
noblesse ambitieuse et par les Cosaques vivant dans 
une licence toute démocratique, furent la cause de dif- 
férends continuels. Cependant, grâce aux troubles qui 
dans la période des fauxDémétrius, faillirent amener la ruine 
de la Russie, les sombres nuages amoncelés à l'horizon 
de la république polonaise, se déchargèrent encore une 
fois à l'extérieur, à la même époque où les dissensions 
religieuses ébranlaient les fondemens de l'empire ger- 
manique. La Russie fut sauvée par son Dieu d'une 
perte imminente, et acheta au prix d'onéreux sacrifices 
la paix de Palianowka (1634), qui la délivra de son ad- 
versaire le plus redoutable. C'est de cette époque que 
date la décadence de la Pologne. 



1! 



417 



Une association de guerriers au milieu d'un état ne 
supporte pas le repos, surtout quand des passions po- 
litiques, nationales et religieuses la mettent en opposi- 
tion avec l'organisme de cet état. Voilà pourquoi, même 
sans voir ces institutions menacées par l'arrogance de 
la noblesse polonaise et sans être poussée, comme elle 
l'était, par l'esprit d'aventure et de brigandage, l'asso- 
ciation armée des Cosaques russes devait tôt ou lard 
avoir des conflits sérieux avec la république de Pologne. 
Les orages qui s'étaient annoncés depuis longtemps dans 
l'Ukraine, vinrent à éclater vers l'époque susmentionnée. 
(Voir Herrmann, tome IV.) 

Les Polonais avaient fait construire dans l'île de 
Koudak, appartenant aux Cosaques, une forteresse qui re- 
çut une garnison polonaise. Les Cosaques démolirent la 
forteresse et massacrèrent la garnison (en 1635). Les 
chefs de cette entreprise furent pris et écartelés à Var- 
sovie. Le Généralissime de la couronne Koniecpolski 
demanda au chef des Cosaques, Bogdan Clmiielnicky, en 
lui montrant la forteresse: „Comment trouvez-vous kou- 
dak?" Chinielnicky qui venait de remporter des victoires 
sur les Russes, lui répondit: ,,Tout ce qui a été fait 
par la main de l'homme, peut être détruit par la main 
de l'homme." Au mois de décembre 1637, les Cosaques 
en masse prirent les armes, pour chasser leur Iletman 
nommé par le roi et les Starchini. L'insurrection lut 
réprimée par la force des armes, et la Pologne punit les 
Cosaques du Dniepr, en les réduisant à trois mille 
hommes et en supprimant ou en restreignant leurs pri- 
vilèges. Si Varsovie avait été la résidence du Czar russe, 
si les grands seigneurs polonais avaient élé des boyards 
russes, l'Ukraine serait peut-être devenue alors ce qu'elle 
est aujourd'hui, un riche pays habité par une population 
pacifique d'agriculteurs. Mais les Cosaques russes trou- 
vaient insupportable d'être opprimés par des étrangers 
et des hérétiques. Ils rencontrèrent un chef capable dans 
la personne de Bogdan Chmielnicky, que Koniecpolski 

Eludci sur la Russie. Vol. III. 27 



(MMIHIJII i| 






418 



avait nommé Pissar (ce qui signifie littéralement scribe 
ou secrétaire, puis chancelier) des Cosaques, et qui, 
grièvement offensé dans sa propriété et dans sa famille 
par le Staroste Tschaplinsky, s'écria: ,, tant que je pour- 
rai lever mon sabre, Tschaplinsky ne m'a pas encore 
tout ôté." 

C'était là un homme tel qu'il en fallait à la tribu 
mécontente des Cosaques. Aussi ne fut-il point trop 
scrupuleux dans le choix de ses moyens. Le roi Vla- 
dislas IV lui-même l'excita à s'allier aux Tatares, parce 
qu'il voulait forcer la diète polonaise à la guerre contre 
les Turcs. A une époque antérieure déjà, les Cosaques 
du Dniepr s'étaient alliés aux Tatares pour marcher contre 
Moscou (1516). lue alliance avec les Mahométans contre 
la noblesse catholique romaine de la Pologne devait ren- 
contrer d'autant moins de scrupules; ceux qui subsistaient 
encore furent écartés par l'archevêque grec de Kieff, Pierre 
Mohileff, qui n'autorisa pas seulement la guerre, mais 
qui menaça encore de l'anathème tous ceux qui s'y 
soustrairaient. Dix ans après la répression de la révolte 
de 1637 et 1638, à la même époque où la paix de West- 
phalie sanctionna le démembrement de l'Allemagne, éclata 
la guerre terrible, que l'on peut considérer comme la 
cause première du partage de la Pologne. Les Cosaques, 
renforcés par les populations nombreuses de l'Ukraine 
et alliés aux redoutables Tatares de la Crimée (on parle 
de 200,000 Cosaques et autres guerriers de l'Ukraine, 
auxquels on ajoute 160,000 hommes tatares) écrasèrent 
les armées polonaises et firent trembler Varsovie. Le 
traité de Zboroff (août 1649), en sauvant l'armée et l'é- 
tat de la Pologne, rendit aux Cosaques leurs anciennes 
franchises dans des proportions qu'ils n'avaient plus con- 
nues depuis longtemps. 

Mais la population russe de l'Ukraine en s'affran- 
chissant du joug de la Pologne, avait senti sa propre 
force ~et la faiblesse de ses oppresseurs. Les conditions 
de la paix qui, quelques années auparavant, auraient pu 



419 



resserrer pour longtemps les liens d'alliance entre les 
Polonais et les Cosaques, ne furent plus en état de ré- 
tablir entr'eux une entente sincère. En même temps la 
Grande - Russie sous le règne d'Alexis Mikliailowitsch 
(1645— 1676), père de Pierre I er , commençait à s'affermir 
à l'intérieur. En 1650 Chmielnicky, qui seize ans aupar- 
avant avait, comme vassal de la Pologne, conduit ses 
Cosaques contre Moscou, offrit son alliance au Caar 
russe. Alexis encouragea les Cosaques à se détacher de 
la Pologne et accueillit avec prévenance les nombreux 
émigrés de l'Ukraine. Ces derniers formèrent alors sur 
les frontières de la Russie et de la Crimée, aux environs 
de Kharkolï, les régimens dits Slobodes, qui subsistèrent 
jusqu'en 1783, comme une colonie de Cosaques Petits- 
Russes, bien que les régimens qu'elle fournissait eussent 
déjà été incorporés dans les troupes régulières. 

Les négociations entre les Cosaques et le Czar 
traînèrent en longueur, jusqu'à ce que l'Ukraine se vit 
menacée d'une guerre par les Polonais et les Talares. 
Alors (1654) Chmielnicky et ses Cosaques se soumirent 
à Péréiaslaff au Czar Alexis, dont le plénipotentiaire avait 
accepté toutes leurs conditions. Immédiatement après 
éclata la guerre entre les Russes et les Polonais, au su- 
jet des anciennes frontières de la Russie. 

Du reste les troubles de l'Ukraine ne recommen- 
cèrent que de plus belle et ne finirent que par la bataille 
de Pullava. Depuis cette époque, les Cosaques Pelils- 
Russes se divisèrent en plusieurs groupes, qui s'allièrent 
en partie aux Russes, en partie aux Polonais, tantôt aux 
Turcs ou aux Tatares et tantôt aux Suédois. Il est 
vrai, qu'en vertu du traité d'AndroussofT (1667), la Pologne 
céda au Czar la ville deKieff, toute la rive gauche du Dniepr 
et le droit de suzeraineté sur l'association des Zaporo- 
gues; mais les Cosaques Petits-Russes se divisèrent, sui- 
vant cette démarcation, en vassaux de la Pologne et en 
vassaux de la Russie. Quand la Pologne, affaiblie par 
des dissensions intestines, se vit obligée de céder la Po- 

27* 



420 



dolic à l'empire Ottoman, l'attitude équivoque des Co- 
saques Petits-Russes entraîna la Russie dans une guerre 
contre la Porte. 

S'il est incontestable que toutes les tentatives, fai- 
tes par les chefs des Cosaques Petits-Russes pour fon- 
der un état militaire indépendant entre la Russie, la 
Turquie et la Pologne, ont été stériles; que la perte de 
loin indépendance date du moment où ils se détachèrent 
de la Pologne, et s'acheva plus promptement encore que 
la ruine de la grande république polonaise, à laquelle ils 
avaient porté le premier coup; il faut reconnaître d'un 
autre côté que la nation des Petits -Russes, en se sou- 
mettant à son souverain naturel, s'est assuré son indé- 
pendance de toute domination étrangère, et que cette 
indépendance n'est pas payée trop cher par le sacrifice 
de la constitution cosaque. 

Les Zaporogucs, pendant ces troubles, virent se join- 
dre à eux une foule d'étrangers ; en se faisant rechercher 
et craindre en même temps, ils surent maintenir leur 
indépendance. Leur Koschévoi, Ataman Serco, leur ren- 
dit pour quelque temps la gloire d'être le rempart de 
la chrétienté, en contribuant au succès de toutes les ar- 
mées qui firent la guerre au croissant. 11 prêta son se- 
cours précieux tant à Sobieski, le héros des Polonais, 
qu'aux généraux russes. En revanche, un fils de Bog- 
dat) Chmielnicky, avec un grand nombre de Cosaques se 
rallia à la cause du Sultan, et l'ambitieux Hetman Do- 
roschenko, qui tendait à la souveraineté indépendante 
sur tous les Cosaques Petits-Russes, combattit tantôt 
pour l'une, tantôt pour l'autre des parties belligérantes. 
En vertu de la paix de Rad*ine (1681) tout le pays des 
Cosaques, à l'exception d'une petite partie sur la rive 
droite du Dniepr, qui resta à la Pologne, fut réuni à 
la Russie. Samuel, le dernier Hetman du petit nombre 
de Cosaques soumis à la Pologne, fut nommé en 1690. 

Pour la dernière fois un Hetman des Cosaques 
Petits-Russes conçut le projet de fonder un état indé- 



^21_ 

pendant de la Russie. Ce fut Mazcppa , partisan 
courageux, mais intrigant et ambitieux, qui parvint à 
s'élever de la position de Jessaoul des Cosaques (ca- 
pitaine) à la dignité d'Hetman, après avoir fait trans- 
porter en Sibérie son Hetman Ssamoilowitscb , que 
pour complaire à Galitzine, (le tout puissant favori de la 
Grande-duchesse Sopbie,) il avait écrasé sons de fausses 
accusations. Ivan Stepbanowitsch Mazeppa fut longtemps 
un fidèle partisan de Pierre -le- Grand. Déjà parvenu à 
un âge avancé, il se laissa séduire par la gloire de 
CbarlesXII et par les dispositions belliqueuses desCosaques 
Petits-Russes, à faire une alliance avec le célèbre roi de 
Suède. Après la bataille de Pultava,Pierre-le-Grand infligea 
les punitions les plus sanglantes aux Cosaques rebelles, et 
depuis ce temps l'Ukraine devint une province toute pa- 
cifique. C'est à cette époque que, par suite de la disper- 
sion des Cosaques insurgés du Dniepr, il se forma deux 
groupes de Cosaques Petits-Russes, ceux de Saratoff et 
ceux de Samara, qui toutefois ont disparu avec les Co- 
saques du Volga sans être jamais parvenus à quelque 
importance. On sait que douze mille Cosaques furent 
condamnés à creuser le canal Ladoga, et que tous y trou- 
vèrent leur mort. 

C'est ainsi que finit de fait la puissance des Co- 
saques Petits - Russes ; car les Zaporogues aussi, émi- 
grèrent après que Pierre -le- Grand eut pris leur Setsch 
(camp retranché, comme ils avaient l'habitude d'appeler 
leur siège principal). Peu-à-peu on entreprit de suppri- 
mer entièrement la milice des Cosaques Petits -Russes, 
qui ne rendait presque plus de service en campagne. 
On commença par la transformer en régiment de cava- 
lerie régulière. Enfin leur dernier Hetman, Cyrille Rasou- 
mowsky, ayant renoncé à sa place plus lucrative qu'im- 
portante, les derniers restes des associations des Cosaques 
furent supprimés dans ces contrées (en 1784). Aussi les 
services des Cosaques devinrent -ils alors superflus, par 



suite du déplacement des frontières, réalisé en vertu du 
traité de Kutchiik-Kaïnardji. 

En attendant, les Zaporogues avaient compris cpie, 
malgré leur alliance avec la Crimée, ils ne trouverait* 
plus l'occasion d'une guerre avantageuse. Depuis Pierre 
le-Grand, les provinces méridionales de la Russie s'étaient 
soustraites à l'impuissance et aux troubles qui favorisaient 
le brigandage des Cosaques voisins. Les Zaporogues se 
trouvaient très - heureux de pouvoir rentrer en Russie, 
grâce à l'impératrice Anne; mais réintégrés dans le pays 
qu'ils avaient anciennement habité, ils devinrent un vé- 
ritable obstacle à la colonisation de la Russie méridio- 
nale, qu'ils ne pouvaient ou ne voulaient pas entreprendre 
eux-mêmes. Eli effet, quand une partie du terrain, qu'ils 
réclamaienl, fut concédée à des colons étrangers, ds 
s'appliquèrent à entraver autaml que possible l'établisse- 
ment de CCS derniers, qu'ils tâchaient de rallier à leurs 
associations. Ou assure en outre qu'ils se rendirent 
suspects dans les guerres que l'impératrice Catherine lit 
aux -Musulmans. Mors le gouvernement résolut de les 
supprimer^ leur camp retranché fut cerné par un corps 
(|(1 |n)(ip , s nl sses et ou ne leur laissa que l'alternative 
d'émigrer ou d'embrasser une profession civile (1 Ha). 
Us é.nigrèrent en grande partie dans la Crimée; cepen- 
dant beaucoup .l'entre eux, à ce qu'on rapporte sont 
ventres dans leur pays pour se faire Odnodvorzi. Bien- 
tôt après le reste des Cosaques armés retourna avec la 
Crimée sous le sceptre russe. Catherine les envoya dans 
le paya du Kouhan. pour protéger ces contrées contre 
| r brigandage des tribus du Caucase, et c'est la qu ha- 
bitent encore, sous le nom de Cosaques te la w-iM 
leurs descendants, renforcés par un grand nombre d ele- 
m(M ,s étrangers. Ces Cosaques sont donc (avec les Co- 
saques d'A/.off, dont il sera question plus bas) tout ce 
qul res te actuellement de l'association des Cosaques Pe- 
tits -Russes. En 1842, ils ont reçu, sous le nom d ar- 
mée des Cosaques de la mer-Noire, une organisation non- 



423 



velle. Comme le reste des Cosaques, ils possèdent leurs 
terres à titre de fief, jouissent de grandes franchises par 
.apport à l'exploitation des brasseries et des distilleries, 
de la pêche, de la vente du sel etc.; ils administrent 
eos-mêmes toutes les affaires d'intérêt local, et en com- 
pensation de ces privilèges ils sont tenus de servir soit 
sur les frontières, soit en campagne; en sorte qu'ordi- 
nairement le tiers de tous les hommes soumis à la con- 
scription se trouve en service actif. On soutient qu'ils 
ne justifient plus la gloire anciennement attachée au nom 
des Zaporogucs; il ne faut pas oublier que le climat et 
les guerres leur ont fait subir des pertes importantes, 
et qu'ils ont dû accueillir, bon gré malgré, beaucoup de 
colons étrangers qui leur furent envoyés de l'intérieur 
de la Russie^ tantôt en petit nombre, tantôt comme en 
1820 par masses considérables. 

L'armée des Cosaques d'Azoff, composée de troupes 
peu nombreuses mais excellentes, est encore un reste 
du Selsch détruit sous le règne de Catherine IL Ces 
Cosaques s'étaient rendus en Turquie pour s'établir dans 
les monts Balkan. Sur limitation formelle de l'empereur 
Nicolas, ils rentrèrent (1828) en Russie, au nombre de 
2 _ 3000 et sous le commandement de leur Hetman 
Gladki. Ils furent envoyés sur la côte occidentale de la 
nier d'Azoff, où ils sont employés au service d'une llot- 
tille à rames, semblables sous beaucoup de rapports aux 
Cosaques de la mer-Noire, qui passent également pour 
de bons bateliers. 

Les derniers corps de Cosaques de l'Ukraine furent 
formés en 1830. La noblesse opulente de ces contrées, 
qui doit son origine tant à certains Cosaques qui se sont 
élevés par leurs services militaires, tels que les Jéfrémoff, 
qu'à quelques colons nobles venus de la Grande-Russie, 
créa, afin de repousser les attaques des Polonais, quatre 
régimens de Cosaques, qui se joignirent a l'armée russe 
pour combattre l'insurrection de la Pologne. Après la 
guerre, deux de ces régimens furent réunis aux Cosaques 



424 






de la ligne du Caucase, et forment actuellement le né- 
"iment de Cosaques de Vladikavkas qui se trouve établi 
dans la Kabardah, le long du Terek. 

Sous certains rapports l'armée actuelle des Cosaques 
du Danube peut être considérée comme une branche de 
l'association des Petits-Russes*). On sait que depuis le 
commencement des guerres de la Russie avec la Porte, 
les sujets turcs de confession grecque ont favorisé par 
des agitations intérieures le succès des armes russes. 
Aux temps de Munich, de Potemkine, de Souworoff et 
de Diebitscb, beaucoup de Serviens, de Valaques, de Bul- 
gares etc. passèrent dans l'armée russe, et amenèrent avec 
eux les Zaporogues, anciennement dispersés dans les 
contrées du Pruth et du Danube. Un colonel autrichien, 
nom nié Kborvat, passa en 1752 sur le territoire russe 
avec plusieurs milliers de Serviens, se disant gênés par 
le gouvernement autrichien dans l'exercice de leur culte. 
Tous ces immigrés furent établis dans les terres fertiles 
mais incultes des Zaporogues, et devinrent la cause prin- 
cipale des différends qui s'élevèrent entre ces derniers 
cl le gouvernement russe. 

Toutes ces catégories d'immigrés servirent, à diffé- 
rentes époques, à la formation de certains régimens de 
milices, dont les soldats furent établis comme Cosaques 
sur les bords du Bug et du Dniestr. On sait qu'après 
la paix de Jassy (1792) ce dernier fleuve formait la fron- 
tière entre la Russie et la Turquie. Ces milices reçurent 
de nouveaux renforts par suite des guerres du Czarni 
Georges, et quand en 1812 le Pruth forma la frontière 
de la Russie, on vit se former, outre les Cosaques du 



laque 
«ont 
H le 
les (I 
ioin 
tara 



*) Cependant celte hypothèse est quelque peu arbitraire, par la rai- 
son que les Cosaques du Danube ont été formés non -seulement 
par les Zaporogues établis en Turquie, mais encore par les Co- 
saques de Nékrassoff. Or ces derniers étaient primitivement des 
Grands-Russes, qui, chassés sous Ivan IV des bords du Don, s'é- 
tablirent dans le Caucase sous la protection du gouvernement turc 
et furent envoyés plus tard sur la côte occidentale du Pont-Euxin. 



425 



Bug, les Cosaques Oustdounaiski. Ces deux corps furent 
supprimés en 1818; mais l'empereur Nicolas forma de 
ces élémens l'armée des Cosaques du Danube, et leur 
donna, en 1845, une organisation nouvelle, en vertu de 
laquelle ils ont à fournir deux régimens. Ces Cosaques 
sont surtout destinés à faire la police de la frontière, 
et le cordon sanitaire qui s'y trouve établi, augmente 
les difficultés de ce service. Ces Cosaques présentent 
moins que les autres le caractère de véritables Russes, 
parce qu'ils ont accueilli, même dans les temps récents, 
un grand nombre de Grecs, de Serviens, de Bulgares et 
de Bohémiens. 

Voici donc les corps Petits -Russes qui possèdent 
encore aujourd'hui l'organisation cosaque: 

1) L'armée des Cosaques de la mer - Noire ou Co- 
saques Ischernomores, les anciens Zaporogues. 

2) L'armée des Cosaques d'Azoff, également une 
branche des Zaporogues. 

3) L'armée des Cosaques du Danube ou Dounaiski, 
composée d'éléments d'origines diverses. 

Tous les autres Petits-Russes réunis aux corps Co- 
saques du Volga, du Donetz, , du Terek etc. se sont 
confondus avec les Grands -Russes, ou ont cessé d'être 
Cosaques. 



B. Les Cosaques Grand s -Rus s es. 

Il est probable que les origines des Cosaques Grands- 
Russes coïncident avec le déclin de la domination des 
Tatarès. Comme ils semblent s'être établis d'abord sur 
le Don, il est impossible d'admettre qu'ils aient pu le 
faire quand l'empire tatare s'étendait encore au-delà de 
Woronèje, sans les considérer en même temps comme 
issus des Cosaques Ordinski ou d'autres tribus-Cosaques 
d'origine tatare; or cette dernière hypothèse se trouve 
réfutée par le fait que depuis qu'on les connaît, ces Co- 



426 



l'église chrétienne et ont été en 



saques ont appartenu a l eg 

possession de l'idiome*) et des mœurs russes. Ils ha- 
bitaient, primitivement la partie septentrionale du pays 
occupé actuellement par l'armée du Don (Donskoe- 
Woisko). De même qu'on désigne quelquefois tous les 
Cosaques Petits-Russes sous le nom collectif de Cosaques 
du Dniepr, on comprend tous les Cosaques Grands-Rus- 
ses sous la dénomination générale de Cosaques du Don. 
Si les Cosaques Petits - Russes ont occasionné la 
chute de la Pologne, en sorte que l'empire du C/.ar, le- 
quel s'intitule avec raison le souverain de toutes les 
R uss ie S} s'étend à tous les Russes, à l'exception de 
quelques fractions des Russes-Rouges, d'un autre cote 
les Cosaques du Don ont essentiellement contribué a fon- 
der la domination russe en Asie. _ 

Les mêmes causes qui grossirent autrefois les rangs 
t les Cosaques du Dniepr, pourvurent au recrutement de 
l'armée du Don; cependant cette dernière fut surtout 
renforcée par des Grands - Russes, bien qu'à quelques 
époques elle eût accueilli aussi un grand nombre de Co- 
saques Petits-Russes. _ 

1 L'histoire des Cosaques du Don mentionne beau- 
coup d'insurrections. Elles s'expliquent tout simplement 
" l'opposition que des Cosaques, adonnés au brigan- 
dage et à la licence, devaient faire à la métropole qu. 
teudait à s'élever au rang d'un état civilisé. La forme 
du gouvernement de cet état n'était pour rien dans ces 
luttes, que les tentatives des prétendans ranimèrent 
souvent avec une nouvelle violence. 

Lu revanche, leurs insurrections n'eurent jamais pour 
cause une antipathie nationale, comme celle que les Petits- 
russes éprouvaient pour la noblesse polonaise Au con- 
traire les Cosaques Grands-Russes se plurent toujours 



voir 



*) L'idiome de ces Cosaques est à quelques provincialisme* près ce- 
M des Grands -Russes, tandis que les Cosaques Peuts - Russe» 
parlent l'idiome Petit-Russe. 






427 



à se considérer comme les sujets volontaires et libres 
du Czar russe, et quoique leurs désirs dépassassent sou- 
vent les limites de la liberté que les Cxars croyaient 
devoir leur accorder, ils n'ont jamais cherché à former 
un état parfaitement indépendant, comme l'ont évidem- 
ment ambitionné Doroschenko, Mazeppa et les Zaporo- 
o-ues. Les Cosaques du Don n'ont jamais eu d'autre 
désir, que de former une espèce d'état dans l'état. Ce 
désir devait provoquer bien des différends, mais c'est à 
la fidélité dont les Cosaques du Don ont fait preuve 
vis-à-vis du gouvernement russe, qu'ils doivent, d'avoir 
conservé leur organisation particulière, bien que limitée 
sous beaucoup de rapports. Telle que leur association 
existe à présent, elle ne peut plus être un danger pour 
l'état, d'abord parce que leur constitution a été modifiée, 
de manière à supprimer toute cause d'insurrection, puis 
surtout parce que tous les Cosaques savent, que le main- 
tien de leurs précieux privilèges ne dépend uniquement 
que de la volonté de l'Empereur. C'est ce sentiment qui 
donne à tous la conscience, que leur petit état n'existe 
qu'à cause du grand état russe. 

Sous le règne de Ivan IV Vasiliévitsch , les Co- 
saques du Don n'étaient guère encore que des brigands. 
Ils avaient déjà étendu leurs colonies jusqu'aux bords du 
Volga et commencé la formation de l'armée du Volga, 
qui en 1734 se détacha d'eux et dont il n'existe au- 
jourd'hui qu'une fraction dans l'armée d'Astrakhan. 
Les Cosaques du Don, comme ceux du Dniepr, exer- 
çaient leurs brigandages et sur mer et sur terre. 

Ces flibustiers parcouraient sans cesse la mer-Noire 
et surtout la mer Caspienne, de même qu'ils faisaient 
leurs excursions à travers les steppes du Dniepr jusqu'à 
l'Oural, et même après que Ivan IV les eût punis très 
sévèrement, ils s'emparèrent de la personne d'un envoyé 
turc et refusèrent de le livrer sans rançon ; déclarant au 
milieu du tumulte d'une assemblée générale: „Nous 
sommes fidèles au Czar blanc, mais nous ne rendons 



428 

pas sans rançon les prisonniers que fait notre sabre." 
(Voir Hermann tome III, p. 416.) 

Une pareille garde des frontières opposait au com- 
merce international des obstacles pins graves que toutes 
les lois prohibitives de notre temps. Or, le Volga 
servait de voie principale au commerce avec l'Asie, 
qu'Ivan IV favorisa particulièrement. Voilà pourquoi 
ce Ciftr fit punir par Monrascbkine ces Cosaques indis- 
ciplinables, en 1577, sept ans après qu'ils eurent con- 
struit sur pilotis leur capitale de Tscherkask, à quelques 
milles au Nord d'Azoff, dans un des vallons du Don. 

L'expédition de Mouraschkine favorisa l'extension 
de l'empire russe à l'aide des Cosaques, et donna lieu 
à la formation de la plupart des corps de Cosaques iso- 
lés, qui existent encore actuellement. 

On sait de quelle sévérité Ivan IV, dit le Terrible, 
avait coutume d'user contre les rebelles. Aussi ne doit- 
on pas s'étonner que les Cosaques qui se sentaient cou- 
pables à l'approche de Mouraschkine, se dispersèrent 
dans tous les sens, n'ayant ni la volonté, ni la force de 
résister à l'armée russe. 

La dispersion des Cosaques du Don en plusieurs 
troupes eut pour conséquences: 

1) l'établissement de l'empire russe en Sibérie et 
des Cosaques sibériens de nos jours. 

2) L'expulsion des Tatares du Jaïk - c'est-à-dire 
de l'Oural — et l'établissement des Cosaques du Jaïk. 

3) Probablement aussi la création des Cosaques- 
Grebenski (de Greben, crête) qui s'établirent sur. les pla- 
teaux du Caucase et formèrent ainsi un des élémens de 
l'armée actuelle des Cosaques de la ligne du Caucase. 

Parmi les aventures intéressantes dont l'histoire des 
Cosaques offre tant d'exemples , il faut citer comme la 
plus mémorable et la plus importante la conquête delà 
Sibérie, réalisée par .lermak, chef de Cosaques fugitif. 
Dans l'intérêt des Stroganoff, qui étaient des marchands 
russes auxquels le gouvernement avait confié en même 



il 



429 



lemps le commerce de l'Oural et la défense des fron 
lières , Jermak entreprit avec 840 hommes une expédi- 
tion au-delà de l'Oural, qui finit par la conquête de la 
Sibérie, expédition qui offre bien des analogies avec celle 
de Cortez et de Pizarre: d'abord la conquête d'un pays, 
beaucoup plus étendu que l'Europe, par des forces si 
peu considérables, et puis comme conséquence ultérieure, 
la découverte d'immenses mines d'or. 

D'abord Ivan, mécontent de cette entreprise, qui lui 
semblait présager à l'état plus de troubles que d'avan- 
tages, menaça les Cosaques, déjà proscrits, des punitions 
les plus sévères; mais quand l'expédition eut réussi au- 
delà de toute prévision et que les délégués de Jermak 
vinrent lui offrir la suprématie du pays et un riche tri- 
but, il les accueillit en toute grâce. L'histoire offre 
peu d'exemples d'une revanche aussi généreuse prise par 
des sujets proscrits sur leur souverain. 

La conquête d'Azoff qu'ils entreprirent de leur pro- 
pre autorité, et même en dépit des conseils pacifiques 
du Czar, mérite le second rang parmi les expéditions 
mémorables des Cosaques du Don. En 1637, ils enle- 
vèrent aux Turcs la ville d'Azoff et l'occupèrent jusqu'en 
1642, sans autre secours que celui de 6,000 Cosaques 
de l'Ukraine, qui venaient de quitter leur patrie subjuguée. 

Ces expéditions donnent la mesure de l'esprit en- 
treprenant et de la bravoure de ces Cosaques, quand ils 
ont quelque profit en vue; mais elles prouvent aussi 
que l'indiscipline des Cosaques est incompatible avec la 
sûreté d'un état, qui ne doit pas se laisser entraîner con- 
tre sa volonté dans une guerre entreprise par une par- 
tie de ses sujets. 

Du reste ces Cosaques, de même qu'ils avaient l'ha- 
bitude de commencer une guerre, suivant leur caprice, 
s'avisaient parfois de quitter le théâtre de la guerre où 
l'on avait besoin d'eux. 

C'est pour une cause pareille que le père de Pierre- 
le-Grand, pendant une guerre contre la Pologne (en 1665), 






^■■^H 



430 



fit mettre à mort une partie des coupables. Des me- 
sures qui, dans tout état civilisé, seraient regardées 
comme absolument naturelles et nécessaires, devaient 
passer aux yeux des Cosaques comme une grave atteinte 
portée à leurs anciens privilèges. Aussi les frères des 
Cosaques punis, songèrent-ils à une prompte vengeance. 
Ce qui augmenta les sujets de mécontentement, ce furent 
les réformes nouvellement introduites dans le culte re- 
ligieux. On sait qu'aujourd'hui encore les corps de Co- 
saques contiennent le plus grand nombre de Staroverzi 
dont les sectes les plus fanatiques regardèrent les céré- 
monies récemment imposées comme une innovation con- 
damnable due à l'influence d'étrangers hérétiques. 

Bientôt ce peuple tumultueux et guerrier trouva un 
chef habile. Slenko (Etienne) Rasine brava, d'abord en 
qualité de brigand, l'autorité du C/.ar, et ne se soumit 
qu'après avoir pillé les bateaux du Volga et de la mer 
Caspienne, et ravagé tous les pays d'alentour. Peu de 
temps après, il se trouva de nouveau à la tète d'une 
insurrection formidable des Cosaques du Don, aux yeux 
desquels ses brigandages n'avaient fait qu'accroître sa re- 
nommée. D'ailleurs il eut soin de recourir à de faux pré- 
textes, toujours indispensables, quand on veut déterminer 
le peuple russe à se rallier, malgré ses sentimens loyaux et 
religieux, à la cause de l'insurrection. Alexis, le fils ca- 
det du Czar, venait de mourir et le patriarche Nicon 
avait été destitué. Alors Stenko Rasine fesant jouer le 
rôle de ces deux personnages à deux imposteurs, qui 
devaient accompagner et bénir l'insurrection, annonça 
que son entreprise n'avait d'autre but que de délivrer la 
personne du Czar des mains des boyards et des héré- 
tiques. Ainsi donc le même patriarche Nicon qui avait 
introduit des réformes si odieuses, devait bénir l'expédi- 
tion des Staroverzi, et se poser en martyr de leurs opi- 
nions. On voit que l'histoire de tous les temps jette 
une lumière très curieuse sur les moyens employés par 
la démagogie, et sur la sagesse et l'intelligence des mas- 



rail 






1; 



.iiurt 
télé ; 

•"' 

Ulltl 

nre 

'ii 

Piei 

Mil 

lui; 

[,1V 

I,, 

île 

f i 

,ai 

f 

•ci 



431 



ses agitées! Sans l'armée régulière, dont la force était 
déjà passablement consolidée à cette époque, la Russie 
aurait perdu pour longtemps tout espoir de progrès, 
(hàce aux troupes régulières, l'insurrection fut réprimée 
par la force des armes; 11,000 hommes furent mis à 
mort dans l'espace de 3 mois. Stenko Rasine fut écar- 
telé à Moscou en 1671. Encore de nos jours, l'église 
russe, à la solennité annuelle de l'exécration des héré- 
tiques, lance l'anathème contre Stenko Rasine, ainsi que 
contre les faux Démétrius, Mazeppa et Pougatscheff. 

L'organisation indisciplinée des Cosaques devint en- 
core la cause de beaucoup de conflits entre l'état com- 
mençant à se civiliser et ces élémens désordonnés. 
Pierre I er dut réprimer les émeutes de Roulavinc sur les 
bords du Don. Cependant les guerriers du Don se con- 
duisirent, en général, comme le font d'utiles et fidèles 
vassaux des Cxars, jusqu'à l'explosion des troubles des 
Cosaques du Jaïk, que de Moscou, il avait été difficile 
de surveiller et de contenir. Catherine était parvenue à 
y établir des autorités impériales, dont les actes pou- 
vaient d'autant plus facilement provoquer des troubles, 
que les usages de ces Cosaques favorisaient les ras- 
semblemens du peuple. Il y avait sur la place publique 
de Jaïk une cloche, dont le son appelait les Cosaques 
aux réunions publiques, car chez les Cosaques toutes 
les décisions sont prises en assemblée générale. Aux 
termes de la loi, les Attamans seuls étaient autorisés à 
donner le signal de ces réunions; mais la cloche était 
attachée de manière a pouvoir être sonnée par le pre- 
mier venu. On prétend que le gouverneur russe de cette 
époque a vexé et opprimé les Cosaques sans motifs; 
mais il est positif que ces derniers de tout temps re- 
belles à la discipline, avaient commis des actes de ré- 
sistance, se croyant lésés dans leurs privilèges par la 
construction d'Orenbourg en 1735, par l'établissement 
des lignes d'Ilek et de Jaïk, qui devaient protéger le 
commerce de la mer Caspienne contre les Baskirs et 



432 



lesEleuthes, ainsi que par la translation des Cosaques Pe- 
tits-Russes et de ceux du Volga à Saratoff et à Samara 
en 1709. L'hâbïle Pougatscheff, qui était un Cosaque du 
Don, sut exploiter leur mécontentement et leur engoue- 
ment pour les opinions des Staroverzi. Pierre III, dont 
la chute avait été occasionnée tout particulièrement par 
sa prédilection pour les modes prussiennes, pour sa 
garde holsteinoise et à cause toutes ses innovations, qui 
blessaient l'amour propre de l'armée russe, passa après 
sa mort, aux yeux des Staroverzi, comme le martyr de 
la vieille Russie. Pougatscheff sut renouveler avec un im- 
mense succès la vieille fourberie de Démétrius, de sorte 
que neuf personnes seulement de son entourage doivent 
avoir su qu'il n'était pas Pierre III , mais un imposteur. 
Alors éclata une insurrection, telle que la Russie n'en 
avait pas vu de pareille depuis les temps de Démétrius 
et de Stenko Rasinc. Elle échoua encore devant l'armée 
régulière et les Cosaques restés fidèles. Depuis cette 
époque, on a soumis les riches Cosaques du Jaïk à une 
discipline plus sévère. On a même changé les noms: 
le fleuve Jaïk porte aujourd'hui celui d'Oural, la ville 
celui d'Ouralsk, et les Cosaques s'appellent les Cosaques 

de l'Oural. 

Les Cosaques du Don ont formé des ramifications 
si nombreuses, qu'il est impossible de les mentionner 
toutes. Souvent dans l'histoire il est question de groupes 
de Cosaques qui n'ont été que les parties d'associations 
plus vastes; souvent il n'est pas possible de décider si 
ces groupes ont formé un organisme à part. Aujourd'hui 
celui des corps Cosaques, qui mérite le plus d'attention, 
est sans contredit l'armée Cosaque de la ligne du 

Caucase. 

Le noyau de ce corps d'élite à été formé par les 
Cosaques montagnards ou Grebenski, que l'on trouve 
cités déjà antérieurement à l'expédition de Mouraschkine, 
mais qui ne se donnèrent probablement qu'à cette époque 
(1577) une organisation indépendante. Les Cosaques du 



433 



Térek se joignirent lors de la fondation de Terki sur le 
Térek aux Cosaques montagnards. Les Cosaques Gre- 
benski, comme ceux du Térek vécurent dans une cer- 
taine indépendance jusqu'au temps de Pierre-le- Grand; 
mais depuis le commencement du dernier siècle, ils ont 
commencé à former les lignes du Térek, qui dans leur 
extension actuelle ont reçu le nom de ligne du Caucase. 
Le nom de Cosaques Grebenski leur fut conservé, quoi- 
qu'ils eussent quitté les crêtes des montagnes. 

On sait que Pierre-le-Grand étendit l'empire russe 
au-delà de Derbend, sur la côte occidentale de la mer 
Caspienne, entre les montagnes et la mer, et qu'en 1734 
l'impératrice Anne rendit ces conquêtes à Nadir, Chah 
de Perse. On a donné, comme cause principale de cette 
cession, l'énorme mortalité qui décimait les troupes rus- 
ses cantonnées dans ces contrées. Cependant la fron- 
tière, formée par le Kouban et le Térek, était encore fort 
dangereuse pour la santé des troupes et on chercha à 
n'y établir que des Cosaques. Les chrétiens du Cau- 
case, habitant les bords du Térek, furent également 
transformés en Cosaques et s'appellent encore aujour- 
d'hui Cosaques montagnards. Quand plus tard, 
comme nous l'avons dit, les Cosaques de la mer -Noire fu- 
rent établis sur le Kouban, on entreprit de former la 
ligne entre la mer Noire et la mer Caspienne. Elle forme 
encore aujourd'hui la base essentielle de la ligne du 
Caucase, qui va du Kouban au-delà de Mosdok, pour pas- 
ser ensuite le long du Térek, et de laquelle partent de 
nouvelles lignes, qui s'étendent transversalement dans la 
montagne; la première ligne forme donc une espèce de 
parallèle pour le siège de cette forteresse de montagnes, 
tandis que les lignes transversales en représentent les 
approches. Les Cosaques qui habitent le long de cette 
ligne, et auxquels se joignent encore pour le service 
beaucoup d'autres, appelés du Don et de l'Oural, se 
composent donc des Cosaques Grebenski, Gorski et du Té- 
rek, considérablement renforcés par des colonies nouvelles. 

Eludes sur la Russie. Vol. 111. 9g 



. 



434 



L'einp 



ereur 



Nicolas en a formé, sous le nom de ligne 



du Caucase, une armée particulière, qui se trouve sous 
les ordres du commandant en chef de l'armée du tau- 
case. Elle doit être aujourd'hui composée d'environ 
20,000 hommes disponibles. 

11 n'est pas nécessaire de mentionner que ces lignes 
ont été établies contre les tribus des brigands belliqueux 
du Caucase. Contre la liberté! dit -on, en Europe. Eh 
bien! oui, si l'on veut, surtout contre la liberté de piller 
les plaines du Kouban et du Térek. 

De même que l'armée régulière russe s'est per- 
fectionnée, grâce aux guerres avec les Suédois, ces Co- 
saques de ligne se sont formés par les luttes avec les 
peuplades qu'on appelle vulgairement Tscherkesses. Us 
„„t adopté, probablement par l'entremise des Cosaques 
Grebenski et du Térek, l'habillement, les armes et la ma- 
nière de combattre des Tscherkesses. Braves, adroits et 
rusés comme les Tscherkesses, ils sont les seuls sol- 
dats russes, qui soient en état de leur temr tête dans 
un combat singulier; ils forment le corps de troupes le 
plus chevaleresque de l'armée russe, et se montreraient 
dans des escarmouches de cavalerie redoutables, sinon 
supérieurs, à toute espèce de troupe européenne. 

On trouve parmi ces Cosaques non seulement les 
plus braves, mais encore les plus beaux militaires de 1 ar- 
Le russe. Ce n'est pas par hasard qu'on rencontre dans 
leurs rangs tant de tailles fines et élancées, tant de tête, 
ovales, tant de profils nobles et hardis, tant d yeux 
grands et foncés, tant de lèvres finement taillées. De- 
puis que les Cosaques Grebenski ont pénétre dans lin- 
Lieu, des montagnes, il est probable que beaucoup _ d 
femmes des Tscherkesses, des Tschetschen,es, des Outee 
et des Nogaïs ont été conduites bon gré mal gre dan 
les StanitzL Encore aujourd'hui la guerre se fart dans 
ces contrées selon les vieilles habitudes des Cosaques 
Un Aoul est surpris, pillé et incendié; on »«""«* 
hommes et on enlève les femmes et les entants, h, 



435 



peuples des montagnes en usent de même contre les 
Stanitzi. Souvent un jeune Cosaque lève son sabre sur 
la tète de celui, qui peut-être a entouré son berceau 
des soins de la tendresse paternelle! Souvent une femme 
Cosaque doit se consoler entre les bras de celui qui a 
versé le sang de son père et de ses frères, des espé- 
rances déçues de sa jeunesse et de ces rêves ambitieux, 
avec lesquels grandissent les filles Tscherkesses, rêves 
dont le but ne se trouve pas dans l'humble cabane des 
Cosaques du Térek, mais au delà de la mer-Noire, dans 
les palais des grands seigneurs musulmans, ou même 
dans le sérail du Padichah. 

Ce qui donne sous le point de vue militaire un in- 
térêt tout particulier à ces Cosaques, c'est qu'ils pré- 
sentent la solution d'une question si souvent posée et 
résolue dans des sens si divers, à savoir, si l'on doit ou 
non, armer la cavalerie de lances, tandis que tout ré- 
cemment encore, même la grosse cavalerie russe, a été 
en partie pourvue de lances; les Cosaques de ligne ont 
renoncé à cette arme et combattent, à la manière des 
Tscherkesses, avec le sabre au poing. Les Cosaques 
de la mer-Noire, au contraire, comme ceux de l'Oural et 
du Don, ont conservé leurs piques; mais ils sont beau- 
coup moins redoutés des Tscherkesses que les Cosaques 
de ligne. 

Sans vouloir porter ici un jugement sur la valeur 
respective des deux armes, nous devons mentionner qu'en 
Russie, on attache beaucoup de prix à la lance pour les 
combats de cavalerie en ligne. Marmont a fait valoir 
l'importance de cette arme, par rapport au combat avec 
l'infanterie, quoique la lance ait été adoptée primitive- 
ment pour les combats en ligne de la cavalerie russe 
contre les Spahis turcs. La lance des cuirassiers russes 
a donc la même signification, qu'avait autrefois la lance 
des chevaliers dans les attaques dites en haie. Cet em- 
ploi de la lance est bien différent de l'usage national 
des polonais , qui se servent très adroitement de cette 

28* 



436 



arme dans les combats singuliers, pour porter toutes 

sortes de coups. 

Le procédé des Cosaques de ligne n est - il pas de 
nature à prouver que la lance n'offre des avantages dans 
le combat singulier que contre des cavaliers de peu .1 ha- 
bileté et de hardiesse, mais qu'elle n'est qu'un obstacle 
vis-à-vis de cavaliers adroits et hardis tels que les 

Tscherkesses? _ 

Ou ce système prouve-t-il tout simplement, qu on 
aime à chercher la cause de la supériorité d'un adver- 
saire dans sa manière de combattre? Les Cosaques de 
ligne ont-ils abandonné la lance pour les mêmes raisons 
qui firent que la Landwehr prussienne emprunta cette arme 
aux Russes en 1813? Ont-ils adopté les usages Tscber- 
kesses comme on imitait autrefois dans toutes les ar- 
mées de l'Europe la tactique prussienne des lignes, el 
plus tard la tactique française des colonnes et des ti- 

mil G vi vs 

Quoi qu'il en soit, les Cosaques de ligne ont adopté 
non seulement la tactique, mais aussi l'esprit d'héroïsme 
militaire de ces peuples extraordinaires. 

Les Cosaques Sibériens sont, comme nous lavo» 
dit, les descendants de Jermak et de ses compagnons 
(parmi lesquels il doit y avoir eu beaucoup d Allemands) 
ainsi que de nombreux émigrés qui ont grossi leurs 
ranos. Un grand nombre de ces Cosaques habitent dan. 
leS villes, exercent des professions civiles et offrent en- 
core quelque ressemblance avec les anciens StrehU, 
dont ils tirent en partie leur origine. Ces Cosaques .a* 
dins passent pour être très riches et servent dans ln** 
terie comme une espèce de troupe pohcière. Il f aut 
distinguer des Cosaques cilaëns les Cosaques de la fm- 
^ re , qui. en surveillant la frontière de la Chine ont a 
contenir les tribus nomades de la Sibérie orientale. 

Les Cosaques Sibériens forment dans cette contrée 
nue caste de guerriers très considérée; Us constituer, 
)a noblesse de la Sibérie de la même façon que les 



! 



437 



descendants des conquérants allemands ont formé la no- 
blesse des provinces de la mer Baltique et les conqué- 
rants Normans, celle de l'Angleterre. Par suite de cette 
Condition particulière, les intérêts de ces Cosaques sont 
intimement liés à ceux de la Russie; aussi paraîssent-ils 
des Russes plus ardents encore que les Russes eux- 
mêmes. 

Enfin il faut encore citer le.s Cosaques de la Garde, 
qui furent créés sous Catherine H et qui, sous le règne 
de l'empereur Paul, formaient deux régimens. Nous ver- 
ions plus tard de quelle manière ils se recrutent dans 
les autres corps de Cosaques. 

Il est généralement connu que les Cosaques-Paysans 
de 1812. n'étaient pas des Cosaques proprement dits, mais 
tout simplement des milices bourgeoises à cheval. 



La plus grande partie des causes de troubles que 
renfermaient les constitutions des Cosaques sont aujour- 
d'hui supprimées. Cependant on trouve encore dans les 
corps des Cosaques un degré de Selfgovernment démo- 
cratique, au sujet duquel on a lieu de s'étonner, que les 
démocrates de l'Occident ne sachent pas s'imaginer de 
plus terrible épouvantail que .,1'Europe devenue cosaque." 
On a pu voir dans plusieurs endroits de cet ouvrage, 
que leur organisation communale est, ainsi que celle des 
Russes, l'expression la plus complète des théories socia- 
listes et communistes qui jamais ait été réalisée. 

L'arme principale qu'on a enlevée à l'indépendance 
et à la résistance des Cosaques, consistait dans le droit 
d'élire leurs officiers et leurs employés, et dans l'habitude 
qu'ils avaient de n'accorder qu'un pouvoir temporaire à ces 
derniers. Un des plus importans privilèges de tous les 
Cosaques, et surtout des races anciennes, est de ne choi- 
sir que dans leur sein leurs officiers et leurs employés. 
Aujourd'hui même encore les hetmans chez les Cosa- 



438 



nues du Don et de la mer-Noire sont choisis dans leurs 



prop 



res 



tribus : chez, les autres Cosaques, on choisit le* 



hetmans parmi les non -Cosaques et surtout parmi les 
officiers de la cavalerie régulière. La même chose a 
lieu chez, les Cosaques de la ligne du Caucase et du 
Danube pour les commandans de brigades et de rés;i- 
mens; chez, ceux d'Orenbourg et de la Sibérie pour les 
commandans de brigades. On voit par là que le pri- 
vilège de ne choisir leurs officiers que dans leurs pro- 
pres tribus, a été conservé de la manière la plus large 
par les races anciennes. Le privilège d'élire leurs offi- 
ciers, surtout pour un temps déterminé, est entièrement 
aboli. L'Empereur nomme à tous les grades, même aux 
grades subalternes, qui ne sont donnés qu'à des Cosa- 
ques, et ils sont nommés à vie. En conférant les grades 
supérieurs à des non-Cosaques, on obéit à des considé- 
rations militaires et politiques. On a fait la remarque que 
les Cosaques possèdent rarement de l'aptitude à remplir de 
hauts emplois, et qu'ils se battent mieux sous des étran- 
gers que sous leurs chefs indigènes. Les hetmans su- 
prêmes des corps de Cosaques portent le nom de Ko- 
schévoï ou Woïskovoi - attaman — c.-à-d. hetman de 

l'armée. 

Si, de cette manière, on a aboli le système ultra- 
démocratique dans la répartition des emplois, il s'est 
formé d'un autre coté, par suite de brevets impériaux 
une noblesse héréditaire parmi les Cosaques, tandis 
qu'antérieurement les Cosaques vivaient sur le pied d'une 
parfaite égalité. 11 est vrai que depuis longtemps .1 
existait parmi eux des familles nobles, jouissant d'une 
.,.,ande influence, comme les Platoff, les Grékoff, les 
Krasnoff. Kouz.nétzoff, OrlolT-Dénisoff, Jélowaiski etc.: 
ma is la noblesse d'origine récente aspire à jouir des 
mêmes droits que la noblesse russe. L'ancienne com- 
munauté de toute la possession territoriale, telle quelle 
existe encore chez les Cosaques de l'Oural, ayant ete 
abolie chez une partie des Cosaques, la noblesse cosa- 



.iif -' 

eu ['" 

Don 

ila' 

iii- 



' 



ci 

En 

II 

K 



439 



que des contrées ilu Don commença à établir n'es serfs 
sur ses terres. Les querelles que suscitèrent les pré- 
tentions à posséder ce qui restait du pays commun, ont 
eu pour conséquence d'amener la division des pays du 
Don en 5 districts, dont l'un fut exclusivement affecté 
à la noblesse, de sorte qu'il ne se trouve de serfs que 
dans ce dernier. Nous croyons que c'est à cause de 
l'établissement de ces serfs, que le pays du Don est 
classé parmi les districts de circonscription; parce qu'ils 
paient la capitation, qu'ils sont soumis à la conscription 
et surtout parce qu'ils ne sont pas Cosaques. 

Les Cosaques sont exemptés de la capitation, comme 
de la conscription qui y est attachée. Avec cela, ils ont 
le droit de fabriquer de l'eau -de -vie, de brasser de la 
bière, de chasser et de pécher; on leur accorde aussi la 
faculté de blanchir du sel pour leurs propres besoins. 
En général les monopoles du gouvernement ne sont pas 
valables chez, eux tant qu'il s'agit de leurs propres 

besoins. 

En échange de tous ces avantages, ils sont tenus 
de faire le service militaire avec armes et chevaux. 
Quant à la solde et à l'entretien de l'homme et de son 
cheval, ils n'y ont droit, comme les autres troupes, que 
lorsqu'ils sont appelés sous les drapeaux; mais le gou- 
vernement leur fournit le matériel d'artillerie. 

Chaque corps de Cosaques est divisé en régimens, 
en bataillons et en batteries. Les régimens et les ba- 
taillons sont divisés en solni (littéralement centuries) 
c.-à-d. en petits escadrons de 120 à 150 chevaux ou en 
compagnies d'infanterie et d'artillerie. Le nombre de 
solni d'un régiment est variable, mais ordinairement il 
est composé de 6. Ces régimens ne reçoivent de nu- 
méros ou une dénomination que lorsqu'ils sont appelés 
sous les armes. 

La levée de ces troupes s'opère d'après les cir- 
constances et comporte plus ou moins de régimens, qui 
sont destinés tantôt au service des cordons militaires 



440 



contre les peuplades remuantes des frontières, tantôt au 
service de la police intérieure, à celui de la douane, ou 
à accompagner l'armée pendant les campagnes. 

La division en régimens et en solni correspond à 
la division civile du pays, absolument comme celle de 
la Landwehr prussienne etc. Les régimens de la menu 
armée font alternativement le service; ordinairement dans 
des périodes de trois années. Dans les corps composés 
de peu de régimens, ce sont probablement les solni qui 
alternent. 

Chaque Cosaque, sans exception, est obligé de faire 
le service militaire. Chaque corps d'armée est tenu de 
fournir autant d'armes et de chevaux que ses régimens 
en ont besoin. Les Cosaques riches s'équipent à leurs 
propres frais, le corps fournit l'équipement à ceux qui 
sont pauvres, car chaque corps d'armée a ses propres 
finances, son arsenal etc. 

Les Cosaques sont divisés en trois catégories, d'a- 
près leur âge. La classe des plus jeunes de 18 à 25 ans 
est exercée à monter à cheval, à manier les armes et à 
conduire les bateaux; la classe moyenne de 25 à 40 ans 
est destinée à remplir les cadres des régimens; la 3 l 
classe, les plus âgés, à former la réserve*). On com- 
prendra facilement que le désir d'aller combattre sur un 
champ de bataille est très rare chez les Cosaques, dont 
les Stanitzi n'ont plus rien à redouter pour eux de voi- 
sins turbulens, et dont les habitans se sont depuis long- 
temps enrichis dans leurs professions pacifiques; cet état 
de choses doit principalement exister près du Don, de 



*) Au sujet des Cosaques de ligne, Koch donne d'autres notices. 
Peut-être existe-t-il des différences dans les divers corps d'armée. 
Selon Koch, les Cosaques sont divisés d'après leur âge en 4 classes: 
la l' e la jeunesse, comprend les garçons jusqu'à l'âge de 16 ans; 
la seconde jeunesse ceux de 16 à 20 ans; la 3e, les hommes de 
20 à 60 ans, et la 4» enfin les vieillards au-dessus de 60 ans. 

La catégorie des hommes fournit les soldats; ils sont divisés 
en Néslroiévie (troupe passive) et en Stroiévie (troupe active). 



441 



l'Oural, en Sibérie et même chez les Tschernomores. 
L'Allemagne, la France et l'Italie vivent encore dans le 
souvenir et les récits de ces guerriers, comme des El- 
dorados, et une guerre européenne aurait beaucoup d'at- 
traits pour eux. Le service dangereux et peu lucratif au 
Caucase, et le service de la police avec sa discipline très 
relâchée pour des troupes de police, mais assez rigou- 
reuse pour des Cosaques, en un mot un service où il 
n'y a rien à gagner, mais qui ruine les hommes et les 
chevaux et fait négliger l'industrie locale, est peu popu- 
laire parmi les Cosaques. Il en résulte un mode de rem- 
placement qu'il est impossible de s'imaginer plus simple, 
mais qui prouve en même temps, combien le remplace- 
ment est naturel chez un peuple d'une civilisation ascen- 
dante, et combien peu naturelle et forcée doit leur paraître 
l'idée d'un service obligé pour toute guerre, qui n'a point 
pour but la défense des foyers. 

Quand une Stanilza de Cosaques reçoit l'ordre de 
fournir un certain nombre de soldats, tous les hommes 
en état de servir, se rassemblent sur le marché*) Si un 
tiers seulement est appelé au service, ceux qui n'ont pas 
envie de partir et ceux qui s'offrent à servir comme 
remplaçants, se réunissent par groupes de trois personnes. 
La libération du service s'opère alors d'après l'offre la 
plus élevée. L'un dit: „j'offre tant et tant à celui qui 
partira à ma place"; l'autre offre davantage etc.; celui 
qui a fait l'offre la plus modique part et reçoit ce que 
les deux autres ont offert. 

Ce procédé doit avoir entraîné avec lui quelques 
inconvéniens pour le service, car le ministre de la guerre 
Tschernischeff a dû faire établir des listes exactes qui 
limitent considérablement ou abolissent cette institution. 

INous avons déjà dit que les Cosaques comme 
troupes, commencent à s'organiser de plus en plus. Bien 



s ) Voir les détails dans le chapitre sur la constitution des communes 
russes. 



442 



des personnes ont voulu voir dans ce fait un signe de 
la décadence des vertus guerrières des Cosaques; cette 
décadence est sensible dans les environs du Don et 
même chez, les Tschernomores. M. de Manstein, en 1730, 
se plaignait déjà de la bravoure décroissante des Zapo- 
rognes et des Cosaques de la Petite - Russie; et il est 
hors de doute, que la manière régulière de combattre, 
qu'on a progressivement introduite chez les Cosaques, 
doit plutôt être considérée comme l'effet que comme la 
cause de cette décadence. 

Il est vrai que celui qui voudrait commander des lo- 
saques comme un régiment de troupes régulières, qui ne 
laisserait pas tonte liberté aux instincts guerriers qui ca- 
ractérisent au plus haut degré, même les plus efféminés 
d'entre eux, qui prétendrait les diriger dans tous les dé- 
tails du service militaire et ne les faire servir que comme 
des instrumens passifs dans les mains d'un chef, celui- 
là, disons-nous, paralyserait leur aèle sans réuss.r a faire 
avec eux ce qu'il eut pu faire avec des troupes re- 

gulières. ... 

Mais d'un autre coté, leur instinct belliqueux ne 
peut plus se développer aujourd'hui comme au temps 
où les Cosaques vivaient dans des habitations fixes et 
sures. Tout danger a disparu près du Don, du Donetz 
et du Volga depuis que n'existent plus les Khans de 
Crimée, qui se seraient crus déshonorés si, une fois dans 
leur vie, ils n'avaient pas combattu sur les rives de 
l'Oka (fleuve situé près de Moscou) depuis que les kal- 
mouks et les Baskirs sont comprimés, que les Nogais 
ont été repoussés au delà du Kouban et du Terek. Les 
anciens postes de Cosaques placés sur de hauts écha- 
faudages en bois, et à côté desquels se trouvait un fana 
servant à répandre rapidement des signaux d alarme sont 
maintenant établis près des lignes du Kouban et du «r 
rek et plus à l'Orient vers les Kirghiz de la petite-horde 
et ies Tatares de Khiva. On a aussi avancé jusque la 
les petits forts {Kréposli). 






443 



Le jeune Cosaque du Don apprend donc mainte- 
nant l'art de la guerre dans une école pacifique. En tra- 
versant les Steppes, il ne voit plus dans le lointain des 
ennemis qui le guettent , et quand il doit entrer en 
campagne, il en est informé d'ordinaire quelques mois 
auparavant. 

Les incendies des Stanitzi voisins ne font plus mon- 
ter à cheval tous ceux qui portent la pique, le kan- 
tschou*), le sabre, le pistolet ou l'arc: les Cosaques ar- 
rachés au sommeil, ne courent plus vers les gués du 
Donetz et du Don, pour enlever aux Tartares le butin 
ou les prisonniers que ceux-ci emportaient dans leurs 
retraites. Le temps n'est plus où les habitans des rives 
du Don et du Donetz, suivant leur bon plaisir, allaient pil- 
ler Trébisonde et occuper Azoff, l'Anvers du Pont-Euxin. 

En un mot, les Cosaques proprement dits sont les 
défenseurs domiciliés des frontières turbulentes ; ils pos- 
sèdent le pays à titre de fief et sont obligés de faire 
continuellement la guerre. Quand ils habitent les con- 
trées qui, par suite de l'agrandissement de l'empire russe 
ne sont plus pays-frontières, et 011 ils ne se voient plus 
menacés par des peuplades guerrières, on peut en faire 
des douaniers, des gendarmes, et même de bons et pai- 
sibles bourgeois ; mais en fin de compte il ne leur reste 
de Cosaque que le nom. On affirme que chez eux les 
traditions d'héroïsme se sont plus vite effacées que cel- 
les de pillage, quoique entr'eux , les Cosaques soient 
sans doute d'honnêtes gens. 11 n'y a point de voleurs 
parmi eux; mais ils ne reconnaissent pas toujours que 
la guerre ne se fait plus aujourd'hui comme autrefois 
dans l'intérêt personnel des guerriers ; et leurs traditions 
ne leur font pas trouver injuste de piller les peuples 
qui se trouvent habiter le théâtre de la guerre. 



*) Kantschou est-il un mot allemand ou polonais? Je n'ai entendu 
ce mot nulle part en Russie. Le Cosaque nomme Nagaika ce que 
les Allemands appellent Kantschou. 



444 



Dans de telles conjonctures, les Cosaques du Don 
et en quelque sorte aussi ceux de l'Oural, devaient peu 
à peu perdre les qualités qui les rendaient si précieux 
pour la guerre de parti: et en effet on prétend avoir 
remarqué^ que les Cosaques du Don étaient du temps 
de Napoléon les meilleurs soldats de l'armée, que dans 
les guerres contre les Turcs et les Persans en 1827, ils 
étaient encore d'excellentes troupes, mais que déjà en 
1830. ils ont montré moins de bravoure en Pologne, et 
qu'enfin dans le Caucase, ils se montrent évidemment 
moins vaillants qu'ils l'étaient autrefois. (Si tout ré- 
cemment en Hongrie, on les a vus faire preuve de plus 
de coura-e, on doit attribuer cet heureux résultat à l'or- 
ganisation régulière à laquelle depuis 20 ans, on a corn- 
mencé à les soumettre. 

On a dû chercher à leur donner les qualités des 
troupes régulières, qualités auxquelles ils devinrent plus 
accessibles' depuis les premiers progrès qu'a faits chez, 
eux la civilisation, et grâce auxquelles les armées régu- 
lières sont incomparables sur le champ de bataille, c.-à-d. 
qu'on a dû les former, les instruire et les discipliner 
plus régulièrement. 

Les régimens des Cosaques du Don ont été sou- 
vent employés en 1812-14 avec un succès marqué dans 
plusieurs grandes batailles, et de troupes de partisans, 
qu'il* étaient, ils sont devenus des troupes de bataille. 
L'artiUerie qu'on leur a donnée comme aux autres corps 
de Cosaques, sert à corroborer l'assertion que nous ve- 
nons d'émettre. Cette artillerie, pour la plus grande partie, 
est composée d'artillerie légère à cheval; ce n'est que 
dans l'armée du Caucase qu'il y a des batteries d artil- 

lerie à pied. 

Depuis longtemps déjà les Cosaques se servent de 
canons, tant dans leurs kréposti. que dans leurs expédi- 
tions contre les villes du Pont-Euxin et en Sibérie; mais 
il parait qu'ils n'en ont pas bien connu l'emploi et que 
leur matériel est resté dans un mauvais état. 



445 



On conçoit facilement que tant que les Cosaques 
ont organisé eux-mêmes leur artillerie, le personnel et 
le matériel de cette arme ont dû naturellement laisser 
beaucoup à désirer. Autant que nous sachions, ils n'ont 
pas emmené avec eux leur vieille artillerie dans les guer- 
res européennes. 

Comme tous les Russes, les Cosaques aiment beau- 
coup les canons et montrent beaucoup d'adresse à s'en 
servir, comme on voit les corps de formation irrégulière 
montrer d'ordinaire un respect profond et sans bornes 
pour les effets des bouches à feu. 

L'empereur Nicolas sait fort bien que rien ne chasse 
mieux la peur des troupes, en face de l'artillerie enne- 
mie, que si la leur y répond; mais il sait aussi que l'ar- 
tillerie est une arme trop coûteuse sur le ebamp de ba- 
taille, et qu'en lui supposant même une excellente or- 
ganisation, elle entrave trop les opérations de l'armée 
pour qu'on amène sur le champ de bataille d'autre ar- 
tillerie que celle qui remplit toutes les conditions de 
supériorité. 

Tous ces motifs, et d'autres encore peut-être, ont 
servi de base à la création d'une artillerie régulière des 
Cosaques. En temps de paix, il n'y a que 2 batteries de 
Cosaques servant aux exercices qui soient attelées. Le 
Cosaque apprend facilement et volontiers le maniement 
de cette arme; la technique supérieure est pratiquée dans 
l'armée régulière et à l'école des officiers de Cosaques. 

L'organisation régulière, dont il vient d'être fait men- 
tion, n'a pas eu lieu seulement chez, les Cosaques du Don 
et de l'Oural, elle a été étendue encore à beaucoup d'au- 
tres Cosaques qui habitent des frontières menacées; il 
serait fort intéressant de connaître l'effet qu'elle y pro- 
duit; si elle amortit seulement l'ardeur belliqueuse des 
Cosaques, si elle accroit leur fidélité ou si ces deux ef- 
fets sont en même temps produits. Malheureusement 
nous n'avons pu obtenir aucuns renseignemens précis à 
ce sujet. Mous possédons seulement sur les Cosaques 



446 



de l'Oural quelques notices que nous avons reproduites 
ailleurs. L'introduction de- l'artillerie chez, les Cosaques 
est aussi là très utile, car non-seulement il y a des con- 
trées aux environs du Kouban et du Térek qui en favo- 
risent l'usage, mais aussi les canons inspirent beaucoup 
de respect aux guerriers des races montagnardes, d'ail 
leurs si peu accessibles à la peur, parce qu'eux-mêmes 
ne savent pas s'en servir. Il faut un certain degré de 
culture pour que le soldat tienne bon, contre des armes 
à feu, aux effets desquelles il n'a rien à opposer. Il n'y 
a que le soldat expérimenté qui puisse comprendre, qu'il 
est utile et glorieux en même temps, de rester passif et 
calme au milieu du feu et que l'on combat déjà, avant 
même que son arme puisse atteindre l'ennemi. Cette 
attitude semble malhabile au guerrier naturel qui a con- 
I varié l'habitude de faire la guerre d'après les formes 
élémentaires. 

En Europe, on compte les cicatrices des vieux sol- 
dats; dans la Kabardab, à Kbiva, à Kaboul et chez les 
Peaux-Rouges de L'Amérique, on demande au guerrier le 
nombre des ennemis qu'il a tués. Les Tscherkesses, qui 
doivent tant aimer les combats à l'arme blanche, regar- 
dent les cicatrices comme des témoignages de maladresse, 
ils en ont honte et cherchent à les cacher, comme font 
les étudiants allemands. 

Le dernier système produit de meilleurs gladiateurs, 
le premier de meilleurs soldats. 

Le Cosaque lient le milieu entre les deux; ressem- 
blant tantôt aux uns, tantôt aux autres. 

Mais si les Cosaques du Don et de l'Oural ne de- 
viennent pas peu-à-peu de bons militaires, le gouverne- 
ment se verra lot ou lard dans la nécessité de les dé- 
placer ou de les supprimer; car en considérant que l'ac- 
croissement progressif .le leurs richesses repose princi- 
palement sur deux causes: d'abord parce qu'ils paient 
l,ès peu d'impôts directs et indirects, ensuite parce que 
l'état, protège leurs possessions directement par l'aimée 









447 



du Caucase et indirectement par le développement gé- 
néral de ses forces militaires, on comprendra facilement 
que ces avantages ne peuvent être tolérés qu'autant qu'ils 
se trouvent compensés par des services de guerre. 

Le droit formel ne résiste jamais à l'abolition de ces 
bases naturelles, comme une tour solide ne peut subsister, 
si le rocher sur lequel elle est bâtie vient à s'écrouler. 
C'est le sort des choses humaines. Rien ne peut résis- 
ter à ce courant de l'histoire européenne. Le parti des 
conservateurs prévoyans devra donc se borner à empê- 
cher que les bases de l'ordre existant ne soient ébran- 
lées sans raison par l'esprit frivole et coupable de notre 
époque. 11 ne tiendra aucun compte des bavardages 
politiques, ou il en fera bonne justice; mais au milieu 
du torrent irrésistible des événemens, contre lequel toute 
digue, élevée par la main de l'homme, est un hochet fra- 
gile, il rendra hommage à la Providence, et plein de ré- 
signation, il fera le sacrifice des choses qu'il a jadis 
tant aimées. Mais on ne saurait nier que de nos jours 
les passions sauvages ont souvent dit: ,, Cédez , le tor- 
rent s'approche!" et contester encore moins, que des 
esprits crédules ont trop légèrement eu foi dans ces 
paroles. 

Depuis longtemps déjà, sinon de tout temps, les 
prérogatives des Empereurs et des Czars ont été au- 
dessus du droit formel des Cosaques. Ce droit formel 
ne subsiste qu'autant que l'Empereur le veut bien. C'est 
une tour qui est à la merci de son propriétaire; si ce- 
lui-ci croit que la base naturelle de cette tour menace 
ruine, il allégera le poids de l'édifice, il en retirera des 
matériaux, ou il lui donnera un soutien artificiel, suivant 
qu'il le trouvera bon. Beaucoup d'Européens de l'Ouest 
croiront que cette situation ne garantit pas la sûreté du 
droit. Nous ne contesterons pas qu'elle puisse devenir 
douteuse. Dans une autocratie, beaucoup de choses 
dépendent des capacités du monarque, comme de la sa- 
gesse des Chambres dans un état représentatif, et pour 



448 



la sûreté du droit, il faut qu'il soit respecté par l'un et 
par les autres. Qu'on nous permette de croire, par des 
raisons empruntées à la théorie et à l'expérience, que, 
dans ce cas, la vraisemblance se trouve plutôt du côté 
de la capacité et delà justice du monarque, que de ce- 
lui des Chambres, et que ces dernières sont plutôt dis 
posées à satisfaire au caprice de la mode, en s'étayant 
de la maxime: Fiat injustitia, vivat mundus ! Le droit 
du Czar dont nous venons de parler, paraît tout natu- 
rel aux Russes, le contraire leur semblerait une mons- 
truosité; car l'ordre du Czar est à leurs yeux l'expres- 
sion de la volonté divine, qui dit tout simplement et 
sans condition: „tu obéiras à ton père!" En Occident, 
nous ne savons plus ce que c'est que l'obéissance. 

Quant à l'état des Cosaques, cette obéissance faci- 
lite leur soumission là où elle deviendrait inévitable. 
Partout où ils semblent tendre à dégénérer, les Cosa- 
ques se voient menacés non dune révolution, mais d'une 
réforme venue d'en haut. Ils doivent servir au pays de 
rempart, pour le protéger, mais ils ne doivent pas re- 
présenter une ruine qui entrave la charrue, l'industrie, 
la prospérité générale et qui pourrait devenir un repaire 
de brigands. 

Les Cosaques appartiennent aux frontières, et voilà 
pourquoi leurs habitations ont été souvent déplacées et 
le sont toujours encore. 

La Russie a des frontières immenses qui pourront 
longtemps encore servir à l'éducation du Cosaque. Ces 
frontières commencent auPont-Euxin et s'étendent comme 
un arc immense jusqu'au kamlschatka. Les habitants 
des montagnes du Caucase ne seront peut-être pas en- 
core complètement soumis dans 50 ans; la nature sau- 
vage de leurs contrées les protégera longtemps encore 
et "entretiendra la férocité naturelle de leurs caractères, 
si l'Europe ne parvient pas à les vaincre plus tôt par 
sa civilisation énervante que par ses armes. Tant que 
l'état de choses actuel existera, il y aura des Cosaques 



449 



entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne. Si même, par 
impossible, la Russie se lançait dans cette lutte, cet 
état de choses continuerait d'exister, car si les Cauca- 
siens restaient ce qu'ils sont aujourd'hui, ils avanceraient 
au-delà du Kouban et du Térek, et alors on verrait de 
nouveau comme autrefois le désert et les Cosaques sur 
le Don, le Donetz et le Volga supérieur. 

Aux ennemis de la Russie habitant le Caucase, il 
faut ajouter la longue série des tribus nomades et semi- 
nomades, qui tantôt doivent être surveillées en deçà des 
frontières russes, et tantôt menacent ces dernières dans 
une attitude hostile, ne respectant la paix que lorsque 
la guerre parait devoir leur être désavantageuse. Ces 
peuplades sont encore trop grossières pour pouvoir ap- 
précier la puissance de la Russie, qu'ils ne voient pas 
immédiatement devant eux. Les Cosaques contribuent 
essentiellement à refréner leur passion pour la guerre 
ou plutôt leur soif de butin. 

La petite horde des Kirghiz forme le commence- 
ment d'une chaîne de tribus alliées ensemble, dont l'autre 
extrémité est formée par les babil ans pacifiques du 
Kamtschatka. Les Cosaques empêchent les Kirghiz de 
lever un tribut sur les marchands russes et les colons; 
ils forcent les kamlschadales à payer leur tribut au 
gouvernement russe. Ces deux conditions se repro- 
duisent en diverses nuances sur toute la frontière du 
Sud-Est, et aussi à l'intérieur dans la partie orientale 
de l'empire russe. 

Maintenant nous allons donner une énumération des 
troupes qui doivent fournir, selon leur constitution et leur 
règlement, les corps de Cosaques si une" levée vient à 
être ordonnée. La plupart sont en état de présenter 
dans un cas urgent beaucoup plus de guerriers exercés, 
même \ de plus sur le total ordinaire, surtout si l'état 
leur vient en aide pour leur équipement. 

Nous sommes redevables des notices qui vont 

Elude; sur la Ruisie. Vol. III. 29 



; iiiien> 
n ni'' 1 

i'«r 

f I e 

118 s( 



450 

suivre, à un homme parfaitement versé dans la con- 
naissance de l'armée russe.*) 

1° Les Cosaques du Don peuvent mettre sur pied 
de guerre 58 régimens de cavalerie, dont, deux appar- 
tiennent à la Garde et 14 batteries d'artillerie à cheval. 
Chaque régiment est composé de 6 sotni. Total — 
348 sotni et 112 canons. 

2° Les Cosaques d'Azoff. Ce sont les meilleurs 
marins du Sud de la Russie. Ils possèdent 30 chaloupes 
canonnières, qui actuellement sont exclusivement em- 
ployées à bloquer les côtes du Caucase. Us appar- 
tiennent donc proprement à la marine. 

3° Les Cosaques du Danube; peuvent mettre sur 
pied 2 régimens de cavalerie à (J sotni = le régiment 
est fort de 870 hommes. 

4° Les Cosaques de la mer-Noire: 12 régimens à 
cheval, 1 division (2 sotni) de Cosaques de la Garde, 
9 bataillons de tirailleurs, 3 batteries à cheval et 1 à 
pied _ Le nombre des sotni ne nous est pas connu; 
d'après le „WehrzeUung^ il serait de 6 par régiment; 
ainsi il présenterait un total de 9 bataillons, 74 sotn. 
à cheval et 32 canons. 

5° Les Cosaques du Caucase (Cosaques de ligne); 
18 réshnens à cheval et 3 batteries à cheval. - D'après 



M La Deutsche Wehrzeitung" a publié en 1850, No 242, un mé- 
moire qui contient encore des notices plus détaillées, quant à l'effort.! 
et à la division de l'armée. Ces notices ne sont pas toujours d ac- 
cord avec ce que nous avons recueilli personnellement. Ne con- 
naissant pas les sources où ce journal a puisé les matières de son 
travail, nous indiquerons seulement cette d.fférence, en ajoutant 
que les nôtres sont très authentiques. 



451 



le règlement de 1845, ils devaient être portés à 20 ré- 
tiniens à cheval, de 884 hommes et 3 batteries, et 
on outre ils devaienl fournir l'escorte de l'Empereur à 
St. Pétersbourg; et 1 division pour un régiment combiné 
de l'armée active polonaise. — Nous ne donnons ici 
que les chiffres de ce qui existe réellement. — Total 
108 sotni et 24 canons. 

6 11 Les Cosaques de l'Oural: 12 régimens à cheval 
de 5 sotni; total 60 sotni. 

7° Les Cosaques d'Orenbourg: 10 régimens à che- 
val de 6 sotni el 3 batteries à cheval; total 00 sotni 
et 24 canons. 

8° Les Cosaques de ligne de la Sibérie — ne pas les 
confondre avec les Cosaques des villes — 9 régimens 
à cheval et 3 batteries à cheval; total 54 (?) sotni cl 
24 canons. 

9" Les Cosaques des frontières de la Chine: 8 sotni. 

10° Les Cosaques d'Astrakhan: 3 régimena à cheval 

et 1 batterie à cheval: 18 sotni et 8 canons. 

11" Les Cosaques citadins de la Sibérie: 8 rétiniens 
à pied (bataillons?) 



29 



Récapitulation «le l'effectif «les Cosaques. 



-1* 



Noms des armées Cosaques. 



i. Arm 
2. 

3. 

4. 

5. 
6. 

7. 

8. 

9. 
10. 
11. 



e du Don 

d'Azoff 

du Danube 

de la nier-Noire 

du Caucase 

de l'Oural 

d'Orenbourg 

de la Sibérie 

de la frontière de Chine . 

d'Astrakhan 

des villes de la Sibérie . 



Troupes. 





; 










= H 




V > 


_C 




u 


'Si "5 


-ea 


-3} 




ce -s 


a 








o 



5S .Us 



2 

12 

18 

12 

10 

9 



12 

74 

106 
60 
60 

54 

8 
18 
— ! 24 



14 



pièces 



112 



24 

24 



112 

82 

24 



24 

24 



Force approxima- 
tive sans l'ar- 
tillerie. 



Observations. 



42,000 h. cav. 

1,700 b. cav. 

9,000 h. inf. 

9,000 h. cav. 

16,000 h. cav. 

7,500 h. cav. 

7,500 h. cav. 

6,500 h. cav. 

1,000 h. cav. 

2,000 h. cav. 

24,000 h inf. 



L'armée d'Azoff appartient 
à la marine. 



Total 



124 



742 



33 



2 ■> 



216 8 



224 



126,200 h. 



93,200 h. cavalerie. 
33,000 h. infanterie. 



453 

Il est facile de voir que le chiffre de l'infanterie 
est très incertain, par la raison que nous ne pouvons 
indiquer combien de bataillons contiennent les régimens 
sibériens. 

La plus importante question pour l'Europe est celle 
de savoir combien de ces Cosaques, dans le cas d'une 
o-uerre européenne, la Russie pourrait mettre en cam- 
pagne. 

Quelque vague que puisse être la réponse à cette 
question, nous allons néanmoins essayer de la résoudre 
de la manière suivante. 

1) Si la Russie veut continuer la guerre du Caucase, 
comme elle l'a fait jusqu'à présent. 

Dans ce cas les Cosaques du Don, dont 9 

à 10 régimens sont ordinairement employés dans 

le Caucase, n'offriraient de troupes disponibles que 

= 38,000 h.de cav. av. 100 pièc. à chev. 

ceux du Danube: 1.700 - - — 

- de l'Oural 5,000 - — - 

- d' Orenbourg 5.000 - - 10 - 

Total 49,700 h.de cav. av. 110 p. d'art, à ch. 
Ainsi donc environ 50,000 hommes de cavalerie 
avec 110 canons. 
2) Si la Russie se borne à une stricte guerre défen- 
sive au Caucase, en abandonnant peut-être ses éta- 
blissemens les plus avancés, sans pourtant dégar- 
nir ses propres frontières, on pourrait ajouter au 
chiffre sus mentionné 4000 h. du Don, 2000 h. de la 
mer-Noire, 4000 h. du Caucase, ensemble 10,000 h. 
de cavalerie. Alors le total serait de 60,000 h. de 
cavalerie. 
Dans les deux cas, 20 à 30,000 hommes à cheval de 
nouvelle formation pourraient encore être tirés de la Si- 
bérie et dirigés successivement sur le théâtre de la guerre. 



454 



II. Corps formés, d'après le système cosaque, de 
peuplades non -russes. 

Nous n'avons pas beaucoup de choses à dire sur 
ces corps et sur les élémens dont ils sont composa, 
bien que sous le point de vue ethnographique, ils méri- 
tent un examen sérieux. 

En général, on peut dire qu'ils ornent beaucoup de 
points de ressemblance avec les Cosaques, tant par leur 
organisation que par la manière de faire usage de leurs 
armes, à l'exception cependant qu'ils ont des chefs in- 
digènes, et qu'ils sont sous le rapport moral et mili- 
taire sensiblement inférieurs aux Cosaques. Constatons 
toutefois que cette observation, sous le point de vue mi- 
litaire, ne s'applique pas aux peuplades du Caucase. 

Plusieurs des peuplades sus -mentionnées ont origi 
nairement servi sous le drapeau russe, comme autrefois 
des Gaulois servirent dans les armées de César. Elles 
ont servi chez, les Russes, non parce qu'elles considé- 
raient ce service comme un devoir, et encore moins par 
attachement pour eux, mais bien plutôt parce qu'elles 
les redoutaient. De longues habitudes et les traditions 
de soumission ont beaucoup modifié ces dispositions, et 
ont fini par faire de ces peuples des serviteurs assez 
fidèles au gouvernement russe, comme p. ex. les Baskirs, 
qui jadis étaient fréquemment en collisions sanglantes 
avec les Cosaques de l'Oural. Il y a encore aujourd'hui 
d'autres tribus qui servent chez les Russes, parce qu'on 
les y a contraintes, et qui se battraient volontiers contre 
eux. si elles n'avaient pas la conviction de leur infério- 
rité. D'autres peuplades encore souffriraient assez pa- 
tiemment la suprématie de la Russie, si cette puissance 
n'était pas, à leurs yeux, trop sévère à faire respecter 
le droit de propriété, et si elle ne les empêchait pas de 
pratiquer leurs anciennes habitudes vis-à-vis de leurs 
voisins russes et des marchands et voyageurs qui tra- 
versent leur territoire. 






, pa 
I 



mp 



les ; 



il!'' 

le A 



ra 



455 



11 est donc évident que ce n'est pas seulement en 
vue du progrès à réaliser dans leur organisation mili- 
taire, mais surtout dans un but de surveillance, que ces 
peuples sont réunis par des liens organiques aux troupes 
cosaques chargées de la défense de l'autorité russe dans 
les parties du pays habitées par ces peuples. 

En nous bornant à ces observations générales, nous 
nous contenterons d'ajouter un tableau succinct des 
troupes fournies par ces peuplades. 

a) Les Tatarcs de la Crimée: Ces faibles restes 
des anciens souverains de la Russie du Sud sont ori- 
ginaires de cette horde, dont autrefois les Khans avaient, 
une fois au moins pendant leur règne, visité les bords 
de l'Oka, et toujours à la tète de 150,000 cavaliers en- 
viron. Actuellement ils fournissent à la Garde impériale 
un escadron de belles troupes irrégulières. 

h) Les tribus guerrières habitant le Cau- 
case et la Transcaucasie (la Circassie et la Géor- 
gie). Elles fournissent au gouvernement russe des 
troupes auxiliaires pour les guerres intérieures de ces 
contrées. Ces troupes sont fort utiles, malgré qu'on ne 
puisse pas compter sur elles dans toutes les circonstances; 
mais pour des guerres en dehors de leur pays, on pour- 
rait, en recourant au système des cnrôlemcns volon- 
taires, tirer de ces tribus belliqueuses autant de troupes 
qu'on le voudrait. Leur obligation de service n'est pas 
définitivement réglée, mais, en général, elles fournissent 
à la grande armée russe: 1 escadron de la Garde, for- 
mant l'escorte personnelle de l'Empereur (et constituant 
avec l'escadron de la Garde des Cosaques de ligne „les 
Gardes Tscherkesses"); 1 régiment de 6 escadrons ser- 
vant dans l'année de Pologne et 1 régiment d'infanterie 
de milice géorgienne, destiné à renforcer le cordon mili- 
taire établi contre les Lesghis. au-delà de l'Ala/.an: 
Total, 2 bataillons et 7 escadrons. 

c) Les Baskirs et Metschéria q ues. Ils habi- 
tent Perm et Orenbourg, en partie comme nomades, 



' 



456 

et appartiennent à l'armée des Cosaques d'Orenbourg. 
En 1813, on a vu beaucoup de ces troupes en Al- 
lemagne. 

d) Les Bu ri a tes et 1 es Toungouses : 5 régimens 
à cheval. Ils font partie des Cosaques de la frontière 

i • 
chinoise. 

La Russie pourrait faire marcher une grande partie de 
ces troupes irrégulières; mais elles sont en partie si peu 
civilisées encore, qu'on n'aime guère à les transporter dans 
l'Ouest, attendu que par leur peu de discipline et de sub- 
ordination dans le combat, elles seraient plus gênantes 
qu'avantageuses pour une armée sur le champ de ba- 
taille. Cependant elles ont aussi quelque importance, 
par la raison qu'elles peuvent servir à remplacer de 
meilleurs corps de Cosaques dans l'Est et dans le Cau- 
case, de manière à ce que l'on puisse utiliser ces der- 
niers dans l'Ouest. 

Il n'y a que les corps de cavaliers du Caucase, 
qui puissent, grâce au grand courage et à l'habileté de 
ces troupes, offrir une force auxiliaire très précieuse 
pour l'armée russe, dans des guerres avec l'Occident. 



III. Service de la cavalerie irrégulière dans l'armée. 

Les régimens de cavalerie irrégulière, chez, les Rus- 
ses, sont principalement destinés à servir dans la petite 
guerre. Leur tâche essentielle est d'assurer la sûreté de 
l'armée russe, ainsi que ses moyens de communica- 
tion, en protégeant les bagages, les convois de prison- 
niers et autres, et en se chargeant de l'exécution du 
service des ordonnances, des relais de correspondance etc.; 
puis enfin de harceler l'ennemi par des escarmouches 
continuelles. Ils montrent généralement autant d'adresse 
que dé penchant pour ces divers services; qui non seu- 
lement sont parfaitement en harmonie avec leurs habitudes 






457 



militaires, mais qui leur offrent encore les meilleures oc- 
casions de faire du butin. On dit que durant les années 
1812 — 14, ils ont établi, avec leurs propres ressources, une 
véritable union de postes cosaques, depuis le Don jus- 
qu'à la Seine, et en effet, on aurait peine à comprendre, 
comment sans cette union, les Cosaques auraient pu 
emporter durant toutes les campagnes tant d'objets pré- 
cieux de l'Occident pour en faire hommage à l'image de 
la mère Marie, ou à la belle Minka du Don. A cette épo- 
que il fut souvent question de la manière commode, dont 
ces Cosaques effectuaient leurs emplettes: ils ache- 
taient sans payer. 

Dans la plupart des armées, le service de sûreté 
est réglé avec un ordre précis, avec des dispositions ri- 
goureuses, relativement à l'organisation et à l'emploi des 
patrouilles, des gardes du camp, des piquets. Les Co- 
saques se passent de tous ces arrangemens. Ils enve- 
loppent de tous côtés le corps d'armée qu'ils doivent 
surveiller, et par la finesse de leurs sens, et l'esprit de 
ruse traditionnel qui leur est instinctif, il devient possi- 
ble aux troupes régulières russes de pouvoir se livrer, 
avec cet entourage de troupes irrégulières , à un repos 
bien plus complet que ne peuvent le faire les armées 
de l'Occident avec les officiers et sous-officiers les plus 
intelligens. Souworoff appelait les Cosaques ,,1'œil de 
l'armée", il aurait pu ajouter „les oreilles et les an- 
tennes." 

Ces troupes irrégulières sont d'une utilité d'autant 
plus grande dans l'armée russe, que généralement les 
corps réguliers montrent fort peu d'habileté dans le pe- 
tit service. C'est ainsi qu'il s'est établi dans l'armée 
russe la division la plus rigoureuse du travail, qui ait 
jamais été réalisée dans une armée; aux troupes régu- 
lières les travaux de la guerre, aux troupes irréguhères 
le soin de la surveillance générale. Le Cosaque n'a 
point d'égal pour les escarmouches et les surprises. 
Aucune cavalerie, en Europe, ne pourrait faire de telles 



vJ 



458 



marches sans ruiner ses chevaux. Souvent, en Europe, 
on a vu le Cosaque emmener avec lui un cheval de 
somme; mais même sans ce dernier il fait encore des 
choses incroyables: dix milles par jour ne sont pour lui 
qu'une course ordinaire; il faut voir le Cosaque et son 
cheval pour en avoir une idée*). 

Le Cosaque qui, d'ordinaire, est d'une constitution 
robuste semble être trop lourd pour son cheval, mais 
de fait cet inconvénient n'existe pas. Quant au cheval, 
son garrot proéminent, sa tête assez noble, son encolure 
de cerf, les longs os des épaules et du bassin bien 
joints entr'eux, les jambes courtes, le beau poitrail et la 
fine et ferme corne de son sabot, trahissent toutes les 
qualités d'un bon coursier. Le connaisseur, en consi- 
dérant leur partie reinalç, qui semble trop longue en pro- 
portion de sa largeur, pourrait mettre en doute qu'ils 
fussent de force à porter de lourds fardeaux. Mais quand 
on vient à savoir qu'il n'est pas rare de voir des che- 
vaux de Cosaques qui ont deux cotes de plus que les 
autres chevaux - réellement, et non dans le sens de 
l'argot des maquignons — alors on comprend que l'ha- 
bitude seulement nous fait prendre une grande distance 
entre le garrot et la croupe pour un signe de faiblesse. 
Le cheval cosaque cache souvent sa noble origine 
sous une apparence rude et grossière; en hiver, il cherche 
sa pâture dans les neiges des steppes, et c'est pour ce a 
qu'il conserve une santé robuste, quand il se nourrit de 
nain d'avoine, d'orge, de froment, d'herbes, de paille, de 
bon ou de mauvais foin, et en travaillant beaucoup. 



jnes 

m s 

nettes 

1 premî 

en 11 
les vi 
jaina 
jiom 
<aqu 






») De 3,500 hommes de troupes régulières qui avaient fart partie de 
l'expédition de Khiva, 1000 seulement retournèrent; sur 1,200 Co- 
saques qui prirent part à celte expédition, 60 seulement pér.rent, 
et 2 à 3,000 Kirghiz qui s'y trouvèrent aussi, essuyèrent une 
perte moindre encore. Si d'un côté on attribue ce résultat a 1 ha- 
bitude qu'ils avaient des steppes et du climat de ces contrées, 
on doit reconnaître qu'il est dû aussi à leur aptitude a fa.re des 
marches forcées. 






459 



Il gravit prestement les montagnes et traverse les fleu- 
ves à la nage. A l'assaut que donna Munich sur les 
lignes de Pérékop, où les fantassins grimpèrent souvent 
l'un sur l'autre, en se faisant des échelons de leurs bayon- 
nettes, les Cosaques arrivèrent en même temps que les 
premières troupes d'infanterie. Lors de la prise de Stade 
en 1813, ils ont, dit-on, passé avec leurs chevaux par 
les vieux fossés du fort, pour arriver sur un rempart où 
jamais un soldat de l'Occident n'aurait cru possible de 
pouvoir parvenir. Ainsi donc on peut dire que les Co- 
saques galopent sur des ponts mouvants. 

A ce sujet, il est important de tenir compte de la 
manière dont ils traitent leurs chevaux. 

Le Cosaque se tient à cheval comme les Orientaux, 
les genoux serrés, l'étrier court, la selle haute. Les 
jockeis savent fort bien qu'un cheval marche plus faci- 
lement dès que les pieds du cavalier ne lui pendent pas 
jusqu'au-dessous du ventre. Ensuite ils tiennent les bri- 
des lâches. Quand on laisse un cheval, qui a grandi, en 
pleine liberté dans les pâturages, suivre son instinct, il 
regarde, tête baissée, la route qui est devant lui, et re- 
court lui-même à son instinct naturel, pour exécuter la 
volonté de son maître, en se donnant le moins de mal 
possible. Quoique les jambes des chevaux cosaques 
soient souvent obliques, ils ne bronchent que bien rare- 
ment, attendu qu'ils ont déjà contracté cette habitude, 
et qu'on leur laisse le soin de prendre garde à la route 
qu'ils suivent. Les Orientaux ont peine à comprendre 
pourquoi, dans l'Occident, on oblige le cheval à marcher 
la tête haute, et que l'on conduise avec tant de soin à 
la laisse, pour ainsi dire, un animal qui a souvent plus 
d'esprit que son maître. Il est vrai que les Orientaux 
n'ont point de races de chevaux lourds comme les nô- 
tres, ni notre tactique non plus, ni leurs cavaliers ni 
leurs chevaux n'ont besoin d'être soumis à une école 
sévère. Le mors des chevaux cosaques est aussi sim- 
ple que commode. On habitue ordinairement les che- 



460 



vaux à obéir aux paroles; car le cheval cosaque corn- 
prend la langue de son maître autant qu'il est nécessaire 
qu'il la comprenne. 

Il faut savoir aussi, que le Cosaque lui-même est 
infatigable, et que souvent, au milieu d'une marche, il 
descend de cheval pour conduire ce dernier. 

Le cheval cosaque marche donc aussi commodé- 
ment que possible. 

Il est aussi habitué à manger à toute heure de la 
journée, et son maître profite de toute occasion, pour 
lui donner à manger. Peu lui importe où l'on s'arrête; 
sous le feu du canon, à la guerre, on voit le Cosaque 
songer encore à donner quelque chose à son cheval; et 
jamais ce dernier ne dédaigne aucune espèce de nour- 
riture; soit à cause de sa mauvaise qualité, soit à cause 
de l'heure inusitée. Celui qui a la douleur de voir son 
beau et fidèle cheval refuser l'avoine qui lui est offerte 
après les fatigues du combat, celui qui a compté avec 
angoisse les minutes qui lui étaient accordées pour nour- 
risson cheval et qui se sont passées sans que celui-ci 
en ait profité, celui qui a vu son beau cheval, habitué 
à une nourriture délicate, devenir de jour en jour et plus 
maigre et plus faible par suite de mauvaise nourriture 
et de courses forcées, celui-là seul comprendra com- 
bien est précieuse chez le cheval cosaque cette qualité 
dont nous venons de parler. 

Le cheval cosaque est donc facile à soigner, 
aussi est-il soigné avec amour par le Cosaque; et en- 
core avec un savoir-faire et une persévérance que l'habitude 
seule peut donner. Le Cosaque qui a grandi au milieu 
de ses chevaux, est pour ces derniers le modèle d'un 
bon maître et d'un bon cavalier, comme le groom an- 
glais l'est également pour le bel et élégant cheval de 
course. Le Cosaque et son cheval se comprennent fort 
bien l'un l'autre, il existe entr'eux un attachement cor- 
dial, et leur manière de vivre en commun pourrait servir 
d'exemple à un bon ménage. 









461 



Par suite de leur aptitude à faire des marches for- 
cées, de leur habileté à vaincre les difficultés de terrains, 
de la précision de leurs sens et de l'adresse astucieuse 
qu'ils déploient en toute circonstance, l'armée qui se 
trouve en présence d'une armée russe, en est aussi in- 
quiétée que celle-ci peut être tranquille. 

A quoi peuvent servir les meilleures dispositions des 
avant-postes contre des gens qui se glissent parmi les 
vedettes stupides de leurs adversaires? Quel refuge trou- 
ver contre ces hommes qui sont partout et nulle 
part? A cruelle distance des derrières de l'armée peu- 
vent s'établir avec sûreté leurs bagages si précieux et 
si incommodes, leurs dépôts, leurs intendances, quand 
des maraudeurs ennemis font en deux: jouis, dans un pays 
peuplé, six journées de marches ordinaires, sans que même 
on puisse s'en douter? Que l'on étudie les campagnes 
de Tschernischeff, en Allemagne, pendant l'année 1813, 
et on verra ce dont les Cosaques sont capables dans ce 
cas. Alors on comprendra qu'il n'y a qu'un homme de 
salon blasé qui puisse trouver ridicule que M. de Tscher- 
nischeff se réjouisse à l'idée d'avoir supprimé un royaume 
avec une poignée de Cosaques; si un militaire allemand 
se rappelle qu'il est question du royaume de Jérôme 
Bonaparte, alors le vieux Tscberniscbeff lui deviendra 
plus cher que tous les Russes blasés de la jeune Russie. 

En effet, les détachemens d'une armée qui se voit 
menacée par les Cosaques, sont fort à plaindre; ou bien 
ils doublent leurs postes et se les voient enlever en 
grand nombre*), ou ils les diminuent, les concentrent et 
alors le gros de leur armée n'a point de repos. 



*) Le général de Bismarck raconte des Tscherkesses de la Garde, 
qu'ils portent tous leurs armes si près du corps, que leurs mouve- 
mens n'occasionnent presqu'aucun bruit, d'autant plus que leurs 
chevaux sont rarement ferrés. Les officiers sont armés d'arcs et de 
flèches, afin de pouvoir, dans une surprise, tuer les sentinelles 
sans faire aucun bruit. Mettez donc en faction vis-à-vis de pa- 
reils soldats, un gros paysan allemand ou un tailleur parisien? 



462 



On trouve bien des choses intéressantes sur la ma- 
nière de combattre des Cosaques et sur leur bravoure 
sur le champ de bataille, dans le 6 émc volume de la biblio 
thèquc de cavalerie de M. de Bismarck. M. le comte de 
Benkendorf, général russe, a communiqué à ce dernier 
le fruit de sa longue expérience et ses opinions bien 
fondées. Cet ouvrage a été aussi publié en français, 
sous forme de brochure à Paris. {Des Cosaques, elc 
Paris, chez Anselin - Dumaine. 1831.) 

Les troupes cosaques possèdent à présent, en par- 
tie des trompettes, auparavant ils manœuvraient à leur 
guise. Sous le feu du canon, ils se développent en 
forme d'essaim, cherchent à cerner leurs adversaires, à 
les harceler, et sur un cri, sur un signal que donne sou- 
vent non le chef, mais un de ses Cosaques qui juge le 
moment favorable, ils se précipitent tous, rapides comme 
la flèche, sur l'ennemi. Ils n'aiment pas à combattre 
contre des armes à feu, mais dans ce cas même, sons 
les ordres d'un bon chef, ils font preuve d'un grand 
courage; cette antipathie s'explique du reste, puisqu'il 
est question de guerriers qui, en combattant, n'ont guère 
d'autre but que le pillage. Us ont la plus grande pas- 
sion pour les décorations, et cette passion chez eux est 
plus grande même que chez les Russes, car la vanité 
entre pour une pari assez grande dans leur vaillance. 
Là où l'espérance d'une croix à recevoir les attire, où 
ils se trouvent observés par des troupes régulières, et 
où ils ont à combattre sous les yeux d'un officier su- 
périeur, on les voit se battre avec une bravoure incom- 
parable; niais s'ils doivent attaquer dans l'obscurité, sans 
être vus ni encouragés, alors il n'y a peut-être pas de 
troupes sur lesquelles on puisse moins compter. 

Leur superstition exerce une grande influence sur 
leur conduite. Le Russe croit à une foule de mauvai> 
et de bons augures, mais les premiers néanmoins pré- 
valent dans son esprit. Dans les troupes régulières, la 
discipline, la manière de combattre qui y est plus se- 



463 



vère. paralysent les conséquences fâcheuses des présages 
sinistres. Il en est autrement chez le Cosaque, où tout 
dépend souvent de l'élan d'un seul soldat. Quand, au 
moment d'engager une action, on voit un lièvre appa- 
raître, on se met aussitôt à sa poursuite et on le tue 
avec la Nagaika (dont on se sert comme d'une arme, 
dans les mêlées, et aussi contre les loups etc.), et cela 
pour éloigner la puissance fatale du mauvais présage. 
La rencontre d'un prêtre est aussi considérée comme un 
mauvais augure. Dans de telles occasions, et en géné- 
ral, il est important qu'ils aient un chef habile qui, con- 
naissant bien toutes leurs faiblesses, ne s'en laisse pas 
émouvoir. Une observation frappante et un bon mot 
bien placé, feront toujours le meilleur effet dans ces oc- 
casions; comme autrefois la présence d'esprit de César 
sut relever le courage de ses troupes, qui s'étaient ef- 
frayées de le voir faire une chute, en abordant sur la 
côte d'Afrique. Cette croyance aux augures offre encore 
un point de ressemblance entre les soldats russes et les 
légions romaines. La superstition des Cosaques doit 
être regardée comme une des causes, qui font que les 
officiers étrangers ont pu les commander avec plus de 
succès que des officiers indigènes. 

Si maintenant, après ce que nous venons de dire, 
on voulait porter un jugement général sur les troupes 
irréçulières de la Russie etc., on pourrait avec raison 
leur appliquer ce que la Catalani a dit un jour de M" e 
Sonntag: „EUe est grande dans son genre, mais son 
genre est petit". On ne doit pas oublier toutefois, qu'il 
s'est présenté des cas exceptionnels, où même dans les 
grandes guerres, les Cosaques ont fait des actions écla- 
tantes. On dit qu'aux assauts d'Otschakoff et d'Ismaïl 
leurs volontaires ont été au premier rang des assaillants. 
A Leipsick, le comte d'Orloff-Dénisoff, avec les Cosa- 
ques de la Garde, sauva les monarques que des cuiras- 
siers français allaient envelopper; ils firent preuve d'un 
courage de lion dans cette occurrence glorieuse, et nous 



464 



avons la ferme conviction qu'une histoire détaillée des 
guerres de la Russie offrirait une foule d'exemples ana- 
logues. 

11 ne faut pourtant pas croire, que la réputation 
dont ils jouissent dans la petite guerre, soit toujours 
utile aux intérêts de la Russie. On dit p. ex.: qu'à la 
bataille de Leipsick, on aurait fait un bien plus grand 
nombre de prisonniers français, si les vaincus n'avaient 
pas tant redouté les Cosaques, et si , à cause de cela, 
beaucoup d'entr'eux, qui autrement se seraient dispersés, 
n'avaient pas fait tous leurs efforts pour se rallier aux 
colonnes de retraite. 

Les rapports sur la guerre de 7 ans, mentionnent 
tous que les Cosaques, par leurs dévastations, ont com- 
promis la sûreté de leur propre armée, sans avoir pour 
cela contribué au résultat général de la guerre. Nous 
laissons au lecteur le soin d'apprécier la valeur de ces 
observations. 

Nous ne finirons pas ce chapitre sans constater 
l'avantage principal que les Cosaques offrent à l'armée 
régulière ; c'est que la cavalerie régulière est réservée 
intacte pour les grandes batailles; ce système militaire 
est tout particulier à l'armée russe. Celui qui sait com- 
ment, à force de fournir des ordonnances et des déta- 
chemens, un régiment de cavalerie (quand vient le jour 
de la bataille), se trouve parfois réduit à un escadron 
et ce dernier à une partie moindre encore, comprendra 
l'importance de ce procédé. 



»« 



Puissance maritime de la Russie. 



Introduction. Résume historique. Observations générales sur la Hotte, 
sa division. La (lotte de la mer Baltique; son personnel; ses 
vaisseaux. — La Hotte de la nier Noire. Le port de guerre de 
Sévastopol et son importance stratégique. Service de cette flotte. 
— Tableau de l'état officiel des deux grandes nottes. 

Ce fut le 15 juillet 1836, après un intervalle de 113 
années écoulées, que pour la première fois on célébra l'an- 
niversaire d'un jour à jamais mémorable dans les anna- 
les de l'histoire russe, c.-à-d. que le bateau que Pierre 1" 
avait construit de ses propres mains et que l'on consi- 
dère comme l'origine de la flotte russe, fut amené au 
milieu de la flotte. 

26 vaisseaux de ligne, 21 frégates, 10 bricks et 7 
petites chaloupes de guerre, mouillés dans la rade de 
Kronstadt, saluèrent de plus de 2,000 coups de canon 
le tout petit grand-papa qui, placé sur un bateau à va- 
peur, traversait la ligne de ses arrière-neveux, qui l'ont 
dépassé en nombre et en grandeur. 

Une grande époque pour la Russie sépare le temps 
où apparut ce petit bateau et celui où une immense 
flotte de guerre fut créée; mais cette époque a été moins 
brillante pour cette dernière que pour sa sœur jumelle, 
l'armée. 

Un des vœux les plus ardens de Pierre I", fut sans 
doute de rendre son peuple puissant par la marine et 

F.uide; sur la Russie. Vol. 111. 3Q 



466 



de fonder suv le commerce 



et sur un pavillon reiloutt 



la prospérité de son pays 



l> 



ans ce 



tte vue, l'armée ne 



mu 



me moyen; elle devait conque 

la flolte devait prendre nais 
Le résultat ne répondit point 



L'id 



ee 



fut considérée que C 

rir les pays des eûtes où 

sauce et s'entretenir; mais 

à ce but, la Botte russe est restée un accessoire. 

rencontra aussi deux grands obstacles: une cote qui 

souvent, est fermée par la rigueur du climat, et un peu 

pie dont le génie éprouvait une profonde antipathie pour 

cette base chancelante d'un empire universel. 

11 y aurait de l'injustice à reprocher à Pierre I", 
de ne pas avoir prévu de tels obstacles, et de ne pas 
avoir renoncé à des travaux inutiles. A combien des 
projets entrepris par ce prince, les esprits vulgaues au- 
'aient-ils prédit un heureux succès? C'est la tache des 
bernes extraordinaires d'entreprendre «les choses meroya- 
bles 3 et un prince qui, comme Pierre 1", sentait en lu. 
l'étincelle divine, avait bien raison d'entreprendre des 
choses immenses, là même où ses prévisions ne se sont 

pas réalisées. 

La Russie n'était pas non plus sans quelque sou- 
venir «lune gloire maritime, ni sans espoir de voir un 
jour sa marine prendre une extension prospère. les 
Varèaues fabuleux - sur lesquels l'histoire, qui ne Ce 
(|lie leur courge, donne peu d'éclaircissemens - étaient 
entreprenais sur terre et sur mer; ils connaissaient déjà 
la route par eau qui traverse la Russie et qui eondui 
au Pon.-Luxin; route qu'améliora Pierre I" en erean, 
,e canal «le Ladoga. - En 886, (ainsi peu de temp, 
a pr ès la fondation de l'empire allemand) ces \ aregues 
parurent, ave 200 petits bateaux, dont chacun con- 
Lait 40 à 60 hommes, «levant la ville de Cons ta n- 
tinople, qui ne fut sauvée que par un m.rac e. Vers la 

redoutées dans la mer Baltique, et même sous 1 empi xt 
des Tatares, Novgorod possédait un commerce mari nu 
florissant qui, en grande partie, était fait par des etran- 



467 



gère. Mais depuis la chute de Novgorod, depuis l'épo- 
que où les provinces de la mer Baltique tombèrent au 
pouvoir des Suédois, des Polonais et des Allemands, 
l'importance maritime de la Russie commença à décliner 
progressivement. L'unique débouché qui lui fût resté, 
\rkhangel, n'était plus fréquenté que par les vaisseaux 
marchands étrangers, et surtout par les Hollandais. 
Alors le véritable Russe, comme ceux d'aujourd'hui en- 
core, ne s'occupait que du commerce de l'intérieur: l'es- 
prit des Varègues avait disparu; il n'en resta de vesti- 
ges que chez les Cosaques du Don et du Dniepr. 

En combinant ses plans maritimes, Pierre 1 er avait 
déjà en vue la conquèle des débouchés qui donnent 
dans l'océan du Sud, et qui se Irouvaient alors entre 
les mains des Turcs et des Tatares. Il fit construire 
ses premiers chantiers pour une flotte de guerre près 
de Woronèje, dans la contrée du Don, et pour la pre- 
mière fois, on vit alors, dans le Pont-Euxin, le pavillon 
russe remporter des victoires sur les ennemis de l'em- 
pire, c.-à-d. sur les Turcs. Plus tard, dans une guerre 
qu'il eut à soutenir avec la Suède, il employa une Hotte 
consistant principalement en vaisseaux à rames, qui 
avaient été construits sur les lacs du Nord. Il tira de 
cette Hotte plus d'avantages que des grands vaisseaux 
de ligne et des frégates. Jusqu'à présent les flottilles 
à rames ont toujours rendu plus de services à la Russie, 
dans les basses eaux de la mer Raltique, que de grands 
vaisseaux. Le premier résultat de quelqu'importance 
fut la victoire que remporta Pierre I" au milieu des Sè- 
ches de la mer Baltique, sur l'amiral suédois Ehrenskiold, 
auquel il prit 1 frégate et 10 vaisseaux à rames; mais 
d'un autre côté l'armée de terre russe perdit, sous les 
fourches Caudines du traité de paix du Pruth, Axoff et 
en conséquence la possession de la mer-Noire jusqu'à 
la fin du dernier siècle. 

La condamnation à mort de l'amiral Ouys, 
pour avoir perdu plusieurs vaisseaux dans une attaque 

30' 



468 

qu'il avait risquée contre l'ennemi avec trop de témé- 
rité _ sous Pierre I" — fut nn présage funeste pour la 
Hotte russe. Il est vrai que plus tard il fut gracié et 
réintégré dans toutes ses dignités. En Angleterre l'a- 
miral anglais Byng fut décapité, parce que, près de M. - 
norque, il avait évité le combat avec une flotte français,- 
supérieure à la sienne, ("est une loi, eu Angleterre, de 
toujours attaquer avec un nombre de vaisseaux égal h 
celui de l'ennemi, et celte loi a été sans doute ,1a bas, 
principale de la puissance maritime de ce pays. En 1143, 
l'amiral russe Golovine s'excusa auprès de Lascy, qui 
lui avait donné l'ordre de commencer l'attaque, en di- 
sant que les lois maritimes de Pierre I» défendent que 
la flotte russe entre jamais en lutte contre une flotte 
suédoise, s'A n'y a pas trois vaisseaux russes contre 
deux vaisseaux suédois. D'après cela, Golovine avail 
évidemment raison, car il n'avait alors sous ses ordre, 
que 17 vaisseaux russes contre 12 vaisseaux suédois. 

En Russie, tout doit se passer autrement que dans 
les autres pays. La même année et dans les mêmes 
eaux où l'amiral russe Golovine n'avait osé attaquer U 
vaisseaux suédois avec 17 vaisseaux russes, le : gênerai 
russe Keilb attaqua une escadre suédoise et la battit. 
Le conseil de guerre qu'il consulta sur cette question, 
se prononça à l'unanimité pour l'attaque, parce qnon 
pouvait disposer du même nombre de vaisseaux (fl* 
Mannstein). Plus tard, lorsqu'il se rendit en Suéde av 
des galères, ce qui, vu la saison avancée offrait de gran 
dangers, il écouta les représentations de ses «*«"» « 
les fit donner par écrit, les mit dans sa poche sans Us 
lire, et fit donner ensuite le signal du départ. 

Dans les guerres maritimes où la hardiesse est 
sera toujours la première condition du succès, il 
d'un augure très défavorable, que le courage doive tre 
inspiré à la flotte par des officiers de 1 armée déterre. 

Aussi la flotte a-t-elle eu longtemps a souffini 
défaut de hardiesse que les Russes montraient dans 



entrer 

lotie 

J ' 
f» 

«il 

01' 

<d 
lia 
iii 

'm 

in 

liée 
an 
h 

- 

P 

el 

pe 
h 



Çl 



469^ 

entreprises maritimes. Sous Catherine II, Greigh, El- 
phinstone et Spiridoff acquirent quelque gloire à la 
(lotte dans la Méditerranée. Suivant notre opinion, Spiri- 
doff est. le seul nom russe — après celui de Pierre I er — 
qui ait brillé dans les annales de l'histoire de la marine. 
Près de Tschesmé, il vainquit la flotte turque qui lui 
était supérieure presque de moitié; mais on attribue 
souvent à Elphinstone, à Greigh et à Dougdale le bril- 
lant succès de l'incendie de la flotte ennemie (1771). 
\ la fin de cette guerre, la flotte russe consistait en 16 
vaisseaux de ligne et 23 frégates sous voiles ; elle avait 
été d'une force à peu près égale sous Pierre I". 

Durant les guerres qui, par suite de la révolution 
franc-aise, dévastèrent l'Europe, la flotte russe ne joua 
qu'un rôle tout secondaire. Quand la Russie était al- 
liée avec l'Angleterre, la marine de cette dernière puis- 
sance dominait la mer, tandis que la Russie devait dé- 
ployer ses forces sur le continent. Quand la Russie 
était contre l'Angleterre, il y avait peu à compter sur 
ses vaisseaux. Plus tard, les Anglais se chargèrent de 
garder une grande partie de la flotte russe; mais dans 
cet état de tension avec l'Angleterre, elle doit avoir 
perdu les excellens instructeurs que celle-ci lui fournis- 
sait en grand nombre. On dit, à ce sujet, que les of- 
ficiers anglais, engagés sur la flotte russe, n'ont pas 
voulu servir contre leur pays, et depuis cette époque, 
ils sont vus avec moins de faveur en Russie. 

Nous avons dit déjà que nous nous reconnaissons 
incompétent à émettre notre opinion sur tout ce qui a 
trait à la marine. Les journaux militaires anglais ont 
publié les nouvelles les plus contradictoires sur la flotte 
russe, surtout pour ce qui est relatif à son importance. 
Les uns la dédaignent en la qualifiant de marine de 
,,1'empire du centre", dont les centaines de jonques ne 
sauraient tenir tête à une seule frégate anglaise. D'au- 
tres donnent l'éveil sur le danger que présenterait 
un nombre croissant de vaisseaux de la plus vaste 



■H 



470 



contenance, construits dans le secret, el qui déjà nette 
seraient équipés; mais il faut ajouter aussi qu'on ignore 
si ces bruits ne sont pas répandus pour inciter le parle- 
ment à voler de nouvelles allocations pour la flotte an- 
glaise, dont les officiers ont évidemment propagé de 
tels rapports. 

Tous les hommes compétens dans cette matière, 
sont de l'opinion presque unanime, que les grands vais- 
seaux russes manœuvrent moins habilement que ceux 
de l'Angleterre, de la France, du Danemark, de l'Amérique 
du Nord etc. An reste, on a depuis longtemps la preuve 
la plus évidente que la flotte russe, dite des Sèches el 
qui est chargée défaire la guerre de côtes dans les basses 
eaux et les golfes de la mer Baltique, est excellente. 
Feltc preuve, [lierre de touche de la bravoure militaire, 
manque presque tout -à-fait à la grande flotte. 

La flotte russe soutire principalement et avant tout 
de l'incoménienl, que la Russie n'est pas parvenue à 
donner du développement à sa marine marchande, mal- 
gré tous les encouragemens qui ont été donnés à cette 
dernière depuis 150 ans. Ses meilleurs matelots sont 
toujours encore — outre le petit nombre de marins 
grands-russes que fournil Arkhangel - les Finlandais de 
\k mer Baltique, les Cosaques et. les Grecs de la mer 
Noire. Mais les marins sont loin de répondre aux be- 
soins des équipages de la grande flotte de guerre. Tan- 
dis que che/. les' autres puissances maritimes, l'effectif 
des équipages des vaisseaux de guerre est infiniment in- 
férieur à celui de la marine marchande, en Russie, les 
équipages de la flotte sont sans contredit beaucoup plus 
nombreux que ceux du commerce. Voilà pourquoi on 
recrute les matelots de la flotte, non-seulement dans les 
paya des «-.'.tes. mais encore dans l'intérieur de l'empire. 
Fa maxime de Pierre F', admettant que chaque homme 
est propre à tout, est d'une application plus juste chez. 
les Russes que che/. toule aulre nation: cependant en 



1 



«île 
• q 

;kli 
t\v. 

ïat 

in'" 

fin 
.«il 
!'ln 
■m 

M 



471 



fait de marine, celle opinion ne se trouve justifiée, che» 
les Russes, qu'à un certain degré. 

La flotte russe ne reçoit pas de marins déjà exer- 
cés: elle doit faire de bons matelots des paysans qui 
lui sont envoyés pour remplir ses cadres. Elle ne prend 
pas, comme les flottes des autres pays ses matelots dans 
la marine marchande. On a eu quelquefois l'intention 
d'inspirer le goût de la vie maritime aux jeunes gens. 
en les élevant sur la flotte, afin que cette dernière forme 
en quelque sorte, une pépinière de matelots pour la ma- 
rine marchande. 

On peut se l'aire une idée de la difficulté de cette 
tâche, en apprenant, qu'on s'applique à éluder la loi qui 
exiçe que tout capitaine de la marine marchande, soit 
d'origine russe. On dit que les armateurs cherchent à 
profiter en même temps des avantages ou des faveurs 
accordés au pavillon russe et de l'habileté des marins 
étrangers. Le russe qui, dans un port de mer, joue le 
rôle d'un capitaine, se charge, sur mer, du modeste em- 
ploi de cuisinier; tandis que le vrai capitaine allemand, 
suédois ou norwégien, sort alors de sa condition obscure. 
Mais il est facile de comprendre qu'un pareil système 
est plus favorable aux intérêts des marins qu'à ceux de 
la flotte russe. 

Le plus grand inconvénient pour la flotte de la mer 
Baltique est d'être souvent retenue pendant six mois par 
les glaces, temps pendant lequel ses matelots demeurent 
à terre; et pour la flotte de la mer -Noire celui, de ne 
pouvoir sortir, puisque d'après le traité de paix de 
Kutchuk-kaïnardji, l'entrée des Dardanelles est interdite 
aux vaisseaux des puissances étrangères. Comme on ne 
peut envover la flotte de la mer Baltique, en hiver, vi- 
siter les ports étrangers, il en résulte pour celle-ci un 
manque d'exercice, et en somme les matelots des deux 
flottes ne s'habituent pas à naviguer sur le grand Océan. 
En Russie, les classes supérieures surtout, ont une 
grande antipathie pour le service de la marine. Les An- 



472 



glais aiment à se moquer des officiers <le la marine russe 



pb 



des bottes à éperons, et redi 
sent souvent qu'ils ne tarderont pas à passer aussitôt 
que possible dans la cavalerie. L'empereur Nicolas a 
appliqué le meilleur remède à cet inconvénient. 11 a fail 
élever son second fils Constantin, pour en faire un ami 
rai: Stockholm. Copenhague, Flensbourg et Kiel, en 
1848 50, ont vu son pavillon, couvrant une forte di- 
vision russe. On fait actuellement beaucoup d'efforts en 
Russie, pour éloigner les influences nuisibles qui entra- 
vent le développement de la marine. 11 est hors de doute 
que la flotte est complètement équipée et pourvue d'un 
nombreux personnel. Les vaisseaux, ont une fort belle 
apparence, le reste est du ressort de la critique des 
hommes coinpétens. Il nous a toujours paru qu'en Oc- 
cident, on avait une opinion trop dédaigneuse de la 
puissance maritime de la Russie. C'est la même opinion 
qui longtemps a dominé à Constantinople, au sujet de 
la puissance des Turcs, et à Rome, au sujet de celle des 
barbares germains. Nous nous trouvons toujours invo- 
lontairement ramené au souvenir des Carthaginois quand 
nous entendons mépriser la marine russe. Quel a dû 
être le sentiment de ces marins distingués, avant leurs 
guerres, sur la marine romaine? Un état puissant peut 
beaucoup, quand il le veut, et la Russie est puissante. 
L'empereur Nicolas le veut et il peut dire avec plus de 
raison que Louis XIV: l'état, c'est mm! Nous savons au 
surplus que rien ne brise aussi facilement la volonté des 
conquérans, que l'élément rebelle que Xerxès fit fouetter 
envain. et auquel recourut le sage roi Canut, pour faire 
perdre à ses courtisans l'habitude de la flatterie. 

Nous reproduisons ici les renseignemens que nous 
possédons sur la flotte russe. On la partage en deux 

sections: 

1° la flotte de la mer Raltique, 
2° la flotte de la mer-Noire. 

Pour ce qui regarde quelques vaisseaux armés qui 



s 



473 



se trouvent dans les eaux du continent, principalement 
dans la mer Caspienne, nous devons nous borner à en 
constater simplement l'existence. 

Ces deux flottes forment en tout 5 divisions de 
Brands vaisseaux, dont 3 dans la mer Baltique et 2 
dans la mer-Noire; à côté desquelles il faut mentionner 
encore les escadrilles des galères et les chaloupes ca- 
nonnières. Les divisions, comme celles des Anglais, por- 
tent le pavillon blanc, bleu et rouge — arrangement qui 
selon nous a été originairement emprunté aux Hollandais 
— sans que cependant en Russie le rang des amiraux 
ait le moindre rapport avec la couleur du pavillon. On 
sait que les couleurs distinctivcs occupent toujours le fond 
du pavillon. 

Chaque division de flotte consiste ordinairement en: 
1 vaisseau à 3 ponts, 8 vaisseaux à 2 ponts (parmi 
ces derniers 2 de 84 canons), 6 frégates, 1 corvette et 
4 vaisseaux plus petits. 

D'après cet exposé, la flotte de la mer Baltique se 
composerait de 27 vaisseaux de ligne, de 18 frégates et 
de 15 vaisseaux plus petits. 

11 faut y ajouter encore les bateaux à vapeur. On 
a fait de grands efforts pour augmenter cette branche 
importante du service maritime; mais la Russie, préci- 
sément sous ce rapport, semble destinée à rester tou- 
jours en arrière des autres puissances maritimes, parce 
que ses mines de houilles ne sont pas situées dans des 
contrées aussi favorables que dans les autres pays, et 
parce qu'en général, le commerce russe ne comporte pas 
un aussi grand nombre de steamers particuliers, que le 
commerce des autres nations; tandis que les autres 
puissances maritimes semblent compter beaucoup sur 
ces vapeurs pour le cas d'une guerre. Jusqu'à présent 
les constructions des bateaux à vapeur, effectuées en Rus- 
sie, ont été jugées très médiocres; la plupart des steamers 
russes sont construits en Angleterre. Cependant le Bo- 



474 

gatir, es* un bateau à vapeur qui a été construit en 

Russie. 

Ajoutons à cela la nombreuse flotte à rames desti- 
née aux combats de la mer Baltique. Comme on est gé- 
néralement d'avis, qu'elle est bien supérieure en nombre, 
en force, en personnel et sous le rapport du tonnage à 
la flotte Norwégo-Suédoise, nous allons détailler la force 
de cette dernière quand elle est au grand complet: 28 
galères, 25 chaloupes canonnières, 300 yoles canon 
nières, 48 bombardes: en somme 401 vaisseaux suédois: 
et déplus 105 chaloupes canonnières norvégiennes : to- 
tal général 506 vaisseaux, (voir la Gazette militaire gé- 
nérale, 1831.) 

Le personnel de la flotte, comme tout ce qui dé- 
pend de ce service, a été organisé par l'empereur Ni- 
colas d'après un plan bien simple. 

Chaque vaisseau de ligne doit avoir un équipage 
de 1100 matelots et soldats de marine. 
Avec cet effectif, on peut équiper: 
1» Soit un vaisseau à 3 ponts et une corvette; un 
capitaine en I e ' (chef d'équipage) commande le pre- 
mier, un lieutenant-capitaine la seconde. 
2» Soit un vaisseau à 2 ponts de 84 canons et 2 bricks, 
le premier commandé par un capitaine en 1" , les 
deux autres par deux lieutenants-capitaines. 
3" Soit un vaisseau à 2 ponts et une frégate, le pre- 
mier commandé par un capitaine en 1", et la se 
conde par un capitaine en second. 
L'équipage de la Garde sert à équiper les vapeurs 

de guerre. . 

Les vaisseaux de cette flotte sont, dit-on, construits 
danrès différens modèles, circonstance qui s'explique na- 
turellement par les divers modèles étrangers d'après les- 
quels on travaillera toujours dans un pays ou il n exist 
pas d'esprit maritime indigène. Ce fait entraîne 1 incon- 
vénient que ces vaisseaux marchent d'une vitesse en- 
core plus diverse entre eux, que ceux des autres pays. 



475 



d'où il résulte qu'une Hotte eusse ralliée, naviguera tou- 
jours très lentement, car elle aura flans chaque position 
et pour chaque force de vent des vaisseaux qui mar- 
cheront mal. et sur lesquels les antres auront à régler 
leur marche. 

Les marins anglais critiquent sévèrement la manière 
des matelots russes de se servir des voiles pendant les 
manœuvres. Les matériaux, la toile ainsi que les cor- 
dages, sont pourtant, d'une qualité excellente, mais c'est 
pourquoi on blâme d'autant plus l'infériorité des ma- 
nœuvres. 

Aujourd'hui on construit principalement les vaisseaux 
en bois de chérie, tandis qu'autrefois on employait pour 
cet usage le bois de mélèze; cependant le bois de chêne, 
dans le Nord de la Russie, est d'une qualité inférieure 
à celui que produisent l'Allemagne, l'Angleterre et le 
Danemark. La rapidité qu'on a mise à construire la flotte, 
a peut-être été cause qu'on s'est servi de bois encore 
trop vert. Le meilleur bois de chêne ne peut se con- 
server que pendant 12 à 15 ans dans les eaux de la mer Bal- 
tique; mais 10 années suffisent pour ruiner le bois de 
chêne ordinaire. En général, on construit encore les cor- 
vettes avec du bois de mélèze. 

On recrute des marins par le système ordinaire de 
la conscription, mais en outre, on enrôle encore autant 
d'hommes que possible pour ce service, et les équipages 
que fournit la Finlande proviennent exclusivement d'en- 
rôleinens volontaires. Les Finlandais, comme les Grands- 
Russes d'Arkhangel sont, comme nous l'avons dit déjà, 
de braves marins. Un temps de service de 20 années — 
au bout duquel commence le droit à un congé indéfini, 
— doit suffire pour faire de bons matelots des autres 
recrues. Mais la flotte ne sortant du port que pendant 
un mois, dans le cours de l'année, cela ne sauvait suf- 
fire, et des marins prétendent que la flotte de ligne russe 
serait bien plus forte, si l'on n'entretenait dans la mer 
Baltique qu'un petit nombre de vaisseaux de ligne avec 



476 



toutes les frégates, et qu'on les envoyât en Amérique 
pendant les mois d'hiver. Il est possible que cette mé- 
thode soit plus convenable pour former des marine 
mais on comprendra que la flotte russe en Amérique, se 
trouverait in partibus infidelium, si une guerre venait à 
éclater. Car durant cinq mois de l'année, elle ne pour- 
rait pas regagner sa base d'opérations, les grands 
ports de guerre de la mer Baltique, et ses arsenaux. 
Ce procédé serait de plus très coûteux, et en Russie 
surtout, comme tout ce qui échappe au contrôle impé- 
rial. Nous ne devons pas omettre de mentionner que 
plusieurs vaisseaux sont toujours employés à faire des 
voyages autour du monde. 

On accorde aux marins qui, après vingt ans de ser- 
vice, veulent continuer de servir encore, des supplémens 
de solde considérables, lesquels, après un temps fixé, 
deviennent une rente viagère. 

Si les Anglais, en général, sont d'avis que les marins 
russes, par leurs capacités et leur instruction, sont plus 
propres à faire des soldats que des marins, il est en- 
core des personnes plus équitables sachant apprécier 
plusieurs bonnes qualités qui distinguent les matelots 
russes, et qui font, qu'en Russie, on ne perd pas l'espoir 
de former une puissance maritime. On ne les dit pas 
habiles, mais hardis, sobres (c'est un Anglais qui leur 
attribue cette qualité, qui ne nous paraît pas un des 
traits distinctifs du caractère national russe, mais quand 
il s'agit d'une soif qui ne peut être assouvie par de l'eau, 
les Anglais, surtout les militaires, constatent souvent chez 
les autres nations des faits très humilians pour eux- 
mêmes), et obéissans, comme on doit l'attendre pu.s- 
qu'il s'agit de Russes. Il est vrai que le service man- 
timc exige bien une soumission absolue, mais plus in- 
telligente qu'on ne peut l'espérer de la discipline russe. 
La flotte de la mer-Noire, jouit auprès des marins 
européens d'une meilleure renommée que celle de la mer 
Baltique. Les côtes du Pont-Euxin, ont de tous temps 



477 



donné naissance à d'exeellens marins; les Grecs, aiment, 
dit-on, à entrer dans la flotte russe. Avec les Cosaques 
de la mer d'Azoff, on a formé de braves matelots pour 
les équipages des canots, et les faveurs particulières 
qui, sur le conseil de Voronzoff, ont été accordées pour 
récompenser les services des habitans des côtes sur la 
flotte (voir Tome II page 394 de cet ouvrage) ont déjà 
porté les meilleurs fruits, et en promettent tous les jours 
davantage. Ici les ports ne sont pas fermés par les glaces, 
et le lac immense — si j'ose le nommer, ainsi bien qu'il 
n'offre pas ces vagues allongées du grand-Océan et qu'il 
ne se prête pas aux exercices de la grande nautique — 
présente néanmoins de grands dangers qui lui sont 
propres. La différente température des pays situés près 
des eaux, plus cbaudc en été, plus froide en biver, en- 
gendre des tempêtes subites, qui ressemblent comme 
deux gouttes d'eau à ces Squalls qu'on ne connaît en 
pleine mer que sous le ciel des tropiques. Les bas-fonds 
et les rescifs contribuent à les rendre d'autant plus dan- 
gereuses. 

Quoique la flotte de guerre du Pont-Euxin soit tou- 
jours retenue dans son coin par la diplomatie, et qu'il 
ne soit guère vraisemblable qu'elle puisse, en guerre, tra- 
verser les Dardanelles, avant que les troupes du pays, 
se soient avancées jusqu'au détroit, — car Lord Exmoutb 
a pu apprendre déjà qu'une flotte ne peut impunément 
passer devant les batteries, que lorsque celles-ci ne sont 
pas en bon état : et c'est un point sur lequel les Turcs 
d'ailleurs si indolents, veillent avec beaucoup d'atten- 
tion — ; cette flotte ne manque cependant pas d'occa- 
sions pour former de bons matelots, et elle suffit pour 
assurer la domination de la Russie sur la mer-Noire. 

Cet établissement présente d'autant plus de sûreté 
que l'on construit maintenant à Sevastopol un port de 
guerre fortifié qui, d'après les rapports d'hommes com- 
pétents, n'a point son égal au monde. Quand l'Europe 
aura un moment de faiblesse — et comment ne pas s'y 



478 



attendre après ce qui s'est passé en 



1848! 



el que la 



Russie aura l'envie des conquêtes, alors l'établissement 
de Sevastopol permettra à cette dernière puissance de 
prendre l'offensive contre Conslantinople avec autant d'é- 
nergie q 



e que de sûreté, en se servant de la Hotte, soit 



déb; 



,l( 



roupes derrière les lignes des mon 
tagnes et des rivières qui, perpendiculaires sur le bord 
occidental du Pont-Euxin, coupent en angle droit la ligne 
d'approebe sur Constant inople, soit pour appuyer la base 
d'opérations de la grande armée sur le Pont-Euxin par- 
tout où se trouvent des ports. Il n'est guère possible 
d'admettre que la Sotte turque, présente ou future, puisse 
empêcher ce résultat, car quoi qu'on fasse pour elle, 
ses bons marins seront toujours des Crées. Jusqu'à la 
liât aille de Navarin, la situation était bien différente, 
puisqu'on pouvait encore avoir quelque confiance dans 
les marins grecs de la Porte. 

Constatons ici l'étrange changement qu'ont subi les 
affaires d'Orient. Jadis l'Europe chrétienne s'épuisa en 
efforts pour refouler le croissant dans les déserts d'où 
il était venu. Ee plus noble sang de toute la chrétienté 
dut couler, avant que le croissant brillât au-dessus de 
la croix à Jérusalem. Aujourd'hui ce sont les chrétiens 
seuls qui empêchent qu'il ne soit renversé, ou, du moins, 
aide la croix reparaisse sur les dômes de Constantinople. — 
De même que la licence sociale, en Suisse s'abrite, non 
derrière la position inexpugnable des défilés des mon- 
tagnes, mais tout simplement derrière la rivalité des 
grandes puissances, de même l'empire anti-chrétien, éta- 
îili sur les bords de la mer de Marmara, s'appuie non 
sur la force des Musulmans, énervés par les vices histo- 
riques de la contrée, non sur leur nombre qui, dans la 
Turquie d'Europe, a toujours été inférieur à celui de 
Rajahs, non sur les rochers fortifiés de l'Hellespont. que 
la science militaire des chrétiens aurait bientôt ébranlés, 
mais uniquement sur le fait que les chrétiens d'Occi- 



'■ 



dent trouvent commo 



de de conserver la Turquie, ei 



479 



o nist- <lo barrière entre eux et l'Orient. Lorsqu'on se 
battait encore pour Jérusalem, la politique byzantine 
vint en aide aux Sarrasins contre les armées catholiques 
romaines, politique toute aussi mesquine, aussi faible el 
uissi tracassière que celle observée depuis 80 ans vis- 
à-vis des Turcs, par les héritiers chrétiens de la politique 
l.y/.antine dans l'Ouest, c.-à-d. les Français et les Anglais. 
Cette politique mesquine serait-elle aujourd'hui un de- 
ces tressaillemens qui annoncent la dissolution immi- 
nente des étals romano- germains, comme autrefois elle 
précéda celle du dernier empire romain? 

Certes, la position stratégique de la Russie, dans 
une guerre contre la Porte Ottomane, a subi une mo- 
dification capitale par suite de l'établissement de sa flotte 
dans le Pont-Euxin, et par les grands forts qu'elle a 
construits dans la Crimée. En Turquie, où les difficultés 
de faire la guerre proviennent surtout d'un mode d'ap- 
provisionnement que l'on ne connaît plus en Europe; 
en Turquie, où 20,000 h. sont plus difficiles à entrete- 
nir qu'en Allemagne 200,000, la communication par eau 
assurée par la flotte entre Varna et Visa d'un côté, et 
de l'autre entre les fertiles contrées des rivages du Bug, 
du Dniestr, du Dniepr et du Don, ne saurait être trop 
appréciée, et autant que nous pouvons en juger, la flotte 
de la mer-Noire nous semble avoir plus d'importance 
et d'avenir pour la Russie que celle de la mer Baltique, 
quoique celle-ci soit la plus forte. Cette dernière, quand 
elle se trouve à l'Ouest du Skager-Rack, dépendra trop 
longtemps encore du „bon plaisir" de l'Angleterre, el la 
mer Baltique offre trop peu de points d'attaque à une 
Hotte d'un fort tonnage (le petit nombre de ports pro- 
fonds, les côtes de l'Allemagne encombrées de vase, 
les écueils dangereux des rivages suédois, paralysent 
trop son action) pour que la Russie puisse en retirer 
des avantages en rapport avec les dépenses qu'elle oc- 
casionne. Du reste il nous parait inconteslahle qu'une 



480 

forte flotte à rames y serait d'une utilité beaucoup plus 
considérable. N'oublions pas toutefois d'avouer que non- 
sommes peu compétent dans cette matière. 

Outre les flottilles canonnières, dont nous ne savons 
pas exactement le chiffre, la flotte de la mer -Noire se 
compose de deux divisions. 

D'après les renseignemens que nous nous sommes 
procurés, ces divisons semblent d'une composition un 
peu différente de celle prescrite par l'état officiel de la 
grande flotte dont nous avons déjà fait mention. D'après 
cet état, il devrait se trouver, en fait de grands vais- 
seaux de guerre dans la mer-Noire: 

2 vaisseaux à 2 ponts, 4 vaisseaux de 84 canons. 
12 de 74 canons: total 18 vaisseaux de ligne. 
De plus 12 frégates. 
En outre, 10 vaisseaux plus petits, sans les vapeurs. 

Or, en 1843, cette flotte comprenait effectivement: 
3 vaisseaux à 3 ponts, 9 vaisseaux de 84 canons, 
7 de 74 canons: total 19 vaisseaux de ligne (dont 
7 prêts à prendre la mer); 
puis 6 frégates; 

11 corvettes, bricks, goélettes, 
6 bateaux à vapeur. 



Quant à l'artillerie des vaisseaux de ligne 
comptait: 

3 vaisseaux de 120 = 360 canons. 
9 . de 84 = 756 

7 - d e 74 = = 518 

Total . . . 



elle n'en devait avoir que 



1634 canons. 

1464 



Par conséquent, elle présen- 
tait pour les vaisseaux de 
ligne un excédant de . . 



170 canons. 



ou 



481 



En revanche, on peut supposer que les autres vais- 
seaux restaient au-dessous de l'état, plus encore en fait 
' de canons que par le nombre des voiles. 

Il faut bien se rappeler que cet état de choses re- 
monte à 7 années, et que depuis ce temps on a pu 
construire bien des vaisseaux sur les chantiers de Ni- 
colaieff. 

Les plus grands vaisseaux de ligne russes, sont: 
1° La Russie de ... . 130can. (flotte de la Baltique) 
2° Les douzeApôtrcs del20 - (flotte delà mer-Noire) 
3° Les trois Saints de 120 - 
4° La Varsovie de ... 120 - 

Les fortifications très curieuses de Sevastopol se com- 
posent principalement de 3 grands forts. A l'entrée du 
port, sont les deux forts Constantin et Alexandre, 
dans le port même, celui de Nicolas. Ces forts sont 
peut-être, après les fortifications de Paris, l'œuvre la 
plus importante et la plus intéressante qu'ait produite 
l'architecture militaire depuis 1830. 

La flotte de la mer -Noire, comme celle de la mer 
Baltique, exécute tous les ans des manœuvres, qui durent 
un mois entier. Outre cela, elle est chargée, pour le blocus 
des côtes occidentales du Caucase, d'un service permanent 
très fatigant et souvent très dangereux pour les petits 
vaisseaux, et surtout pour les chaloupes canonnières des 
Cosaques d'Azoff. Les tribus montagnardes les plus in- 
domptables habitent ces côtes dangereuses, et la mer a ou 
avait pour eux une double importance, d'abord pour faire 
arriver des armes et des munitions, puis — jusqu'à ce 
que Voronzoff, après s'être chargé de la direction de la 
guerre dans le Caucase, eût de nouveau permis le com- 
merce des femmes et tranquillisé par là bien des peuplades — 
pour l'exportation de leurs jolies filles, lesquelles, comme 
il est connu, savent très peu de gré aux Russes, d'em- 
pêcher qu'elles ne soient vendues à Constantinople. Le 
marché aux esclaves est, pour ces filles, ce que sont pour 

Eludes sur Ii battit. Vol. III ; | 



482 



les femmes de l'Occident les bals, les concerts, les 
théâtres, c.-à-d. l'endroit où l'on cherche un parti CM 
venable' De telles affaires s'arrangent dans la société 
européenne de la même façon, seulement par des voie* 
un peu moins directes. Les prix élevés que les Turcs, 
malgré l'amoindrissement de leurs fortunes, donnent en 
core pour de belles esclaves, et qui s'expliquent sufh 
samment par le nombre toujours décroissant de filles 
blanches qu'il est possible d'enlever pour les conduire 
à Constanfmople, ont été la principale cause que la con- 
trebande des armes à feu et des munitions diminua, tan- 
dis que la contrebande des filles du Caucase ne cessa 
point d'être toujours très active. Il existe encore au- 
jourd'hui un grand système de contrebande d'armes et 
de poudre, mais depuis qu'en leur permettant de vendre 
leurs fdles, suivant l'usage du pays, on a enlevé aux 
peuplades du Caucase leur motif principal de faire a 
guerre aux Russes, la contrebande des armes et de la 
poudre a diminué, quoiqu'elle occupe toujours un grand 
nombre «le matelots habiles. Cette contrebande entre- 
tient les équipages de la flotte de la mer -Noire d.n> 
une salutaire activité, car on sait qu'aucun service ne 
fait de plus habiles marins que la surveillance de la 

contrebande. 

Pour résumer ce que nous avons dit sur la force 
des deux grandes flottes, nous donnons c- après le ta- 
bleau des deux flottes russes. 



Tableau 

de l'état officiel des deux grandes Hottes russes. 





Vaisseaux de ligne 


■ 

CC 
faD 

■a 


U 

> 

o 




Effectif approximatif. 


Allocations approximatives par an. 


C 

o 

a. 

-ce 






ce 
o 


Flotte de la nier Baltique 
Flotte de la nier-Noire 


3 
1 


G 
4 


18 
12 


27 

18 


18 
12 


3 
2 


12 

8 


30,800 hommes. 
19,800 


7 millions de roubles 
6 millions de roubles 


Totaux . . . 


5 


10 


30 


45 


30 


5 


20 


50,600 hommes. 


12 millions de roubles ou 
presque 13 millions de Thaler 
de Prusse. 



00 



Il faut ajouter encore le grand nombre des Vapeurs et des flottilles à rames (galères) dont 

""tnous ne pouvons donner le chiffre, mais qu'on peut évaluer au moins à 400 vaisseaux. 

Voilà donc les descendants du petit bateau qui, le 15 juillet 1836, traversa solennellement 
la flotte russe à Cronstadt. 



Conclusion. 



Quelques observations sur les colonies militaires. 
de guerre. 



Préparatifs 



Nous avions d'abord l'intention d'ajouter encore 
quelques notices sur les colonies militaires russes ; mais 
nous trouvons que nous ne pourrions ajouter que fort 
peu de choses à ce que M. de PidolP) a déjà dit sur 
ce sujet, dans sa précieuse brochure qui traite cette 

matière. 

Les mêmes conditions qui ont fait naître la division 
particulière et la dislocation des troupes de terre russes 
régulières, la charge onéreuse de la conscription et l'aver- 
sion des Russes pour l'état militaire, en outre l'entretien 
aussi difficile que coûteux de troupes sur la frontière de 
l'Ouest, les terrains qu'on laisse incultes et qui pour- 
raient être cultivés — toutes ces circonstances ont de 
puis longtemps déjà donné l'idée de chercher, en imi- 
tant la belle organisation des frontières autrichiennes, à 
obtenir pour la Russie les brillants résultats qu'elles ont 
produits, tant sous le rapport fiscal et économique, que 
sous le point de vue militaire. — Aussi dit-on qu'Alexandre 
et même l'empereur Nicolas ont eu l'intention d'établir 
tout le long des côtes occidentales de l'empire, un cor- 



*) Quelques mots sur les colonies militaires russes comparées aux 
frontières militaires de l'Autriche etc. par le Baron Charles de 
Pidoll de Quintenbacht." à Vienne, 1847. 



485 



don de colonies militaires, et de les former et préparer 
«■n vue de guerres européennes; c.-à-d. de coloniser de 
rette manière toute la grande armée d'opérations. 

Il est hors de doute que l'on a aujourd'hui com- 
plètement renoncé au plan d'une colonisation militaire, 
établie sur une aussi vaste extension. Quelques expé- 
riences que l'on a tentées dans ce genre, n'ont amené 
;uicun résultat et les établissemens même qui ont pros- 
péré et que l'on a conservés , ont dû adopter, confor- 
mément aux besoins locaux, des formes qui répondent 
mieux aux mœurs des soldats et des paysans russes, 
que celles observées par les habitans des frontières autri- 
chiennes, de sorte que les colonies militaires russes se 
distinguent de ces dernières, par les traits les plus es- 
sentiels. Il n'y a guère que les colonies des Cosaques, 
et celles d'environ 2900 familles de soldats, au Caucase, 
qui offrent quelques points de ressemblance avec l'or- 
ganisation des frontières militaires de l'Autriche. 

Dans toutes les autres colonies, on a eu bientôt com- 
pris l'impossibilité de faire d'un Russe, un paysan et un 
soldat en même temps. Il est vrai qu'on leur a donné 
une division et une administration militaires, mais qui 
cependant isolent tellement le paysan du soldat, que ce- 
lui-ci ne se considère que comme en cantonnement chez, 
le premier. 

Le paysan est tenu de pourvoir directement ou in- 
directement à l'entretien de l'homme et du cheval. Les 
colonies ne forment donc qu'une sorte de cantonnement 
permanent, et celles du Sud principalement ont, à cet 
égard, quelque ressemblance avec le cantonnement par- 
ticulier de la cavalerie qui existait autrefois dans le 
royaume de Hanovre. 

Nous avons déjà décrit, dans le deuxième volume 
de cet ouvrage, une excursion dans les colonies de Khar- 
koff. Nous nous croyons d'autant plus autorisé à ren- 
voyer le lecteur aux détails plus étendus sur ce sujet 
qui se trouvent dans l'ouvrage de M. de Pidoll, auquel 



486 



nous allons emprunter, (en y ajoutant quelques ftotufts 
additionnelles,) le tableau suivant des colonies du Sud 
comparez Pidoll, p. 15. el suiv.). 

On dislingue: les colonies de l'Ukraine dans le gou 
vernement de Kharkoff, celles du Sud de la Russie dans 
le gouvernement de Kherson et celles des gouvernement 
de Kieff el de la Podolie; ces dernières, pour la pluparl. 
sont établies sur les terres séquestrées de seigneurs po 
louais. 

On a colonisé: 
1. \ Kharkoff: 

Le premier corps de cavalerie de réserve, total 
2 divisions de cuirassiers et de lanciers, avec 18 
escadrons actifs et 16 escadrons de réserve. 

La & hnr division de cavalerie légère, (cavalerie 
du 6 ,to " corps d'infanterie qui est ordinairement en 
garnison dans les environs de Moscou) total : 32 
escadrons actifs et 12 escadrons de réserve. 

Puis l'artillerie du premier corps de cavalerie 
de réserve, et l'artillerie à cheval du 6 iémB corps 
d'infenterie: 48 pièces d'artillerie à cheval; total: 
80 escadrons et 48 pièces attelées, de troupes 
actives; en outre les réserves et bataillons d'ou- 
vriers. 

2. Kherson: 

Le 2 ème corps de cavalerie de réserve donne 
également 80 escadrons et 48 pièces d'artillerie à 
cheval. 

3. A Kieff et en Podoiie: 

Un corps combiné de la cavalerie et de l'artil 
leric à cheval des 4"- et 5- mc corps d'infanterie, 
consistant en 64 escadrons actifs et 4 batteries avec 

leurs réserves. . , 

Total: 224 escadrons et 128 pièces d'artillerie a 
cheval, de troupes actives avec leurs réserves- 
A coté de ces troupes, on a encore établi 4 a 5,UUt 
cantonnistes dans ces colonies. 



■MB^MMMC 



487 



On nous assure que les colonies militaires du Nord, 
dans les environs de Novgorod, ont cessé d'exister; 
elles étaient spécialement destinées pour l'infanterie, le 
corps des grenadiers. Il faut donc considérer cet essai 
comme tout à-fait avorté, et c'est probablement l'insuc- 
cès de cette expérience, qui a fait abandonner l'idée 
de la colonisation générale de la grande armée d'opé- 
rations. La position actuelle des colonies de Novgorod 
ressemble à celle d'un domaine placé sous la direction 
spéciale du ministère de la guerre. 

Quant à nous, nous ne pouvons qu'approuver l'o- 
pinion de M. de Pidoll, sur le peu d'avantages que le 
fisc a retiré des colonies militaires. On a fait, à cet 
égard, une expérience qui a presque complètement échoué, 
mais il est possible qu'avec le temps ces colonies offri- 
ront réellement des avantages militaires et économiques, 
surtout quand il s'agira d'une guerre contre la Turquie. 
Excepté les petites colonies du Caucase, les colo- 
nies militaires russes, aujourd'hui existantes, n'auront 
d'autre effet que de former et d'entretenir une bonne et 
nombreuse cavalerie, en étendant en même temps la cul- 
ture sur des territoires jusqu'ici restés incultes. Du 
reste on ne les a conservées que dans les pays fertiles 
en céréales et en pâturages, et elles s'y sont parfaitement 
acclimatées. Il y a donc lieu d'espérer que la Russie 
effectuera sur ce terrain, d'une manière facile et progres- 
sive, la transition de la cavalerie irrégulière des Cosa- 
ques en une des meilleures cavaleries de guerre de l'Eu- 
rope, à laquelle on a lieu de pronostiquer le plus bril- 
lant avenir, en songeant aux conditions favorables que 
lui présente le terrain des colonies, savoir: de vastes plai- 
nes, du blé, des herbages et du foin en abondance, 
ainsi qu'un climat propice à l'élevage des chevaux. 
Quand on apprend qu'en 1837, 350 escadrons ont exécuté 
de grandes manœuvres à Wossnesensk, on est porté à 
croire que la cavalerie russe pourra un jour surpasser 
celle des autres pays. 



488 






A moins que, en parlant de l'opinion que la lacti- 
que moderne ne peut offrir à la cavalerie l'occasion de 
décider du sort d'une bataille, on ne désapprouve pas 
en principe, l'organisation d'une nombreuse cavalerie telle 
qu'elle est établie en Russie, on ne saurait nier que les colo- 
nies du Sud ne promettent de grands avantages militai- 
res, soit en offrant des magasins de blé, pour la guerre 
dans le Sud-Est, soit en formant la pépinière d'une belle 
et nombreuse cavalerie. D'un autre côté, on a prétendu 
que les colonies militaires constitueraient un foyer dan- 
gereux d'agitations politiques-, on a voulu même ratta- 
cher à celle institution des prédictions annonçant la 
ruine intérieure de la Russie comme imminente. On ne 
peut nier en effet que dans les colonies, de Novgorod 
surtout, il n'ait éclaté de sérieuses et sanglantes révol- 
us, el si nous ne nous trompons pas, le même fait s'est 
produit également dans les colonies du Sud. Mais ces 
troubles semblent n'avoir eu d'autre origine que les mé- 
eonlentemens qu'ont excités les premières mesures de 
colonisation, mécontentemens qui aujourd'hui ont com- 
plètement cessé. Le caractère de Prétoriens, ou plutôt 
l'importance acquise par les troupes des Castra staliva 
de l'empire romain, ne saurait être attribué aux colonies 
actuelles, attendu qu'elles ne contiennent pas de l'infan- 
terie, (qui est toujours l'arme la plus importante pour 
la guerre,) mais seulement de la cavalerie. — 

Nous ne saurions mieux terminer nos observations 
sur la puissance militaire de la Russie, qu'en mention- 
nant ici les avantages qu'elle se ménage, en préparant 
les dispositions à prendre sur le théâtre de la guerre. 
La Russie est toujours disposée a faire la guerre 
de deux manières essentiellement différentes. Vis-à-vis 
de ses voisins turbulens, d'origine asiatique, elle emploie 
un système de guerre qui, depuis le temps de Napo- 
léon, est tombé dans un dédain proverbial, aux yeux 
de toutes les autorités militaires, — et en raison des rap- 
ports européens, ce dédain est bien mérité — e.-à.-d. 



489 



le système des cordons militaires, sur une échelle si 
vaste que Lascy lui-même en aurait à peine rêvé de pa- 
reils. Surtout près du Caucase et sur les lignes d'O- 
rcnbourg, les forces militaires sont dispersées entre di- 
verses lignes de petites forteresses (kréposti), sur une 
étendue immense. Il serait peut-être facile à une armée 
européenne de 10,000 hommes débattre 100,000 Russes 
dans ces positions tout à-fait singulières; mais de même 
qu'une grande opération militaire, exécutée avec 50,000 
hommes dans les pays montagneux habités par des peu- 
plades turbulentes, n'aboutirait qu'à d'inutiles sacrifices 
d'hommes et de matériel, de même ces grandes lignes 
militaires qui peu-à-peu poussent leurs approches jusque 
dans les montagnes, en entretenant un blocus incessant, 
qui de temps à autre est interrompu par une razzia 
contre un Aoul ennemi, offrent peut-être l'unique moyen 
de parvenir au but qu'on s'est proposé. Car quand 
même quelques redoutes faibles et isolées pourraient être 
enlevées par les peuples montagnards, elles restent ce- 
pendant, pour des soldats obligés d'épargner la poudre 
et ignorant l'usage du canon, des postes dont la prise 
ne compenserait pas les sacrifices qu'elle aurait coûtés. 
En outre la prise de ces redoutes occasionne tant 
de bruit et exige tant de temps, que la retraite des enne- 
mis serait facilement entravée par des Cosaques qui au- 
raient pu se rassembler pendant l'attaque. En un mot, 
si l'on a décrié dans les cercles autrichiens, dont l'opinion 
était alors prédominante, le système des cordons mili- 
taires de Lascy, comme la conséquence et l'expression 
d'un manque total de génie militaire, et si la science 
des grandes opérations, les a répudiés comme une in- 
stitution nuisible et pédantesque, on ne doit pourtant 
pas confondre trop légèrement ce système avec celui 
des lignes militaires russes, qui remplissent mieux leur 
but que toute autre organisation. Ce serait plutôt faire 
acte de pédantisme militaire, que de vouloir faire la guerre 



490 



dans le Caucase, d'après le système que Napoléon pra 
tiquait en Europe. 

Personne ne doute que dans le cas d'une guerre 
de la Russie avec l'Occident, cette puissance ne pro- 
cède d'une manière bien différente. Elle agirait alors 
d'après les principes de cette grande et vigoureuse stra 
tégie qui, dans les pays ouverts et civilisés, rend la 
guerre plus menaçante pour l'existence des états, mais 
moins onéreuse pour les citoyens et paysans paisibles 
qui, dans les pays cultivés — en dépit de toutes les 
déclamations — attachent ordinairement plus de prix 
au bonheur domestique dont ils jouissent au sein d. 
leurs familles, qu'à la grandeur et même à l'indépendance 

de leur pays. 

La stratégie russe a déjà prouvé en lurquie et en 
Pologne, qu'elle sait frapper de grands coups; les pre 
miers désastres qu'elle essuya en Pologne, peuvent être 
attribués soit à des chances malheureuses, soit a cer- 
taines méprises dans l'application, et non à la fausseté 
du principe*); en partie ils s'expliquent par le manque 
inattendu de provisions de guerre, occasionne par la dé- 
fection de l'armée polonaise, de sorte que, suivant Tansta, 
la Russie, n'a pu, en deux mois, disposer que de 120,000 
hommes contre les Polonais. Nous avons déjà dit com- 
ment tout cela est changé aujourd'hui, et l'expérience 
«les années 1830-1831 doit avoir décidé l'empereur pi- 
colas à soumettre à de sérieuses réformes l'organisation, 
la dislocation et le contrôle de sa grande armée. Mats 
on ne peut apprécier la véritable importance des trou- 
pes toujours disponibles de l'Ouest, qu'en tenant compte 
de la base de la grande armée. ,,../., cnl . 

En parlant de la flotte, nous avons déjà fait resso.- 
tir l'importance de Sevastopol, dans le cas d'une guerre 



.) L'armée russe était faible à cause de ses pertes ™™™^ 
guerre contre la Turquie où elle avait perdu plus de 100,000 



(en 1828—29). 



■■i^lHMBliaH 



491 



contre la Turquie, européenne ou asiatique. Les forts 
du Pruth et du Dniepr complètent ici le système stra- 
tégique. 

D'une manière analogue, les ports de guerre de la 
mer Baltique, dont Cronstadt est le plus considérable, 
constituent une forte base stratégique pour la flotte. 

Mais le point le plus important dans une guerre 
de la Russie contre l'Europe, est la base formée par 
les anciennes et nouvelles fortifications du royaume de 
Pologne. Nous ne sommes pas en mesure d'en pouvoir 
présenter une appréciation détaillée, mais il nous sem- 
ble assez, évident que par les immenses constructions 
de fortifications, d'arsenaux, de magasins etc. exécutées 
dans la Pologne, depuis 1830 surtout, la Russie a réa- 
lisé une augmentation plus considérable, quoique moins 
bruyante de ses moyens d'action militaires contre l'Oc- 
cident, qu'elle n'aurait pu le faire par l'augmentation et 
la dislocation de son armée d'opérations. Les masses 
de troupes toujours prèles à entrer en campagne, sur- 
tout s'il s'agit d'une guerre dirigée contre la Prusse, 
donnent lieu de penser, que la Prusse seule ne serait 
presque pas en état de soutenir une guerre contre son 
voisin de l'Est, cette même Prusse dont le plus grand 
roi, il n'y a pas cent ans, considérait l'hostilité de la 
Russie comme chose de faible importance, au moment 
où — souverain d'un pays qui ne comptait que 7 mil- 
lions d'habitans — il entreprenait une guerre contre une 
moitié de l'Europe. 

Au premier coup d'ceil, on pourrait croire, que la 
Prusse, par suite du partage de la Pologne, a beaucoup 
amélioré son théâtre de guerre. Cette opinion a pu être 
vraie, tant que la Prusse et après elle la Saxe, posséda 
le pays de Varsovie et même tant que la Russie n'avait 
pas encore toute liberté d'action dans le royaume de 
Pologne créé par le congrès de Vienne. Qu'on se rap- 
pelle pour s'en convaincre, que durant la guerre de sept 
ans, l'angle oriental de la Silésie, était du côté du Nord 



492 



tout autrement entouré qu'aujourd'hui, où le grand-duché 
de Posen sert à relier la Silésie à la partie Nord-Est de 
la Prusse, et que, pendant la guerre de 7 ans, la partie 
orientale de la Prusse était tout-à-fait séparée du centre 
de la monarchie par des possessions polonaises, qui 
forment aujourd'hui la province de la Prusse occiden- 
tale. Mais si l'enclave étrangère, qui, à l'époque de la 
guerre de 7 ans, entrait dans la partie orientale de la 
Prusse, était plus grande que celle d'aujourd'hui, cette 
dernière est d'une force bien autrement importante. La 
Prusse pouvait voir avec assez d'indifférence qu'une par- 
tie de la faible république polonaise eut vis-à-vis de 
l'état prussien une position géographique qui, dans cer- 
taines circonstances, devait offrir de grands dangers; 
mais il n'y avait aucune probabilité que la Pologne vou- 
lut tirer parti de cette position puisqu'elle resta neutre, 
quand le pays héréditaire de son roi (la Saxe) fut enva- 
hie par les troupes prussiennes. Quoique cette neutra- 
lité ne fut pas complète et qu'elle permit à l'armée russe de 
s'établir pendant la guerre de 7 ans sur la Vistule et la 
Warta, ces faits n'avaient nullement l'importance qu'on 
pourrait leur attribuer de nos jours. D'abord une base 
d'opérations, telle qu'elle est improvisée dans le courant 
d'une guerre, est nécessairement plus faible qu'une base 
systématiquement préparée en temps de paix, où l'on 
dispose librement du temps et des moyens nécessaires. 
Ensuite l'établissement d'une pareille base coûte toujours 
un temps dont profite l'ennemi. En outre, il y avait 
jadis moins de danger qu'aujourd'hui, pour la Prusse 
d'avoir la base d'opérations de l'ennemi à quelques de- 
grés plus près de Berlin; car d'un côté l'occupation mo- 
mentanée des Marches et de la capitale n'était pas en- 
core une question vitale pour la monarchie pruss.enne, 
et puis, grâce à la tactique de cette époque, il n était 
pas à craindre qu'une armée ne franchît trop rapidement 
la distance qui sépare la Vistule de la Sprée. Pour réa- 
liser une pareille entreprise, on aurait cru autrefois avoir 



493 



besoin de deux campagnes entières, l'une pour asseoir 
une base d'opérations sur l'Oder et la seconde pour 
pousser plus avant. Enfin, et c'est là le point principal, 
les forces disponibles de la Russie, pour une guerre ex- 
térieure, n'avaient pas encore atteint leur développe- 
ment actuel. 

Par suite des dispositions fixes et sûres que la 
Russie a prises en Pologne, la situation présente un tout 
autre aspect. Les avantages du terrain ne portent des 
fruits que si on les met en rapport avec les forces vi- 
vantes des troupes, et les grands avantages que la Po- 
logne offre à la Russie, pour le cas d'une guerre contre 
la Prusse, sont maintenant assurés par de grandes forces 
militaires complètement organisées. 

La Russie, jusqu'en 1812, n'a fait concourir son 
armée aux guerres de l'Allemagne qu'en guise de troupes 
auxiliaires. L'année 1812 a prouvé bien clairement que 
la véritable force de la Russie consistait dans l'immense 
longueur de sa ligne de retraite. Cette année servit à 
démontrer encore que cette puissance n'a aucun besoin 
de forteresses, pour une défense active contre toutes les 
forces réunies de l'Europe, mais qu'elle serait toujours 
en état de prolonger sa retraite jusqu'à ce que l'armée 
de son adversaire soit affaiblie par des détachemens et 
des maladies, tandis que la sienne se recruterait par 
l'adjonction des forces de l'intérieur, ce qui produirait 
un équilibre de forces et même une supériorité en faveur 
de la Russie. On dit que déjà, à Mojaïsk, l'armée russe 
était aussi forte que celle que Napoléon avait réunie 
pour la bataille. Or, on n'ignore pas que l'empereur des 
Français avait ouvert la campagne avec une armée 
quatre fois plus forte, et que ce maître consommé dans 
l'art de la stratégie savait toujours concentrer dans les 
momens et sur les points décisifs, des masses de troupes 
supérieures en nombre à celles de ses adversaires. En 
outre les frontières russes manquaient alors d'une orga- 
nisation, qui aurait pu servir d'appui efficace à l'armée 



B 



494 



d'opérations et la mettre en état de traverser énergique- 
ment les combinaisons de l'ennemi. 

Une juste appréciation des événemens de 1812, in- 
dique les vues qui, en Pologne, doivent présider à la 
construction de forteresses nouvelles et à l'agrandisse- 
ment des anciennes. Elles renferment une combi- 
naison de préparatifs de défense, avec des me- 
sures tendantes à affermir le pouvoir répres- 
sif contre les élémens révolutionnaires de la 
Pologne. On y trouve naturellement aussi les moyens 
de faciliter la défense du pays; mais vis-à-vis d'une su- 
périorité écrasante de troupes, il faudrait rechercher ces 
moyens de défense dans la profondeur de l'empire, si 
toutefois la Russie permettait une fois encore qu'une 
armée d'invasion pût se rassembler sans qu'elle y mît 
obstacle. Il est bien facile de dire que la véritable base 
défensive de l'année russe se trouve au Sud -Est de 
Moscou; mais il ne faut pas oublier quelle misère pro- 
fonde du peuple, quelle ruine complète de la prospérité 
nationale se rattachent à l'emploi d'un plan d'opérations 
dont l'incendie de Moscou n'est qu'un point isolé, si 
toutefois cet incendie et la retraite de l'armée ressor- 
taient en effet d'un système de défense calculé par avance. 
La base sur la Vistule dispense la Russie de la néces- 
sité de recourir à l'emploi de moyens si désespérés contre 
une invasion européenne, en lui permettant de prendre 
l'offensive en temps opportun, de même que Frédéric II, 
en 1756, lorsqu'il envahit la Saxe et la Bohême, essaya 
de briser la coalition qui se formait, mais qui n'était 
pas encore prête pour la guerre. De plus, si la Russie 
voulait entreprendre quelque conquête, cette base d'ope- 
rations la mettrait en état de procéder à cette tentative 
avec une grande énergie, surtout contre la Prusse. 

Celte base renferme tous les élémens de guerre dont 
pourrait faire usage une année russe d'opérations dans 
l'Ouest. Cette armée resterait là pendant longtemps in- 
dépendante de l'intérieur de la Russie pour ses arsenaux, 



495 



„es munitions, ses recrues, ses chevaux, ses effets d'ha- 
billement, et paralyserait d'avance la tactique des troupes 
prussiennes qui, en partant de l'Est de la Prusse et de 
l'Est de la Silésie, voudraient s'opposer à la jonction 
des corps d'armée russes sortant de la Pologne. Les for- 
lifications de Posen n'offriraient à la Prusse, dans le cas 
d'une guerre subite, qu'un lieu favorable à la concen- 
tration de sa Landwehr, plutôt qu'un point d'appui pour 
une contre-opération, et si l'on nous permettait de nous 
hasarder dans le domaine des prédictions, nous soutien- 
drions que pour le cas d'une pareille guerre, on se dis- 
puterait la possession de Berlin, avant que les troupes 
de la Prusse orientale et celles de la Silésie aient pu 
entrer en campagne. 

En effet, en considérant celte situation, nous ne 
pouvons repousser le doute, quelque triste qu'il soit, que 
la Prusse seule, soit en état de se promettre un résul- 
tat quelque peu satisfaisant d'une guerre avec la Russie. 
C'est pourquoi nous avons été surpris d'entendre con- 
seiller à la Prusse de faire la guerre à l'Autriche, à la 
Saxe, à la Bavière et à la Russie, et cela par des per- 
sonnes qui prétendent craindre l'extension de la puissance 
russe plus que toute autre chose. Comme s'il y avait 
un moyen plus sûr que ce dernier pour favoriser l'agran- 
dissement de cette puissance! Le fait seul qu'une telle 
guerre n'a pas éclaté, nous prouve mieux que toute es- 
pèce de raisonnement, que la Russie ne désire pas 
pour le moment, et pour un long avenir peut-être, 
de faire des conquêtes dans l'Ouest, quelque résolue 
qu'elle paraisse être à en faire, pour le cas où elle se 
verrait obligée de défendre et de pacifier ses pays-fron- 
tières; car comme il est impossible d'imaginer pour la 
Russie une meilleure occasion de conquête qu'une guerre 
entre la Prusse et l'Autriche, rien n'eût été sans doute 
plus facile pour la Russie, de 1848 à 1850, que d'ame- 
ner une telle collision. On peut même dire hardiment 



496 



qu'une guerre aurait éclaté entre ces deux puissances, 
sans son intervention conciliatrice. 

Mais il est pourtant bien déplorable pour les Alle- 
mands de voir leur patrie placée sous cette épée de Da- 
moclès et d'attendre qu'il plaise à l'empereur de Russie 
de la retenir ou de la laisser tomber. Si ce n'était pas 
un axiome historique que, dans les momens passionnés, 
les hommes ne profitent pas des enseignemens de l'his- 
toire, alors on pourrait s'abandonner à l'espoir que le 
souvenir des grands dangers auxquels l'Allemagne a en- 
core échappé en 1850, rendra les gouvernemens pré- 
voyants, concilians et unis. Dieu le veuille! 

Mais un spectateur russe doit éprouver un tout 
autre sentiment en face de cette situation du monde! 
Sa patrie qui semble inattaquable, n'a point à craindre, 
même dans les momens critiques , comme par ex. celui 
de 1830 à 1831, l'intervention des pays de l'Occident 
désunis, où pourtant chacun sait très bien que le voisin 
le plus menaçant se trouve à l'Est, mais où la passion, 
toutes les fois qu'elle éclate, empêche de nouveau que 
cette considération si juste ne calme et n'apaise la haine 
des partis — soit des états ou des partis dans une signi- 
fication plus restreinte. — Le Russe, disons -nous, doit 
éprouver un tout autre sentiment en songeant que l'Occi- 
dent, qui jouit d'une si haute civilisation, mais qui est 
aveuglé par les passions, aura de nouveaux moments de 
faiblesse, comme en 1848 et 1850, où il ne dépendra 
encore que de la volonté de son C/.ar d'avancer les fron- 
tières de la Russie jusqu'au cœur de l'Europe. C'est 
pour cette raison, que la Russie armée peut encore écrire 
sur ses drapeaux avec plus de raison que la Russie 
pacifique: 

„Je suis assis sur le rivage et j'attends le vent!" 



Chapitre VII. 



Des domaines de la couronne en Russie 
et de leur administration» 



Différences entre les domaines de l'Europe occidentale et ceux de 
la Russie; les premiers, provenant des biens patrimoniaux des 
maisons souveraines, ont pour base et pour principe la propriété 
et le droit privés: les domaines russes se composent de ce qui 
est resté de la propriété publique, après les donations faites par 
les Czars, définition qui n'est toutefois applicable qu'à la Grande- 
et à la Petite-Russie, et non à la Finlande, aux provinces de la 
Baltique et à la Pologne. Proportions énormes des domaines 
russes. Tableau général de ces domaines. Notices historiques 
sur leur origine Situation des domaines et de leurs habitans à 
l'époque de la création du nouveau Ministère des domaines en 
1838. Principes adoptés par ce Ministère dans la réorganisation 
et leur mise à exécution. Résultats obtenus de 1838 à 1845. — 
Extrait du rapport le plus récent du Ministre à l'Empereur, de 
Tannée 1851, sur la situation et l'administration des domaines. 
Conclusion. Réllexions sur l'organisation à venir de la seconde 
moitié de la population et du pays , c'est-à-dire de la noblesse 
et de ses serfs, plus spécialement sous le rapport de l'économie 
rurale. 

ljes domaines forment une partie très-essentielle et jouent 
un rôle important clans l'économie des états de l'Europe 
occidentale. INous trouvons quelque chose d'analogue 
aussi en Russie; ce sont les domaines de l'Empire et 
leur administration. 

Mais, nous le répétons, il n'y a là qu'une simple 
analogie. Au point de vue de l'origine, du d